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CHAPITRE III

De la pellagre en France. — Influence des médecins français surjles progrès de la science, relativement à la pellagre. — I. Histoire de la pellagre dans les Landes de Gascogne. — Premières observations de M. Hameau sur la Maladie des environs de la Teste (1818-1829). — Travaux des médecins de Bordeaux et des Landes.

— Rapport de M. Léon Marchand. — Notes du voyage de l'auteur dans les Landes bordelaises (1847). — Travaux de M. H. Gintrac, etc., sur les pellagreux des cantons de Captieux et de Castelnau, et sur ceux des environs de la Teste. — Observations sur la grande Lande et le Marensin. — Opinions de M. Gazailhan. — Observations de M. Beyris, de Linxe. — De la pellagre près des rives de l'Adour et dans le Gabardan. — Observations de MM. Cazaban et Lestelle. — Du pèlerinage de Bascons. — II. Histoire de la pellagre dans le Lauraguais (Aude et Haute- Garonne). — Coup d'œil sur la topographie de cette contrée. — Climat. — Sol.

— Cultures. — Économie agricole. — Métayage. — Condition des maîtres- valets et des estivandiers. — Nourriture de cette partie de la classe rurale. — III. Histoire de la pellagre dans la région sub-pyrénéenne (Hautes et Basses-Pyrénées). — Régime alimentaire des tailleurs de pierres et carriers de Lourdes. — Pellagreux dans les établissements thermaux. — Observations de M. Costallat à Bagnères de Bigorre. — Discussions. — Conclusions du Rapport présenté au Comité consultatif d'hygiène publique. — Voyage de l'auteur dans les Basses- Pyrénées. — De la pellagre dans les localités de la plaine de Nay. — Observations du docteur Darthez en 1801. — Environs de Morlaas. — Pays Basques.

La pellagre s'observe, avec une fréquence quia varié suivant les lieux et les années, dans six départements qui appartiennent à la région sud-ouest de la France. La constatation de ce fait date de 1829, et, quoique certaines observations permettent d'en reculer l'origine jusqu'au commencement de ce siècle, il n'a été mis dans tout son jour qu'à partir de 1845. On est donc obligé de le considérer comme récent.

Les pays à pellagre du sud-ouest de la France, peuvent être partagés en trois contrées particulières:

La première, qui comprend plusieurs cantons de la Gironde et les deux tiers du département des Landes, est limitée par le cours de la Gironde au nord, par celui de l'Adour au sud, à l'est par les col-

lines du Bazadais et de l'Agenais; c'est là la région de la. pellagre des Landes.

La seconde région, celle de Lauraguais, s'étend dans l'Aude, sur une partie de l'arrondissement de Gastelnaudary, et dans la Haute- Garonne, sur une grande partie des cantons de Villefranche et de Caraman.

La troisième, ou région sub- pyrénéenne, comprend, au pied de la chaîne des Pyrénées et à partir du massif de la Maladetta, le bassin supérieur de l'Adour et le bassin du Gave de Pau, entre Bagnères de Bigorre et la plaine de Nay.

J'ai exploré ces régions en détail, pendant les trois derniers mois de 1847, et dans le manuscrit volumineux remis en 4864 à l'Académie des sciences, j'ai consacré quatre chapitres à faire connaître les résultats de mes explorations, et l'ensemble des faits qui se rapportent à cette partie de l'histoire de la pellagre, que j'ai écrite en -1848, dans un Rapport au ministre de l'agriculture et du commerce. Je me bornerai à en extraire les faits principaux.

Quoique la France n'ait figuré qu'à notre époque, au nombre des pays sur lesquels la pellagre exerce des ravages, les médecins français ne sont pas moins les premiers qui ont donné l'éveil sur les caractères de cette terrible et singulière affection qu'ils ont considérée si longtemps comme exotique. On peut ajouter que les Français ont, dès le siècle dernier, exercé sur l'avancement de la science, dans cette question, ce rôle de propagateurs des idées qui paraît être une sorte de mission de leur pays. C'est au Français Thiéry, comme on l'a vu, qu'il appartient d'avoir propagé hors de l'Espagne la connaissance du mal de la rosa ; et ce fut Sauvages qui l'introduisit et la classa dans le cadre nosologique. C'est enfin au Français Thouvenel, qu'il appartient d'avoir signalé aux Italiens, la frappante analogie de ce mal des Asturies avec la pellagre, et Fanzago a reconnu que ce médecin étranger a marqué le premier l'importance étiologique de l'alimentation avec le maïs, dans son Traité du climat d'Italie, qui parut, en J798, au delà des Alpes, où son auteur s'était retiré.

Thouvenel est le premier Français qui ait parlé de la pellagre proprement dite, en langue française, et d'après des observations personnelles; et si, entraîné par des hypothèses que la physique de son temps comportait, il a attribué à l'atmosphère un rôle faux dans l'étiologie, il n'a pas moins le mérite d'avoir, avant tous ses contemporains, indiqué les rapports qui existent entre la pellagre et la révolution dans le régime alimentaire causée par l'introduction du maïs en Italie. C'est pourquoi il considérait la pellagre comme

une maladie dont l'origine ne remontait pas au delà du dix-huitième siècle; mais it jugeait qu'elle n'était pas un fait sans analogies, ni sans précédents et ceux qu'il indiquait dans les épidémies d'ergotisme, dénotaient une portée d'esprit supérieure à la réputation aujourd'hui effacée de ce médecin penseur.

Au moment où l'hôpital de Legnano et le renom de Strambio commencèrent à attirer des étrangers avides d'instruction, en 1787, un jeune médecin français, Levacher de la Feutrie, suivit de près Jansen et Hollen-Hagen, dans l'étude de la pellagre. Après avoir observé la maladie enLombardie, il communiqua, (en 1802 seulement) à la Société médicale d'émulation, le résultat de ses études et en fît, en 1806, l'objet d'une publication particulière. Depuis cette époque jusqu'aux nouvelles observations faites sur place par M. Brière de Boismont (1829), aucun auteur français ne semble s'être attaché à étudier directement la maladie, bien que les occasions d'étude n'aient pas manqué, surtout avant 1815, pendant la période impériale. Quelques faits épars furent notés ; aucun ne fut enregistré de manière à pouvoir être utilisé pour la science. On a prétendu qu'un soldat français, Breton d'origine, aurait rapporté la pellagre d'Italie. Ce soldat aurait été observé à l'Hôtel-Dieu de Paris par Husson, ensuite par Alibert à l'hôpital Saint-Louis. Ce fait est resté obscur et sans valeur. Biett, qui vit aussi des pellagreux en traversant l'Italie, n'examina qu'un des côtés de la maladie, de même qu'Alibert qui Pavait classée parmi les dermatoses. Les écrits de quelques Italiens ont fait longtemps tous les frais des articles insérés dans les livres de pathologie et dans les dictionnaires. Deux de ces écrits méritent seuls d'être rappelés : l'un est Y article Pellagre, inséré, en 1819, par Jourdan, dans le Dictionnaire des sciences médicales, article dont la lecture amena, comme on l'a vu, le Dr Gimeno, en 1826, à découvrir les rapports du mal del Higado, des environs d'Alcaniz avec la pellagre italienne. L'autre est l'article plein de vues judicieuses qui fut publié, en 1834, par M. Bayer.

Le travail que M. Brière de Boismont vint lire, en novembre 1830, à l'Académie des sciences, parut offrir un intérêt de curiosité plutôt qu'une importance pratique, et l'auteur, quatre ans après, en publiant son travail, s'en plaignait en ces termes : « Beaucoup de gens, disaitil, croient que tout est dans Paris, et lorsque fai -publié mon mémoire sur la pellagre ; « Qu'est-ce que cette maladie? disait-on ; nous n'en avons jamais entendu parler ; et cependant, c'était à peine à 200 lieues de Paris que des milliers d'individus étaient atteints de cette terrible affection, »

La plainte de M. Brière de Boismont était plus fondée qu'il ne le pensait lui-même. Au moment où il cherchait à attirer sur les pellagreux de Lombardie l'attention distraite de la médecine parisienne, la pellagre dévastait incognito plusieurs de nos départements du Sud- Ouest; elle était déjà décrite, depuis 1829, comme une affection nouvelle régnant parmi les plus misérables habitants des environs du bassin d'Arcachon; déjà même l'identité de cette affection avec la pellagre italienne avait été indiquée par quelques médecins de Bordeaux. Tous ces faits avaient eu lieu, sans que les médecins de Paris (et M. Brière de Boismont lui-même) s'en fussent émus; ils méritent d'être rappelés avec quelques détails :

I. Histoire de la pellagre des Landes de Gascogne. — Pendant l'été de 1818, un médecin de la Teste de Buch, le Dr Hameau, donna des soins à une femme de la commune du Teich qui succomba bientôt après, avec un ensemble de phénomènes que le médecin attribua à quelque obstruction dans le ventre chez un sujet épuisé par la mauvaise nourriture. »

Cette femme avait trois filles, encore bien portantes. Pendant l'été de 1819, le Dr Hameau fut rappelé dans la même maison pour donner des soins à la plus jeune, dont l'état lui rappela celui qu'avait présenté sa mère. Mais bientôt la malade semble guérie. Au mois de juin 1820, la jeune fille s'adressa de nouveau à M. Hameau, racontant que depuis un mois, elle était reprise de ses souffrances ; puis le mal s'évanouit encore dans le cours de la belle saison. En 1821 survint une troisième atteinte, et M. Hameau fut encore rappelé auprès de la malade qui, disait-on, était devenue folle. Il la trouva dans un état très-alarmant, et dont il a tracé un tableau caractérisé. Elle succomba en février 1824. Ces faits devaient frapper fortement un observateur; toutefois M. Hameau pratiquant surtout à la ville et hors des conditions habituelles où cette maladie se produisait, n'eut pas à s'en préoccuper assez pour donner immédiatement suite à ses premières observations.

De nouveaux cas s'offrirent, en mai 1824, dans cette même commune agricole du Teich, au village de Camps. Là le mal se présenta encore dans des conditions remarquables et sur deux membres d'une même famille.

A dater de ce moment la pensée vint au médecin de la Teste que cette maladie était peut-être plus répandue qu'on ne croyait. Il en retrouva un autre exemple sur une femme de Mestras, commune de Gujan ; puis en soignant cette femme il vit d'autres malades, tels qu'un berger du quartier d'Ares, commune d'Ander-

nos, qui succomba en juillet 1827 ; un autre berger à Lège ; un troisième au quartier du Teich; puis il en vit six à la fois, dans la commune de Gujan. Ces malades étaient tous très-pauvres, trèssales, très-mal nourris, tous cultivateurs ou bergers.

Pressé par ces faits, M. Hameau sortit de sa retraite de la Teste; il se présenta devant la Société royale de médecine de Bordeaux, dans la séance du 4 mai 4829, et lut une Note sur « une maladie peu connue observée dans les environs de la Teste. » Cette Note commençait ainsi : « Une maladie de la peau que je crois peu connue, menace d'attaquer la population du pays que j'habite. Je veux seulement en exposer les principaux symptômes pour savoir si elle aurait été observée par quelque autre médecin, et par ce moyen me mettre à même de porter des secours efficaces à ceux qui ont le malheur d'en être atteints, etc. »

Cet écrit fut inséré dans le Journal de médecine pratique de Bordeaux, et la Société de médecine invita les praticiens qui auraient recueilli des observations semblables à les communiquer. Son secrétaire, le Dr Dupuch-Lapointe, ajoutait une note ainsi conçue : « La description de M. Hameau offrant plusieurs phénomènes semblables à ceux que les Italiens ont publiés sur la pellagre, n'y aurait-il pas quelque analogie entre ces maladies?»

Le rapprochement opéré par M. Dupuch-Lapointe amena MM. Gintrac et Bonnet à reconnaître en effet, non pas des analogies, mais une complète identité de la maladie des environs de la Teste (1), avec la pellagre italienne. Ces faits, quoique mieux établis, à la suite de la publication du second Mémoire de M. Hameau, n'eurent, comme je l'ai dit, aucun retentissement hors de la Gironde. Les médecins de ce département s'en occupèrent seuls. La maladie fut rencontrée ensuite dans l'arrondissement de Bazas; et un jeune médecin de la

(1) Dans une lettre à M. Rayer, du 29 mai 1860, M. Landouzy a peint avec des touches animées, son étonnement de n'avoir pas trouvé un seul pellagreux à la Teste. «Comment, s'écriait-il, cette maladie qu'on nomme dans tout notre pays et dans tous les livre?, mal de la Teste, n'existerait-il plus à la Teste ! -Il place, après cette exclamation un dialogue avec les médecins du pays duquel il résulte que la maladie n'a jamais existé à la Teste. Le dialogue finit par cette autre exclamation : « Et n'est-ce pas ainsi qu'on écrit souvent l'histoire, et même l'histoire de la médecine? » Si M. Landouzy avait lu l'Union médicale, il y aurait trouvé dans ma IXe Lettre médicale, publiée à la fin de décembre 1847, ce passage : « On a fait bruit il y a u un certain nombre d'années, d'une maladie qu'on appelait le mal de la Teste. Ce « mal était la pellagre, et je ne rappelle cet autre nom que pour le citer comme « un exemple des mensonges de la renommée. — Il n'y a pas un seul pellagreux à « la Teste, et les deux médecins les plus compétents, MM. Hameau et Lalesque, « m'ont affirmé qu'il n'y en a jamais eu. »

Teste, M. Lalesque en reprit l'étude et en fit l'objet d'un mémoire qu'il adressa au conseil de salubrité de Bordeaux, pour un concours institué sur cette question par l'autorité départementale, qui partagea le prix entre ce travail et ceux de M. Hameau. Bientôt après quelques médecins du département des Landes, M. Ardussetj M. Beyris, rencontrèrent la maladie, et toutes ces observations établissaient définitivement que celle-ci n'était pas autre que la pellagre de Lombardie. Le Dr Àrthaud, de Bordeaux, revenant d'Italie, vint apporter une dernière confirmation déjà presque inutile. On ne parla plus désormais de la maladie de La Teste, mais seulement de la pellagre des Landes,

Cependant l'autorité administrative de la Gironde, qui avait dû prendre l'éveil, chargea le Dr Léon Marchand, médecin des épidémies de ce département , d'une étude générale sur la maladie nouvelle. Le ministre de Fagriculture et du commerce confirma, en 1836, cette mission, qui fut poursuivie pendant plusieurs années. Enfin, dans la séance du 15 juillet 1843, M. Marchand vint lire à l'Académie de médecine de Paris, un Mémoire dans lequel il évaluait à plus de centlenombre despellagreux du seul district deLinxe. Il rapportait que l'observation de M. Hameau comprenait plus de soixante-dix malades, visités par ce praticien et que lui-même avait recueilli des notes sur plus de cinquante malades. Il constatait comme ses prédécesseurs, que le mal s'observait uniquement chez des paysans, particulièrement chez les travailleurs de la terre et les bergers; il ne le trouvait en général que chez des pauvres; quelquelois chez des gens aisés, mais toujours chez des individus se nourrissant misérablement par avarice.

La contrée à pellagre qui avait été le théâtre des observations de M. Hameau, comprenait les huit communes de la Teste, du Teich, de Gujan, de Biganos, d'Andernos, de Lanton, d'Audenge et de Lège. De 1836 à 1842, M. Marchand constata la maladie dans plus de vingt communes de la Gironde. Lorsque j'ai parcouru ce département, en 1847, j'ai trouvé qu'elle était cantonnée au sud du fleuve, entre la rive gauche, Je cours de la petite rivière du Ciron et la limite du département des Landes. Je ne rappellerai pas ici ce que MM. Hameau, Marchand, etc., ont écrit sur la topographie médicale de cette contrée et ce que j'ai publié moi-même en 1845. Je me bornerai à rapporter quelques détails de la mission que j'ai remplie deux ans après dans cette partie de la France, depuis la Girondejusqu'à l'Adour, et, d'autre part, depuis les dunes maritimes jusqu'aux extrêmes limites du plateau dont Captieux occupe le point culminant.

