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CHAPITRE VIII

Altérations cadavériques. — Résultats négatifs des autopsies pendant le premier et le deuxième degré. — Multiplicité des altérations constatées pendant le troisième degré. — Altérations de la peau. — Altérations dans l'appareil digestif et ses annexes. — Amincissement partiel de l'iléon et du jajunum décrit par M. Lebus.

— Altérations du foie. — Des tissus d'apparence hétéromorphe chez les pellagreux.

— État des autres viscères abdominaux : rate, pancréas, reins et capules surrénales, ganglions mésentéiiques. — Altérations dans le système nerveux. — Poumons. — État du cœur et des systèmes vasculaire et musculaire. — De la graisse et de la sérosité dans les cadavres des pellagreux.

Le faible succès des longs efforts tentés en Lombardie pour trouver dans le cadavre l'indication du siège et de la nature de la pellagre et l'explication des phénomènes constatés sur le vivant, a découragé un certain nombre d'observateurs. Il a paru justifier l'espèce de dégoût (1) que quelques-uns de nos contemporains ont montré récemment pour cette question, après s'en être occupés incidemment.

Moi-même, en 1842, après ma première autopsie, j'avais laissé échapper uneiplainte (2) sur rinsigni fiance décou?*ageante des altérations anatomiques dans la pellagre, plainte que l'école vitaliste recueillit,

(I) Une lettre écrite à la Gazette médicale d'Algérie (n° 9), par le docteur Bertherand, offre un exemple de cet effet produit par les résultats négatifs sur un esprit avide d'explications anatomiques. Découragé de n'avoir vu dans les autopsies de pellagreux auxquelles il avait assisté pendant la guerre d'Italie, qu'un peu de sérosité dans le crâne et le rachis, que quelques arborisations sur les lobes cérébraux, des injections passives, Y amincissement de la muqueuse intestinale, la raréfaction de la couche cellulo-musculaire, sans plaques gaufrées, sans ulcérations, le médecin militaire français conclut que « la pellagre, par un excès de fatalité, n'a ni étiologie, ni traitement, ni anatomie pathologique. » La question de la pellagre, ajoutait M. Dertberand, que la plume érudite de Roussel a résumée sous les dehors brillants d'une théorisation simple et séduisante, aboutit par toutes ses fins aux plus désolantes négations. » Notre compatriote n'a pas pris garde que ses paroles, mises en regard des fruits de l'observation médicale, déjà irrévocablement acquis, ne servaient qu'à démontrer le nihilisme des doctrines, que la confusion des faits de la Clinique de Reims tendait à mettre en vigueur parmi nous,

(■>.) Observ, d'un cas de pellagre à l'hôpital Saint-Louis. (Revue médic, juin 18 52.)

pour rappeler à Panatomisme (!) que ces altérations sont des effets éventuels et non pas nécessaii^es des actes vitaux qui constituent la maladie.

Assurément, il ne faut pas espérer que les altérations cadavériques de la pellagre, telles que peuvent nous les révéler nos moyens d'investigation encore grossiers, acquièrent une autre valeur que celle que Morgagni lui-même attribuait en général aux renseignements fournis par les cadavres. Mais quelle que soit aujourd'hui la valeur relative des enseignements acquis, le progrès de la science ne permet ni le dédain, ni le découragement d'un certain nombre de nos contemporains français, espagnols et italiens. Pour moi, je renierais l'expression dont je me suis servi il y a vingt ans, si elle avait signifié autre chose que l'impatience naturelle à un esprit jeune qui rencontre des entraves en cherchant la vérité.

C'est aux Italiens presque seuls que nous devons l'étude nécroscopique de la pellagre. Hors de la Lombardie, le nombre des autopsies a été extrêmement restreint. La rareté de ces examens est telle en Espagne, qu'on chercherait sans succès une donnée précise d'anatomie pathologique dans les écrits dont le mal de la Rosa a été l'objet, et je crois ne pas m'écarter de la vérité en disant qu'il n'existe pas un seul cas d'autopsie étendue jusqu'à la moelle épinière, et que M. de Alfaro exprime encore à peu près tout ce qu'on sait, dans ces paroles écrites en 1840 (2) : « On a trouvé ces lésions variées du tube digestif et de ses annexes qu'on a coutume d'attribuer à la gastro-entérite chronique. » Les neuf autopsies dont parle M. Antonio del Va lie ; l'autopsie faite à A viles par M. Villargoitia sur un pellagreux qu'on avait trouvé noyé dans un ruisseau, n'ont en effet rien appris de plus.

(i) « Décourageante ! vous l'entendez, s'écriait M. Cayol, la Revue médicale doit enregistrer ce mot, ce cri de détresse de Yanatomisme aux abois..... C'est un élève distingué de cette école découragé en face d'un cadavre parce qu'il n'y trouve pas ce qu'il cherche avec l'ardeur et la bonne foi de son âge .. Ce judicieux observateur n'eût-il pas été plus à l'aise si on lui eût enseigné que la maladie est un acte vital, qu'elle disparaît avec la vie; qu'il ne faut donc pas la chercher dans le cadavre. » MM. Lussana et Frua, après leurs premiers travaux, déclaraient partager le sentiment que j'avais éprouvé quatre ans auparavant : « Celui, disent-ils, qui observe la pellagre sur le vivant et sur le mort, demeure comme Roussel, frappé de la double et inverse importance de la scène pathologique si grave et de la nullité des réponses anatomiques. Il conclut en disant, avec le même auteur : « J'ai appris que la plupart des médecins contemporains qui ont voulu apprendre du cadavre le siège et la nature de la pellagre, ont fini par perdre courage en face de ce silence de l'anatomie pathologique. »

(2) Tratado de enfermedades cutâneas. Madrid, in-8, 2 vol. Casai n'a pas parlé des altérations anatomiques, et M. de Alfaro dit formellement « que le petit nombre d'autopsies faites est très-loin d'offrir le caractère d'exactitude que la science exige. »

En France, à l'exception de quelques nécropsies pratiquées dans les hôpitaux, et notamment à Bordeaux (I), il n'a été recueilli qu'un petit nombre d'observations complètes. Les médecins (2) rencontrent encore presque partout les difficultés qui dictaient, en 1845, à M. L. Marchand cet aveu (3) « qu'après sept années d'études, pendant lesquelles les cadavres n'avaient pas manqué pour cela, il ne lui avait pas été donné de pratiquer une seule nécropsie. Un seul médecin, ajoutait M. Marchand, le Dr Fontans, a eu cette occasion, et c'était par autorité de justice, chez un noyé. » Enfin, M. Landouzy disait, en 1860, après avoir traversé les Landes, que de tous les médecins des départements pyrénéens qui ont écrit sur la pellagre, M. Hameau fils était le seul (4) qui eût assisté à une autopsie, et encore était-ce à la clinique de Bordeaux.

Faut-il ajouter que la pellagre, reconnue depuis peu dans les campagnes qui s'étendent au sud et à l'est des Garpathes (monts Crapacks), n'a pas eu le temps de devenir plus riche en observations d'anatomie pathologique. La thèse de M. Julius de Theodory ne mentionne aucune autopsie, et le récent document dont je dois la traduction à M. Obédénaru en renferme une seule, pratiquée en janvier 1861, dans un cimetière valaque, au milieu de circonstances qui ne permirent pas d'examiner les centres nerveux.

Lorsqu'on passe en revue, comme je l'ai fait, en 1845, et comme MM. Lussana et Frua, l'ont fait, dix ans après, d'une manière plus complète (5), la série des altérations constatées dans la haute Italie depuis Strambio et Fanzago jusqu'à M. Pietro Labus, on arrive à diviser les faits en deux groupes : le premier, comprenant les autopsies pratiquées pendant les deux premiers degrés est caractérisé, en règle générale, par l'absence ou l'insignifiance des altérations. Le second, correspondant au troisième degré, dans lequel des altérations nombreuses semblent plutôt liées à l'état cachectique qu'aux symptômes pellagreux proprement dits.

