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CHAPITRE IV

De la pellagre dans les provinces danubiennes. — Pellagre endémique en Moldavie. — Communication du docteur Caillât. — Observations de M. Bœrensprung. — Thèse de M. J. de Théodori. — Note de M. Sigmundsur l'existence de la pellagre en Hongrie. — Pellagre endémique dans le district de Muscel (haute Yalachie). — Notes publiées par le docteur Félix.

En dehors des contrées d'Italie, d'Espagne et de France auxquelles se rapportent les chapitres précédents, l'existence de la pellagre endémique n'est un fait complètement prouvé que pour la Roumanie. Si l'on acceptait des observations dont je n'ai pas été en position d'apprécier la valeur, on l'aurait trouvée dans quelques parties de l'Afrique septentrionale et dans diverses contrées du midi de l'Europe. Pruner-Bey en aurait observé plusieurs cas non douteux en Egypte. Miltenberger en aurait vu un cas en Algérie, à Blidah. Certains médecins, notamment Botto, en auraient trouvé des exemples en Grèce. Plusieurs de ces cas ont été rattachés à l'influence de la nourriture avec le maïs. Enfin le Dr Lachaise a parlé (i) d'une épidémie de pellagre, développée en Pologne à la suite d'une disette qui avait amené l'importation d'une grande quantité de maïs étranger. Une vérification de tous ces faits offrirait beaucoup d'intérêt; les éléments m'ont fait défaut pour l'entreprendre, et, en l'absence d'observations détaillées et de bonnes descriptions pathologiques, on reste condamné au doute en attendant des données plus certaines.

Il n'en est pas de même de l'existence de la pellagre dans les provinces danubiennes, depuis la publication faite parle DrJulius de Théodori en 1858. L'auteur d'un ouvrage imprimé à Paris en 1862 et que j'ai cité plusieurs fois, ignorant le travail dont je parle, s'exprimait

(1) Lettre au docteur Prus, en date du 18 août 1846.

comme il suit dans le court article qu'il consacrait à la pellagre des rives du Danube et de la Theiss : « Le sujet que nous abordons, dit M. Bouchard, est tout nouveau; aucune publication n'a encore paru sur la pellagre danubienne. Elle semble tout au plus avoir été devinée dans la note suivante que j'extrais des Bulletins de V Académie (t. II, p. 7).

Voici la note : « Le maïs, dit le Dr Caillât, introduit en Moldo-Valachie, vers le milieu du dix- septième siècle, par Serban Cantacuzène Ier (bienfait qui a valu à ce prince le surnom de Providence des pauvres), y est devenu depuis lors la base de l'alimentation de presque toutes les classes delà société, et pourtant l'affection pellagreuse est complètement inconnue dans ce pays. J'ai visité les villes et un grand nombre de villages de la haute et de la basse Valachie; j'ai interrogé les habitants, consulté les médecins, dont un, entre autres, M. Trach, avait observé cette maladie dans les campagnes du Milanais. Je n'ai pu observer ni recueillir un seul cas de cette affection. Pourquoi celle-ci, qui s'est montrée en Espagne sous le nom de Mal delaRosa, en Italie et dans les landes de Bordeaux, sous celui dei¥a/ de Misère, peu après l'introduction du maïs, ne se rencontre-t-elle pas en Valachie, où cependant l'usage du blé de Turquie est plus ancien, plus général et beaucoup plus exclusif? Cette immunité, la doit-elle, comme la Sicile et la Bourgogne, à la grande sécheresse du climat ou à la dessiccation des épis au four, conditions qui préviennent ou détruisent le sporisorium ntaïdis, principe intoxicant de cette céréale? Il ne saurait en être tout à fait ainsi, car le climat de la Moldo-Valachie est humide, et l'usage du four y est complètement inconnu dans les campagnes; et pourtant si la production parasite, qui joue le rôle d'agent morbide dans l'étiologie de la pellagre, ne se montre point et après elle l'affection pellagreuse, cela tient à des circonstances fort analogues qui ont été indiquées plus haut. La cause de cette immunité est due, selon moi , d'abord à la parfaite maturité du grain, grâce aux fortes chaleurs de l'été, ensuite à l'entente parfaite qui préside à la construction et à l'emplacement des greniers à maïs ou séchoirs usités dans ce pays. »

<c J'étais, continue le Dr Caillât, sur le point de rentrer en France, emportant la croyance que la pellagre n'existe point dans les provinces danubiennes, quand la princesse moldave Cantacuzène Ghika vint voir à Bucharest sa fille qui recevait mes soins, et m'apprit, vers la fin de 1847, que dans Michaïléni et sur d'autres points de la Moldavie une maladie nouvelle, désignée sous le nom de lèpre endémique, s'était montrée et présentait les caractères qui suivent : rougeur et

gonflement des mains et des pieds, plus tard existence d'écaillés épaisses; enfin diarrhée, hydropisie et délire, assez souvent terminé par la mort. Vu l'époque beaucoup trop rapprochée de mon départ, je n'eus pas le temps de franchir les 25 postes qui me séparaient du théâtre de l'épidémie; mais je me hâtai de présenter à notre agent diplomatique une note assez détaillée, avec prière de la faire parvenir, par l'intermédiaire du consul de France à Jassy, au Dr Finkinchtein, à l'observation duquel cette maladie s'était présentée. Ma note fut envoyée; mais les événements de 1848 étant survenus, nos agents consulaires furent changés , et je n'ai pu recevoir les renseignements demandés sur la ressemblance possible entre la pellagre et l'endémie dont on venait de me révéler l'existence. »