Je suis arrivé à Bordeaux le 20 octobre 1847, avec l'intention de m'entretenir de l'objet de mon voyage dans les Landes avec les honorables médecins qui pouvaient me fournir d'utiles renseignements, particulièrement avec MM. Ginlrac, Gostes, Burguet et Arthaud. Je m'assurai que la pellagre s'observe rarement à Bordeaux. J'en rencontrai un seul cas dans les salles de l'hôpital Saint-André, qui contenaient plus de 700 malades ; c'était une femme réduite à un état de stupidité presque complet qui ne permit, ni au docteur Burguet, ni à moi, d'obtenir des renseignements. J'appris, au moment de quitter la ville, que quelques cas se rencontraient aux environs de Sestas ; je m'y rendis, accompagné du docteur Faure Laubarède, qui me conduisit à Ganejan auprès d'une femme que les gens du pays disaient lépreuse et que nous trouvâmes presque agonisante avec une éruption générale qui offrait tous les caractères du Pompholix diutinus. A Sestas même, M. Faure Laubarède me présenta un individu vraiment pellagreux : c'était un pauvre journalier, âgé de 45 ans et paraissant en avoir 60; chétif, affaissé, se plaignant de vertiges, de mal aux reins et à l'estomac, sujet à des diarrhées opiniâtres et ayant eu plusieurs fois des éruptions aux mains, aux pieds et au visage ; il se nourrissait exclusivement de cruchade de maïs et de mil.

En arrivant à Bordeaux, je venais de parcourir, accompagné par le docteur Comin, de Sos, mon ancien collègue d'internat, le vaste plateau couvert de sables et de pignadas qui s'étend de Lubbon à Captieux, et duquel descendent les principaux cours d'eau qui traversent en divers sens les Landes bordelaises. D'après nos observations aux environs de Lubbon, tout portait à croire que la pellagre y était fort rare, sinon inconnue, et ce fait nous avait semblé facile à expliquer. Dans ce pays en effet nous trouvions une population trèsclair-semée et vivant généralement dans l'aisance. Les paysans y mangeaient peu de maïs et de petits grains (millet, panis) ; ils se nourrissaient surtout de pain de seigle et mangeaient du froment l'été; ils n'étaient pas dépourvus de viande et mangeaient même, de temps à autre, des volailles qui s'élèvent très-facilement parmi eux, et qu'il est difficile d'aller vendre au marché, les centres de consommation étant éloignés.

Il n'en était pas de même dans les environs de Captieux. Voici quelques extraits des notes que je recueillis sur place touchant cette partie du plateau Landais :

M. Ardusset, médecin à Bazas, qui a publié en 1841, un mémoire sur la pellagre, dit avec raison que le Ciron sépare deux pays bien

distincts. Le territoire de la rive droite est entrecoupé de vallées, de plaines et de coteaux frais, fertiles et bien cultivés; le froment, le maïs et la vigne, dominent. Ce pays est riche ; les maisons sont construites en pierre ; la nourriture est saine et abondante. Le froment y tient une grande place; il est parfois mêlé avec le seigle, mais trèspeu mangent le seigle pur. On y ajoute de la cruchade de maïs, du porc salé. On mange souvent de la viande fraîche, beaucoup d'œufs. L'eau est partout bonne ; la plupart boivent du vin ou du moins de la piquette faite avec de l'eau que l'on fait passer sur le marc de raisin. La pellagre n'a pas été observée dans cette contrée. C'est sur la rive gauche du Giron qu'on la trouve, et là, tout est différent. C'est le sol des Landes : une nappe de sable recouverte de forêts de pins, entremêlés de champs maigres et de terres incultes ; pas de vignes ; très-peu de froment ; peu de maïs ; du seigle, du mil (panicumm iliaceum), de la millade (panicum italicum) ; un peu de chanvre et des pommes déterre; enfin pour compléter les ressources du pays, les produits des abeilles, des troupeaux de bêtes à laine, et des bois de pins, qui donnent le principal revenu.

De toutes les céréales, le seigle est celle qui convient le mieux au pays, il est en général beau, et pèse d'ordinaire environ 455 livres par hectolitre. On en exporte beaucoup à Bazas. Le mil et la millade ne réussissent pas aussi bien que le seigle. Les récoltes sont souvent compromises et cette année (J847) elles ont beaucoup souffert des gelées. Aux environs de Captieux on les nomme récoltes de la Saint- Martin, parce que le grain n'est jamais rentré avant cette époque. On en exporte aussi une partie, et le meilleur, du côtéde Bordeaux, pour l'engraissement des volailles. Il se consomme dans le pays beaucoup plus de maïs, qu'il ne s'en recueille et on en tire surtout de l'Armagnac. On récolte très-peu de sarrasin.

Les habitations sont basses, enterrées dans le fumier, construites en bois et en torchis. Les habitants sont malpropres, chétifs, affaiblis par les fièvres intermittentes. Leur nourriture se compose de pain de seigle, de cruchade faite en général avec la farine de mil ou de millade, plus rarement avec du maïs; du porc salé, du lard rance et des sardines complètent les ressources du régime alimentaire.

D'après MM. Lalanne et Lagu, médecins du pays, le pain de seigle, chez les paysans, est ordinairement aigre; presque toujours aussi les farines de mil et de millade sont rances et altérées. M. Lagu remarque que la millade s'acidifie beaucoup plus que le mil et il croit ce dernier grain plus salutaire que le premier. La millade se

charbonne; le mil n'éprouve rien de pareil. D'après ce médecin, cette acidité des farines est une cause de maladie. La cruchade se prépare à peu près comme la mesture des Béarnais, seulement la pâte est placée dans une assiette pour être portée au four et cela lui donne une forme particulière. La cruchade faite avec de la farine de millade, qui n'est pas parfaitement sèche, est très-mauvaise. Les paysans reconnaissent que. la cruchade de mil est meilleure, plus rafraîchissante et plus légère que celle de maïs.

L'eau, qui est l'unique boisson, est en général de mauvaise qualité.

Captieux avait été signalé par MM. Ardusset et Léon Marchand, comme un pays de pellagreux ; mais les informations prises par moi auprès de MM. Lalanne et Lagu, tendaient au contraire à faire croire que la maladie est rare : ces médecins ne purent me montrer que deux cas, offerts l'un par un homme, l'autre par une femme, trèspauvres et très-mal nourris. Ces malades mangeaient l'hiver un peu de maïs ; mais leur aliment le plus habituel était la cruchade de mil et surtout de millade.

J'ai éprouvé un vif regret de n'avoir recueilli que des notes trop rapides sur ces deux malades de Captieux, depuis que M. Henri Gintrac a cité ce canton et celui de Castelnau, comme présentant des cas de pellagre sans maïs. Ces cas offrent-ils réellement tous les caractères de la pellagre? n'offriraient-ils, que les traits qui semblent communs à toutes les maladies qui ont leur cause dans un usage exclusif ou excessif d'une céréale mal mûrie et prompte à s'altérer ? On doit-être prêt à admettre, aussitôt que les faits l'auront bien démontré, que la pellagre peut naître de l'usage du mil, surtout de la millade, consommés dans des conditions analogues à celles où elle naît sous l'influence du maïs ; mais encore faudrait-il que des observations individuelles bien complètes eussent fourni une base solide à la démonstration de ce fait.

« Lors de mon inspection dans le canton de Castelnau, dit M. Henri Gintrac, j'ai examiné au moins 200 pellagreux. J'insistais pour savoir s'ils ne mangeaient pas de maïs /presque tous, sans exception, me répondaient négativement... Le maïs, ajoute M. Gintrac, n'entre dans l'alimentation que par exception et en très-petites quantités; son prix relativement élevé le met au-dessus des ressources des pauvres cultivateurs, qui sont les plus exposés aux atteintes de la maladie. » Les histoires détaillées des individus malades pourraient seules établir que M. Gintrac a eu réellement sous les yeux 200 pellagreux et que la maladie de ceux qui se nourrissaient de maïs était identique

à celle des individus qui n'en consommaient pas. Quant à l'explication donnée par M. H. Gintrac de la faible consommation de ce dernier grain, elle s'accorde peu avec les notes que j'ai prises avec soin dans le canton de Captieux. Le froment était, en 1847, la seule céréale d'un prix inabordable pour le cultivateur pauvre ; le maïs était à sa portée et s'il lui préférait la millade, c'était tout à la fois parce qu'elle est le moins cher de tous les grains et parce qu'elle s'obtient sur des terres maigres qui ne produiraient pas de maïs.

En quittant Bordeaux (le 26 octobre), je me dirigeai vers la Teste de Buch, dont le nom est attaché à l'histoire de la pellagre en France, quoique la maladie n'ait jamais été rencontrée dans la population même de cette ville. Quelques heures après mon départ j'étais auprès du vénérable docteur Hameau, qui voulut bien m'accompagner lui-même dans la commune de Mios, et dont le fils, devenu depuis un médecin digne du nom qu'il porte, fut mon compagnon dans d'autres excursions.

La Teste n'était, pour ainsi dire, qu'un immense village, en 1847, avec des maisons presque toutes à un seul étage et des rues sans pavé. Je n'avais pas à chercher la pellagre dans sa population de marins, depêcheurs et derésiniers, et je la trouvai assez rare dans les campagnes qui avoisinent le bassin d'Arcachon (Ares, Audenge, Biganos et le Teich), surtout dans celles qui sont plus au sud et à l'est de la ville. Elle semblait être plus fréquente à mesure que l'on s'éloignait davantage; je trouvai à peine un ou deux malades à Gujan, tandis que la vaste commune de Mios m'en offrit presqu'à chaque pas, et je ne cessai pas d'en rencontrer en m'avançant vers le sud par Sanguinet, Biscarrosse, Parentis, Pontenx, etc. Voici quelques notes sur le régime alimentaire de la classe qui fournit les pellagreux dans cette contrée.

« On consomme beaucoup de maïs, mais plus encore de panis ou millade. La nourriture varie, dans ces campagnes, suivant les saisons. L'été, on consomme du seigle, dont la récolte se fait à la fin de juin ; on dit alors qu'on mange le pain nouveau. Vers la fin d'octobre on récolte le panis et le maïs, et bientôt après, le seigle étant fini, on se meta consommer ces grains; presque jamais les pauvres cultivateurs n'en récoltent assez pour aller jusqu'à la récolte suivante ; beaucoup achètent un peu de maïs, qui devient avec le pain, l'aliment principal pendant l'hiver et le printemps. — Un peu de mouton salé; fort peu de porc salé ; des sardines de Galice, des choux, des haricots, quelques potirons pour la soupe; quelques pommes de terre, tels sont les autres aliments ordinaires. Ce n'est que pendant

les rudes travaux de Pété que l'on mange un peu de viande fraîche. Le laitage etje beurre sont fort rares et presque inconnus des campagnards pauvres.

Voici les prix moyens des grains dans ces cantons en 1847 :

Froment 21 fr. l'hectolitre.

Seigle 16 » —

Maïs 13 » —

Millet (panicum miliaceum) 14 » —

Famsou.mi\\aide\panicum italicum), de 6 à 7 » —

On voit que le panis ou millade est l'aliment forcément préféré par la classe à laquelle appartiennent les pellagreux. Dans le Lauraguais, à la même époque, j'avais noté les prix suivants:

Froment , 20 fr. l'hectolitre.

Seigle 15 à 16 » —

Maïs 10 à 11 » —

Dans cette dernière contrée, le maïs, après les récolles abondantes, descend à 7 francs et même à 6 francs, prix qui se rapportent à ceux de la milliade dans les Landes.

Dans l'excursion que je fis à Mios, en compagnie du docteur Hameau, j'acquis la conviction que les pellagreux sont, certaines années surtout, plus nombreux qu'on ne le suppose, en ne comptant que ceux qui passent sous les yeux des médecins. MM. Dejean et Courbin, officiers de santé, dans cette vaste commune, nous rapportèrent l'un et l'autre qu'il leur arrivait sans cesse de rencontrer des pellagreux qui ne réclamaient et pour lesquels on ne réclamait aucun secours. En règle générale, suivant ces praticiens, on n'a recours à la médecine que lorsque les forces ou la raison sont perdues entièrement. Les pellagreux que j'ai examinés désignaient leur mal sous le nom à'enderses, qui correspond au mot dartres. Les hommes de la génération présente ont toujours vu ce mal dont on ne s'est occupé, du reste, que depuis les travaux de M. Hameau.

Depuis 1847, cette partie landaise du département de la Gironde a été visitée par M. Henri Gintrac, qui a succédé à M. Léon Marchand, comme médecin des épidémies. Dans le mémoire où les résultats de cette inspection sont consignés (1863), on est surpris devoir les accidents cutanés considérés comme les plus importants, tandis que la gastralgie, la boulimie, ne figurent que comme de simples accompagnements des dérangements digestifs. Tout le groupe des symptômes nerveux reste confus : les tremblements, les mouve-

Roussel. 2 4

ments désordonnés sont notés après les paralysies, et plutôt comme des phénomènes accidentels ou liés à des circonstances particulières, que comme des symptômes réguliers de la maladie. L'influence de ce qu'on a nommé l'école de Reims se révèle dans cette étude pathologique et, entre autres, dans ce point : que sur 77 malades qui ont fourni les éléments du mémoire, 10 sont cités comme n'ayant eu que des symptômes cutanés»

Arrivant aux questions d'étiologie, qui lui semblent plus particulièrement intéressantes : l'influence prétendue de l'aliénation mentale et l'influence du maïs, M. Gintrac (1) s'exprime ainsi sur la première : « Cette variété de pellagre observée par M. Billod chez les aliénés, est-elle bien la pellagre proprement dite? » Il incline avec raison vers ceux qui résolvent cette question négativement. Quant à l'influence du maïs, M. Gintrac la nie : 1° Parce que la pellagre est rare dans beaucoup de localités où l'on fait usage de maïs; 2° parce qu'elle est présente dans certains pays où le maïs est inconnu. » Les arguments relatifs à la première proposition sont usés : les exemples de la Grèce, de la Moldo-Valachie, du royaume de Napleset autres, pris dans la Géographie médicale de M. Boudin, qui les avait empruntés lui-même à la commission piémontaise, n'ont pas plus de valeur que celui de l'île de Madère dû à M. Giraldès, que la lettre de M. Dozous, de Lourdes, qui sera mentionnée dans la suite de ce chapitre, que les exemples du Jura et de la Bourgogne, dont l'immunité, ainsi que je l'ai montré en 184-5, s'explique par des circonstances si remarquables.

Les arguments invoqués à l'appui de la seconde proposition ne sauraient avoir plus de portée, s'il est vrai, que les pellagreux des hôpitaux de Paris, de la clinique de Reims, ceux même de M. Billod que M. Gintrac réclame après les avoir d'abord reniés, ne sont pas de véritables pellagreux. En définitive, les objections discutables du mémoire dont il s'agit, se réduisent aux faits que M. Gintrac a vus, mais qu'il n'a pas décrits, ce qui leur constitue un défaut capital et irrémédiable. Voici ce qu'on lit dans le mémoire : « Le maïs qui se récolte dans les Landes de Gascogne est porté à la Teste, où il est consommé; il est fréquemment altéré. Le docteur Hameau affirme avoir rencontré dans les greniers une grande quantité de verderame. Or, jamais un cas de pellagre n'a été observé à la Teste même. » Que ressort-il clairement d'un argument présenté de la sorte, si ce n'est que le maïs des Landes, même le maïs du

(1) Henri Gintrac, De la Pellagre dans le département de la Gironde. Bordeaux, 18G3.