Les autopsies pratiquées dans les cas de forme légère et avant l'apparition des désordres cérébraux sont rares, et n'ont eu lieu,

(1) H. Gintrac, De la pellagre, 1863, in-8, p. 37 et suiv.

(i) Le docteur P. Cazaban disait, en 1848 : « Comme il meurt souvent des pellagreux dans notre pays (arrondissement de Saint- Sever), mon père a voulu plusieurs fuis faire des autopsies ; mais il n'a jamais pu vaincre la résistance des parents. »

(3) Mèm., p. 133

(4) Landouzy se trompait. MM. Roussilhe de Castelnaudary et Gales de Villefranche avaient, l'un et l'autre, fait plusieurs autopsies en 1847.

(5) De la pellagre, etc., ch. ix, p. 105 à 113. (G) Sulla pellagra, etc. 9 art. m, p. 180 à 195.

ALTÉRATIONS CADAVERIQUES. 219

presque toujours, que sur des sujets morts par suile de maladies intercurrentes. Les cadavres n'ont offert, dans ces cas, que les altérations propres à la maladie qui avait produit la mort. Slrambio a eu soin, en pareille circonstance, après avoir noté la cause anatomique de la mort, d'ajouter (1) « que les organes paraissaient sains. » Joseph Frank résuma (â) plus tard ce que Tanatomie pathologique avait constaté sur cette première période en disant « que les cadavres offraient cet état pour ainsi dire négatif que présente aux yeux des anatomistes le corps des individus qui succombent à une affection du système nerveux. » Enfin, de nos jours, un médecin milanais qui a cherché les traces anatomiques laissées par la pellagre sur plus de deux cents cadavres, M. P. Labus (3) résumait l'état de la science en 184-6 en ces termes : « Le cerveau et la moelle épinière des individus morts d'une maladie telle qu'une hépatisation pulmonaire, une maladie du cœur, etc., avec un fond pellagreux, offrent, outre quelques lignes vasculaires (qualche vo.so serpentino) et une légère couche de sérum limpide sous-arachnoïdien, la transparence des enveloppes, la consistance et la couleur normales du cerveau avec un peu de sérosité dans les ventricules légèrement dilatés. »

Pour examiner maintenant avec ordre les altérations nombreuses constatées sur les sujets qui ont succombé aux progrès meures de la pellagre ou à des accidents liés directement avec le développement de cette maladie, je les classerai, suivant les grands appareils auxquels se rapportaient, sur le vivant, les phénomènes pathologiques*.

Altérations delà peau. — En France et en Espagne on s'est borné à constater (i) que la peau, sur les régions où siégeait l'éruption était dense, parcheminée; que le derme avait acquis plus d'épaisseur et ressemblait quelquefois à du cuir. Une des descriptions les plus détaillées, faites en Italie, des altérations du tégument à la suite d'atteintes répétées de pellagre, a été publiée par M. Rayer (5),

d'après Fantonetti : « le tégument du dos des mains et des pieds, y

(1) Après avoir décrit les altérations pulmonaires auxquelles avait succombé une fille de dix-huit ans, pellagreuse depuis six ans, Strambio dit : « Cœtera sana apparebant.i» [Ann. I, Cadav., x.) — Dans une autre autopsie d'un homme de quarante ans, mort tuberculeux, à la troisième année de la pellagre, il dit : « Nihil dignum notatu exhibuit, si thoracem excipiamus. » [Ibid. Cadav., ix.)

(2) Pathol. médit. , t. Il, p. 339. (Ed. de YEncyclop. mèd.)

(3) La pellagra investigata sopra quasi due cento cadaveri dipetlagrosi, etc. Milan, 1847, in-8. (Publ. d'abord en déc. 1846, dans les Annales d'Omodei.)

(4) Henri Gintrac, toc. cit., p. 37.

(5) Traité des maladies de la peau, 2e édition. Paris, 1835 et Diction, de mèd. et de chir. pratiques, art. Pellagre. Paris, 1834, t. XII.

est -il dit, ressemble à du cuir, et cette altération s'étend à toute son épaisseur. Examinée à la loupe, cette partie du tégument offre un grand nombre de crevasses irrégulières se coupant à angle aigu, intéressant quelquefois le derme dans toute son épaisseur. Aux bords de ces crevasses, il y avait de petites croûtes jaunes et minces. Entre les crevasses on voyait des lamelles furfuracées très-adhérentes et de forme irrégulière. En outre, on a noté que l'épiderme avait sept à huit fois plus d'épaisseur qu'à l'ordinaire ; qu'il était brunâtre, craquant, friable et ne pouvait être facilement détaché de la peau. Les couches sous-épidermiques étaient confondues et une ou deux fois plus épaisses qu'à l'état normal. La branche cutanée du nerf radial mis à nu a paru plus volumineux qu'à l'état ordinaire. A la coupe il s'en est échappé de la sérosité. Sa pulpe était mollasse et rougeâtre. » M. P. Labus n'a presque rien ajouté à cette description : «la peau des mains, des pieds, du sternum, dit-il, est rarement blanche, presque toujours terreuse, à sillons profonds, sans traces de porosité, plus épaisse en apparence que celle des parties voisines ; ptus résistante au scalpel. Si on examine à la loupe, on rencontre des corpuscules sphéroïdaux (subrotondi) , irréguliers, opaques, (aperçus déjà par Fantonetti). s

Qu'y a-t-il de particulier à la pellagre dans ces caractères anatomiques? Peut-on considérer comme telles ces solutions de continuité du derme se coupant à angles aigus? Cette altération ne correspondelle pas aux fissures qui forment avec la desquamation prolongée l'un des traits les plus expressifs de l'éruption pellagreuse ? Enfin ces solutions ne se rencontrent-elles pas identiques à la suite d'autres éruptions ayant porté atteinte à la continuité du derme?

Altérations dans les viscères abdominaux. — M. Rayer a dit avec raison, que c'est dans l'abdomen que les altérations anatomiques ont été le plus fréquemment constatées. Il est vrai que c'est là qu'elles ont été le plus tôt et le plus souvent cherchées. On a vu que ce sont celles qui ont occupé presque exclusivement les Espagnols et l'on peut ajouter qu'elles occupèrent presque uniquement les Italiens jusqu'à Strambio.

i° Tube digestif. — Les nouvelles idées systématiques, qui, pendant la première moitié de ce siècle ont régné en Italie, semblèrent changer brusquement l'interprétation des faits anatomiques. Les contro-stimulistes réussirent à trouver partout dans la pellagre les preuves d'une diath.hse de stimulus et de divers processus phlogistiques locaux; bientôt les disciples de Broussnis découvrirent aussi partout des traces d'irritation, des preuves de la nature phlegmasique du

mal, et concentrant principalement leur attention sur le tube intestinal et ses annexes, ils crurent sérieusement y avoir trouvé le siège ou au moins le point de départ de la maladie. Le fils de l'observateur de Legnano, Giovanni Slrambio, adepte distingué de cette école, publia en 1824, un mémoire (1) dans lequel il cherchait à tirer des observations de son père, des preuves de la nature pblegmasique de la pellagre, qui se réduisait ainsi à n'être au fond qu'une gastroentérite (2). Il alla, dans son zèle, jusqu'à croire que (3) son père, sous l'influence de son maître Borsieri, s'était laissé dominer par les apparences de troubles nerveux et avait examiné beaucoup plus les organes des cavités supérieures en négligeant l'examen du canal intestinal. »

Joseph Frank a dit avec raison que Gaetano Strambio ne méritait pas ces reproches ; que s'il avait paru faire peu de cas des altérations des voies digestives, c'est parce qu'il les avait trouvées trop variables, trop multiformes pour servir à l'explication des phénomènes et de la nature de la maladie. On pourrait chercher aujourd'hui une meilleure justification dans la complète stérilité des nécropsies pratiquées pendant plus de vingt-cinq ans par des adeptes de Vécoie physiologique. Voici, en effet, ce qu'ont donné, jusqu'en 1846, les autopsies de l'appareil digestif :

On a trouvé la muqueuse de l'estomac injectée (Nardi, Verga); dans les cinq autopsies pratiquées à Milan, en 1829, et relatées par M. Brierre de Boismont, elle était, de même que celle de l'intestin, injectée, molle, friable. Le docteur Garraro la trouva (4) enflammée. Cette phlogose (jointe à des traces de méningite, avec ramollissement léger de la substance blanche du cerveau) formait la seule altération appréciable chez une jeune fille qui s'était noyée à la seconde année connue de sa maladie. Nardi a trouvé les parois de l'estomac indurées ; Fanzago dit (5) les avoir vues contractées et épaissies chez

(1) Lissertazione sulla pellagra (Annali délia medicina fisiologico-patologica. Avril et mai 1824, in-S).

