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CHAPITRE VII

État des humeurs et du sang chez les pellagreux. — État des humeurs. — Exhalation pulmonaire. — Exhalation cutanée. — Caractères des sueurs. — Sécrétions el excrétions intestinales. — Salive et état de la sécrétion salivaire. — Sécrétion urinaire, et études sur l'urine. — État du sang. — Expériences et analyses.

Lorsqu'on remarque la somme de connaissances que la médecine a déjà retirées de l'assistance que la chimie ne cesse de lui prêter, on sent l'importance qu'il y aurait, pour l'étude pathogénique d'une maladie toxique en général lente, ou, si l'on veut, d'une dyscrasie dont les éléments ne sont pas encore déterminés anatomiquement, d'instituer, à l'aide des moyens convenables, une suite d'expériences, constatant, dans leurs qualités appréciables, les divers états successifs, que présentent les liquides de l'économie et les produits solides, liquides et gazeux des sécrétions dans le cours de la pellagre et dans la cachexie pellagreuse.

MM. Lussana et Frua sont les premiers (!) qui paraissent avoir senti l'importance de ces recherches en 1856, et il est d'autant plus regrettable qu'ils n'en aient tenté l'exécution que d'une manière incomplète et sur un plan insuffisant que la condition dans laquelle se trouvent les pellagreux, par rapport à l'observation médicale, rend cette étude plus difficile à un grand nombre de médecins. Les infirmeries de pellagreux des grandes villes italiennes, et en particulier le Grand Hôpital de Milan, sont comme le terrain naturel et d'élection des expériences dont je parle. Sans doute la nouvelle génération médicale qui commence à paraître les comprendra dans la tâche qui lui revient, et les fera contribuer aux dernières solutions d'une question où tant d'Italiens se sont illustrés.

Les produits de l'exhalation pulmonaire et cutanée, ceux des sécré-

(l) Marzari, dès 1810, songeait à profiter des progrès que l'analyse chimique des substances animales avait faits, « en France surtout, disait il ; mais il ajoutait que cette science était encore dans son berceau (ne lia sua culla), et il en attendait peu de profit. (V. Saggio, etc., p. 38.)

tions de la peau et de la muqueuse gastro-inteslinale, n'ont pas été l'objet d'une étude suivie,

Exhalation pulmonaire. — Dans l'article que MM. Lussana et Frua ont consacré à l'analyse de l'urine, ces observateurs rapportent qu'ils ont vu « des cas de pellagre tabido-diarrhoïques, à peau sèche, dans lesquels on pouvait dire que la sécrétion intestinale suppléait aux excrétions par la peau et par le poumon. » C'est seulement dans ces cas de cachexie pellagreuse, que ces auteurs ont eu la pensée d'examiner, en môme temps que les urines, l'exhalation pulmonaire aqueuse.

Ils appliquaient un morceau de papier de tournesol sur un verre qu'ils plaçaient contre la bouche du malade, de manière que tout le produit de l'expiration fût reçu par le papier de tournesol. Le résultat de cette expérience fut le suivant : il fallait plus de cinq minutes pour rendre humide ce papier, qui ne changea pas de couleur, tandis qu'en opérant de même sur des personnes saines, ou sur d'autres malades dans un état de cachexie prononcée, mais non pellagreux, le papier de tournesol devenait humide, et se colorait légèrement en rouge, en une minute.

S'il est permis de tirer une conclusion d'une semblable expérience, elle prouve que l'exhalation pulmonaire était très-affaiblie. Je l'ai citée comme point de départ d'études nouvelles, et il est essentiel d'ajouter que celles-ci, pour être instructives, devraient s'appliquer à tous les degrés de la maladie , tant au moment des atteintes que hors des atteintes, et surtout dans la période où les réactions de l'organisme contre les causes, s'opérant avec plus de force que dans la période ultime, on peut obtenir des résultats plus nets, et dégagés du mélange des éléments étrangers qui dérivent des complications.

On a noté en général l'intégrité des actes respiratoires pendant le cours de la pellagre et au milieu de ses plus violentes exacerbations. MM. Lussana et Frua ont même, comme je l'ai déjà dit, donné une importance théorique exagérée à ce fait. N'auraient-ils pas dû y trouver ainsi un motif de plus de suivre expérimentalement tous les changements qui peuvent survenir dans cette fonction pendant le cours de la maladie?

État de la peau. Exhalation cutanée. Caractères des sueurs chez les pellagreux. — On peut s'assurer par les observations particulières que la sécheresse est le caractère dominant, constant, on pourrait dire normal, de la peau des pellagreux : ce tégument sec, aride, donne en outre, en général, au toucher, après plusieurs atteintes graves, une sensation de froid qui m'a souvent frappé par sa persis-

tance en même temps que la faiblesse, lorsque la plupart des autres symptômes avaient cessé. On eslporté à admettre à priori que, dans de telles conditions, les fonctions perspiratoires de la peau doivent être très-affaiblies, et ce fait commence à être démontré expérimentalement.