DE LA PELLAGRE EN FRANGE. 37 i

commerce, c'est-à-dire le meilleur, s'altère fréquemment? et que doit-on penser, d'après cela, du maïs de dernière qualité, de celui qui n'est pas porté à la Teste, qui ne serait reçu à aucun marché et qui est consommé par la classe rurale misérable , sans être associé, comme chez les habitants de la ville, à du vin, à de la viande, à du poisson, à du fruit, en un mot à des aliments variés et substantiels? Ne voit-on pas par là qu'à la Teste, comme ailleurs, on n'a examiné qu'en gros cette question de l'influence du maïs, qu'il aurait fallu étudier, comme j'ai cherché à le faire partout, en allant chercher le détail des faits de maison en maison, de malade en malade.

«Les malades que j'ai visités dans les Landes, dit plus loin M. Gintrac, me racontaient que lorsqu'ils mangeaient du maïs ils éprouvaient un sentiment de chaleur à l'épigastre, des nausées, une soif vive, de l'inappétence et parfois des douleurs vives à l'estomac. Ils étaient persuadés que l'alimentation dans laquelle le maïs entrait en proportion notable leur était nuisible. » De semblables dépositions n'auraient-elles pas dû disposer un médecin aussi distingué que M. H. Gintrac à rechercher de plus près les effets pathologiques d'un aliment qui donnait lieu à des phénomènes aussi tranchés? ne suffisent-elles pas pour prouver que les pellagreux visités en 1860, dans cette partie de la Gironde, doivent être revus et examinés de nouveau?

En quittant la Teste, je rentrai dans le département des Landes, pour le parcourir, dans sa partie littorale. Les Landes de Gascogne forment entre la Gironde, l'Àdour et l'Océan, un grand espace triangulaire, faiblement incliné à l'ouest, dont le sommet correspond aux collines du Bazadais et dont la base est représentée par le bourrelet sablonneux des dunes, dont la longueur dépasse 40 lieues.

Cette contrée, dont j'ai déjà fait connaître quelques parties, offre, dans son ensemble, au point de vue du sol et du climat, des contrastes marqués avec les autres pays à pellagre du sud de la France. M. Beyris, officier de santé à Linxe, praticien judicieux, avait signalé îa fréquence de la pellagre dans la partie de ce pays dont j'ai esquissé le tableau topographique en parlant du mal d'Arrouzé et qu'on appelle le Marensin. C'est de ce côté que je me dirigeai en quittant les Landes de la Gironde. Les difficultés du voyage, en 18-47, dans des déserts encore sans chemins, et les réponses négatives que j'avais reçues à la Teste, de la part d'un certain nombre de praticiens de l'intérieur de la Grande Lande, m'empêchèrent de

visiter plusieurs communes où j'ai appris depuis qu'on avait rencontré des pellagreux.

Je fis une première halte à Sanguinet. J'y vis cinq pellagreux, entre autres un vieillard d'environ 60 ans, dont l'aspect me frappa par la coloration bistrée générale de tout le tégument. Cette coloration n'était pas sans analogie avec celle qui résulte de l'administration des sels d'argent. Je me souvins d'avoir vu un cas semblable, quoique moins prononcé, chez un pellagreux du Grand-Hôpital de Milan, qui avait eu des fièvres intermittentes, et cette circonstance prit une certaine importance à mes yeux, car le malade de Sanguinet avait été fiévreux, et offrait tous les signes physiques d'un engorgement splénique considérable, accompagné de signes d'ascite et d'œdème des membres inférieurs. Je ne pus obtenir aucun renseignement de ce malade qui était tombé dans un état d'imbécillité presque complète.

Je m'étais attendu à des résultats plus importants de mon passage à Biscarosse. Malheureusement, le praticien intelligent qui devait être mon guide dans cette localité venait d'être obligé de partir pour Bordeaux. On a, depuis cette époque, cité quelquefois le nom de ce praticien, M. Gazaillan, comme celui d'un des hommes autorisés qui n'admettent pas l'influence du maïs dans la production de la pellagre des Landes ; mais plus récemment M. Costallat a fait une déclaration opposée, à la suite de ses relations directes et personnelles avec M. Gazaillan, « lequel déclarait 71 avoir jamais, dit M. Costallat, observé un seul cas de pellagre qui n'eût été précédé de l'usage habituel du maïs, et cependant, ajoutait l'honorable médecin de Bagnères de Bigorre, il exerce la médecine dans un canton où il y a 200 pellagreux sur une population de 6,700 habitants. »

M. Costallat donne sur ce point les renseignements suivants d'après M. Gazaillan. « Dans ce canton, le maïs était à peu près inconnu, quand, il y a quarante ou cinquante ans, à la suite d'une grêle qui détruisit les récoltes et fit périr beaucoup de panis, la peur de la faim fit semer du maïs dont la culture se trouva substituée à celle du panis et du millet blanc dont le pauvre se nourrissait presque exclusivement jusqu'alors. M. Gazaillan ne sait pas si la pellagre existait dans ce canton avant cette époque ; il ne se prononce pas à cet égard, et reste dans le doute. Toujours est-il, comme il le fait observer, que ce n'est que postérieurement à l'introduction du maïs que le savant Hameau rencontra le premier cas de pellagre observé dans les Landes. »

Je crois avoir été le premier, en 1847, à provoquer, par une lettre

contenant une série de questions, M. le Dr Gazaillan à exprimer son opinion sur l'étiologie de la pellagre. A cette époque, ainsi qu'il le prouve dans sa réponse, il était peu disposé à résoudre affirmativement et dans le sens du zéisme, quelques-unes de mes questions. L'opinion contraire qu'il a manifestée à M. Costallat donne un bon exemple, en montrant comment les hommes qui cherchent la vérité, peuvent, par l'étude et sans versatilité d'esprit, arriver à croire ce qu'ils avaient commencé par nier.

Cette circonstance est un motif qui m'engage à transcrire la lettre dans laquelle cet honorable confrère, en m'exprimant ses regrets, m'adressait des renseignements que j'avais réclamés de son obligeance sur la pellagre dans les environs de Biscarosse.

«La pellagre, m'écrivait M. Gazaillan, le 13 novembre 1847, est une maladie assez commune dans le pays. Je connais dans le canton de Parentis en Born, quinze ou seize personnes chez lesquelles j'ai observé des éruptions pellagreuses manifestes et je retrouve dans mes notes l'histoire de treize malheureux que j'ai vus succomber à cette affection.

«Depuis le 1er janvier 1847 jusqu'à ce jour (13 novembre 1847) huit pellagreux sont morts à Biscarosse, commune de 1,500 âmes, trois à Sanguinet où l'on compte 1,000 âmes, et deux à Parentis où se trouvent 1,800 habitants.

« Les indigents sont ici les seuls chez lesquels on observe la pellagre; je ne l'ai jamais rencontrée chez les personnes aisées que la cupidité ou l'habitude n'assimilent pas à ceux qui manquent des choses de première nécessité.

a Tous les sexes en sont susceptibles et je crois que tous les âges en sont atteints. J'ai vu un pellagreux de 4 ans; j'en ai vu deux autres qui en avaient au moins 72.

« Quant à l'alimentation : vous êtes de ceux qui regardent le maïs altéré comme la cause efficiente de la pellagre. Permettez-moi une objection. Dans la Ghalosse les paysans vivent uniquement de maïs (1), et l'on ne trouvera pas de pellagreux dans cette contrée. Tout le maïs qu'on y consomme est-il de bonne qualité ? Dans les Landes, le propriétaire et le colon partagent le produit du même champ, mangent les mêmes grains préparés de la même manière, et le colon seul a la pellagre. Dans votre hypothèse, la part du pauvre serait seule altérée, ou il faut admettre qu'une nourriture substantielle est pour les propriétés délétères du maïs un infaillible correctif.

(1) Le docteur Degos, de Mugron, observe des pellagreux; M. Léon Dufour en a vu un cas près de Saint-Sever : il y a donc des pellagreux dans la Chalosse.

«Quant à la profession, les personnes le plus fréquemment atteintes de la pellagre dans les Landes, sont les laboureurs et les bergers. M. Hameau, notre très-estimable confrère, en a déduit que les gens qui soignent les brebis, se servant de leurs engrais, sont les seuls exposés à contracter la maladie. J'ai questionné les peliagreux; rien ne m'a démontré que le mal leur ait été transmis par la brebis malade; j'ai vu la pellagre sur des vachers, des bouviers et des résiniers.

ce J'ai peu observé et peut-être mal observé, mais trois choses seulement m'ont paru avoir toujours puissamment contribué à la pellagre des malheureux que j'ai soignés : une alimentation insuffisante par des aliments salés, coïncidant avec l'insolation trop prolongée et l'habitude d'une sordide malpropreté.

« Ces trois causes m'expliquent suffisamment pourquoi, dans la contrée où je me trouve, nuls ne sont plus souvent affectés de la pellagre que les laboureurs et les bergers. La manière dont on cultive dans les Landes; l'usage de faire rapporter à la terre une double récolte, retient le laboureur aux champs pendant les fortes chaleurs du printemps et de l'été, ne lui accordant ni le temps de pourvoir convenablement à sa nourriture, ni celui de se baigner. Le parcours des bestiaux éloigne le berger de sa famille et le tient exposé au soleil sur nos landes arides, couchant dans ses vêtements et vivant d'aliments peu copieux et mal conservés, etc. »

De Biscarosseà Parentis en Born, j'ai cheminé à travers de beaux pignadas et de vastes champs de maïs. L'officier de santé de cette localité, M. Bergeron aîné, était assez gravement malade; néanmoins j'ai pu obtenir de ce praticien l'assurance que la pellagre est connue et assez commune dans les environs. J'ai visité une femme pellagreuse qui habitait Esley, à peu de distance de la route que j'avais à suivre pour me rendre à Pontenx. Elle était atteinte d'une pellagre déjà ancienne et ayant porté une atteinte profonde aux forces physiques et à l'intelligence. A Pontenx, M. Bergeron jeune, officier de santé, avait encore très-peu fixé son attention sur la pellagre.

Dans le pays qui nous occupe maintenant, à partir de Biscarosse, l'usage de la millade (panis) diminue. Ainsi à Biscarosse, outre le maïs qu'on récolle, on en consomme d'assez grandes quantités qui sont apportées de Mont-de-Marsan et surtout de Dax. La farine de millade est ordinairement donnée aux bœufs.

Mimizan, où je me suis rendu en quittant Pontenx, appartient à la Lande du littoral. C'était au temps des Goths une ville maritime

DE LA PELLAGRE EN FRANCE. 37a

•que les sables ont engloutie et qui n'est plus représentée que par quelques maisons bâties au pied d'une dune aujourd'hui fixée et couverte de pins.

I/officier de santé de Mimizan, M. Lemaire, s'occupait depuis plusieurs années de la pellagre, et la regardait comme tellement commune dans le pays, qu'il ne craignait pas d'affirmer que le chiffre ■des pellagreux peut être évalué, au minimum, à un vingtième de la population totale. Cette affection, m'a-t-il dit, est connue du peuple sous le nom de mal d'Arrousê, et comme la description qui m'était donnée de ce mai éveillait des doutes dans mon esprit, j'ai insisté pour examiner les malades. L'examen auquel je me suis livré m'a convaincu que le nom vulgaire du mal d'Arrousé, s'appliquait au moins à deux maladies distinctes, et que ceux qui se disent atteints de ce mal présentent les uns la pellagre, d'autres un psoriasis palmaire, les autres, enfin, une réunion de la pellagre et de l'affection psoriasique.

C'est dans la commune de Mimizan que M. Lemaire voit le plus grand nombre de pellagreux; il en voit aussi à Bias, à Aureillan, à Saint-Paul et à Sainte-Eulalie. Il voit la pellagrechez des bergers, des journaliers, des résiniers, des bouviers, des laboureurs. Elle lui a paru à peu près également fréquente chez l'homme et chez la femme. Il y a trente ans que M. Lemaire exerce à Mimizan, il y a toujours vu la pellagre qui est connue non-seulement sous le nom de mal d'Arrousé, mais encore sous les noms de mal de Bascons, mal de Saint- Amans, mal de Sainte-Rose. Il la croit plus fréquente aujourd'hui qu'autrefois.

J'ai questionné M. Lemaire sur l'origine des deux noms de mal de Saint-Amans et mal de Sainte-Rose. Il m'a dit que le premier venait de ce qu'il y a à Bascons une statue de Saint-Amans, toujours humide et suante, dont on recueille la sueur pour oindre les parties malades. En rapprochant cette assertion des indications sur Bascons que j'ai recueillies, on est porté à croire que le nom vulgaire doit être , mal des Saintes-Mains et non de Saint- Amans. Pour donner une idée de la faveur dont jouissent les- Saintes mains, il suffit de dire que beaucoup de pellagreux vont tous les étés de Mimizan et des environs chercher la guérison à Bascons, qui est à quatorze lieues du pays de Mimizan. La plupart y portent leurs économies pour y faire dire des messes.

Le nom de mal de Sainte-Rose vient d'une fontaine d'eau bourbeuse qui existe à Jchoux, dédiée à sainte Rose. Les malades y vont en dévotion l'été, y lavent les parties malades et emportent

de cette eau merveilleuse pour eux et pour ceux qui n'ont pu faire le voyage. Il y a près de la source un tronc pour les offrandes.

Dans ce pays, la nourriture des classes dans lesquelles s'observe la pellagre, est ainsi composée : i° Le matin de Yescauton de maïs ou de millet. On ne se sert pas de millade (panis)dans le pays; 2° à midi du pain de seigle et de l'escauton de maïs; 3° un peu de pain de seigle pour goûter, l'été ; 4° le soir de l'escauton de maïs. A ces aliments principaux, on joint un peu de porc salé et des sardines salées. A l'époque des grands travaux, on ajoute encore un peu de viande de vieille brebis ou de vieille chèvre. On fait aussi des miques avec le maïs, le millet et quelquefois avec le sarrasin. Jamais de pain de froment ; le pain de seigle est très-grossier. On ne boit de vin qu'à l'auberge, les jours de fêtes ; beaucoup s'enivrent ces jours-là. L'eau est assez bonne à Mimizan, elle est mauvaise à Sainte-Eulalie et à Aureillan.

Ici, comme sur toute ma route, j'ai questionné sur la culture des céréales et j'ai appris quelques particularités dignes d'être notées. Aux environs de Mimizan, de même qu'à Mios et dans une grande partie des Landes, on s'efforce d'obtenir deux récoltes par an sur le même sol. Ainsi, dès que le seigle est coupé, vers la fin de juin on sème le maïs sur la même terre. A Mimizan on n'attend pas la récolte du seigle, et du 20 au 24 juin, le seigle étant encore debout, on sème le maïs, ce qui est très-facile, grâce à la disposition du seigle qui est rangé sur des sillons espacés. On comprend que le maïs semé aussi tard se récolte fort tard, et doit être souvent imparfaitement mûr. Je tiens de M. Lemaire que le maïs ainsi récolté offre très-souvent une mauvaise odeur, s'altère et se moisit. Je n'ai pu voir ces moisissures parce que le grain de la dernière récolte était presque épuisé; mais d'après la description que m'a donnée M. Lemaire, elles auraient tous les caractères ânverderame.