(2) « Parmi, dit G. Strambio, che le enumerate alterazioni potrebbero bastare a far conoscere che abbia luogo costantemente una ftogosi délia membrana interna gastro intestinale. » (Loc. cit., p. 57.)

(3) Il dit de son père : « iNon apiiva sempre 1' addome quando la morte era evidentemente provenuta da tabe polmonale o quando la stagione era troppo calda... che perio più non esaminava l' inteino del canale gastro enterico se non quando quel canale si mostrava leso esternamente. » {Loc. cit., p. 58.)

(4) Osservazioni sulla pellagra, etc. (Annali univ. dimedic, vol. LVI (oct. et nov. 1830).

(5) Sulla pellagra. Mem. I, stor. v, p. 59.

une malade qui avait succombé à la suite d'une diarrhée opiniâtre, il les trouva d'autres fois plus molles et très-dilatées (1). Quelques-uns ont trouvé ces parois amincies. Nardi y a découvert des ulcérations. Enfin, dans toutes les autopsies du docteur Labus, au nombre d'environ deux cents, les parois de l'estomac ont toujours présenté leur état normal. Ce médecin affirme que quelques recherches qu'il ait faites il lui a été impossible de rencontrer, depuis l'œsophage jusqu'au jéjunum aucune altération en relation avec la pellagre. Ce n'est, en effet, qu'à partir des deux tiers inférieurs du jéjunum que s'est offerte à lui l'altération particulière qui sera décrite bientôt.

Il semble avéré aujourd'hui que les intestins sont plus souvent altérés que l'estomac. La rougeur, Y injection, le ramollissement, la friabilité, sont notés dans beaucoup d'autopsies; dans quelques-unes on note Yépaississement et Y induration (Nardi, Verga. Carswell, de Glascow, trouva chez deux pellagreux, qui avaient présenté des symptômes prononcés ^irritation chronique de l'intestin, une large perforation. On a trouvé encore des ulcérations, avec ou sans rétrécissement des parois. Ces ulcérations siégeaient particulièrement dans le jéjunum et surtout l'iléon, avec ou sans hypertrophie des glandes de Payer et de Brunner et des ganglions mésentériques. Chiarugi a déclaré, d'un autre côté, avoir rencontré presque toujours les intestins à Yètat normal dans ses autopsies pratiquées en Toscane. Fanzago et Strambio avaient obtenu des résultats semblables, l'un à Padoue, l'autre à Legnano.

En 1846, un médecin du Grand Hôpital de Milan, M. P. Labus appela l'attention sur une altération qui avait échappé à beaucoup d'observateurs : je parle d'un amincissement particulier, qui, suivant l'auteur, serait constant et immanquable dans la pellagre. Cet amincissement présente, en effet, dans la description que je vais rapporter textuellement des caractères particuliers : <; Celui qui a fait de suite huit ou dix autopsies, dit M. Labus, s'aperçoit promptementà l'ouverture du ventre, en observant la masse intestinale, de divers points amincis et transparents, comparativement au reste de la masse des intestins, qui offre son épaisseur normale. Cet amincissement offre les variations suivantes : « Il n'est jamais continu sur toutes les anses de l'iléon et les deux tiers inférieurs du jéjunum. Il y occupe la longueur, tantôt de dix à douze onces milanaises, tantôt de douze à quatorze ; ou, il occupe la dernière partie de l'iléon, se terminant toujours à la distance de trois à quatre travers de doigts

(1) « Si trovù, dit Fanzago, lo stomaco quasi del doppio cresciuto di volume essendo le sue pareti piû floscie che d' ordinario. » [Loc. cit., stor. vu.)

du cœcum... Il n'est pas borné à un seul point, mais se montre simultanément en d'autres points des mômes intestins, laissant dans l'intervalle des portions qui paraissent à l'état normal. »

«L'intestin qui offre cet amincissement (simple ou multiple) est toujours ou presque toujours pâle, de consistance naturelle avec manque absolu de valvules conniventes... La muqueuse est lisse et placée entre l'œil et la lumière; elle est chargée d'une foule de petits points égaux qui la rendent comme rugueuse. »

Cet amincissement propre aux pellagreux diffère, selon M. Labus, de celui qu'on trouve chez les individus morts par anémie, « puisque chez ceux-ci l'intestin est à l'état normal. Il diffère aussi de l'amincissement des diarrhéiques dans lequel l'intestin est également aminci dans une grande étendue et semblable d'ailleurs à celui des anémiques. »

M. Labus ajoute que quelques soins qu'il ait pris, à quinze reprises, de pratiquer des injections à la colle, il a vu celles-ci produire les plus riches réseaux sur les parties saines; mais ce réseau diminuait et cessait au voisinage des parties amincies. A peine a-t-on réussi à voir quelque rameau plus apparent serpenter à travers ces parties où on n'a pas pu faire parvenir le liquide injecté. L'injection des vaisseaux lymphatiques et l'extravasation du mercure dans la cavité intestinale se trouvèrent avoir beaucoup mieux réussi que Finjection du système sanguin.

La commission permanente de la pellagre à cette époque attacha beaucoup de prix au fait signalé par M. Labus. M. Verga, après lui, retrouva l'amincissement de l'iléon avec des caractères prononcés, dans deux autopsies. M. Mottini annonça l'avoir rencontré fréquemment et quoique, depuis lors, M. Morelli ait assuré ne l'avoir trouvé que rarement, dans les trente-sept autopsies qu'il invoque ; quoique, d'après l'avis du congrès de Gènes et delà commission piémontaise de 1847, ce fait soit inconstant et ne puisse pas être accepté par conséquent, suivant l'opinion des partisans de M. Labus, comme le critérium anatomo -pathologique de lapellagre, il ne mérite pas moins, par sa fréquence, aujourd'hui incontestée, et les particularités de ses caractères, d'être l'objet d'une attention exceptionnelle.

M. Labus a attribué principalement l'amincissement intestinal à l'atrophie de la tunique musculaire. « Si, dit-il, avec des instruments très-délicats, on soulève la membrane muqueuse, celle-ci paraît un peu plus épaisse quà l'état normal. La séreuse ou cellulaire, qui est au-dessous, est molle, tellement ténue qu'on l'aperçoit à peine et cependant peu adhérente à la première et à la musculaire,

laquelle est supposée exister plutôt qu'elle n'est vue. La péritonéale paraît n'éprouver aucune altération. »

Cette atrophie ou plutôt cette disparition de la couche musculaire a toujours coïncidé, dans les autopsies de M. Labus, avec une remarquable pâleur de l'intestijh, pâleur notée du reste fréquemment, par les observateurs.