« V arrêt de la perspiration cutanée dans les parties frappées par le soleil, » était le pivot de la théorie pathogénique de Frapolli pour la réfutation de laquelle Strambio n'a rien laissé à faire après lui. Mais Strambio lui-même, en prouvant qu'elle ne s'accordait pas avec une application rationnelle des lois de Sanctorius, sur lesquelles s'appuyait Frapolli, a mis en évidence le fait de l'affaiblissement de la perspiration cutanée, non-seulement sur les parties que frappe l'insolation, mais sur toute la superficie du corps chez les pellagreux. Il est vrai que cet affaiblissement, d'après Strambio, serait un fait commun à tous les villageois ; il l'attribuait à la malpropreté, à la négligence de tous les soins du corps, et n'expliquait l'absence de troubles fonctionnels dans cette condition, que par la compensation qui s'établit à l'aide des sueurs et des urines chez les paysans robustes et qui travaillent; mais quand la santé s'affaiblit, qu'avec elle s'affaiblissent les réactions vitales et l'action supplémentaire des autres émonctoires, que l'exercice et le travail deviennent impossibles, toutes les autres conditions de malpropreté, de misère, d'incurie restant les mêmes, la peau des pellagreux ne doit-elle pas devenir de plus en plus inerte dans Fexercice de ses fonctions perspiratoires?

Je n'ai pas à rechercher l'influence de cet état du tégument sur les altérations sécrétoires qui se produisent chez les pellagreux du côté des voies digestives. Je dois ajouter seulement aux observations de Strambio, que la peau des pellagreux, comparée par moi, dans un grand nombre de cas, à celle des paysans en état de santé, vivant à côté d'eux, et dans des conditions analogues, m'a offert, à un degré souvent frappant, un état de rudesse, d'aridité qui leur était propre ; dans quelques cas, on eût dit que l'épiderme épaissi se séparait sous forme de petites écailles pulvérulentes comme par une sorte de pithyriasis chronique et général. J'ai vu, dans deux ou trois cas, cette poussière épidermique se produire si abondamment, qu'elle imprégnait le linge et les vêtements des malades.

Si les études ultérieures confirment ces remarques, n'en ressortira-t-il pas, que le fait de la desquamation épidermique, que j'ai indiqué comme le trait principal de l'éruption pellagreuse, est souvent accompagné et suivi d'une exagération et d'une altération de la sécrétion épidermique dans tout le système tégumentaire?

Les altérations de cette sécrétion semblent n'avoir occupé les Italiens que comme phénomène extérieur faisant partie de l'éruplion pellagreuse proprement dite. Il y a là une lacune de l'observation. M. Lussana, dans son dernier ouvrage, se borne à dire sur la nature des altérations en question : « Même l'excrétion cutanée manque complètement ou considérablement des acides excrèmentitiels ordinaires des détritus azotiques, etc. {Dei soliti acidi escrementizii dei detriti azotici : idrotati, lattati, albuminati.) — «Tout, ajoute-t-il (1), est déjà consommé et emporté ailleurs. »

L'état sudoral de la peau offre souvent le caractère d'un épiphénomène ou d'un phénomène accidentel dans la pellagre. Cependant Strambio avait cru le voir lié, dans certains cas, à la marche des phénomènes pellagreux, soit que la sueur fût fébrile, soit qu'elle fût apyrétique : ('Lorsqu'il s'agissait, dit-il, de délire avec fièvre, j'ai vu souvent ce délire se dissiper par un mouvement de sueur sur tout le corps. » — « H y a, ajoute-t-il, une sueur sans fièvre qui est partielle et critique, et qui survient surtout aux pieds et aux mains : il arrive en effet souvent, que ces parties ruissellent d'une sueur spontanée (spontaneo sudore diffluant), et aussitôt l'ardeur qui y produisait des tortures et les autres symptômes de la pellagre diminuent. »

Strambio a fait encore quelques remarques qui ne doivent pas être oubliées, sur les sueurs dans la pellagre. « Est-ce que, dit-il, on peut admettre que les mains et les pieds suent plus que les autres parties, à cause de la texture plus lâche de la peau sur ces points et de la desquamation antécédente? On ne peut pas accepter cette opinion : 1° parce que la desquamation des pieds et des mains a lieu au dos, et que la sueur, au contraire, se produit aux régions palmaire et plantaire; 2° parce que cette sueur survient môme lorsque l'épiderme ne s'est pas encore séparé en écailles. »

Le médecin de Legnano avait aussi noté, comme un fait fréquent, une forte dysodie, suivant son expression, émanant du corps des pellagreux, surtout lorsqu'ils sont dans un état de délire avec fièvre. Cette odeur désagréable lui avait paru : tellement spéciale qu'il ne se souvenait pas d'en avoir jamais senti de pareille. « Si quelqu'un, dit-il, désire en avoir une idée imparfaite, il peut la comparer à cette odeur de pourriture qu'exhalent les débris des vers à soie en macération.»

Strambio ne dit pas si cette fétidité spéciale provient de la sueur même ; mais l'examen des observations particulières (Cadav. xi, xvi. — Historiœ xiv, xvm) auxquelles il renvoie ses lecteurs, prouve

(1; Loc. cit., p. 254.

qu'elle n'apparaissait jamais qu'avec des sueurs plus ou moins profuses, et disparaissait avec elles. Chez un des malades dont j'ai relaté l'histoire (Observ. xiv), ce double phénomène présenta des alternatives curieuses :1e 23 mai (1784), à son entrée à l'hôpital, cethomme, dans un délire avec stupidité et mutisme absolu, avait présenté des troubles nerveux très-remarquables. Il s'y joignit une fièvre erratique, avec urines rares, ventre constipé et tendu ; tout à coup, le 12 juin, survient une sueur avec odeur spéciale, et le délire cessa avec la fièvre. On continue le traitement par les bains, et on voit, après le bain quotidien, se produire une telle sueur, que le lit entier en était imprégné, ainsi que de l'odeur méphitique particulière.