M. Lemaire ne connaît aucun moyen efficace contre la pellagre; il pense que le lait de vache et le cresson de fontaine peuvent être d'un emploi avantageux. Voici sur quoi il se fonde : Vers 1825, il eut occasion d'observer un berger de Mezos, nommé Morin, âgé de 55 ans. Cet homme était atteint de pellagre, et avait donné des signes d'aliénation mentale ; bientôt après, ennuyé de souffrir, il se tira un coup de fusil à la région du cou ; la plaie ne fut pas mortelle. Après son rétablissement il alla habiter Saint-Julien et devint gardeur de vaches. Dans ce pays qui est très-marécageux, il renonça à Yescauton et ne se nourrit plus que de pain de seigle, de laitage et de cresson. M. Lemaire le revit par hasard en 1846 ; étonné de le

trouver bien portant il le questionna sur les remèdes qu'il avait pris : « J'ai bu du lait, répondit Morin, et mangé tout le cresson de ce marais. »

De Mimizan, je me suis dirigé vers cette partie de l'arrondissement de Dax, qu'on nomme le Marensin et qui comprend les deux cantons Soustons et de Castetz. J'arrivai à Lespéron à travers de beaux champs de maïs et de magnifiques pignadas ; c'est l'entrée du Marensin. Je vis à Lespéron les deux médecins de la localité : l'un M. Lescarret ne s'est pas occupé de la pellagre ; son confrère, M. Dubedout, me dit n'avoir vu depuis 1838, que quatre cas de pellagre grave, mais avoir vu au contraire un très-grand nombre d'individus affectés du mal d'Arrouzé, qu'il regarde comme une pellagre légère. Tous les pellagreux observés par lui étaient des pasteurs ou gardiens de brebis, tous très-mal nourris, ayant pour aliment presque unique Feseauton de maïs, la cruchade et le pain de maïs ou méture, remplacé l'été par du pain de seigle très-grossier; un peu de porc salé, des sardines salées complétaient leur alimentation, qui était celle de tous les pellagreux que j'ai moi-même observés dans ce pays.

J'ai donné une idée du Marensin en traitant du mal d'Arrouzé qui y est endémique et souvent confondu avec la pellagre avec laquelle il s'associe souvent. Je n'y reviendrai pas. Je dois rappeler seulement que je trouvai à Linxe, chez M. Beyris, connu dès cette époque par quelques publications sur la maladie qui nous occupe, un zèle pour la science qui me charma dans un milieu où la science avait tant à faire. Grâce à ce zèle, je pus examiner beaucoup de pellagreux et un plus grand nombre d'individus atteints du mal d'Arrouzé. M. Beyris estimait que le nombre total des pellagreux de la contrée ne devait pas être inférieur à un vingtième de la population rurale. Le traitement et la prophylaxie de la maladie lui paraissaient devoir reposer entièrement sur une amélioration du régime alimentaire; il me cita trois cas de pellagre très-prononcée, dans lesquels un changement complet de position sociale, qui avait amené ce résultat, avait, fait cesser pour toujours la maladie. 11 citait notamment une jeune fille, de famille pellagreuse, pellagreuse elle-même au deuxième degré, qui, dans un moment de rémission, s'était mariée dans une famille de paysans, où elle n'avait pas cessé de manger de bons aliments et entre autres de la viande. Depuis vingt-cinq ans que son mariage avait eu lieu, elle avait bravé toutes les épreuves de la vie de mère de famille sans que jamais aucun indice de pellagre eût reparu.

La nourriture des paysans des environs de Linxe est ainsi composée : 1° le matin de i'escauton de maïs préparé avec de la graisse ; on y ajoute souvent un peu de sauce aux tomates ou une sardine dans la belle saison ; 2° à midi de la soupe aux choux verts avec un peu de graisse les jours gras ; de l'eau et du sel seulement les jours maigres, un peu de salé ou de lard ; une sardine ou du fromage les jours maigres; 3° le soir, la même soupe; pendant l'été on la prépare avec du pain de seigle, et le reste de l'année avec du pain de méture; pas de vin, excepté aux grandes fêtes et pendant les plus rudes travaux de l'été.

L'eau est bonne à Linxe, à Escalus, à Vielle ; elle est mauvaise à Saint-Girons et dans d'autres localités.

D'après M. Beyris, le maïs mûrit bien dans le Marensin; il est séché avec soin et s'altère peu. La variété semée communément est le maïs quarantain jaune; on a fort peu de maïs blanc, qui se sème toujours plus tôt que le quarantain. On assure que le maïs n'est en usage dans la culture que depuis le commencement de ce siècle. On cultive peu de millet qui mûrit très-bien ; le panis est encore moins cultivé.

M. Beyris est persuadé que la pellagre est en voie d'accroissement, ce qu'il explique par le renchérissement des aliments principaux. Il aperçoit cependant une source d'amélioration du régime alimentaire dans l'introduction, qui se fait depuis quelque temps, d'un certain nombre de vaches bretonnes qui donnent de bon lait.

Je m'étais proposé d'aller à la recherche de la pellagre, dans le centre du département, d'où je n'avais reçu que des réponses négatives et où cette maladie semblait encore inconnue. Auparavant j'ai visité la contrée que M. Gazaillan, cite dans sa lettre, c'est-à-dire la partie haute du pays, qui a pour chef-lieu la petite ville de Saint- Sever et qu'on nomme la Chalosse. Cette contrée est séparée de la Lande proprement dite par le cours de l'Adour et les collines peuvent être regardées comme le dernier contre-fort, comme le pied pour ainsi dire des Pyrénées. Quoique ce pays soit éloigné du centre de la chaîne, il se ressent d'une manière notable des influences pyrénéennes. Les vicissitudes atmosphériques y sont marquées et la dysenterie y est commune l'été par celte cause, suivant les médecins que j'ai vus. Les fièvres intermittentes sont la maladie dominante dans beaucoup de localités. Aux environs de Saint-Sever la pellagre est peu connue. Je me suis entretenu avec les docteurs Léon Dufour et Dubedout. Le premier, dont tout le monde connaît le mérite supérieur comme naturaliste, se souvient d'avoir vu un seul cas de

pellagre chez un métayer, il y a trois ans; le second n'a vu aucun cas de cette maladie. J'ai regretté de n'avoir pu rencontrer M. le docteur Lespès, que sa thèse sur le maïs m'a fait rechercher, et qui se trouvait retenu à la campagne par le mauvais état de sa santé.

A Mont-de-Marsan on rencontre des conditions topographiques différentes. Je me retrouvais à l'entrée des Pignadas qui viennent presque jusqu'aux portes de la ville, et au milieu du sable des Landes. La pellagre n'y était pas plus connue qu'à Saint-Sever; on verra cependant que, sans avoir encore fait parler d'elle, elle environnait Mont-de-Marsan de tous côtés.

Mais au lieu d'exposer les détails de cette partie de mon voyage je vais donner la parole à un jeune médecin du pays qui s'est occupé de ce voyage dans un document que j'ai déjà cité. Voici ce qu'on lit dans la thèse inaugurale de M. le docteur Prosper Gazaban, d'Aurice : « Qui pourrait croire que, pendant que les praticiens du département de la Gironde et ceux des départements limitrophes s'occupaient avec tant de zèle et d'activité de l'étude de la pellagre et s'efforçaient de trouver des moyens efficaces pour s'opposer à ses affreux ravages, leurs collègues du département des Landes (à part quelques exceptions) et ceux de l'arrondissement de Saint-Sever en particulier, contrée où la pellagre a fait et fait encore de nombreuses victimes, loin de songer à obéir à l'impulsion générale, de suivre le grand mouvement qui s'opérait autour d'eux, restaient dans une complète et insoucieuse indifférence, comme si le fléau ne devait jamais se montrer à eux, comme si depuis plusieurs années il n'était pas constamment autour d'eux? Cela est pourtant si vrai, qu'un jeune et savant médecin de Paris, M. Théophile Roussel, envoyé, sur la proposition de l'Académie royale de médecine, par le ministre de l'agriculture et du commerce, pour étudier la pellagre en Espagne et dans le midi de la France, est inutilement venu demander aux sommités médicales de l'endroit des renseignements sur la maladie qu'il avait mission d'étudier. Ces derniers n'ont pu donner aucun détail ; ils ont déclaré depuis, qu'ils ne connaissaient pas la maladie, objet de ses recherches, qu'elle ne régnait ni à Mont-de-Marsan, ni à Saint-Sever, ni dans les contrées environnantes, et qu'ils doutaient même de son existence. »

« M. Roussel, presque découragé par ces réponses, fut sur le point d'abandonner ses investigations ; convaincu, cependant, que la pellagre devait exister dans l'arrondissement de Saint-Sever, puisqu'elle avait déjà été observée dans les communes landaises appartenant à la Gironde, ainsi que dans les environs de Mont-de-Marsan, il

songea à pousser ses recherches jusque dans l'intérieur même des Landes et à consulter les médecins de campagne. D'après l'avis du docteur Dubedout, de Saint-Sever, il se rendit à Cauna, village situé à quelques kilomètres de la ville précédente, et dont la population est confiée aux soins intelligents d'un bon et modeste praticien, M. Lestelle, qui se trouvait ce jour-là à Aurice, chez mon père, auprès duquel j'étais venu moi-même passer le temps de mes vacances. L'absence de M. Lestelle ne découragea pas l'infatigable observateur, qui vint lui-même jusqu'à Aurice, où il nous fit connaître immédiatement l'objet de son voyage et de sa visite. Il ne dut pas, je crois, regretter les instants qu'il passa près de nous ; car, le soir même et le lendemain, nous l'accompagnâmes auprès de quelques malades atteints de la pellagre la mieux caractérisée. Il recueillit quelques observations, qui seront publiées plus tard dans le rapport qu'il doit adresser, à la fin de l'année 1848, à l'Académie de médecine et au ministre du commerce. Du reste, on verra dans la partie de mon travail réservée aux observations, quels sont les malades que j'ai visités avec M. Roussel. Le peu de temps qu'il a resté parmi nous ne l'a pas empêché de se convaincre de la fréquence de la pellagre dans notre pays, de l'intensité avec laquelle elle s'y montre. Il nous a, en outre, demandé de nombreux renseignements sur la contrée, sur le degré de bien-être ou de misère des populations, sur la nourriture, les habitations, les coutumes, les mœurs, etc., etc. »

M. Gazaban a joint à cette narration que je reconnais exacte une étude de la maladie dans son pays. Voici ce qu'il dit sur l'étiologie :

« Tous les pellagreux que j'ai eu l'occasion de voir ont fait usage de maïs ; la plupart s'en sont nourris presque exclusivement ; mais il est une autre considération très-importante que nous devons faire remarquer, c'est que presque tous ces malades sont forcés, par leur peu d'aisance, à se nourrir de blé de Turquie de fort mauvaise qualité. On cultive en effet, sur la rive droite de PAdour, deux espèces de maïs, l'une que l'on ensemence en avril, et que l'on récolte en septembre; cette espèce est de bonne qualité, parce qu'elle est bien mûre quand on l'apporte dans les greniers. Il est une autre variété que l'on jette dans la terre, en juin ou juillet, dans les champs qui ont déjà fourni durant la même année une moisson de seigle ; celle-là n'arrive jamais à un développement complet, à une parfaite maturité... Les gens aisés donnent cette graine à la volaille ou aux bestiaux, tandis que les paysans pauvres sont obligés de s'en nourrir. Dans la Chalosse on ne cultive que la première variété de maïs,

et l'on sait que la pellagre y est fort rare, tandis qu'elle est trèsfréquente dans la Lande. On se rendra compte de celte différence, si l'on veut avoir égard aux considérations précédentes : c'est-à-dire si l'on veut se rappeler que le maïs dont se nourrissent les habitants de la Chalosse est sec, mûr, de bonne qualité ; tandis que celui qui sert à l'alimentation des Landais est dans des conditions tout à fait opposées. J'ai déjà fait remarquer aussi que sur la rive droite de l'Adour, l'air est chargé de miasmes et d'émanations putrides; que la population y est sale, malpropre, mal vêtue; que les habitations sont basses, humides, mal aérées ; que la plupart des cas de pellagre s'observent dans la classe la plus misérable. Nous admettons donc deux genres de causes capables de produire la pellagre, les causes prédisposantes, telles que la malpropreté, la misère et les autres circonstances que nous venons d'énumérer; une cause efficiente, l'usage de maïs de mauvaise qualité. »

Après avoir quitté l'aimable et estimable famille des médecins d'Aurice, je visitai les hameaux des environs de Cauna avec l'honorable M. Lestelle, qui y pratiquait la médecine depuis vingt-cinq ans. De même que M. Cazaban, il y avait toujours vu la mauvaise dartre dans laquelle on avait récemment reconnu la pellagre. Jamais cette maladie n'avait été aussi fréquente que cette année à Cauna. M. Lestelle avait dans sa clientèle au moins 25 individus fortement atteints. Il observait aussi le mal à Souprosse et à Lamothe, villages du canton de Tartas.

La tendance au suicide, que j'avais trouvée peu commune ou peu observée dans certains cantons des Landes, paraissait commune au contraire dans les environs d'Aurice et de Cauna. MM. Cazaban et Lestelle m'ont rapporté chacun plusieurs cas de suicide. A Aurice on a gardé à vue pendant toute l'été un fou pellagreux qui voulait se noyer dans un puits.

Cauna diffère à beaucoup d'égards d'Aurice, quoique ces communes soient rapprochées : ici les terres sont plus maigres, et les pignadas en couvrent une grande partie; on y cultive davantage le seigle; là le sable des Landes, engraissé par les alluvions de l'Adour, forme des champs plus fertiles et dont le maïs est le principal produit. L'eau, qui est généralement mauvaise à Aurice, est excellente à Cauna; à Aurice on mange plus de pain de seigle; à Cauna, plus de méture. Dans les deux localités la viande salée de porc et d'oie est la seule viande que mangent les paysans. MM. Cazaban et Lestelle pensent que l'usage continuel de ces salaisons a un rôle important dans la production de la pellagre. Contrairement à ce qui s'observe à

Aurice, M. Lestelle a toujours trouvé la pellagre plus commune chez les hommes que chez les femmes; j'ai recherché les circonstances qui pourraient servir à expliquer ce fait, et voici ce que j'ai trouvé : à Cauna où, comme je l'ai dit, il n'y a pas de pignadas, les hommes ne se livrant pas à l'exploitation de la résine, s'adonnent beaucoup plus aux travaux de la terre et se fatiguent plus que ceux d'Aurice, tandis qu'en revanche les femmes se fatiguent moins.

J'ai questionné aussi M. Lestelle afin de savoir s'il n'y aurait pas quelque modification dans le régime alimentaire, qui pût rendre compte de la fréquence plus grande que la pellagre a présentée cette année. M. Lestelle m'a répondu que, l'année dernière, pendant tout l'hiver et jusqu'à la récolte, on a mangé un tiers de plus de maïs que les années précédentes, à cause du manque et de la cherté des autres céréales.

Des rives de l'Adour je fus attiré vers la partie des Landes, qui confine avec l'Agenais, par une communication de mon ami, le Dr Comin, médecin à Sos, et ancien interne des hôpitaux de Paris.

L'ancienne vicomte de Gabardan, dont la petite ville de Gabarret était la capitale, forme, en quelque sorte, la lisière de la Lande sur les confins des départements de Lot-et-Garonne et du Gers. La pellagre n'y avait pas été signalée; je l'ai trouvée, cependant, connue du peuple et des médecins. M. Dabos père, ancien officier de santé des armées, établi à Gabarret depuis longues années, y a toujours observé la pellagre; il la considérait comme une maladie dartreuse, la traitait par les saignées, les émollients et les antiphlogistiques.