En méditant sur les traits de cette description : la disparition de la musculaire, la pâleur des tissus, l'impossibilité de faire parvenir les plus fines injections jusqu'au centre des parties amincies, tandis qu'on injecte très-bien les lymphatiques, j'ai été involontairement conduit à les rapprocher d'une dégénérescence que les Allemands avaient appelée lardacée, qu'on a décrite depuis sous le nom de transformation cireuse et que l'auteur de la pathologie cellulaires étudiée avec des détails nouveaux, sous le nom de dégénérescence amyloïde. Deux traits m'ont frappé surtout dans les renseignements (1) donnés par M. Virchow : 1° la disparition des petits vaisseaux dans les parties envahies par cette dégénérescence; 2° l'existence d'une diarrhée séreuse opiniâtre, avec pâleur des tissus, lorsqu'elle existe dans l'intestin.

L'origine de cette dégénérescence paraît être dans les artérioles. Elle en rend d'abord les parois plus épaisses, rétrécit leur cavité et finit par changer le faisceau en un cordon imperméable, et de là elle s'étend au parenchyme voisin. C'est ainsi que les tissus sont décorés et transformés en une masse homogène, compacte, brillante à la lumière directe, pâle, mais qui, loin de posséder la dureté des produits pétrifiés, reste assez friable et offre avec l'amidon une certaine ressemblance que les réactifs chimiques rendent plus frappante, puisqu'elle a pour caractères distinctifs de se colorer par l'iode, de ne pas se colorer par l'acide nitrique et de n'avoir pas la solubilité des graisses. Dans les cas où cette matière a occupé les parois intestinales on a vul'absorpiion des matières alibiles devenir impossible et toute fonction des villosilés se supprimer sans que, de même que chez les pellagreux, on ait pu reconnaître aucune altération à l'œil nu.» Les parties sont décolorées (2), dit M. Virchow, elles présentent un aspect transparent presque cireux et l'aspect intérieur est si peu caractéristique, qu'on ne peut en tirer des conclusions pour les altérations intimes, et le seul moyen de reconnaître la lésion, quand on n'a pas un microscope sous la main, est l'application du réactif. En

(1) La ya.thologie cellulaire basée sur V étude physiologique et pathologique des tissus. Trad. de P. Picard, Paris, 18C1.

(2) Loc. cit., p. 310.

imbibant d'iode la surface on voit apparaître une série de points jaune-rouges ou brun-rouges, serrés les uns contre les autres. La muqueuse qui les sépare reste colorée en jaune. Les points rouges sont les villosités intestinales. Si Ton en porte une dans le champ du microscope, on voit colorées en rouge les parois des artérioles et même les capillaires qui se ramassent dans les villosités. »

Quelle que puisse être la portée du rapprochement que je viens d'établir et que je me serais gardé de présenter sous forme de simple conjecture si j'avais pu disposer des éléments d'étude qu'on ne trouve que dans les grands hôpitaux d'Italie, il n'est pas moins à noter que l'altération la plus fréquente et la plus remarquable de l'intestin des pellagreux, consiste en un amincissement dû à l'atrophie musculaire et en une imperméabilité des vaisseaux accompagnée de la pâleur des surfaces. Mais l'opportunité du rapprochement s'accroît encore si on l'applique aux altérations du foie et à quelques autres points de l'anatomie pathologique de la pellagre, comme je le ferai un peu plus loin en peu de mots.

2° Foie. Rate. Pancréas. Reins et capsules surrénales. Péritoine. — On est enclin à penser, a priori, que dans une dyscrasie produite par une mauvaise alimentation, on doit trouver des altérations importantes dans les organes qui jouent un rôle essentiel dans les fonctions assimilatrices et par lesquels les substances nuisibles sont rejetées hors de l'économie. Dans un grand nombre d'affections provenant de l'absorption de substances nuisibles, dans les fièvres infectieuses, dans l'intoxication paludéenne, par exemple, on a pu constater que le foie, les reins, la rate surtout offraient des altérations notables. Dans la pellagre l'examen encore grossier, qui se rapporte aux changements de volume, de consistance, de coloration de ces viscères, n'a fait ressortir que des faits qui nécessitent de nouvelles études.

Si l'on examine les nécropsies de Strambio et deFanzago, on voit que souvent ni le foie ni la rate ne sont mentionnés ; le pancréas, les reins, ne le sont. presque jamais. Plusieurs fois il est dit que ces organes étaient sains; quelquefois (comme dans la septième autopsie (Annus II) de Strambio)/on trouve \&Y&le petite, saine ; le foie couvert de tubercules ulcérés avec un grand nombre de petits squirrhes à ^intérieur. Ailleurs (Annus II, art. vi), la rate est très-grosse, avec le foie pâle à l'intérieur et à l'extérieur. Cette teinte pâle (1) avec des

(1) « Jecur coloris erat ex flavo viridis, intus sanum. » (Ann. \, Cad. xn.) — «Jecur intus et extus colore subflavo pallido. » [Ann. I, Cad. xv.) — « Hepar expallido subflavum. » [Ann. 11, Hist. i, etc.)

Roussel. 1 5

nuances allant du jaune au vert m'a paru un des traits les plus fréquents dans les observations de Strambio. Le plus fréquent de tous est la distension (1) de la vésicule du fiel par une bile souvent épaisse et safran ée.

Dans les observations de Strambio et de Fanzago on trouve la rate^ tantôt molle, tantôt indurée ou obstruée. Fanzago l'a vue ne pesant que trois onces en même temps que le pancréas était atrophié et induré -y par contre, chez une pellagreuse morte dans un état de langueur mélancolique profonde, avec des phénomènes de tympanite, la rate se trouva trois fois plus volumineuse qu'à, l'état normal. Carraro trouva aussi la rate très-volumineuse chez une pellagreuse qui s'était noyée.

L'état du foie varie beaucoup aussi dans les autopsies de Fanzago : il est mentionné dur, volumineux, d'aspect livide dans un cas (Stor. v) ; un peu dur avec son volume normal dans un autre (Stor. xi); obstrué, hypertrophié, adhérent au diaphragme avec la vésicule biliaire gonflée de fiel dans deux cas (Stor. xiii et xiv); enfin à Y état normal dans deux autres cas (Stor. vi et vu).

Lorsqu'on suit la série des autopsies pratiquées jusqu'à notre époque, ces variations se maintiennent, faisant connaître que les états notés par les observateurs tiennent moins à la pellagre qu'à des conditions particulières, ou aux circonstances dans lesquellesla mort est survenue. De nos jours cependant, un médecin toscan, qui a écrit avec éclat sur la pellagre, le docteur Carlo Morelli, a insisté sur l'importance des lésions du foie, plus fréquentes, suivant lui, que celles d'aucun autre viscère et du cerveau lui-même; il affirme que sur 37 autopsies, il a trouvé 31 fois l'altération anatomique qu'il décrit en ces termes : « Le plus souvent ce viscère se montra plus volumineux qu'à l'état normal; très-rarement sa consistance était augmentée ; plus fréquemment elle était diminuée et il était devenu pour ainsi dire friable et mou à la pression. Sa couleur était grandement changée ; elle était presque toujours jaunâtre, de cette couleur qui est celle de la muscade; les coupes pratiquées dans son épaisseur faisaient voir cette même couleur partout. On y voyait très-manifestes les acini jaunes, et au contraire les acini rouges et les vaisseaux étaient réduits et invisibles. Dans quatre autopsies je le trouvai ainsi coloré, mais petit et dur, et ces acini blanc-jaunâtres étaient si développés et volumineux qu'on les aurait pris pour les acini (grains) des glandes salivaires; ils semblaient entourés d'une

(1) « Vesicula bile spissâ turgebat. » {Ami. 1, Cad. xm.) — «Vesicula bile turgebat. » {Ami. II, Hist. n.) — « Fellea vesicula bilem intense flavam continebat. » [Ann. Il, Hist. vi.)

membrane blanche très-résistante et d'apparence fibreuse. Je le trouvais d'autres fois d'un volume anormal, mais à la coupe il ne donnait presque pas de sang, contrairement à ce qui arrive dans les états hyperhémiques et fluxionnaires; la vésicule du fiel regorgeait souvent d'un liquide jaune-blanchâtre, sans aucune concrétion.