Le délire étant revenu le 22 juillet, quatre jours après l'interruption des bains, se prononça davantage les jours suivants ; mais le 28, une sueur très-fétide mit encore fin au paroxysme, et il ne resta plus rien, si ce n'est un bourdonnement désagréable à la tête. Lorsque j'ai vu la peau sudorale chez les pellagreux, c'était toujours dans des cas analogues au précédent et qui se rapportaient à l'état particulier désigné sous le nom de typhus pellagreux.

L'analyse chimique des sueurs n'a pas été faite dans ces conditions diverses. MM. Lussana et Frua se sont bornés à constater que dans le cours de la pellagre Y exhalation cutanée se fait lentement et ne donne lieu qu'à des réactions chimiques très-faibles. Ils ne disent pas même à quelle époque de la maladie ils ont pratiqué l'expérience qu'ils rapportent dans leur article intitulé : De la fonction cutanée chez les pellagreux. Cette expérience consistait à appliquer un papier bleu de tournesol sur la peau, pendant une nuit entière, à l'aide d'un bandage. Opérée sur des individus sains, cette application révéla, en règle générale, une réaction plus ou moins acide ; répétée sur plus de cent pellagreux, elle ne fut suivie d'aucun changement de couleur, excepté dans quelques cas rares, où le papier prit une teinte légère- * ment rouge.

Il fut constaté de plus que le papier de tournesol ne rougissait pas dans les cas où il se produisait un mouvement sudoral sur la peau des pellagreux. La science en est restée là depuis 1856.

Excrétions et sécrétions intestinales. — Aucune étude chimique ne paraît avoir été faite sur les matières provenant de l'intestin des pellagreux; il y aurait intérêt cependant à connaître la nature et la composition de la matière provenant de la diarrhée séreuse ou aqueuse, qui est un des phénomènes les plus graves de la pellagre; il y aurait intérêt à comparer les caractères chimiques de cette diarrhée avec ceux de la diarrhée, plutôt bilieuse, et de la diarrhée muco-

sanguinolente, et parfois dysentériforme, qui surviennent dans les premiers temps de la maladie. Déjà Strambio, à l'attention de qui aucun phénomène n'échappait, avait noté, dès sa première année d'observations à Legnano, les principales différences dans les caractères des évacuations alvines : « On observe, disait-il, dans cette affection, un double flux de ventre ; la dysenterie et la diarrhée. La première, par laquelle une matière mucoso-sanguinolente est rejetée par l'anus, avec épreintes et continuelle envie d'aller à la selle, est rare ; la seconde, par laquelle des matières fluides et aqueuses sont expulsées, est très-fréquente, et souvent si opiniâtre, qu'il n'est pas rare de les voir pousser les malades à l'émaciation, à l'hydropisie et à la mort. »

Strambio dit avec raison que la diarrhée n'est pas vn symptôme nécessaire de la pellagre confirynée, et qu'il a vu plusieurs malades souffrir jusqu'à la mort d'une excessive constipation, tandis qu'il a vu, chez d'autres, la diarrhée survenir dès les débuts de la maladie. Mais il n'avait pas assez remarqué que ces diarrhées, avec forme dysentérique, avec coliques et irrésistible besoin d'évacuation, ces diarrhées qui, dans beaucoup d'histoires particulières, m'ont offert les caractères d'un état nerveux, spasmodique, ne surviennent que dans les premiers degrés ; et d'autre part, que les diarrhées séreuses, aqueuses, incoercibles, qui terminent souvent la vie des pellagreux, ne se montrent d'ordinaire qu'avec l'escorte des autres phénomènes de dépression des forces et d'affaiblissement fonctionnel, qui annoncent la cachexie pellagreuse.

L'analyse chimique des matières expulsées de l'intestin dans ces conditions différentes, mériterait d'être pratiquée. Une recherche intéressante, entre autres, depuis les travaux de Cari Schmidt, de Dorpat, serait celle de l'albumine dans le liquide des diarrhées séreuses de la pellagre. On aurait là, peut-être, l'explication anatomique de ce fait remarquable de l'absence d'hydropisie chez les pellagreux même cachectiques, à moins de complication avec un état anémique ou chlorotique, ou avec une maladie du cœur.

L'analyse des matières fécales, aux différents degrés de la pellagre et dans la cachexie pellagreuse, quelque rebutante que soit une telle opération, ne devrait pas non plus être négligée.

État de la salive. — Si tout est à faire encore pour les trois points qui viennent d'être indiqués, dans l'étude des humeurs chez les pellagreux, il n'en est pas tout à fait de même de l'étude des sécrétions salivaire et urinaire, et de l'étude du sang. Quoique l'origine de ces

investigations soit récente, il en est sorti déjà des résultats dignes d'être pris en considération.