M. de Galvière, officier de santé, établi à Gabarret depuis plus de quinze ans, avait toujours vu également la pellagre dans le pays. Il la désignait, comme le peuple, sous le nom de mal de Bascons, et la considérait comme une affection dartreuse grave, se compliquant d'une maladie interne, et résistant à tous les moyens de traitement.

Je profitai de mon passage dans ce pays pour recueillir quelques renseignements sur ce pèlerinage de Bascons, qui jusqu'à ce moment avait joué un si grand rôle dans la thérapeutique de la pellagre des Landes : Bascons est un petit village à 20 kilomètres environ de Montde-Marsan, et ce lieu est, depuis un temps immémorial, le but d'un pèlerinage qui se fait surtout vers le 15 août ; beaucoup de malades y affluent, mais spécialement des pellagreux. Bascons a une telle réputation pour la guérison de la pellagre, que le peuple a donné à la maladie le nom même du pèlerinage. Voici ce qui se passe à Bascons

d'après les renseignements que m'a donnés le DrComin. Les pèlerins ont deux stations à faire, l'une à l'église, l'autre à une fontaine miraculeuse. Dans l'église existe un christ colossal dont le corps, et particulièrement les mains, croisées au-devant du tronc, sont enduits d'une couche d'une espèce de pommade blanche dont les pèlerins sont autorisés à enlever une partie pour frictionner les parties malades. C'est là ce qu'ils appellent le remède des Saintes mains. Cela fait, ils se rendent à la source qui coule dans un puits ; ils recueillent l'eau miraculeuse dans des bouteilles et l'emploient en lotions. Près du puits se trouve encore un immense christ en croix. Deux troncs destinés à recevoir les offrandes des pèlerins sont établis auprès de l'un et de l'autre christ.

J'ai pu juger, dans les Landes, du crédit des Saintes mains. Je ne ferai pas de réflexions. Il suffît d'ajouter que l'époque du pèlerinage est précisément celle qui coïncide avec la rémission habituelle des symptômes pellagreux.

îi. — Histoire de la pellagre dans le Lauraguais (Aude et Haute-Garonne).

Lorsque mon ouvrage sur la pellagre parut, en 1845, l'existence de cette maladie dans les campagnes de l'ancien comté de Lauraguais venait d'être révélée par un article publié (1) par M. le Dr Roussilhe, de Castelnaudary, et par une lettre intéressante que m'avait adressée M. Je Dr Calés, de Villefranche, et que je publiai dans mon travail. A ces renseignements je joignis une notice très-imparfaite sur la Topographie médicale du Lauraguais.

Deux ans après, ayant reçu la mission d'étudier la pellagre dans le midi delà France, je me rendis d'abord à Castelnaudary, où j'arrivai le 1er septembre. Je parcourus la partie du Lauraguais qui appartient au département de l'Aude, puis celle qui dépend de la Haute-Garonne. Accueilli par MM. Roussilhe et Calés, avec une obligeance dont dix-sept années écoulées depuis n'ont pas effacé le souvenir, je fus accompagné par eux auprès de leurs malades. Je reçus du premier la communication manuscrite de vingt-quatre observations recueillies les années précédentes et restées inédites; je pus recueillir sur place, dans les villages, un assez grand nombre d'histoires particulières, dont les plus importantes figurent à côté de celles de M. Roussilhe, dans les documents que j'ai soumis à l'Académie des sciences.

(1) Journal de méd. de Bordeaux, mai 18'; i. *

Grâce aux renseignements fournis par ces deux médecins distingués, par plusieurs propriétaires du pays, par MM. Forcade et Borrel, officiers de santé, enfin, par M. Malieville, pharmacien très-instruit de Ville franche, je pus me livrer à une étude détaillée des conditions topographiques, économiques et sociales au milieu desquelles se produit la pellagre dans les villages de l'ancienne Judicature de Lauraguais.

La partie qui dépend de Gastelnaudary fait partie du bassin supérieur de l'Aude; celle qui se rattache à Villefranche appartient au bassin de la Garonne et confine à la plaine de Toulouse. La première appartient ainsi au versant méditerranéen, et la seconde, au versant océanique delà France méridionale; malgré cette différence, si remarquable au point de vue de la topographie, ces territoires forment une même contrée naturelle. Ils ont constitué jusqu'à la division territoriale actuelle de la France, un pays particulier appelé le Lauraguais (1).

Ce pays offre l'aspect d'une plaine ondulée, étendue entre la chaîne des Gorbières, qui est une expansion des Pyrénées et la Montagne- Noire, dernier contre-fort des Cévennes. Ces deux prolongements montagneux se joignent par leur pied et forment la chaîne des deux mers, à l'aide de la montagne de Saint-Félix, dont la base, coupant en deux la plaine de Lauraguais, forme le col le plus déprimé de cette longue chaîne, celui à travers lequel a été trouvé, il y a deux siècles, le passage du canal célèbre qui a mis les deux mers en communication. C'est ici que, au centre du Lauraguais, à Naurouse, le génie de Riquet et d'Andreossy fixa, à 189 mètres au-dessus du niveau de la mer, le principal point d'arrivée des eaux de la montagne destinées à alimenter le canal, et le point de partage de ces eaux.

Le renflement de la plaine de Lauraguais, dont Naurouse occupe le sommet, partage ainsi cette contrée en deux vallées adossées, dont la plus étendue, ouverte au sud-est, vers Garcassonne, appartient au département de l'Aude et a Gastelnaudary pour chef- lieu; l'autre, ouverte au nord-ouest, vers Toulouse, appartient à la Haute-Garonne eT se rattache à Villefranche. Naurouse est à 12 kilomètres de Castelnaudary et à une distance presque égale de Villefranche. Le petit

(1) L'ancienne seigneurie de Laurac ou Lauraguais, érigée en comté par Louis XI en 1477, et définitivement réunie à la couronne par Louis XIII, avait pour limites au nord la Viguerie de Toulouse ; à l'est, vers la Montagne-Noire, la judicature de Villelongue; au sud, la sénéchaussée de Carcassonne; au sud-ouest et à l'ouest, la viguerie des Allemands et la judicature de Rieux.

bassin qui appartient à l'Aude se subdivise en deux vallées : la principale, celle du Fresquel (1), et commence à l'angle de jonction delà montagne de Saint-Félix et de la Montagne-Noire reçoit, du côté de celle-ci, un assez grand nombre de cours d'eau, dont la rapidité donne aux eaux du Fresquel un caractère torrentiel (2). La seconde vallée presque parallèle à la première est parcourue par un ruisseau, le Tréboul, qui naît sur le versant nord-ouest de la dernière arête pyrénéenne par laquelle le cours de l'Ariège est séparé de la première direction de l'Aude. Le Tréboul a un lit plus régulier et d'un niveau plus élevé que celui du Fresquel, dans lequel il se jette audessous de Castelnaudary ; c'est en le suivant que le canal du Languedoc s'élève peu à peu du fond de la vallée de l'Aude, jusqu'au faîte de Naurouse. Castelnaudary occupe un léger renflement de la plaine entre le Fresquel et le Tréboul.

Du côté opposé de l'arête de Naurouse se trouve le petit bassin de Lers, cours d'eau torrentiel comme le Fresquel, et dont on a dû aussi abandonner le lit, pour les travaux de canalisation. Le Lers s'avance presque parallèlement au canal qui le côtoie et le domine, traverse les territoires de Villefranche et de Baziège, et va se jeter dans la Garonne à Toulouse.

Au point de vue du climat, la portion du Lauraguais qui penche vers la Méditerranée ne diffère pas de la partie qui incline vers l'Océan. Le relief de la ligne de faîte est si peu prononcé, les déclivités sont si faibles, que l'influence de la circonstance physique la plus intéressante du sol du Lauraguais est nulle et s'efface en présence des résultats climatériques qui dérivent du voisinage des deux contre-forts des Pyrénées et des Cévennes qui dominent cette contrée. Toute la partie du haut Languedoc, qui s'étend depuis Toulouse jusqu'à Garcassonne, offre, malgré l'arête des deux mers qui la coupe en deux, le même climat caractérisé par de grandes chaleurs pendant l'été, des variations assez brusques dans les saisons intermédiaires et surtout par la violence et la fréquence des orages, des grêles et des vents. Ces météores, dont Arthur Young vit un exemple avec stupéfaction pendant son célèbre voyage, parcourent

(1) Le cours du Fresquel, jusqu'à son embouchure dans l'Aude, est de 66 kilomètres.

(2) Ces cours d'eau, sont le Limbe, le Teuton, le Lampy, la Bernassonne, la Roujeanne, dont les eaux ont été utilisées en partie pour l'alimentation du grand aqueduc appelé la Rigole de la motitache. Malgré cette diversion, la rapidité des eaux qui affluent de ce côté dans le Fresquel a été le principal obstacle qui a empêché de faire suivre au canal du Midi le lit du Fresquel.

Roussel. 25

le plus souvent un cercle, dont Naurouse, c'est-à-dire le coi de la chaîne des deux mers, est le centre et qui a pour rayon la demi-largeur de l'arête entière, en sorte que leurs effets désastreux s'étendent, d'une part, sur les revers de la Montagne-Noire, d'autre part, sur ceux des Cornières. Le vent le plus redouté est celui du sud-est. ce terrible autan, qui égrène, dit-on, les moissons. L'été il n'amène jamais la pluie, et lorsqu'il règne dans toute sa force, on remarque, que, par une sorte de transposition des climats, il fait plus chaud à Castelnaudary qu'à Narbonne. En automne Vautan détermine de grandes pluies et de violents orages.

La quantité de pluie qui tombe dans le Lauraguais semble ne pas avoir varié depuis l'époque où l'on a cherché, par l'observation des moyennes, à évaluer l'approvisionnement d'eau que le canal du Languedoc recevrait par la montagne de Saint-Félix. Cette moyenne annuelle était de quatre-vingt-cinq jours de pluie ou de neige, et le maximum de cent quinze jours. Le printemps est la saison des pluies et des gelées tardives qui surviennent jusqu'en mai. L'été est sec et très-chaud. L'hiver, la neige tombe assez souvent; mais balayée par le vent, elle tient rarement dans la plaine.

Le sol, la culture , l'économie agricole ne diffèrent pas d'une manière plus marquée que le climat dans les deux parties du Lauraguais. Partout l'assise géologique du sol est formée par les terrains tertiaires moyens qui affleurent presque partout aussitôt que l'on s'élève un peu. Dans le fond des vallées, un sol riche d'alluvions modernes, repose sur ces assises. Les terres arables offrent leurs types supérieurs (1) au-dessous de Castelnaudary, à partir de Villepinte. Le sol de Castelnaudary est formé, en général, d'une argile calcaire, reposant sur des graviers liés entre eux par une sorte de poudingue ou par un tuf qui rend ce sol difficilement perméable. En approchant de Saint-Papoul (qui est hors des limites du Lauraguais, mais où l'on trouve encore des pellagreux) les terres deviennent graveleuses et conservent ce caractère jusqu'aux premiers contreforts de la Montagne-Noire où apparaissent les terrains cristallins et les granits, et où la pellagre disparaît. De l'autre côté de l'arête de

(1) En ]8'*7, la valeur vénale de ces terres dépassait en général 3,000 fr. l'hectare, notamment dans la plaine d'AIzonne et de Brame. Le principal inconvénient de ces terres est d'être sujettes aux inondations du Fresquel et (pour celles qui sont situées entre le canal et le Fresquel) d'être imbibées par les infiltrations du canal qui y empêchent la culture des légumineuses, et même des trèfles et des luzernes. Ces infiltrations causent aussi, dit-on, des brouillants dangereux qui enlèvent les récoltes deux fois en cinq ans.

Naurouse, dans une assez grande étendue de la vallée de Lers et dans les coteaux qui forment la partie sud de l'arrondissement de Castelnaudary le sol arable est formé par une argile calcaire profonde.

Le voyageur qui traverse la plaine duLauraguais y voit partout les apparences d'une riche agriculture, de beaux champs de blé sur des labours en planches bombées, des légumes et de grandes étendues de maïs, qui a pris dans ce pays, au siècle dernier, la place du pastel. On le cultive sur des terres défoncées l'hiver à l'aide d'un instrument appelé pelleversoir.

Lorsqu'on examine de près, on reconnaît que c'est à l'intensité du travail des bras et à la fécondité native du sol (1), plutôt qu'à de bonnes combinaisons culturales, que le Lauraguais doit sa prospérité. Les assolements y sont vicieux. La petite culture y pratique cette rotation biennale singulièrement (2) épuisante : 1° blé; 2° maïs. L'assolement triennal : blé, maïs, jachère, très-usité aussi, n'est pas moins vicieux. Les inconvénients de ces pratiques étaient si marqués, au moment où je parcourais le pays que la suppression de la culture du maïs était présentée comme désirable, dans le grand travail officiel sur Y agriculture française, rédigé par les inspecteurs généraux de l'agriculture. On déplorait la puissance du préjugé trop favorable à cette, céréale : « Conseiller, disait-on (3), la suppression radicale du maïs paraîtrait une hérésie dans un pays où la force du préjugé en faveur de ce grain est telle, que les propriétaires ne trouveraient pas de métayers, ni de maîtres valets, si on leur interdisait cette plante. En vain essayerait-on de démontrer qu'il y aurait plus d'avantage à y renoncer pour s'attacher exclusivement à la culture du blé basée sur la production fourragère. Ce serait peine perdue. »

L'écrivain officiel expliquait en, la blâmant comme la « cause principale du mauvais système de culture, » suivi dans l'arrondissement

(l)'Le rendement des récoltes était, en 1847, d'après les chiffres officiels, de 8 pour 1 (de semence) par hectare, dans l'arrondissement de Castelnaudary, pour le froment. Il s'élevait à 12 et quelquefois à 14 dans les meilleures années. On estimait que le rendement d'un hectare de maïs était de .20 à 30 hectolitres, suivant les terrains, produit trop faible évidemment, pour la récolte qui est le centre de la rotation.

(2) On m'a cité des exemples de terres, au sud de Castelnaudary, notamment dans un domaine à Mireval, où l'on avait ensemencé onze années de suite du maïs, sans que ces terres donnassent des signes d'épuisement.

(3) Agriculture du département de l'Aude, in-8,p. 140. « Dans l'état actuel des choses, dit encore l'auteur de l'ouvrage en question, le maïs peut être considéré

de Castelnaudary, la prédilection des métayers et des maîtres valets pour le maïs. «Ils lui empruntent, disait-il, leur principale nourriture. » Le maïs leur vient considérablement en aide pour la nourriture verte du bétail. II fournit encore une bonne nourriture sèche l'automne.

Il y a peu de grandes propriétés dans ce pays. Les plus grandes ne dépassent guère 75 hectares de culture. Les plus petites ont une quinzaine d'hectares, qui équivalent à ce qu'on appelle un domaine ou une métairie d'une paire de bœufs.

Les principaux modes d'exploitation sont le métayage etle faire valoir par maîtres-valets. L'un et l'autre mode m'ont paru peu favorables au bien-être du cultivateur. Partout j'ai vu des métayers sans ressources; actifs, mais esclaves d'une position misérable; sans argent ni crédit, ne possédant pas même le mobilier de leur exploitation et ayant reçu, du propriétaire, les semences et le bétail qu'ils emploient. En général, leur engagement est annuel. Toute la perspective de cette classe est de pouvoir se maintenir, et toute son ambition d'arriver, à force de privations, de fatigues et de temps, à gagner de quoi acquérir un hectare de vigne.