« La rate était souvent petite, ridée et contenait un liquide semblable à la lie de vin. Très-rarement je trouvai pleins de sang les vaisseaux de la cavité abdominale, y compris ceux de la veine-porte dans lesquels a prédominé au contraire la vacuité et l'état exsangue. »

Dans les intestins, M. Morelli trouva, comme le grand nombre des observateurs, la prédominance de la décoloration et la fréquence de l'amincissement des parois qu'il attribue surtout à la membrane muqueuse.

Le médecin florentin a accompagné cette description des réflexions suivantes (1) :

« Ces lésions viscérales n'ont aucune relation avec l'état de la circulation de la veine-porte, car c'est un fait anatomique très-évident dans mes observations, que l'absence constante du sang dans les vaisseaux de ce système, et dans toutes les ramifications vasculaires des intestins qui s'y rapportent.

« Les divers degrés, les apparences variées des lésions du foie et de la rate, en portant à soupçonner que ces viscères sont le siège fréquent de désordres fonctionnels, comme ils le sont d'altérations matérielles, font penser que ces désordres ne sont pas toujours les mêmes.

« L'état fluxionnaire est le moins observé dans le foie des pellagreux dans lequel se rencontre plus souvent cette prédominance des acini blanc- jaunâtres, qui le rend semblable au foie comprimé de la cirrhose ou à celui de Vétat adipeux commençant. La coïncidence de cette forme granuleuse très-prononcée avec la diminution du volume et l'augmentation de consistance du viscère, ainsi que la complication de l'ascite et de Panasarque, la qualité et l'intensité de la diarrhée, n'ont pas peu servi à confirmer à mes yeux le caractère douteux de la cirrhose. Il est vrai cependant que j'ai toujours trouvé la vésicule biliaire enflée et regorgeant de bile décolorée et claire.

« Ces deux catégories d'altérations les plus fréquentes chez les pellagreux, suivant les résultats nécroscopiques de Chiarugi et les miens, ne me semblent pas en désaccord entre elles, et ce désaccord pourrait disparaître davantage encore si mes inductions étiologiques

(!) Lapellagra^io,., p. 155.

et pathologiques se vérifiaient. C'est un fait non douteux d'anatomie pathologique que des liens très-étroits unissent les conditions anatomiques de l'encéphale et celles du foie, car il est trop facile de constater par l'anatomie pathologique la connexion ou la succession, ou l'alternative entre les altérations du cerveau et celles du foie. »

Je n'ai pas à examiner ici les hypothèses pathogéniques de M. Morelli, mais il est impossible de rapprocher de l'état que nous avons décrit dans l'intestin grêle des pellagreux, cet état du foie friable et mou à la fois, sa teinte pâle et tirant vers la couleur de la muscade, avec les acini rouges et les vaisseaux invisibles, tandis que les acini jaunes ont pris l'aspect des granulations des glandes salivaires et semblent, dans certains cas, entourés d'une couche fibreuse, sans être ramené à comparer cet état avec celui que présente le foie dans la dégénérescence cireuse ou amyloïde, qui se rencontre fréquemment dans ce viscère, où, suivant M. Virchow, on peut suivre mieux qu'ailleurs ses phases et ses progrès :

« Quand on fait des coupes fines du foie, dit l'éminent professeur de Berlin, on voit à l'œil nu, après les avoir soigneusement lavées et imbibées d'iode, de petits traits ou des points rouges répondant aux branches de l'artère hépatique qui ont été coupées. Plus tard les cellules hépatiques sont envahies, et ce qui est plus caractéristique, les cellules attaquées les premières sont celles qui avoisinent les ramuscules de l'artère hépatique. Si on isole par la pensée un lobule (acinus) hépatique, on peut y distinguer à l'œil nu trois zones distinctes : la portion la plus extérieure, celle qui avoisine les branches de la veine-porte, est le siège de prédilection de l'infiltration graisseuse. La portion intermédiaire qui environne les ramifications de l'artère hépatique est surtout attaquée par la dégénérescence amyloïde, enfin la partie centrale de l'acinus qui enveloppe la veine hépatique est occupée par l'infiltration pigmentaire. On peut, sans l'aide du microscope, distinguer entre la couche d'un jaune pâle et la couche intérieure d'un faune brun ou d'un gris brun, la zone décolorée, pâle, transparente et résistante où siège l'altération cireuse ou amyloïde.

« En suivant l'altération dans la cellule hépatique on voit son contenu qui est granuleux et qui donne à chaque cellule un aspect légèrement trouble, devenir peu à peu homogène, le noyau et la membrane disparaissent... quand le processus atteint un degré plus élevé, l'altération dépasse la zone des cellules hépatiques, et toute la substance de l'acinus subit la dégénérescence. »

Aucune autopsie ne constate l'examen anatomique des capsules

surrénales, les reins eux-mêmes ont été examinés assez rarement. M. C. Morelli prétend qu'ils sont souvent normaux, quelquefois atrophiques et anémiques. Le même auteur y a trouvé cinq fois des kystes contenant un liquide qui avait toutes les apparences de l'urine. Dans l'un de ces kystes se trouvèrent des concrétions composées de phosphate ammoniàco-magnésien. Enfin il dit que le pancréas s'est toujours présenté à l'état normal. — Le péritoine offre en général l'aspect normal, et M. Labus y a trouvé d'ordinaire peu de sérum. Quelques autopsies indiquent les glandes mêsentériques très-développées, mais ce fait est exceptionnel ; M. Morelli les a trouvées constamment saines, même dans les deux cas où il trouva les glandes de Payer et de Brunner hypertrophiées, et dans un autre cas où elles semblaient ulcérées comme dans la fièvre typhoïde. M. Labus a vu les glandes mêsentériques dures, petites et un peu rosées (subrosee). Je terminerai cette revue des altérations rencontrées dans la cavité abdominale par la citation suivante : « Il ne faut pas, dit M. Morelli, laisser sans considération la fréquence du développement chez les pellagreux des tissus hétèrologues dont l'abdomen est le siège ordinaire. Ainsi, il m'est advenu d'observer le pylore, le cardia, l'estomac, le foie, la veine cave descendante devenir le siège de tissus squirrheux, cancéreux et encéphaloide, spécialement sous l'apparence de masses réunies et agglomérées ensemble sur les parties indiquées. » Ne serait-il pas urgent de soumettre à l'action de l'iode ces prétendues masses squirrheuses et encéphaloïdes ? il ne faut pas oublier que Meckel, comme Wirchow, ont trouvé la dégénérescence amyloïde dans presque tous les points de l'économie, jusque dans le cerveau. Ce fait, qu'elle n'est pas limitée à quelques points de l'organisme, est invoqué par le professeur de Berlin comme une des preuves que» cette transformation morbide provient d'une substance apportée du dehors et que, suivant son expression, toute cette évoluion pathologique ressemble à une dyscrasie. » Je ne veux pas chercher d'autres arguments pour prouver l'intérêt que présente une étude de cette question dans ses rapports avec la pellagre.

3° Altérations dans le système nerveux. La recherche des altérations anatomiques doit être faite avec un soin d'autant plus minutieux dans le système nerveux, que c'est de ce système que proviennent les troubles vitaux les plus importants, et ceux sur lesquels se règle le pronostic dans la pellagre. Si cette recherche n'a pas donné encore des résultats satisfaisants, on n'en sera pas surpris, et la pellagre n'offre, sous ce rapport, qu'un trait de ressemblance de plus avec le groupe des névroses.

Malgré les belles découvertes de quelques-uns de nos contemporains, le système nerveux oppose encore de telles difficultés à l'étude histologique que nous ne pouvons posséder sur ses altérations que des notions qu'on peut appeler grossières; les actes qui s'y accomplissent pendant la vie nous sont inconnus dans leur mécanisme ; ils s'y accomplissent sans laisser de traces, comme la vie elle-même.