Carlo Gallo Galderini, qui a analysé le premier le sang et les humeurs des principales sécrétions chez les pellagreux, exécuta 234 expériences, ayant pour but de constater l'état acide ou alcalin delà salive : elles démontrèrent la prédominance de l'état acide, et le fait le plus saillant fut le changement marqué qui survenait dans cet état, sous l'influence des bains de la Cura balnearia; on constata constamment que la salive, acide avant le bain, devenait neutre. Comme conclusion de ses recherches, le médecin milanais établissait que l'acidité, ou au moins un degré d'alcalinité moindre qu'à l'état normal, constituait l'état ordinaire de la salive et des humeurs de la bouche chez les pellagreux : ce fait, à ses yeux, offrait assez d'importance , pour former un caractère pathologique de la pellagre.

On a vu que les exhalations de la peau et de la muqueuse pulmonaire ont paru donner une réaction en sens opposé dans les expériences de MM. Lussana et Frua. Ces auteurs paraissent avoir rencontré d'assez grandes difficultés, pour obtenir de leurs malades les quantités de salive nécessaires pour des analyses chimiques; ils ont eu recours principalement, pour déterminer l'état de ce liquide, à l'application du papier de tournesol sous la langue. Sur plusieurs centaines de pellagreuses duGrand Hôpital de Milan, ils ont obtenu, en règle générale, une réaction nettement acide ; dans quelques cas rares, le papier bleu changea à peine de nuance; dans aucun cas, il n'y eut de réaction alcaline. Cette expérience, toutefois, n'était pas suffisante, car l'acidité manifestée sur la feuille bleue, pouvait provenir du mucus des parois de la cavité buccale, et cette cause d'erreur était d'autant plus à redouter, que la sécrétion de la salive m'a semblé très-peu abondante en général chez les pellagreux, en dehors du moment des atteintes, où l'on voit fréquemment survenir le ptyalisme. Mais l'analyse chimique du liquide salivaire lui-môme, a été exécutée à Florence, en 1854 (1), par M. Carlo Morelli, et elle a donné des résultats conformes à ceux obtenus à Milan : la malade, dont on examina la salive, se plaignait d'un goût salé très-désagréable dans la bouche, ce qui semble indiquer qu'elle était sous l'influence d'une exacerbation récente du mal : la salive fut trouvée néanmoins acide, et les matériaux qui la composaient n'offrirent rien d'anormal. De leur côté, MM. Lussana et Frua ont complété

(1) Annali universali di Calderini,m&\ 1854. —Voir aussi dans l'ouvrage de M. C. Morelli publié en 1856, p. 162.

leur étude de la salive par un examen microscopique de ce liquide. Voici le résultat le plus intéressant de leurs travaux. Tandis que la salive, dans les conditions normales, leur offrait constamment des globules de forme ovoïde tendant à la sphêrique et à contours réguliers, les liquides salivaires des femmes pellagreuses présentèrent des globules plus grands, à contours irréguliers, et à surface inégale. Ce fait parut si fréquent aux deux observateurs lombards « qu'il suffisait, disent-ils, pour leur faire distinguer, dans l'examen, si la salive appartenait ou non à un pellagreux. »

Livrée à l'évaporation, la salive des pellagreux laissa un résidu dans lequel MM. Lussana et Frua ont remarqué des cristallisations arborescentes, disposées à angles aigus, tandis que dans les cas ordinaires, l'arborescence des cristaux salivaires se caractérisait par des angles droits.

Sécrétion urinaire et état de l'urine. — L'urine est le premier des liquides dont les médecins se sont occupés dans l'étude de la pellagre. Sans parler des traditions de la séméiotique qui les y conduisaient, cet examen a dû être assez souvent provoqué par la dysurie et l'ardeur cuisante qui se produit pendant la miction cbez beaucoup de pellagreux , au fort des atteintes. Lorsque la maladie est avancée, on constate au contraire quelquefois l'incontinence d'urine ; on a noté quelquefois dans son cours la polyurie (1) ; en général, comme l'a dit Strambio (2), les urines sont limpides, pâles et assez copieuses.

L'examen chimique de ce liquide, de même que celui des autres humeurs, ne remonte pas au delà de Galderini, dont MM. Morelli, Lussana et Frua ont, presque simultanément, répété les expériences. Tous ont constaté, comme règle générale, l'absence de l'albumine; une seule fois, Galderini en a constaté des traces.

M. Morelli a trouvé une fois du sucre ; mais aucune des expériences ultérieures n'a plus représenté ce même fait.

Galderini avait déjà noté l'acidité, comme le caractère le plus fréquent de l'urine des pellagreux, et, comme pour la salive, il avait vu que cet état était modifié par le bain : ici seulement, l'acidité augmentait après le bain, tandis que la salive acide devenait neutre. M. Morelli constata également la prédominance de l'état acide, de même, dit-il , que dans les urines des animaux herbivores. Enfin ,

(J) M. Lussana dit que la polyurie est rare et dépend de complications. (Sulla pellagre, etc., p. 7G.)

(2) « Urinai in hoc morbo, tenues, ut plurimum, sunt, pallidœ et copiosae. » Ann., I, p. 142.

MM. Lussana et Frua ont aussi constaté un état décidément acide, suivant leur expression.

Quatre analyses quantitatives, faites à Florence au laboratoire de Santa Maria Nuova, pour la recherche des matières azotées de l'urine, indiquèrent à M. Morelli, que l'urée diminue notablement.

MM. Lussana et Frua, de leur côté, ne trouvèrent que de rares traces d'acide urique et des traces encore plus rares d'urée.