La position des maîtres-valets et des travailleurs qui leur sont adjoints sous le nom à'estivandiers est loin d'être meilleure. Dans les domaines que j'ai visités, le maître-valet recevait du propriétaire, par paire de bœufs de labour, 4 à 6 hectolitres de maïs, et 3 à 4 hectolitres de blé; il avait le droit de tenir 1 cochon et 12 à 15 bêtes à laine.

Les estivandiers, attachés au domaine pour le sarclage des récoltes, les fauchaisons, pour lier les gerbes, pour nettoyer et enfermer les grains, et l'hiver pour pelleverser les terres à maïs, ont en général, pour gage, un dixième de la récolte (paille non comprise).

Telle est la partie de la population du Lauraguais chez laquelle j'ai rencontré des pellagreux. Sa nourriture, partout la même, a pour base une bouillie épaisse de farine de maïs qu'on appelle militasse, quelques légumes, quelques pommes de terre et des choux ; plus un peu de cochon salé.

Les localités de l'arrondissement de Castelnaudary (Aude) d'où viennent la plupart des malades qu'on recevait dans l'hôpital de cette ville sont : laCassagne, Yilespi d'Escasse, la Bastide, Gaja, la Selve, Saint-Amans, le Vila Savary, Salles-sur-1'Hers, les villages des encomme un des fléaux de l'agriculture méridionale. Ce reproche a été signalé depuis longtemps aux populations intéressées. »

virons de Saint-Papou!, et tous ceux situés dans la direction de Ville franche.

Dans ces localités, la maladie s'est présentée constamment dans les conditions suivantes : lp chez des individus misérables de la campagne, et quelquefois (2 cas) de la ville; chez des campagnards pouvant avoir une certaine aisance, mais vivant misérablement; 3° chez quelques personnes également assez aisées et vivant mieux que les précédents, mais ayant eu des parents pellagreux. Un seul fait, parmi ceux que connaissait M. Roussilhe, pouvait être considéré comme formant une catégorie à part. Il s'agit du domestique même de ce médecin. C'est un homme de trente-quatre ans qui a toujours habité Castelnaudary, où il exerçait la profession de plâtrier; ni son père ni sa mère n'ont eu la pellagre. Ce jeune homme, très-pauvre, se nourrissait à peu près comme les gens de la campagne. La miliasse (gâteaux de maïs) formait son principal aliment; cependant, il y ajoutait un peu de viande ; dans ces conditions, il devint sujet, au printemps, à des maux d'estomac, à la diarrhée, à des vertiges et à des éruptions érythémateuses sur le dos des mains. C'est dans cet état peu avancé de maladie que M. Roussilhe le prit à son service, il y a trois ans ; depuis lors sa santé s'est rétablie peu à peu : il ne conserve plus d'autres traces de sa maladie que quelques stigmates sur le dos des mains, semblables à des brûlures légères.

Tous les pellagreux que j'ai vus à Castelnaudary, tous ceux qui se sont présentés à M. Roussilhe (1) se trouvaient dans les mêmes conditions d'alimentation : le maïs et souvent le mauvais maïs formait leur nourriture principale. Voici ce qu'on entend dans ce pays par mauvais maïs : après la récolte, on fait un triage des épis; ceux qui sont les plus grands, les plus mûrs, sont réunis pour être égrenés séparément. C'est le maïs qu'on porte au marché, et que consom-

(1) Voici, dans les notes du 2e Mémoire de M. Roussilhe, qui m'ont été confiées en manuscrit, des renseignements donnés sur ce point par l'honorable médecin de Castelnaudary, non-seulement sur ses malades, mais sur ceux des docteurs Encely, Lannolier et de M. Dambex, chirurgien au Vila-Savary : « Tous ces individus sont des cultivateurs très-pauvres ; la plupart nous viennent des communes de Saint- Amans, Gaya, Pechluna, Maireville, Salles sur l'Hers, la Cassagne, communes trèspauvres, tandis que Labécède, Verduns, enfin tous les habitants de la Montagne- Noire., jouissent de plus d'aisance et n'offrent la pellagre que fort rarement. Tous ces paysans mangent du maïs ; mais les habitants de Saint-Amans, Gaya, Pechluna, Maireville, ne récoltent qu'un mais qui en général ne vient pas à sa parfaite maturité et qui ce ?noisit et s'altère. Les gens aisés font manger ce maïs aux bestiaux, tandis que le paysan le mange seulj ou mêlé à du seigle ou de l'orge. »

ment les gens aisés. Le reste de la récolte, c'est-à-dire les épis mal développés, incomplètement mûrs, ou attaqués par des insectes, est mis à part sous le nom de seille. Les riches le donnent aux animaux; les pauvres le partagent avec ces derniers. Les pellagreux que j'ai observés mangeaient plus de seille que de bon maïs. Le pain de froment leur était presque inconnu. Le froment, dont la culture alterne avec celle du maïs dans les campagnes du Lauraguais, est livré en totalité à la vente et n'entre pas dans la consommation des cultivateurs.

La consommation de la viande est extrêmement minime parmi les cultivateurs de l'arrondissement, et le peu qui se consomme est de la viande salée. Dans un ménage aisé de paysans, on tue un cochon chaque année, on le sale, et cette provision est tellement économisée qu'on peut dire que la viande et le lard se mêlent aux autres aliments comme assaisonnement plutôt que comme aliment proprement dit : la viande fraîche de mouton n'est consommée que dans les villes ou parles riches. Quanta la viande de vache et de veau, les villageois n'y touchent que les jours de fête : ainsi, dans les grandes occasions, on voit quatre ou cinq familles s'associer pour tuer et partager un veau.

Il y a fort peu de bêtes à cornes dans les campagnes du Lauraguais ; le laitage y est fort rare, et les paysans en consomment fort peu.

L'eau est la boisson ordinaire. Le pays fournit un vin petit, assez bon; mais les paysans n'en boivent jamais chez eux; les pellagreux que j'ai questionnés n'avaient bu du vin que lorsqu'ils étaient allés travailler en journée pour lever les récoltes, ou les jours de grande fête. L'eau est très-variable quant à la qualité. Dans quelques locatés telles que Vilespi, dans la Montagne-Noire, elle est excellente. Dans la plaine, au contraire, elle est généralement mauvaise. A Castelnaudary même, elle n'est pas très-bonne.

En résumé, on peut dire : que du maïs, quelques légumes (haricots, choux, etc.), une très-petite quantité de salé et de l'eau, forment la nourriture des pellagreux de l'arrondissement de Castelnaudary. M. Roussilhe n'a observé aucun cas de pellagre en dehors de ces conditions d'alimentation.

Dans le département de l'Aude, on cultive du maïs roux et du maïs blanc. Dans la partie de la grande plaine de Lauraguais qui appartient au déparlement de la Haute-Garonne, et qu'il ne faut pas séparer, dans celte étude, de l'arrondissement de Castelnaudary, on ne cultive, encore aujourd'hui, que deux variétés : l'une, jaune, qui

se trouve en très-grande abondance aux environs de Villefranche ; l'autre blanche, à gros grains, qui est préférée du côté de Castanet, Montgiscard, Baziége, c'est-à-dire dans le pays qui s'étend de Villefranche à Toulouse. Une sous-variété à grains plats, déprimés, durs et cristallins, introduite depuis peu d'années seulement, commence à être, de plus en plus, cultivée dans tout le Lauraguais où elle est connue généralement sous le nom de millette.

D'après M. Malleville, pharmacien à Villefranche et agriculteur instruit, auquel je dois la plupart des renseignements qui précèdent et une partie de ceux qui vont suivre, toutes les terres du Lauraguais paraissent propres à la culture du maïs, quoique celte plante se plaise particulièrement dans les terres d'alluvions récentes, dans lesquelles prédomine la silice.

Dans toute la plaine du Lauraguais, tant dans la partie qui dépend de l'Aude que dans la partie de la Haute-Garonne, on s'accorde à dire que le maïs mûrit généralement bien. Dans les communes de Gaya, Saint-Amans, Pechluna, Maireville et dans toute la Piège où abondent surtout les pellagreux, on reconnaît qu'il est assez souvent récollé imparfaitement mûr, et incomplètement sec. Au reste, celui qui est considéré comme mûr, est encore sujet à s'altérer si les moyens de conservation ne sont pas convenables.

Dans les greniers, le maïs est très-sujet à se moisir: Il y a dans presque tous les épis des grains moins mûrs que les autres, et qui, malgré les plus grands soins, finissent par se gâter. Les propriétaires soigneux ont la précaution de les enlever dès qu'ils s'en aperçoivent en remuant les épis. Lorsqu'on n'a pas cette précaution, la moisissure ne tarde pas à se propager, et il arrive ainsi que l'on perd des quantités considérables de maïs. Celte moisissure n'est pas autre chose que le sporisorium maïdis de Linck ou verderame des Italiens.

Dans le Lauraguais, on n'associe que très-rarement le maïs au froment dans la panification. Le pain de mélange, de méture, est rare par conséquent, surtout dans l'arrondissement de Castelnaudary. Je tiens des pellagreux de cet arrondissement et de celui de Villefranche les détails suivants sur les préparations de maïs qui forment la base de l'alimentation :

On prépare deux sortes de gâteaux, les uns aplatis et plus légers qu'on nomme miUasse, les autres plus compactes connus sous le nom de tougnos.

Pour préparer la miliasse, on fait chauffer de l'eau dans une espèce de chaudron et, lorsque l'eau est bouillante, on y verse peu à

peu de la farine de maïs, en ayant soin de remuer avec une grande cuillère en bois, de façon à ce que cette farine ne se ramasse pas en grumeaux. On ajoute un peu de sel, et on continue de remuer ainsi pendant près d'une demi-heure, jusqu'à ce que la cuisson de la farine soit au point voulu. Alors, on étend la pâte sur une serviette étalée sur la table, et on la saupoudre de farine.

Faite avec soin et avec de bonne farine, la miliasse est une préparation agréable à manger. A la ville on y met moins de farine et on donne tout au plus au gâteau deux centimètres d'épaisseur; à la campagne, il est tout à la fois plus compacte et plus épais.

La tovgno est un mets presque exclusivement réservé aux cultivateurs. Pour la préparer on verse de l'eau bouillante sur une certaine quantité de farine; on pétrit le tout, comme pour faire du pain; on en fait ensuite une masse qui est placée dans une assiette, enveloppée de feuilles de choux, et envoyée au four. Quelquefois on y ajoute un peu de miel. C'est un aliment beaucoup plus lourd que la miliasse.

Dans les villages du Lauraguais, particulièrement du côté de Villefranche, les cultivateurs les plus pauvres, les maîtres-valets, les es tivandiers, consomment une assez grande quantité de maïs en pain. Pour cette préparation on délaye dans de l'eau un restant de pâte de maïs datant d'environ huit jours et qui est destiné à servir de levain. On ajoute ensuite de la farine, mal passée en général; on pétrit la pâte qui résulte de ce mélange et on la ramasse dans un coin du pétrin où on la laisse une heure ou deux. Après cela on la partage en pains de 13 à 20 livres que l'on fait cuire au four.

Je dois ajouter que les fours sont généralement mal chauffés et que le grain est mal cuit. Le combustible est si rare et si cher, particulièrement dans la plaine, que les cultivateurs n'ont très-souvent pour chauffer leur four que de la paille ou des tronçons de maïs.

III. Histoire de la pellagre dans la région sub-pyrénéenne (Hautes et Basses-Pyrénées).

Après avoir parcouru leLauraguaisje me suis dirigé vers les hautes Pyrénées. Voici le motif qui m'appelait de ce côté : En 1845, un article de la Gazette médicale, de Paris, dans lequel mes travaux étaient analysés, provoqua, de la part du docteur Dozous, médecin à Lourdes, un véritable anathème contre ce que ce médecin considérait comme mes opinions. Accuser l'alimentation avec le maïs, était à ses yeux, faire acte d'ennemi de l'agriculture, presque d'ennemi du bien public. M. Dozous, pour confondre de telles opinions, proposait de faire voir, dans l'ancien comté de Bigorre, une population qui se nourrissait surtout de maïs et qui était très-saine, très-forte

et fournissait des hommes magnifiques au recrutement de l'armée. Cet appel m'engagea à visiter le docteur Dozous.

L'antique ville de Lourdes est un centre important pour l'exploitation du marbre gris des Pyrénées, et c'est de là que beaucoup de pays tirent des matériaux précieux pour la construction d'un grand nombre d'édifices. L'exploitation des carrières de marbre dont Lourdes est environné occupe plus de 500 carriers ou tailleurs de pierre, et c'est à ces individus et à leurs familles que M. Dozous avait fait allusion. Je visitai avec ce médecin les chantiers de travail. Je vis en effet partout des hommes en général de stature élevée, fortement musclés et capables de soulever de grandes masses. Après les chantiers, je visitai les intérieurs des maisons, où je trouvai la propreté, l'aisance et les meilleures conditions de nourriture. Les ouvriers de Lourdes font, en général, trois repas : 1° Le matin, vers 7 heures, ils mangent une soupe faite tantôt avec du beurre, tantôt avec de la graisse et des choux bien cuits. Dans ce bouillon ils mettent une quantité proportionnée à leur appétit de pâte de maïs nommée Jlariat, dont je décrirai plus loin la préparation. Après avoir mangé cette soupe, ils mangent un morceau de pain de froment, quelquefois de pain bis et boivent un verre de vin. — 2° Vers 2 heures de l'après-midi on se contente généralement d'un bon morceau de pain de froment, ou de pain de mélange fait avec 2/3 de froment et 1/3 de maïs; on y joint souvent un morceau de salé ; la plupart complètent ce repas en prenant un demi-verre de vin. — 3° Vers 7 heures du soir, après le travail, vient le souper : il se compose d'une soupe et d'une forte ration de pâte de maïs, nommée Touradiso. Les travailleurs dont je parle mangent rarement de la viande fraîche dans leur maison ; mais ils en mangent au moins une fois la semaine à l'auberge; le porc salé est la viande dont ils mangent le plus.

En comparant le tableau qui précède avec celui du régime alimentaire des pellagreux des Landes et du Lauraguais, on trouvera, au premier coup d'œil, des différences majeures, et celles-ci seront plus marquées si l'on examine avec plus de détails. A Lourdes comme aux environs de Castelnaudary ou de Viilefranche, on consomme beaucoup de maïs; mais d'abord quelle différence dans la qualité du grain et les préparations alimentaires auxquelles on l'emploie ! Dans le Bigorre on ne cultive qu'une seule espèce, le maïs blanc. La plante devient très-haute et très-belle, et quoique la récolte soit généralement un peu plus retardée qu'en Lauraguais, les épis récoltés sont généralement gros et bien mûrs. Tous ceux au

moins que j'ai vus dans les maisons des carriers, suspendus en grappes au plafond et aux murailles étaient parfaitement sains et secs. On enlève avec le plus grand soin les grains altérés et on jette les épis affectés de la maladie charbonneuse que j'ai vue assez commune dans les beaux champs de maïs de presque toutes les vallées des environs de Lourdes. Outre la précaution que l'on a de bien choisir le grain, de le maintenir sec toute l'année, on met le plus grand soin à la préparation des aliments que l'on fait avec ce grain réduit en farine : ainsi pour préparer le hariat, on place sur un feu vif, un poêlon en fonte de capacité variable, suivant le nombre d'individus auxquels il faut donner à déjeuner : on y jette la quantité nécessaire de farine de maïs et de sel fin, et, avec une sorte de longue cuiller ou de spatule en bois, on remue sans cesser la farine, afin qu'elle n'adhère pas au fond du vase et ne se brûle point. On tient ainsi la farine sur le feu pendant vingt à vingt-cinq minutes jusqu'à ce qu'elle ait changé de couleur et ait éprouvé un certain degré de torréfaction. Les ménagères reconnaissent à un arôme particulier qui s'exhale du poêlon que le degré de torréfaction est atteint. Elles prennent alors une cuillerée d'eau bouillante qu'elles puisent dans une marmite placée sur le feu à côté du poêlon, et elles versent ainsi par cuillerée, toute l'eau nécessaire pour faire la pâte et ne cessent de remuer que lorsque celle-ci est préparée. La préparation faite, elles versent la pâte dans un grand plat de terre et chacun en prend la part qui lui convient.