Strambio et Fanzago sont les premiers qui aient songé à examiner les centres nerveux chez les pellagreux ; mais ni l'un ni l'autre, ni la plupart de leurs continuateurs jusqu'à notre époque, n'ont étendu leurs investigations jusqu'à la cavité du rachis.

Fanzago déclare n'avoir absolument rien trouvé dans le cerveau,

ni dans ses enveloppes Des trois sujets qui offrirent ce résultat,

l'un (Stor. xiv) était à la deuxième année de la pellagre ; les vertiges sont le seul trouble nerveux noté dans l'observation ; il succomba à une affection pulmonaire. Un autre (Stor. xm) était arrivé à un degré plus avancé; l'abattement des forces était extrême, avec une mélancolie profonde et des pleurs à chaque instant. Les propos de la malade (c'était une femme de 30 ans) étaient ceux d'un enfant. Le troisième sujet (Stor. xi) était une femme de 46 ans, qui mourut en octobre, d'une fièvre avec ictère, après une diarrhée tenace, mais à la suite de la première atteinte de la pellagre, qui avait éclaté le printemps précédent; la malade avait éprouvé de la tristesse, avec une douleur gravative à la tête et des bourdonnements d'oreille.

Le recueil de la Première Année des observations de Legnano offre trois cas analogues (Gadav. vin, ix, x) et non moins négatifs. Le docteur Verga, de nos jours, a fait presque la règle générale de ces résultats négatifs (1) en déclarant : « que le cerveau des pellagreux n'offre souvent aucune altération. »

Strambio fut le premier à poursuivre avec patience et intérêt la recherche de ces altérations : l'engorgement des vaisseaux (trouvés au contraire vides, le plus souvent, par M. Labus) ; l'injection de la pie-mère et le plus souvent une quantité variable de sérosité limpide ou trouble dans les méninges, surtout vers la base du crâne et dans les ventricules. Telles sont les lésions principalement notées par cet observateur et par les Italiens (Nardi, Carraro, Fantonetti). En constatant, comme l'ont fait depuis MM. Rizzi, Yerga, Labus, Gorno et Girelli, la fréquence de Y hydropisie sous-arachnoïdienne et choroïdienne, il avait soin de dire qu'elle n'était marquée que « chez ceux qui avaient été entraînés à la mort peu à peu, a indiquant ainsi

(1) Délia pellagra e délia paralisi générale degli alienati, etc. {Gazetta medica Lombarda, 1849.)

que c'était moins un effet direct de la pellagre que le résultat de troubles cérébraux prolongés et de l'affaiblissement organique consécutif. M. Girelli, de Brescia, a trouvé (1) Yhydropisie choroïdienne formant l'altération la plus importante dans douze cas de folie pellagreuse. Longtemps auparavant, J. Frank et Mandruzzato (2) avaient indiqué l'accumulation d'une grande quantité de sérosité à la base du crâne comme un des faits les plus saillants que l'on pût rencontrer sur les cadavres des pellagreux.

Les premiers observateurs n'ont pas parlé de la dure-mère. M. Verga a appelé l'attention sur cette enveloppe en notant son adhérence au crâne dans plus de la moitié des autopsies faites par lui. Dans deux cas, il trouva cette membrane épaissie et couverte d'une exsudation opaque. Nardi etRizzi avaient noté la même particularité, et dans l'observation de Fantonetti, publiée par M. Rayer, on rencontre l'adhérence de la dure-mère au pariétal. Les résultats signalés par M. Benvenisti sur l'état du système veineux cérébral et sur les sinus de la dure-mère en particulier, seront exposés dans le second chapitre du livre suivant.

Après 1816, un certain nombre de médecins, sous l'influence des idées de Broussais, ne pouvaient pas ne pas assigner un caractère phlegmasique aux altérations intra-crâniennes. Les lettres (3) de LiberaliàBrera, en 1827, mentionnent à peu près les mêmes altérations que Bayle, Lallemand, Meckel ont décrites comme caractérisant l'inflammation de l'arachnoïde. Chez la pellagreuse de Carraro dont j'ai parlé à propos des altérations de l'estomac, on trouva les indices d'une méningite avec ramollissement léger de la substance blanche du ■cerveau. Chez une autre pellagreuse qui s'était noyée, comme la précédente (dans un fossé), le même auteur ne trouva qu'une grande quantité de sérosité dans le crâne.

Dans les cinq autopsies de M. Brierre de Boismont, on voit l'arachnoïde et la pie-mère injectées, infiltrées, épaissies, adhérentes. Quelquefois la substance grise est injectée et la blanche sablée, pointillée.

Quelques auteurs ont cru voir la substance du cerveau indurée. ' M. Labus dit l'avoir vue œdématiée. Strambio, Fantonetti, Gemello Villa, M. Labus, l'ont vue plus ou moins atrophiée.

Le cervelet a présenté à peu près les mêmes changements que le cerveau.

(1) Prospetto medico statistico dei Manicomii di Brescia. {Ann. d'Omodei, 1846.)

(2) Osservazioni anatomico-patologiche (1814-1816), publ. à Padoue en 1819, dans Nuovi Commentarii di medicina e di chirurgia,

(3) A nnali univ. di medic, vol. XLIV, déc. 1823.

J. Frank (1) a publié (en 1842), d'après Gemello "Villa, de Lodi, l'une des premières autopsies qui offrent une recherche des altérations intra-rachidiennes. On remarque, dans ce cas, que la moelle épinière avait, de même que les centres nerveux intra-crâniens, acquis une telle fermeté, qu'elle semblait presque tendineuse. Tous les nerfs provenant de la base du cerveau et la première paire des nerfs spinaux (qui fut seule examinée), étaient durs, d'un calibre moindre qu'à l'état normal et semblables à des cordons tendineux.

Dans deux des autopsies de Nardi, on ne trouva rien ni dans les méninges, ni dans la substance nerveuse rachidienne. Dans trois autres, les méninges sont injectées; dans un cas, les plexus veineux sont fortement gorgés de sang. — Dans le fait de Fantonetti, les méninges étaient amincies. Elles étaient très-épaissies dans un cas de M. Verga. M. Brierre de Boismont a vu les enveloppes de la moelle injectées comme celles du cerveau; la substance grise injectée et presque toujours dure au toucher, tandis que la blanche était molle et se réduisait en bouillie ou en crème dans une étendue variable. Il a trouvé aussi cette substance infiltrée de pus; enfin il l'a vue d'une couleur jaunâtre ou grisâtre.

Les méninges rachidiennes ont présenté en général à M. Labus la même teinte rose paie que les méninges cérébrales, teinte que cet observateur trouvait chez les anémiques. De même que G. Villa, M. Labus a rencontré la moelle atrophiée et indurée. Nardi et Fantonetti l'ont trouvée ramollie. Plus récemment, M. Verga a dit avoir trouvé en général Vinduration et quelquefois (dans quatre cas) le ramollissement. Presque tous les observateurs ont constaté que l'accumulation de liquide, l'espèce à'hydropisie séreuse notée à la base du crâne se prolongeait dans l'intérieur du canal rachidien.

On s'est peu livré à l'examen des cordons nerveux. J'ai rapporté ci-dessus les remarques de Fantonetti sur les extrémités cutanées du nerf radial. Ces remarques n'ont pas été confirmées. M. Labus, entre autres, qui assure avoir examiné les ramifications cutanées des nerfs dans les parties où siège d'ordinaire l'éruption, prétend n'avoir trouvé aucune altération. Il dit avoir trouvé la cinquième paire et le trisplanchnique à l'état normal.

4° Poumons. Cœur. Vaisseaux et muscles. Tissu cellulaire et graisse. — On remarque, en lisant les observations de Slrambio, la fréquence des lésions pulmonaires (2), particulièrement des tubercules.