La recherche des matériaux salins donna au contraire des proportions considérables à Milan, comme à Florence. M. Morelli dit avoir trouvé, dans un cas, un chiffre extraordinairement élevé de ces matériaux (oltremodo elevata). MM. Lussana et Frua, ayant cherché, à l'aide du microscope, à déterminer quels étaient les sels qui prédominaient, prétendirent s'être assurés que les cristaux les plus abondants étaient ceux de chlorure de sodium, d'oxalate de chaux et de phosphate ammoniaco-magnésien. Ils trouvèrent à peine au contraire des cristaux d'acide urique, plus rarement encore des cristaux d'urée.

Il a paru intéressant aux observateurs milanais, de rapprocher ces résultats de ceux que pouvait offrir l'étude microscopique des sels de l'urine dans l'état de santé, et sous l'influence de régimes alimentaires différents : ils ont examiné ces sels chez une personne non malade, pendant qu'elle se nourrissait presque exclusivement d'aliments végétaux; ils ont trouvé dans cette condition une grande abondance des formes cristallines du phosphate ammoniaco-magnésien, avec de l'urate de soude et surtout des rhomboèdres d'acide urique : ainsi, cette urine s'écartait sensiblement de l'état normal pour se rapprocher de l'état constaté chez les pellagreux. Ils ont ensuite recommencé l'analyse, lorsque le sujet avait déjà vécu plus d'un mois sous l'influence d'un régime très-nourrissant et fortement animalisé ; dans ce cas, ils ont trouvé, outre les nombreux cristaux ellip-tiques d'acide urique et les granules de l'urate de soude, desparallélipipèdes d'urée.

Un fait qui serait, s'il était bien prouvé, plus intéressant que l'absence presque complète d'urée , et que la proportion trèsfaible d'acide urique, d'albumine et de matériaux azotés dans les urines des peilagreux, semble ressortir des expériences faites à Milan et à Florence. On sait qu'en règle générale, la qualité des aliments fait promptement varier celle des urines dans les conditions ordinaires ; un fait différent et presque inverse semble avoir été constaté chez les pellagreux : M. Morelli, dans son premier travail (1), avait (ï) Annali univ., etc., 1854, p. 231.

remarqué : « que la nourriture animale, même donnée pendant longtemps aux pellagreux, rf augmente pas notablement la proportion apurée , ni en général les principes organiques dans leurs urines, mais qu'elle augmente au contraire la proportion des sels introduits aussi par les mêmes aliments. »

Ce fait, contraire à la loi physiologique connue, fut retrouvé par MM. Lussana et Frua ; on voit dans leur ouvrage (figure III), une planche où sont figurées les formes microscopiques salines, présentées par l'urine d'une pellagreuse cachectique (pellagrosa tabida), qui, depuis plus d'un mois, était soumise à la diète animale et mangeait autant de viande que l'état de son estomac le permettait. La densité decette urine, déterminée dans les 24 premières heures, était de 1003,50. A l'exception de quelques rhomboèdres d'acide urique, on n'y trouve en abondance que le chlorure de sodium, l'urate et le chlorhydrate d'ammoniaque et le phosphate ammoniaco-magnésien. Ces cristaux y sont très-nombreux, ce qui contraste avec la faible pesanteur spécifique du liquide, et démontre encore plus la pauvreté en principes organiques.

MM. Lussana et Frua voyaient dans ce fait la preuve de la profonde altération du plasma organique chez les pellagreux, et le défaut de Vinnervation réparatrice, anéantie peu à peu, pour ainsi dire, par la durée des causes sous l'action desquelles sont placés ces malheureux, et qu'une condition meilleure et une nourriture convenable peuvent peu à peu reconstituer, mais non réduire à son état primitif. — «On dirait, ajoute M. Lussana, en achevant de traiter cette question dans son dernier ouvrage, que dans les besoins longs et compliqués qu'il éprouve de matériaux azotiques, l'économie des pellagreux ne peut laisser sortir de son sein, môme les résidus métamorphiques qui en proviennent, et s'efforce de les retenir pour le besoin si grand qu'elle en a. »

Etat du sang. — Le sang de la saignée, dans les recherches de Calderini, fut trouvé variable dans ses caractères physiques : examiné à l'aréomètre, il présenta une densité de 1048,51 ; après avoir été déiibriné, il donna encore 1046,63. Le sérum, examiné à part, donna 1023,55, et après en avoir séparé l'albumine, on trouva 1004,73. Ces nombres dénotaient une densité plus grande qu'à l'état normal. Ces études furent reprises en 1853 et 1854, par MM. Lussana et Frua, au Grand-Hôpital de Milan, dans les infirmeries des femmes, où sont reçues, outre les pellagreuses, les aliénées en général, les épileptiques et les madades atteintes de maladies convulsives. Le sang des saignées fut examiné comparativement, sur

cinq catégories de malades, divisées comme il sait : 1° 30 hommes atteints de maladies diverses (en général de caractère phlegmasique, telles que gastrite, cystite, bronchite, arthrite, dysenterie, érysipèle, etc.); 2° 30 femmes dans des conditions morbides analogues; 3° 30 femmes atteintes de maladies avec condition d'hydroémie (anasarque par maladie du cœur, par albuminurie consécutive à la grossesse, à l'état puerpéral, etc.); 4° 30 femmes atteintes d'affections cérébrales ou de névropathies (délires divers, manie, épilepsie, folie convulsive, etc.); 5° 60 femmes pellagreuses. Les résultats furent les suivants : Le sang fut trouvé couenneux 23 fois sur 30 chez les hommes, et 22 fois sur 30, chez les femmes dans les maladies diverses ; il fut couenneux 18 fois sur 30 chez les femmes hydroémiques, et seulement 9 fois sur 30, chez les femmes aliénées ou névropathiques. Le sang des pellagreuses donna exactement le même résultat que celui de ces dernières ; on le trouva couenneux 18 fois sur 60.