Cette préparation se fait surtout pour le déjeuner, avant le travail, parce que les hommes ont remarqué qu'elle est plus substantielle, et qu'elle tient plus à l'estomac que la (ouradiso, qui se consomme au repas du soir et paraît se digérer plus vite. Le Hariat n'a pas la même saveur que les autres préparations de maïs auxquelles j'ai goûté dans le Midi et il m'a paru se rapprocher sous ce rapport des gaudes de la Bourgogne. Il suffit au reste de goûter comparativement la même farine avant et après la torréfaction pour juger des modifications notables qui sont le résultat de cette opération. J'ai mangé plusieurs fois du hariat mêlé avec du bouillon gras et des choux, ainsi que cela se pratique dans beaucoup de maisons aisées, et j'ai trouvé ce mets fort bon et très-substantiel.

La touradiso se prépare à peu près comme le hariat, seulement on ne fait pas torréfier la farine. On mêle assez souvent du lait à cette préparation, surtout dans les campagnes où le laitage abonde.

Ce peu de détails sur l'alimentation des carriers et tailleurs de pierre de Lourdes, montrent assez que cette classe bien logée, bien

vêtue, est aussi bien nourrie. Ni le vin, ni le sel, ni la viande ne lui font défaut. Les légumes qu'elle consomme sont de bonne qualité et bien préparés ; son maïs est sain, séché et conservé avec soin ; les pâtes faites avec le maïs sont aussi soigneusement préparées; le pain de froment pur ou mêlé à un tiers de maïs intervient deux fois par jour dans les repas. Il n'est pas besoin d'en dire davantage pour qu'on voie toute la distance qui sépare les travailleurs de Lourdes des cultivateurs pellagreux de l'Aude et de la Haute- Garonne. M. Dozous avait donc raison lorsqu'il offrait les premiers comme exemple d'une population robuste et saine, quoique se nourrissant de maïs.

En était-il des paysans du Bîgorre comme des ouvriers dont il est question ? La pellagre n'était-elle pas dans les campagnes? D'après les renseignements qui m'étaient donnés, les paysans, aux envions de Lourdes, se nourrissent à peu près comme les ouvriers ; seulement ils buvaient moins de vin et consommaient plus de laitage. Mais cela s'appliquait-il aux paysans misérables? Ceux-ci avaient-ils du bon maïs, du bon pain et du lait pour leur usage habituel? La misère était certainement moins commune que dans le Lauraguais ; mais là où elle se trouvait ne rencontrait-on pas aussi la pellagre ? M. Dozous, quoiqu'exerçant la médecine dans un rayon étendu, ne l'avait jamais rencontrée. Elle y existait cependant, ainsi que M. Dozous et moi l'avons constaté ensemble peu de jours après.

Mes observations sur la classe ouvrière de Lourdes terminées, et me trouvant à une petite distance de trois établissements thermaux très-fréquentés, j'eus la pensée de visiter ces établissements et de m'informer si parmi les malades venus des localités voisines ne se trouvaient point des pellagreux. Je n'en rencontrai aucun à Saint- Sauveur, ni à Barèges; il n'en fut pas de môme à Gauterets. M. Buron, médecin inspecteur de cet établissement, que j'avais eu occasion de rencontrer à Lourdes et qui, à ce moment, ne connaissait pas la pellagre, m'annonça, à mon arrivée à Canterets, que deux pellagreuses venaient de se présenter à lui. C'étaient deux femmes indigentes du canton de Nay (Basses-Pyrénées), arrivées avec des certificats délivrés par un officier de santé, et qui portaient qu'elles étaientatteintes de pellagre J'examinai ces deux femmes ; elles étaient en effet pellagreuses. Ces deux cas étaient-ils les premiers qui se fussent présentés à Cauterets? Les investigations auxquelles je me livrai bientôt dans l'arrondissement de Pau établirent le contraire et m'apprirent que depuis longtemps les pellagreuxdesBasses-Pyrénées vont, lorsque cela leur est possible, chercher dans les établissements

thermaux des Pyrénées une guérison ou du moins un soulagement momentané.

Je me dirigeai de Cauterets vers les campagnes des environs de Pau et particulièrement vers la riche plaine de Nay. M. le docteur Dozous persuadé, ainsi que je l'ai déjà dit, que la pellagre n'existait pas dans ces campagnes qu'il avait souvent traversées, m'avait proposé de m'accompagner dans mes explorations, et, le 22 septembre 1847 nous prîmes ensemble la route de Nay; il nous était réservé de voir la pellagre se révéler à nous dès nos premiers pas , avant même d'avoir franchi la limite du département des Hautes-Pyrénées et quitté le terrain sur lequel s'étendait la clientèle de mon compagnon de voyage. Pour nous rendre à Nay, nous devions traverser la petite ville de Saint-Pé, qui appartient à l'arrondissement d'Argelès et où se trouve un petit séminaire dont M. Dozous était médecin. En arrivant à Saint-Pé nous renconlrâmes un officier de santé, M. Gros, auquel M. Dozous fit part des motifs de notre voyage, et le mot de pellagre ayant été prononcé, M. Gros répondit que cette maladie lui était complètement inconnue. Cependant, comme je soupçonnais que le nom était peut-être plus inconnu que la chose, j'essayai de retracer un tableau sommaire des symptômes de la maladie. M. Gros ne me laissa pas achever : « Puisque, me dit-il, vous appelez pellagre ce que nous regardons comme une dartre maligne, cette maladie existe dans ce pays; je l'ai vue chez des malheureux qui sont devenus fous ou imbéciles et quelques-uns se sont noyés. » Il ajouta qu'en ce moment il observait un cas de ce genre, très-grave, dans le village d'Aréoueillès et m'offrit de me conduire auprès du malade.

Cette révélation plus inattendue pour l'honorable confrère qui m'accompagnait que pour moi-même, me décida à prendre d'autres informations auprès de M. Pomès, docteur en médecine à Saint-Pé. Ce jeune médecin, quoique établi depuis peu de temps à Saint-Pé, avait observé plusieurs pellagreux dans les environs; il en soignait présentement un à Montaut , village très-voisin, appartenant aux Basses-Pyrénées.

Pour n'avoir pas à revenir sur mes pas, je passe la suite de ces premières révélations pour rappeler les faits qui se produisirent dix ans après, avec beaucoup plus de retentissement, sur les mêmes lieux, et qui ont provoqué le remarquable et judicieux rapport de M. Ambroise ïardieu, au comité consultatif d'hygiène publique (1).

'1) Annale.); d'hygiène publique et de médecine légale. Paris^ 1860, t. XIII, p. 44.

« La pellagre, écrivait en 1855 M. le DrCostallat, dont l'existence dans ce pays n'est signalée que depuis 10 à 12 ans, n'y a jamais fait autant de victimes. Elle reparaît périodiquement de plus en plus meurtrière dans un grand nombre de communes des Hautes-Pyrénées et des départements voisins. » Le médecin qui écrivait ces lignes, se promenant un jour du printemps de 1857, sur le marché de la ville de Bagnères, avait été frappé, en examinant le maïs qu'on avait tiré, cette année, en grandes quantités des provinces danubiennes pour combler le déficit de la récolte locale, de l'énorme proportion de moisissure ou verdet qui s'y rencontrait. Peu de temps après, éclatait, suivant son expression, « la plus épouvantable épidémie de pellagre qu'on eût vue dans les Landes et dans les Pyrénées. » Elle éclata sur quatre départements qui avaient souffert de la disette de grains et avaient importé pour leur consommation des quantités plus ou moins considérables de maïs étranger. L'année suivante, la récolte ayant été bonne, l'importation cessa et la maladie rentra dans ses limites ordinaires. La disette et l'épidémie consécutive avaient eu pour effet, comme cela s'est vu presque partout, d'attirer l'attention d'un grand nombre de médecins, de leur dessiller les yeux et de faire reconnaître une maladie qui n'avait pas assez fixé l'attention jusque-là.

Certains médecins en recueillantleurs souvenirs faisaient remonter à des dates éloignées leurs premières observations. L'un d'eux, M. Verdoux, officier de santé à Labassère, fit remonter lessiennesà quarante ans en arrière. Voici ce qu'on lit à cet égard dans le rapport qui fut adressé au préfet des Hautes-Pyrénées, le 8 juillet 1858, au nom du Conseil départemental d'hygiène publique par M. le Dr Dominique Duplan : « 11 est difficile, disait le rapporteur, de fixer avec une précision rigoureuse, l'époque de la première manifestation de la pellagre dans notre département. Mais ce que l'on sait bien, c'est qu'un modeste praticien, M. Verdoux père, alors officier de santé à Labassère, eut occasion de constater cette grave maladie dès l'année 1817. Il fit plus, après avoir employé vainement, de 1817 à 1840, seul ou de concert avec d'autres médecins, sur trente-neuf pellagreux, les traitements préconisés contre ce mal, il eut l'heureuse idée de le combattre à l'aide de l'eau sulfureuse qui jaillissait à côté môme de ses malades. Dès ce moment, au dire de M. Verdoux,il n'eut plus que des succès à enregistrer. Dans ses recherches, faites en 1851 sur l'eau minérale sulfureuse de Labassère, le docteur Cazalas, médecin militaire, avait signalé l'utilité de cette source dans la pellagre; il en confirmait les bons effets par l'histoire de dix-

neuf cas de guérison empruntés à la pratique de M. Yerdoux père. Dans le courant de 1852, le docteur Duplan, de Laborde, eut l'occasion de constater six cas de pellagre, sur des sujets adultes appartenant à la classe indigente. Depuis lors, la maladie s'est montrée dans diverses localités, frappant les victimes dans la classe la plus pauvre et la plus malheureuse de nos campagnes. Le nombre des malades s'est tellement accru, ajoutait le rapport de M. Duplan, qu'à l'époque où nous sommes, le docteur Pedebidou n'en compte pas moins de cent dans sa pratique particulière.

Le Conseil départemental d'hygiène se montra peu favorable aux idées que M. Gostallat avait si chaleureusement soutenues l'année précédente. Le rapporteur parut attacher plus de valeur aux opinions moins arrêtées, formulées par d'autres médecins. L'un de ceux-ci, M. Pedebidou disait : « Nous pensons que l'étiologie de la pellagre, qui a fait invasion depuis trois ans dans nos contrées, se trouve tout entière dans une alimentation défectueuse, insuffisante et insalubre. Tous les malades appartiennent à la classe pauvre ou malaisée. Tous ou presque tous sont des ouvriers agricoles ou des paysans possesseurs d'une petite propriété, travaillant avec excès, mal vêtus, mal nourris, et ne buvant à leurs repas, contrairement à leurs habitudes, ni vin ni boisson alcoolique. »

Le docteur Lacoste, d'Ibos, pensait que la pellagre n'avait fait irruption que par suite de la privation de vin, à laquelle les agriculteurs étaient condamnés depuis trois ans. Enfin, suivant le docteur Duplan, de Laborde, la cause était toute entière dans le défaut d'alimentation réparatrice; la malpropreté et une habitation insalubre pouvant et devant en favoriser le développement.

Les médecins qui observaient sur les lieux s'étaient tenus dans les formules générales de l'alimentation insuffisante et mauvaise. M. Duplan, de Laborde, parlant des accusations dirigées contre le maïs, les expliquait plutôt qu'il ne les repoussait en disant : «C'est à la préparation défectueuse qui en a été faite par l 'insuffisance, ou souvent par le manque absolu de graisse que cette nourriture a dû être mise en cause, bien plutôt qu'aux qualités nuisibles que Von peut attribuer au grain luimême. » Le rapporteur, au contraire, M. Dominique Duplan, critiquait, sans ménagement, la doctrine duzéisme, sans l'avoir étudiée, il est vrai, dans sa source, qui est l'observation. Ce n'est que dans un article de dictionnaire qu'il avait pu puiser l'assertion qu'il émet sur Marzari Ravoir formé son opinion\à la suitede la constatation de l'absence complète de gluten dans le maïs. Il croyait avoir renversé celte idée systématique en disant : « A ceux qui soutiennent cette opinion

(celle de Marzari), les médecins des Pyrénées répondent que la maladie n'a jamais révélé son existence dans les régions des Hautes- Pyrénées, où l'on se nourrit exclusivement de cette céréale, tandis qu'elle sévit dans une foule de localités où l'on mange du pain de seigle, de froment et de sarrasin et d'orge; le maïs n'élant guère employé que sous forme de bouillie, laquelle préparée, tantôt avec des choux et de la graisse, tantôt avec du lait, tient lieu de soupe dans les principaux repas.

« Si l'on cherche, en effet, les localités envahies, on est forcé de reconnaître que la maladie ne se trouve guère que dans les belles vallées de l'Adour, de l'Arroset de l'Echez, précisément dans les régions les moins déshéritées de la fortune. Or, nous savons tous que la classe inférieure se nourrit bien, qu'elle mange du pain de froment mélangé avec du seigle, de l'orge et, très-exceptionnellement, avec du maïs, du sarrasin. Ne voit-on pas, d'un autre côté, la haute montagne, cette région si étendue où l'ouvrier, le pasteur et l'homme des champs font du blé de Turquie leur principale nourriture, jouir jusqu'à ce jour des bénéfices d'une immunité complète? Peut-être dira-t-on que le montagnard prépare ordinairement les farines de maïs avec du lait ou du beurre, et qu'il peut bien neutraliser ainsi les caractères toxiques attribués à ces farines. Sans doute, l'habitant de nos campagnes fait entrer, en assez forte proportion, le lait et ses produits dans son régime alimentaire. Mais le lait ou ses produits revêtiraient-ils donc des propriétés prophylactiques delà pellagre? L'histoire de l'endémie est là pour répondre à cette question. »

M. DominiqueDuplan avait certainement lu une mauvaise histoire de la pellagre, car il sèmerait gardé d'invoquer, contre le zéisme, un de ses bons arguments contre les théories adverses. Les zéistes ont montré, par une observation infaillible, dans la région des Alpes, l'immunité des populations plus ou moins pastorales qui tirent du laitage une partie de leur alimentation. Ces populations, en règle générale, ne cultivent pas le maïs ; quand elles en consomment un peu, elles l'achètent et ne lui donnent jamais une place étendue dans leur régime.

Le plus grave défaut des objections formulées par M. Duplan était le même que nous avons rencontré dans les écrits de M. Trompeo, et, tout récemment, dans le mémoire de M. H. Gintrac: celui de répondre par des formules générales à des faits d'observation particulière. La richesse des vallées de l'Adour, de l'Arros et de l'Echez n'était pas plus un argument sérieux que celle de la vallée du Pô. 11 s'agissait de savoir si, au milieu de ces belles cultures, on ne trou-

vait pas de misérables familles vivant, une grande partie de l'année, avec le rebut des récoltes de maïs et en tirant presque toute leur subsistance, lorsque les plus riches, à côté d'elles, y ajoutaient, suivant l'assertion de M. Duplan, du froment plus ou moins associé au seigle et à l'orge?