(1) Pathol. médic, t. II, p. 339, édit. de ÏEncycl. méd.

(2) Voir notamment les observations : Cadaver v, vin, ix, x, xn et xm du Primus Annus, etc.

Cette fréquence, de même que celle de la toux, avait tellement frappé Strambio lui-même, que dans son Primus Annus, il plaçait ce dernier phénomène parmi les symptômes de la pellagre et ajoutait que cette toux qui survient « facilement aux pellagreux, dégénère facilement enphthisie. » Il avait même fini par admettre une phthisie d'origine pellagreuse. C'est une des rares exagérations qu'on peut reprocher à cet éminent observateur. On trouve deux cas (1) de tuberculisation pulmonaire dans les six autopsies du premier Mémoire de Fanzago. Les nécropsies postérieures ont donné pour la plupart des résultats différents et la rareté, qu'on ne peut pas nier, des tubercules pulmonaires, dans les nécropsies faites en Italie, est devenue un des arguments de ceux qui ont voulu établir une loi chimérique d'antagonisme (2) entre la scrophule, la tuberculose et la pellagre.

Des observateurs de notre époque, qui n'ont pas admis cette chimère, ont cependant reconnu le fait qui lui a servi d'origine. M. Labus, dans sa première centurie (3) de nécropsies, a trouvé neuf cas de tuberculose, dont sept avec d'amples cavernes ; mais, après lui, personne n'a constaté une proportion aussi notable. M. Morelli assure que dans les trente-sept autopsies qu'il a faites, il ne lui est pas arrivé de trouver même un soupçon de tuberculose pulmonaire, soit à l'état rudimentaire, soit en voie de développement, et MM. Lussana et Frua écrivaient, en 1844 (4), que sur plus de six cents pellagreuses examinées par eux, ils n'avaient constaté la phthisie que trois fois.

Les autres altérations pulmonaires constatées ont eu toujours un caractère accidentel.

L'état anatomique du cœur n'est pas toujours le même, et toutefois, les lésions offrent ici, en apparence, un lien plus direct avec la maladie qui nous occupe. Strambio paraît avoir très-rarement trouvé des changements dignes d'être remarqués. Dans le sixième cadavre de son Primus Annus, il note que ce le péricarde était plein d'eau et le cœur enveloppé d'une couche glutineuse (glutine obtectum) ; dans la septième, « le péricarde était distendu par Feau (pericardium aquâ turgebat) ; ce même fait se représente dans la première, la quatrième et la neuvième des dix autopsies du Secundus Annus. Dans la treizième observation de Fanzago, le cœur fut trouvé petit et d'une tex- -

(1) Dans la première autopsie, on trouve un tubercule cru avec un peu de sérosité dans les plèvres. Dans la sixième autopsie (Storia xiv), le poumon était désorganisé, plein de pus et de matière tuberculeuse.

(2) Voir sur cette question, le chap. vu, lre part., sect. i, relatif aux complications.

(3) Ouvr. citê,^. 26.

(4) Sulla pellagra, etc., p. 148.

ture lâche. M. Verga cite un cas semblable. M. Labus a aussi trouvé, en général, le cœur petit chez les pellagreux. Enfin, MM. Lussana et Frua (1) disent l'avoir vu aminci, décoloré, mou et environné de graisse. En résumé, le cœur paraît éprouver un dépérissement analogue à celui du système musculaire, et peut-être une altération plus marquée dans sa texture.

Le dépérissement du système musculaire est, en effet, un fait plus important dans l'anatomie pathologique de la pellagre que la raréfaction du tissu cellulaire et la disparition de la graisse. C'est le trait le plus notable et le plus constant dans cette émaciation extrême des cadavres des pellagreux notée dans un très-grand nombre d'autopsies. M. Labus a prétendu que la maigreur (2) s'observait toujours; mais pour prouver qu'il n'en est pas ainsi;, il suffirait de passer en revue les autopsies de Strambio. Le clinicien de Legnano a dit même « qu'une certaine corpulence obèse (obesitas et corpulpntia) peut se maintenir assez souvent (non ?*arô) jusqu'à la mort, » et MM. Lussana et Frua ont insisté sur ce fait pour le service de leurs idées. Voici en quels termes les auteurs ont cherché à expliquer « la persistance de l'adiposité chez un certain nombre d'individus (3), contrastant avec l'atrophie du tissu musculaire [tessuto carneo). « Comment, disentils, s'étonner de ce fait, s'il nous était prouvé par une longue et constante série de faits que la partie respïrable des aliments (fécules, matières grasses), ne fait pas défaut dans le régime des populations pellagreuses; que le maïs, leur nourriture principale, est précisément la céréale qui, par-dessus tout, abonde en principes oléagineux dont elle renferme une proportion plus que quadruple de celle qu'on trouve dans les autres grains. S'il nous est prouvé, d'autre part, que les fonctions vasculo-pulmonaires, liées avec la digestion des aliments respirables, se maintiennent intactes, généralement chez les pellagreux. C'est chose facile à comprendre et naturelle, que chez ces malheureux, malgré l'insuffisance des principes protéiniques , malgré le dépérissement consécutif du système musculaire, il puisse et il doive rester en réserve dans l'économie une certaine quantité de graisse. »

« On ne pourrait pas expliquer autrement, ajoutent ces auteurs (4), comment la sécrétion urinaire, qui s'altère presque toujours dans toutes nos maladies, en se chargeant de l'élimination des détritus

(1) Ouvr. cité, Obs. xxn.

(2) « Abito esterno sempre emaciato. » Ouvr. cité, p. 24.

(3) Ouvr. cité. Voir les Obs. xxm et xxiv.

(4) Ouvr. cité, p. 225.

uro-azotiques des tissus musculo-nerveux, se démontre et se maintient normale ou dépourvue de ces mômes dépôts nitrogènes dans la pellagre. »

Il ne faut pas que l'étude des altérations cadavériques se laisse envahir et dominer, comme cela arrive trop facilement en Italie, de nos jours, par les explications théoriques. Sans doute, et, je le reconnais sans peine, l'explication de MM. Lussana et Frua s'applique non-seulement à la différence entre le tissu musculaire et le tissu adipeux en général, mais encore au fait que j'ai noté plus haut, du fréquent rapetissement du cœur avec flaccidité de son tissu, et enfin, au fait constaté par M. Labus, de la disparition presque complète de la tunique musculaire des parois intestinales. Mais ne faut-il pas, avant tout, éviter d'exagérer en fait les différences dont il s'agit, pour soutenir une conception théorique? Le dépérissement et l'atrophie musculaire sont en rapport avec la mauvaise nutrition qui domine l'évolution pellagreuse , indépendamment de l'intervention d'un principe toxique, et, dans cette condition, la persistance d'une certaine quantité de graisse dans les tissus, et, en particulier, dans la cavité abdominale, peut s'expliquer par des circonstances individuelles sans qu'il soit nécessaire de recourir à des théories que l'importance et la fréquence des altérations révélées par les autopsies, ne justifient pas suffisamment.