Le sérum du sang donna à l'aréomètre les résultats suivants : dans les maladies diverses, on trouva une densité moyenne de 1019,97 chez les hommes, et 1020,45 chez les femmes. Le sérum des hydroémiques donna 1016,35 ; celui des femmes névropathiques et aliénées, 1021,24; et enfin, celui des pellagreuses, 1020,84.

Ces derniers résultats concordaient avec ceux de M. Calderini et foutraient encore une certaine augmentation de la densité du sérum chez les peÏÏagreux, comme chez les névropathiques et les aliénés délirants ; ils semblaient établir un rapprochement de plus entre la pellagre et les maladies nerveuses.

A peu près dans le même temps que MM. Lussana et Frua se livraient à ces études, M. Carlo Morelli exécutait des expériences semblables à l'hôpital de Santa Maria Nuova, avec l'assistance du professeur Capezzuoli. L'examen du sang donna les résultats que voici : caillot mou, peu résistant; peu ou pas de couenne. L'analyse fut pratiquée sur 10 échantillons pris chez des hommes et sur un seul provenant d'une femme. Dans ce dernier cas, la proportion de la fibrine était de 2,87 (pour 1000); celle des globules de 87,83; celle des matériaux solides du sérum de 80,51. — Dans les analyses sur le sang des hommes, on porte comme minimum de fibrine 1,86 (vme expérience), et comme maximum 3,49 (ve expérience) ; pour les globules, comme minimum 84,20 (ue expérience), et comme maximum 111,53 (vne expérience); pour les matières solides du sérum, au minimum 59,01 (vme expérience), et au maximum 128,28 (11e expérience) ; la proportion d'eau variant de 784,80, à 842,08.

Roussel. '£

On note que, dans ces expériences, M. Morelli négligea de séparer Falbumine du sérum, et de déterminer ses proportions. En mettant de côté ce défaut (dont on verra bientôt les conséquences), on trouve dans les analyses de Santa Maria Nuova, la proportion d'eau, dans le sérum, et celle de la fibrine, différant peu de l'état normal ; on voit que la proportion des globules était inférieure à la moyenne ordinaire et, qu'au contraire, les matières solides du sérum dépassaient en général cette moyenne, quelquefois d'une faible quantité, mais dans quelques cas, d'une quantité considérable, notamment dans l'expérience où ils atteignaient le cbiffre extraordinaire de 128,28 (la fibrine étant représentée par 2,72 ; les globules par 84,20, et l'eau par 784,80).

M. Morelli a cru devoir donner quelques renseignements sur l'individu qui présenta ces dernières particularités: «C'était, dit-il, un homme de tempérament sanguin, robuste, âgé de 46 ans, campagnard. 11 était au comble de son délire pellagreux, et, halluciné de la vue, il craignait sans cesse d'être la proie d'un terrible incendie. Il fut saigné : en même temps, au fort du délire, on soumit ses urines à l'analyse chimique, et elles offrirent des signes indubitables de la présence du sucre. Le délire passé, la recherche du sucre dans les urines fut reprise, mais il fut (1) impossible de l'y trouver de nouveau. Après ce délire maniaque, l'individu resta taciturne et mélancolique; et perdant chaque jour ses forces et ses bonnes apparences physiques, abattu par une opiniâtre diarrhée, il mourut. On trouva à l'autopsie : peu d'injection des veines sous-arachnoïdiennes; épanchement de sérum arachnoïdien; ventricules pleins aussi de sérum; pulpe cérébrale peu consistante. — Environ 18 onces de sérum limpide dans le péritoine; reins infiltrés de sérum. — Foie jaune, en état de cirrhose commençante. Rate hyperhémiée, avec un fluide d'apparence de lie de vin. »

Ainsi, sur un point, c'est-à-dire l'augmentation de la densité du sérum, par suite d'une proportion élevée des matériaux solides, les expériences de MM. Morelli et Capezzuoli concordaient avec celles de MM. Calderini et Lussana et Frua; mais il n'en était pas de même sur l'interprétation de ce fait. Procédant, en effet, par voie d'hypothèse, au lieu de continuer ses investigations par l'analyse chimique, le médecin florentin expliquait le chiffre élevé, provenant des matières solides du sérum en disant: «Celle qui prévaut par ces ma-

(1) Ce fait concorde avec les expériences de M. Claude liernard qui a vu la présence du sucre se manifester passagèrement ûans les urines sous l'influence de grands troubles de l'innervation.

tières, ou celle qui constitue la cause de l'élévation des chiffres, c'est l'albumine. »

Les expériences de MM. Lussana et Frua avaient été exécutées par les procédés à l'aide desquels MM, Mialhe et Pressac avaient séparé du sang, outre V albumine qu'ils appelaient normale, c'est-à-dire celle qui est constante dans ce liquide, qui précipite complètement par la chaleur et l'acide nitrique et ne se redissout pas dans cet acide en excès, une autre albumine, Yalbumine amorphe ou albunose qui provient de l'assimilation des aliments albumineux, qui précipite incomplètement par la chaleur de l'acide nitrique et se redissout au contraire dans cet acide en excès. Ils avaient constaté :

1° Que les pellagreuses qui entraient dans les salles, mal nourries, ou dans un état d'abstinence produit par le fait du délire, ou du dégoût qui leur survient ordinairement de leur grossier régime habituel, offraient, étant saignées, l'albumine du sérum précipitant par l'acide nitrique et peu redissoluble dans cet acide en excès. Quelques pellagreuses saignées, pendant qu'elles allaitaient leurs enfants, avaient fait exception à cette règle.