Une prévention manifeste contre l'opinion soutenue par M. Costallat, se laissait voir, dans l'omission que le rapport avait faite de mentionner, dans la circulaire adressée aux médecins du département, le 10 juillet 1857, les propositions catégoriquement formulées par M. Costallat en ces termes : « La pellagre est un empoisonnement par le verdet. La grande épidémie de 1857, coïncidant avec la consommation jd'une grande quantité de maïs altéré par le champignon parasite, en est une preuve presque certaine ; on empêche le verdet d'apparaître en passant le maïs au four, etc. »

M. Costallat protesta avec vivacité contre ce rapport et contre les procédés. Pour montrer la valeur des opinions étiologiques sur lesquelles le rapporteur s'était fondé, il disait : o A la fin de mai, il vint me voir, et m'avoua qu'il avait fait un mémoire. Alors je lui lus mes notes et observations. Mon confrère tomba en admiration de vant les recherches de M. Balardini et de M. Roussel, et m'exprima le plus vif regret de n'avoir pas suivi mon conseil. Ce confrère est M. le docteur Duplan, de Laborde. » Passant à l'examen des faits particuliers pour repousser les objections générales, M. Costallat eut aussi des réponses cruelles à faire à cette proposition : « La pellagre a été observée chez des individus qui n'avaient jamais mangé de maïs. » On peut voir ces réponses et l'examen des faits dans l'écrit publié en 1860 par M. Costallat (étiologie et prophylaxie de la pellagre, p. 32 à -42). Le médecin de Bagnère avait dit en commençant cet examen que l'argument irréfutable de M. Dominique Duplan n'était pour lui qu'une assertion sans fondement. C'était encore une formule hardie; mais, après avoir lu ses réponses, on ne saurait le blâmer d'avoir ajouté aux deux propositions qui constituaient toute sa doctrine, une troisième proposition particulièrement applicable à la contrée où il observait et qu'il formulait ainsi : « Il ne faut plus parler de cas existants ou ayant existé de pellagre sans maïs, ni de pellagre guérie par une eau sulfureuse naturelle quelconque, il faut en montrer. »

La réfutation fat considérée comme complète par le comité consultatif d'hygiène. Le professeur A. Tardieu, rapporteur de ce comité, jugeant de plus haut ce débat, rendit une justice éclatante, qu'il n'avait pas obtenue dans son pays, au zèle infatigable du médecin de Bagnères dans ses recherches, et reconnut que, dans sa réponse

aux arguments du conseil d'hygiène de Tarbes, a chaque fait avait été scrupuleusement étudié, chaque objection examinée avec conscience et énergiquement combattue. »

En France, les médecins qui ont fait grand bruit de la pellagre sporadique et qui formaient naguère parmi nous une sorte de parti antizéiste, ont invoqué souvent l'appui du rapport du conseil d'hygiène des Hautes-Pyrénées, de même qu'on les a vus invoquer l'autorité du rapport de la commission milanaise de 1844. La vérité exigeait cependant que ces autorités, comme toute autorité en science, ne fussent plus entourées d'un prestige trompeur. C'est pourquoi il fallait rappeler que la lutte de M. Costallat contre ses confrères pyrénéens, soutenus par l'administration locale, s'est terminée par le jugement formulé en ces termes par le professeur Tardieu, au nom du comité consultatif, sur le rapport de M. Dominique Duplan : « C'est une œuvre de polémique dirigée contre les opinions soutenues par le docteur Costallat, et une apologie d'un traitement qui n'a pas reçu la sanction de l'expérience, bien plus qu'un résumé d'une enquête administrative propre à éclairer et à diriger la conduite de l'autorité supérieure. Nous ne pousserons pas plus loin l'examen de cette pièce, qui ne peut être mise à profit pour l'étude de la question qui est soumise à l'appréciation du comité. »

Après la publication de cet arrêt, la discussion devint plus générale, et le débat s'engagea entre MM. Costallat etLandouzy. Je ne crois pas devoir le suivre. Il se rattache surtout à l'histoire des pseudo-pellagres en France et a peu laissé pour la science. Je reviens à l'histoire de la pellagre dans les Basses-Pyrénées.

Mes relations avec quelques propriétaires éclairés du Béarn avaient éveillé, dès i844, mon attention sur l'existence probable de la pellagre parmi les populations rurales des environs de Nay. Je m'étais adressé, dans cette pensée, à un médecin de ce pays, le Dr Bayle, dont la réponse, consignée dans mon ouvrage de 1845, tendait à faire croire que mes soupçons étaient sans fondement. Cette réponse étant venue sous les yeux d'un autre praticien béarnais, le Dr Suberbielle, de Saint-Abit, voici la lettre que m'écrivit ce médecin :

a Dans le numéro de juin de Y Encyclographie médicale, j'ai lu une note où il est dit que vous vous êtes adressé à M. le Dr Bayle pour savoir de lui si la pellagre existait dans les Basses-Pyrénées , et que M. Bayle aurait répondu qu'il n'avait pas observé cette maladie. — Il n'est pas étonnant que ce médecin, dont tout le monde apprécie le talent, n'ait pas été à même de traiter la pellagre : ce médecin ha-

Roussel. 2 6

bite la ville de Pau, ne voit des malades à la campagne qu'en consultation, etc.

« Toutefois la pellagre est commune et très-commune dans les Basses-Pyrénées. Je suis loin de pouvoir affirmer qu'elle existe dans tous les cantons du département ; mais il m'a été donné de la constater au moins dans quatre cantons : Pau(Est),Glaracq, Nay, Arudy. « M. le Dr Daran, qui habite Pau, l'a également constatée dans le canton de Pau (Ouest).

« La pellagre n'est pas une maladie nouvelle dans nos localités. Il est impossible, au reste, de remonter à son origine... Il y a certains villages des cantons de Nay et d'Arudy où elle doit être bien ancienne, elle est parfaitement connue et par son nom et par ses caractères des gens du peuple qui la redoutent beaucoup. « Qu'ey lou pelagra, non gouarirey pas, » disent-ils lorsqu'ils en sont atteints, etc. »

Le Dr Dozous, dont la surprise avait augmenté à chaque pas que nous avions fait ensemble hors du rayon de sa clientèle de Lourdes, voulut m'accompagner auprès du Dr Suberbielle. A l'aspect de cette magnifique plaine de Nay, si riche, si bien cultivée, au milieu de laquelle s'élève le château où grandit Henri IV, qui n'aurait été disposé d'abord à partager la répugnance de mon compagnon à croire la pellagre endémique dans un aussi beau pays?

A peine arrivés à Nay, nous fûmes joints par M. le Dr Suberbielle, et le lendemain commencèrent nos excursions dans la plaine.

A Igon (canton de Claracq), où nous nous rendîmes d'abord, nous vîmes un seul pellagreux; deux autres venaient de partir pour Cauterets, et c'est là que je commençai à apprendre que les praticiens de la plaine de Nay ont depuis longtemps l'habitude d'envoyer, lorsqu'ils peuvent, les pellagreux aux eaux des Pyrénées et particulièrement à Cauterets.

L'incrédulité de M. Dozous cessa complètement à Coarraze, où nous observâmes plusieurs cas fort graves. Nous avions pour guide dans cette localité un officier de santé, M. Fourcade, qui y était établi depuis dix-sept ans. Il voyait la maladie depuis les premiers temps de sa pratique, et l'avait longtemps désignée sous le nom de lèpre. Il ne connaissait son véritable nom que depuis deux ans et par un compte rendu de mon ouvrage, qu'il avait lu attentivement.

La maladie lui avait paru plus grave et plus fréquente en certaines années. La prenant pour une affection maligne du môme genre que la lèpre, il avait cru devoir appeler sur ses ravages l'attention des autorités administratives, et il s'était adressé deux fois au préfet des

Basses-Pyrénées : la première fois en 1842, la seconde en 1844, afin d'obtenir que Ton organisât quelques moyens de secours en faveur de malheureux qui lui paraissaient perdus sans ressources dans l'état d'abandon où la science et l'autorité les avaient laissés jusque-là. Dans le rapport de 1844, dont j'ai vu une copie, la maladie était appelée lèpre.

J'acquis la certitude, bientôt après, que la pellagre avait été aperçue dans la plaine de Nay, dès les premières années de ce siècle. J'appris qu'il existait, dans le canton de Claracq, un vieux praticien qui, pendant les campagnes de Bonaparte, avait étudié la pellagre dans le Piémont et le Milanais et l'avait, à son retour dans ses foyers, reconnue dans la plaine de Nay. Je désirai m'entretenir avec cet ancien chirurgien-major, le Dr Darthez, et je me rendis, dans ce but, à Bordes, où il habitait. M. Darthez était un vieillard de 88 ans, parent de Bernadotte; sa mémoire était affaiblie, mais non éteinte.

Il me raconta qu'il vint se fixer dans son pays après la première campagne d'Italie (1800), et que, dès l'année suivante, plusieurs cas de pellagre fixèrent son attention; il fat surtout frappé de voir des malades devenir fous et se noyer, comme cela arrive aux pellagreux d'Italie. Les médecins du pays ne faisaient alors aucune attention à cette maladie; ils n'y voyaient pas une affection particulière. M. Darthez apprit à plusieurs d'entre eux que c'était la pellagre , et il pense que c'est là l'origine du nom de lou pelagra que, depuis un certain nombre d'années, on donne à la maladie dans diverses communes des cantons de Nay, de Claracq et d'Arudy. Jamais M. Darthez n'avait entendu prononcer ce nom dans sa jeunesse.

Après avoir visité les pellagreux de Bordes, je me rendis à Angays et à Assat , accompagné par M. Gazaban, officier de santé et neveu du Dr Darthez. Chacune de ces localités m'offrit des observations intéressantes. J'aurais pu , si la saison avancée et le temps l'eussent permis, les multiplier davantage , car je tenais de M. Cazaban que tous les villages de cette partie de la plaine et ceux des collines qui bordent la plaine à l'est renfermaient des pellagreux.

Les jours suivants j'explorai, de concert avec M. Suberbielle, les riches communes de Saint-Abit, Baliros, Pardies et Arros : dans toutes, les pellagreux abondaient. Je visitai ensuite les deux communes de Bruges et d'Asson, qui ne sont plus dans la plaine et où la pellagre n'est pas moins fréquente que dans celle-ci. A Bruges, M. Juppé, jeune officier de santé, m'affirma que, suivant l'opinion générale, la maladie n'était pas nouvelle, mais qu'elle était devenue

plus fréquente dans ces derniers temps. Ce fait dépend , d'après M. Juppé , de ce que la misère a beaucoup augmenté depuis dix ans environ. Depuis dix ans, en effet, l'industrie du tissage des grosses étoffes de laine pour capes, qui se vendaient surtout dans les Landes, est tombée en décadence, et un grand nombre de familles de tisserands ont été ruinées ; la pellagre sévit aujourd'hui parmi ces familles. En outre, M. Juppé avait observé que la pellagre a été sensiblement plus commune en 4847 qu'en 1846, et il l'expliquait par la misère plus grande qui a suivi la disette de blé de 1846. Le blé, devenu excessivement cher, n'a presque pas figuré dans la consommation du pays : le maïs, au contraire, avait été assez abondant en 1846, et, depuis l'automne de cette année jusqu'au moment de mon voyage , il avait formé presque exclusivement la nourriture des cultivateurs.

Dans la commune d'Asson, la maladie est connue parmi le peuple sous le nom de pelagra; on croit cette désignation populaire peu ancienne, mais personne ne sait au juste quand et comment elle s'est introduite. Anciennement, suivant M. Pétrique, officier de santé d'Asson , on désignait la maladie sous le nom de dartres ou dartres malignes, et elle paraissait plus rare qu'aujourd'hui. Il y a dix-huit ans que M. Pétrique est venu de Montpellier s'établir à Asson, et ce n'est que depuis douze ans environ qu'il a été frappé devoir les individus, affectés de ces éruptions dartreuses, devenir fous ou stupides, se jeter dans des puits ou dans la rivière. Il croit que les médecins ne voient pas, à beaucoup près, tous les individus atteints de cette maladie, mais seulement les plus gravement atteints.

Dans tous les villages nommés plus haut , situés les uns dans la plaine, les autres au milieu des collines qui s'étendent au sud-ouest, la pellagre m'a offert les mêmes caractères. Je l'ai vue, en général, chez des paysans misérables et quelquefois chez des gens aisés; dans des habitations humides, malsaines, aussi bien que dans des maisons bien exposées et ne laissant rien à désirer sous le rapport de l'hygiène. J'ai questionné les pellagreux sur leur alimentation, et j'ai appris qu'ils faisaient tous une consommation très-considérable de maïs.

Voici, d'une manière générale, quel est leur régime alimentaire. On fait trois repas :

1° Le matin, de 7 à 8 heures , une soupe avec un peu de graisse, des choux, très-peu de sel, de \&méture, et quelquefois, l'été surtout, un peu de pain fait avec de la farine de maïs et un tiers, la

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moitié ou même les trois quarts de farine de froment, suivant les individus et l'époque de l'année. A l'époque des travaux, on joint à ces aliments un peu de lard ou de salé, et parfois un morceau d'une préparation de maïs qu'on appelle miques ou micoles.

2° Vers 1 heure de l'après-midi, le repasse compose deméture à discrétion, d'un petit morceau de salé ou de jambon ou quelquefois d'un œuf.

3° Entre 7 et 8 heures du soir a lieu le souper, composé surtou d'une préparation de maïs faite à l'eau et parfois au lait qu'on nomme broyé.

On prépare, comme il suit, la méture, les miques et la broyé :

1° La méture ou mesturet se fait avec de la farine de maïs délayée dans l'eau; on y ajoute un peu de pâte fermentée; on place le tout dans une terrine, et on levait cuire au four. C'est une espèce de pain très-compacte, très-mal cuit, très-lourd, et qui devient de plus en plus mauvais à mesure qu'on le conserve plus longtemps.

2° Le mets connu sous le nom de miques ou micoles se fait avec de la farine de maïs pétrie avec de l'eau froide, de manière à former une pâte dure qu'on partage ensuite en boules du poids de 400 à 500 grammes chacune. Ces boules sont placées dans un pot rempli d'eau, à laquelle on ajoute un peu de lard ou de salé. On fait cuire au four ou au feu; quelquefois on assaisonne les miques avec du bouillon gras.

3° La broyé se prépare comme la touradiso des habitants du Bigorre.

La nourriture était la môme pour tous les pellagreux, mais leur profession était différente ; ils habitaient tous la campagne, mais les uns étaient cultivateurs, les autres tisserands ;beaucoup de femmes étaient fileuses de lin.

Il me reste à parler des cas de pellagre qui s'observent parmi la population industrielle de Nay. Cette petite ville occupe un grand nombre de ses artisans, hommes et femmes, à la confection des bérets qui sont exportés de Nay dans tout le Béarn et dans une partie des pays basques français et espagnols. Une tricoteuse de bérets ne gagne guère plus de 50 centimes par jour. Les hommes peuvent gagner davantage, mais la plupart ne peuvent gagner assez pour vivre dans l'aisance. Une partie de cette population est très-pauvre, et sa nourriture principale est la méture et la broyé, c'est-à-dire le maïs bon et plus souvent mauvais. Je me suis adressé à M. le Dr Talamon, médecin à Nay, pour savoir si la pellagre se rencontre dans cette classe. M. Talamon me répondit affirmativement, et je visitai avec

lui trois pellagreux, dont un homme et deux femmes, tous trois ouvriers en bérets, habitant la ville, mais se trouvant, sous le rapport de l'alimentation, dans les mêmes conditions que les pellagreux de la campagne.

Mes visites dans le canton de Pau et aux environs de Morlaas me mirent en présence d'un certain nombre de malades dans des conditions à peu près semblables à celles que j'avais trouvées dans la plaine de Nay.

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