Tissu osseux. — Il est surprenant que la tendance à chercher des faits pour le service de certaines hypothèses, n'ait pas conduit les Italiens à examiner le système osseux chez les pellagreux. Quelques autopsies constatent la friabilité du tissu osseux, et l'exemple le plus frappant à cet égard est celui que le Dr Villargorlia a observé dans l'autopsie faite à Avilès, et mentionnée (1) dans la suite de ces études. On a noté quelquefois la difficulté avec laquelle les fractures se consolidaient chez les pellagreux, et l'on trouve dans la thèse de M. Ducondut, une observation recueillie par M. Subervielle, de Saint- Abit, et qui est très-remarquable sous ce rapport. N'ayant pas été en position de vérifier, dans des autopsies, la valeur que pouvait avoir le fait dont il s'agit, j'ai du moins cherché quelle confirmation il pouvait trouver dans les autopsies des répertoires italiens. Je n'ai trouvé qu'un fait digne d'attention, quoiqu'il contraste avec les faits de friabilité que j'ai rappelés plus haut. Strambio s'exprime en ces termes dans l'article nécroscopique de la quinzième observation (2) du Primus Annus : « Voici ce qui était le plus digne d'atten-

(1) Voir 2e partie, sect. i, ch. i.

tion : le sternum était d'une couleur rouge-noir, et si mou, qu'on le pliait facilement en tous sens, et qu'avec le couteau on le coupait en copeaux. Les côtes présentaient les mêmes caractères. Le crâne n'était pas dans un état différent, car, dénudé, il paraissait de couleur violacée avec des marbrures. Les ciseaux le coupaient à la moindre pression, et le scalpel en détachait facilement les écailles; il était mou et spongieux, et laissait s'écouler un sang noir renfermé dans son tissu. Occupé de beaucoup d'autres choses, je ne pus réassurer si les autres os étaient dans ce même état. » Le sujet qui présenta ces altérations, était une femme de 45 ans, pellagreuse depuis longtemps, avec de grandes douleurs dans le rachis et les membres et paraplégique.

J'ai recueilli ces faits pour montrer que l'examen du système osseux ne devrait pas être aussi négligé qu'il l'a été jusqu'à ce jour.

M. Lussana, reprenant dans son dernier ouvrage (1) une pensée juste, émise dans la publication de 1856, qui lui est commune avec M. Frua, et antérieurement indiquée par M. Labus , a cherché à diviser la description des altérations anatomiques, constatées chez les pellagreux, d'après les périodes ou stades de la maladie. Il caractérise anatomiquement le premier stade (celui de la faiblesse, de l'étourdissement (balordone) et du mal del padrone), par l'absence complète d'altérations propres à la pellagre. Le deuxième stade (celui de l'hébétude et de la lypémanie) est aussi, dit-il, à peu près négatif, « à moins qu'il ne survienne la condition typhoïde. »

C'est donc au troisième et au quatrième stade de MM. Lussana et Frua, c'est-à-dire à la période qui commence, à partir des atteintes de délire ou de manie, qu'appartiennent, suivant M. Lussana, les altérations anatomiques trouvées dans les cadavres des pellagreux. Le médecin lombard reconnaît que, dans le troisième stade (celui de la manie), les altérations sont plutôt liées à la condition typhoïde qui est, dans cette période, une des causes fréquentes de la mort, qu'à la pellagre elle-même. A ce stade, la mort peut encore être causée par une méningite, et c'est à cette circonstance que sont dues les altérations observées par M. Labus, et qui se produiraient pendant les accès de manie, telles que l'épaississement avec teinte perlée (perlaceo opacamento) de l'arachnoïde cérébrale et spinale, l'augmentation de consistance et de vascularité de ces membranes, la dilatation des ventricules par la sérosité, l'abondance de ce liquide, fréquemment avec une teinte opaline.

(1) Sulla pellagra. Milano, 1839, 1 vol. in-8.

Ces caractères, se constatant surtout lorsque la mort a suivi les accès de manie et paraît due à la méningite, ne seraient donc pas particuliers à la pellagre, en sorte qu'il n'y aurait pas encore, à proprement parler, de caractères anatomiques spéciaux à cette maladie, dans le troisième stade de MM. Lussana et Frua. Nous verrons tout à l'heure ce que nous donne l'anatomie pathologique pour ce qu'on a nommé la sous-phase de l'état typhoïde. C'est dans le quatrième stade seulement (celui qui est caractérisé par la démence et la cachexie (demenza, tabe), que la mort survient directement par suite de la diarrhée ou du marasme, et par les progrès seuls de la pellagre. Y a-t-il, à ce dernier degré de la maladie, quelques altérations qui puissent se rattacher aux phénomènes observés?

M. Labus avait cru saisir des traits anatomiques correspondant à la perte complète de la mémoire, à cet état d'anéantissement moral où il n'y a plus aucun sentiment de la vie de relation, où la nutrition est tellement abolie, que le pellagreux va s'éteignant, malgré un bon régime. Dans ces cas, dit M. Labus, nous observons de la sérosité très-abondante (deux et même trois cuillerées dans chacun des ventricules dilatés) avec la masse cérébrale rapetissée, serrée pour ainsi dire sur elle-même, plus consistante, en un mot, et atrophiée. »

Dans ces mêmes cas, observés par M. Lussana, dans le même hôpital où M. Labus avait fait ses autopsies, on trouve notés le même état du cerveau, la même abondance de sérosité, la perte de transparence et l'épaississement de la pie-mère et de l'arachnoïde, des adhérences de la dure-mère au crâne, surtout le long du vertex. En outre , comme correspondant à ces diarrhées incoercibles de la période ultime, MM. Lussana et Frua indiquent la pâleur extrême et l'amincissement des intestins.

En consentant à admettre comme à peu près constantes, ces altérations qui sont loin de l'être, leur insuffisance comme caractères anatomiques de la pellagre ressort de l'aveu, que ne peuvent s'empêcher de faire MM. Lussana et Frua, que toutes ces altérations s'observent avec des caractères analogues chez le fou en démence en voie de cachexie.

Il ne reste plus qu'à dire un mot des altérations plus particulièrement observées sur les cadavres des individus qui ont succombé au typhus pellagreux. Les autopsies indiquent la turgescence des grosses veines méningées ; des collections de sérosité, le cerveau pointillé ; la substance corticale avec une teinte rosée, etc. Vers l'abdomen, la distension des intestins par les gaz, souvent les parois intestinales très-pâles et transparentes comme un voile. Dans cer-

tains cas seulement, où Tétat typhoïde était des plus prononcés, on a trouvé les plaques des follicules intestinaux développées et saillantes, mais en général sans ulcérations.

Qu'il me soit permis de finir ce chapitre par un mot sur une question personnelle : les deux derniers auteurs dont je viens d'analyser les recherches citent (1) fréquemment mon nom dans les chapitres relatifs à l'anatomie pathologique de la pellagre. Je regrette de n'avoir d'autres titres réels à cet honneur que les deux autopsies dont j'ai fait connaître les résultats en 1842 et 1843. Depuis cette époque trois voyages en Italie m'ont permis d'assister à un certain nombre d'autopsies de pellagreux, mais mes explorations en Espagne et dans nos départements du sud-ouest, ne m'ont pas mis en possession d'une seule description nécroscopique pouvant faire entrer en parallèle les pellagres espagnole et française, avec la pellagre italienne ; peut-être faut-il penser que quelques autopsies de plus dans des milieux différents, mais sur des sujets identiques, n'auraient rien ajouté à l'insuffisance des réponses obtenues de l'examen des solides organiques, pour éclairer la nature et le mécanisme des phénomènes morbides.

Il est pénible,, après toutes les recherches que je viens d'analyser soigneusement (faute de pouvoir servir autrement la science dans cette question) de trouver encore l'expression exacte du résultat de tant d'efforts dans ces lignes qu'écrivait, il y a 75 ans, l'un des premiers auteurs auxquels j'ai emprunté des renseignements anatomo-pathologiques : « l'ouverture des cadavres, disait Fanzago, à la fin de son premier mémoire, le moyen le moins équivoque pour pouvoir découvrir les désordres cachés, nous sert peu dans ce cas particulier. » Toutefois, il faut le dire à leur honneur, les successeurs de Fanzago et de Strambio ne se sont pas lassés d'interroger les cadavres, et la génération actuelle a joint à l'examen des viscères et des tissus celui des liquides organiques. En continuant dans cette voie avec des instruments plus délicats, des méthodes meilleures et une philosophie plus sévère, des résultats plus satisfaisants ne tarderont pas à apparaître.

(1) Sulla pellagra, art. m, p. 18 i et passim, et dans l'ouvrage de M. Lussana, p. 83 et passim.

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