2° Les aliénées, les hystériques, les épileptiques, et en général les femmes reçues dans les infirmeries pour des névropathies, si elles se trouvaient dans les mêmes conditions d'abstinence, donnaient lieu à la môme observation.

3° Les pellagreuses qui séjournaient longtemps dans les infirmeries, soumises à une bonne alimentation, présentaient plus facilement l'albumine soluble dans l'acide en excès, surtout, si arrivées à un état de pléthore, elles étaient alors saignées. Les mêmes malades, qui, à leur entrée, avaient présenté l'albumine peu soluble, offraient de l'albumine soluble, lorsqu'on les saignait dans de meilleures conditions de réparation organique.

4° Dans les personnes saines, bien nourries, saignées pour cause de pléthore, ou au début d'une maladie, on trouvait l'albumine du sérum facilement redissoluble.

MM. Lussana et Frua avaient conclu de' ces expériences, que Yalbumine du sérum du sang chez les pellagreuses, offrait les caractères propres à celle du sérum du sang des personnes qui souffrent par défaut de nutrition ; que l'examen comparé du sang dans diverses maladies, démontrait une grande analogie entre la condition de la pellagre et celle des névropathies.

Enfin, de l'ensemble de leurs recherches et des études faites, ils déduisaient à titre de fait matériel indiscutable (per argomento materiale incontroversibile) cette conclusion que: «la pellagre est une

maladie d'un caractère analogue à celui des affections provenant de l'abstinence, ou du manque de nourriture, et des névropathies, et par conséquent, qu'elle n'est nullement analogue aux maladies d'un caractère vraiment phlogistique ou de dyscrasie humorale. »

M. Lussana a repris en 1859, dans son dernier ouvrage, la question des différences qui existent entre les résultats analytiques obtenus par M. Morelli et ceux du travail publié par lui-même et par M. Frua en 1856. Il considère comme un point cardinal de la pathologie de la pellagre, le fait, qu'il croit démontré, de l'existence en quantité faible et considérablement inférieure au chiffre normal de l'albumine amorphe (ou de réparation progressive) dans le sérum du sang des pellagreux. »

Il n'est pas difficile à M. Lussana de démontrer que c'est par une supposition purement gratuite, que M. Morelli a attribué à l'albumine la prédominance qui, dans les expériences de Santa-Maria-Nuova, avait fait monter la somme des matériaux solides du sérum, jusqu'au chiffre extraordinaire de 128,28 comme maximum, et en moyenne à 80,11 au lieu de la moyenne normale de 80,00. Pour vérifier expérimentalement l'hypothèse relative à l'albumine, M. Lussana eut recours à un habile chimiste, M. Vincenzo Lazzaroni, qui examina six échantillons de sang de pellagreux. Dans les six analyses, sur 1000 grammes de sérum filtré, dont la densité varia de 1021 à 1027 (moyenne 1024,100), on trouva les proportions moyennes suivantes :

Eau 907,9

Matières grasses 0,7

Sels 16,1

Matières albuminoïdes , 75,3

De ces expériences, M. Lussana s'est vu fondé à conclure que : 1° « Le sérum du sang des pellagreux est ordinairement d'une densité un peu supérieure à celle du sérum dans l'état physiologique et dans les maladies ordinaires. Le chiffre moyen, constaté par Calderini, était de 1023,5 (1). La moyenne de nos anciennes analyses était de 1020,84; celle de nos dernières analyses est de 1024,60.

2° « La densité du sérum du sang, supérieure à celle de l'eau, est due aux principes solides qu'il contient (sels et matières albuminoïdes), et puisque le sérum du sang des pellagreux est spécifique-

(1) M. Lussana donne le chiffre de 1025,5, comme étant celui de Calderini; mais c'est une erreur (peut-être d'impression) que j'ai cru devoir rectifier. Calderini donne le chiffre de 1023,5.

ment plus dense d'environ 0,0002 que le sérum ordinaire, l'un de ces principes s'y trouve en surabondance.

3° « Comme le chiffre moyen des principes albuminoïdes dans le sérum peliagreux est de 75,3, il en résulte que ces principes y sont d'environ 3,7 au-dessus de la moyenne normale.

4° « Au contraire, dans le sérum des peliagreux, il y a surabondance de principes minéraux, puisqu'il y a une proportion moyenne qui dépasse d'environ 5,2, la moyenne ordinaire, qui est de 10,9.

« Voilà, ajoute M. Lussana, les principes solides, que Morelli trouvait prédominants dans le sérum du sang des peliagreux.

