CHAPITRE LXYI
Comment il faut représenter une tempête»
Si vous voulez bien représenter une tempête, considérez attentivement ses effets. Lorsque le A^ent souftle sur la mer ou sur la terre , il enlève tout ce qjii n'est pas fortement attaché à quelque cliose, il l'agite confusément et l'emporte. Ainsi, pour bien peindre une tempiHe , vous représenterez les nuciges entrecoupes et portés avec impétuosité par le vent du côté qu'il souffle , Tair tout rempli de tourbillons d'une poussière sablonneuse qui s'élève du rivage , des feuilles et même des branchi s d'arbres enlevées par la violence et la fureur du vent, la campagne toute en désordre, piu' une agitation universelle de tout ce qui s'y rencontre , des coips légers et susceptibles de mouvement répandus confusément dans l'air , les lierbes couchées , quelques arbres arrachés ou renversés , les autres se lais-
sant aller au gré du vent , les branches ou rom- })ues ou courbées, contre leur situation naturelle, les reuilles toutes repliées de diliérenles manières et sans ordre; enfin , des hommes qui se trouvent dans la caujpagne , les uns seront renversés et embarrassés dans leurs manteaux , couverts de poussière et méconnaissables; les autres qui sont tlemeurés debout paraîtront derrière quelque arbre et l'embrasseront , tie peur que l'orage ne les entraîne ; quelques autres se couvrant les yeux de leurs mains , pour n'être point aveua;lés de la poussière , seront courbés contre terre , avec des draperies volantes et agitées d'une manière iiTégulière , ou emportées par le vent. Si la tempête se fait sentir sur la mer, il faut que les vagues qui s'entrechoquent la couvrent d'écume , et que le vent en remjjlisse l'air comme d'une neige épaisse ; que dans les vaisseaux qui seront au milieu des lîots , on y voie quelques matelots teiicwit quelques bouts de cordes romj)ues , des voiles brisées étrangement agitées , quelques mâts rompus et renv^ersés sur le vaisseau tout délabré au milieu des vagues, des hommes criant se prendre à ce qui leur reste tlu débris de ce vaisseau. On |)Ourra feindre îiussi dans l'air des nuages emportés avec impétuosité par les vents , arrêtés et repoussés par les sommets des hautes montagnes, se replier sur eux-
mêmes , et les environner , comme sî c'étaient des vagues rompues contre des écueils , le jour obscurci d'épaisses ténèbres , et l'air tout rempli de poudre , de pluie et de gros nuages.
Les grands maîtres sont des autoritos auxquelles il faut avoir recours pour appuyer les préceptes. Plusieurs Peintres hollandais ont fait de belles choses dans la marine; mais Vernet est le plus étonnant dans les arènes de ce genre : l'immense variété des incidens répandus dans ses ouvrages le rend inimitable. Il a , ainsi que le Claude Lorrain , possédé au suprême dpgré l'art d'imiter la lumière , de peindre aux jeux l'espace aérien , jusqu'à dérober l'art, même à l'œil le plus subtil.