5° Ce dernier fait de la prédominance des principes inorganiques dans le sérum du sang des peliagreux, est confirmé par la concordance exacte qui se rencontre entre les proportions de l'excédant de densité du sérum, et celles de la quantité des principes minéraux, trouvées corrélativement dans le sérum chez les peliagreux. »

M. Lussana va plus loin, et entrant à son tour dans la voie des explications théoriques, il ajoute (i) :

« À l'appui des déductions qui précèdent, relativement à la surabondance des principes salins et inorganiques dans le sérum chez les peliagreux, et à la pesanteur spécifique élevée de ce liquide, se présente le fait étiologique de la nature de l'aliment habituel des malades dans lequel abondent beaucoup les susdits principes miné-"* raux. Ainsi, tandis que les matériaux inorganiques du froment se*4 composent principalement de bases de fer, de soude et de potasse, c'est-à-dire d'éléments précieusement utilisables à la fabrication hfstologique des parties vivantes ; au contraire, dans le maïs, dominent surtout les sels magnésiens et l'acide silicique, substances inassimilables par les systèmes organiques. C'est pourquoi Morelli écrivait avec vérité que nos peliagreux se nourrissent avec des aliments à prédominance de matériaux respirables et salins, c'est-à-dire avec des aliments végétaux qui surabondent de matériaux inorganiques ; en sorle que, ainsi qu'il l'ajoutait, ces principes sont trouvés en surabondance dans leurs urines lorsque la maladie est avancée, tandis qu'au début du mal, parce qu'ils surabondent ou parce qu'ils n'ont pas encore pris les voies de l'excrétion rénale qu'ils s'ouvrent ensuite successivement, ils doivent abonder dans l'économie, c'est-à-dire dans le torrent de la circulation, »

« Guidé par ces justes réflexions, continue M. Lussana, il semble que l'illustre pathologiste aurait pu, à priori, deviner que la trèslégère prédominance des matériaux solides du sérum des peliagreux

(1) Loc. cit., p. 265.

devait être attribuée à une surabondance de ses matériaux inorganiques. »

L'hypothèse de M. Lussana expliquant la prédominance des sels dans le sérum du sang des pellagreux, :par la prédominance de ces mêmes sels dans leur alimentation, est certainement ingénieuse; mais quel fondement a-t-elle dans la réalité? Il faudrait au moins, avant de s'y arrêter, démontrer que les sels sont les mêmes dans les deux cas : or, où est, dans le sérum du sang des pellagreux, Yacide silicique (1); où sont les autres sels magnésiens du maïs?

11 faut donc se borner à conclure que, dans la pellagre, la proportion des sels renfermés dans le sérum, qui est en moyenne de 0,85 pour 100 à l'état normal, au lieu d'être diminuée comme dans les inflammations vives, comme dans le choléra, est augmentée comme dans les exanthèmes aigus, comme dans le typhus, comme dans la dysenterie, comme dans la maladie de Bright, et comme en général, dans les maladies où l'on voit l'albumine descendre audessous de son chiffre normal, et se produire une tendance à l'hydropisie.

De nombreuses expériences semblent prouver aujourd'hui que toutes les diminutions que l'albumine semble éprouver dans le sang, y sont compensées par un accroissement du chiffre des matières salines, Y a-t-il autre chose qu'une application pure et simple de cette loi, dans le fait que les Italiens ont constaté chez les pellagreux, et que M. Lussana a cherché à adapter à l'étiologie de la maladie? Je n'insisterai pas davantage sur l'analyse critique des recherches faites en Italie. Je les ai exposées avec soin, quoique sans aucune illusion sur leur insuffisance, tant au point de vue expérimental qu'au point de vue des bases que l'analyse chimique peut offrir en ce moment pour une théorie rationnelle des transformations qui s'accomplissent dans l'organisme des pellagreux, et peuvent se traduire d'abord par les phénomènes pathologiques, et enfin par les altérations cadavériques de la pellagre. La détermination numérique exacte des parties constituantes des liquides de l'organisme (auxquels il serait important d'ajouter la bile, dont la vésicule du fiel est trouvée presque toujours regorgeante après la mort), fournira certainement un jour une de ces bases, et il importait de montrer au juste jusqu'où la science s'est avancée dans cette direction.

M. le Dr Hillairet, en terminant, dans la séance du 25 février 1863, de la Société médicale des hôpitaux, la lecture de son rapport cons-

(1) M. Lehmann disait, en 1855, que l'acide silicique n'avait encore été trouvé que dans le sang des poules. [Précis de chimie physiol., p. 142.)

ciencieux sur un Mémoire de M. Henri Gintrac, s'exprimait ainsi : « Nous ignorons le premier mot des altérations des liquides, et nous voudrions aller à la recherche de ce qui est le plus désirable dans l'histoire des maladies , mais aussi le plus difficile à bien trouver. » a Que l'on s'occupe, ajoutait-il, d'abord de bien se fixer sur l'étioïogie, puis de savoir s'il y a une vraie similitude entre la pellagre endémique et la pellagre sporadique ; et si, parmi les faits de pellagre sporadique connus, tous appartiennent bien à cette maladie. » Assurément, personne n'a mieux défini la tâche du moment présent, pour la médecine parisienne et la médecine française ; mais encore faut-il qu'il soit rendu justice à la médecine italienne, et qu'il reste établi qu'elle nous a dit le premier mot des altérations des liquides.

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