Après avoir reproduit cette intéressante note, M. Bouchard s'exprime ainsi à son tour : « On ignore donc complètement si la pellagre règne endémiquement dans la Moldo-Valachie ; mais, grâce à des renseignements précieux que M. le professeur Sigmund, de Vienne, a eu l'extrême obligeance de nous communiquer, nous sommes en mesure d'affirmer qu'elle existe à l'état endémique, avec une fréquence variable, dans différentes parties de la Hongrie, mais principalement sur les bords du Danube et de la Theiss. »

Nous examinerons un peu plus loin quelle importance on peut donner à la communication faite par le professeur de Vienne dans les termes où M. Bouchard l'a publiée; mais, nous arrêtant d'abord à la note du Dr Caillât, nous devons dire que M. Bouchard se trompe doublement, d'abord en présentant la pellagre des provinces danubiennes comme un sujet entièrement nouveau et qu'aucune publication n'aurait encore révélé, ensuite en concluant qu'on ignore complètement si la pellagre règne endémiquement dans ces provinces.

Quatre ans avant la publication du livre de M. Bouchard, dix ans environ après l'époque à laquelle remontent les indications données à M. Caillât, un jeune médecin moldave suppléait au silence gardé par le Dr Finkinchtein sur la lèpre endémique des environs de Michaïléni. Dans une thèse inaugurale (1) soutenue à Berlin, le 9 septembre 1858, le Dr Julius de Théodori, signalait l'existence de la pellagre en Moldavie et s'appuyait non-seulement sur un fait particulier observé par lui au mois de septembre 1856, mais sur les observations de son père et de divers médecins du pays. Aucun doute n'existait , pour ces observateurs , sur la complète identité de l'endémie moldave et

(1) De pellagre Dissertatio inauguralîs medica, etc. Berolini, in-8, p. 75, 1858.

delà pellagre de France, d'Italie et d'Espagne. Le Dr de Theodori assure qu'une nombreuse série défaits permettrait de mettre l'histoire de cette maladie en lumière, et que, dans son désir de remplir cette tâche, il avait provoqué une enquête , comptant sur une abondante moisson de documents ; il exprime son regret de ce que ses compatriotes , par des motifs qu'il passe sous silence, n'ont pas répondu à son attente.

D'après les données dont il disposait, le Dr de Theodori inclinait à considérer la pellagre moldave comme une maladie nouvelle qui aurait été, dans celte partie de l'Europe, de même que dans les autres, le résultat de la révolution agricole et économique qui a fait substituer le maïs aux céréales d'Europe dans la culture et la consommation alimentaire.

L'introduction du maïs en Moldavie remonterait, non pas au milieu du dix-septième siècle et à Serban Gantacuzène, ainsi que cela a été dit plus haut (pour la Valachie probablement), mais au prince Nicolas Maurocordato et à l'année 1710. Plus d'un siècle se serait écoulé sans aucun indice des effets pathologiques résultant, parmi les populations rurales et les classes pauvres, de l'usage devenu de plus en plus exclusif du nouvel aliment. On ne trouve, en effet, aucune mention de la pellagre dans les ouvrages des voyageurs, des savants qui se sont occupés de ce pays et qui en ont décrit les maladies, jusqu'à l'époque où finit la guerre contre les Turcs, c'est-à-dire jusqu'en 1829. C'est vers 1830 que les premiers faits bien constatés auraient été observés, et le professeur Bœrensprung, suivant M. de Theodori, est le premier qui ait écrit sur ce sujet. Mais son travail, rédigé en allemand, est désigné comme étant demeuré manuscrit (i). D'après les informations directes recueillies par l'auteur, la pellagre aurait été constatée dans plusieurs parties de la province, dans la montagne comme dans la plaine. Le père de l'auteur, le Dr Alex, de Theodori, directeur et médecin supérieur de l'hôpital de la ville de Roman, a observé depuis 1846 un certain nombre de cas dans cet établissement, où l'auteur lui-même trouve un pellagreux en 1856.

On est frappé des ressemblances que constate le travail du médecin moldave entre les conditions au milieu desquelles nous avons vu se produire la pellagre dans l'Europe occidentale, et celles dans lesquelleselleseproduitenMoIdavie.Ici, comme partout, on ne l'observe presque que sur une seule classe d'individus, celle des cultivateurs. Comme partout, le régime alimentaire de cette classe rurale a pour

(l) Ueber das Pellagra. Manuscript.

caractère d'être presque exclusivement végétal , et d'avoir le maïs pour élément principal et prédominant surtout pendant les mois de l'hiver. La préparation de maïs connue sous le nom demamaliga est le grand aliment populaire dans les campagnes de la Moldavie. On y mange très-rarement de la viande. Quant au laitage, quoique les vaches et les femelles des bubali (buffles) donnent un lait abondant, les paysans ne consomment presque jamais ce produit qu'ils transforment en beurre ou en fromage pour la vente. M. de Théodori note encore, comme condition débilitante, la coutume où sont les paysans moldo-valaques d'observer cent jours déjeune par an, et pendant ce temps de se priver non-seulement de toute viande , mais encore d'œufs et de laitage.

Le maïs cultivé en Moldo-Valachie est employé en grande partie à la nourriture des cultivateurs. Ceux-ci, en effet, d'après le Dr de Théodori, livrent presque tout le froment qu'ils récoltent aux propriétaires ou aux gros fermiers qui représentent ceux-ci en payement de la rente des terres.

Nous avons vu le Dr Caillât attribuer l'absence présumée de la pellagre en Moldo-Valachie à la parfaite maturité des grains de maïs, due aux fortes chaleurs de l'été et obtenue malgré l'humidité du climat. Le Drde Théodori assure que, quoique le climat de la Moldavie paraisse favorable à la culture du maïs, il est notoire, dans ce pays, que la récolte est très-rarement faite au moment de la maturité complète. La principale cause de cet inconvénient tient à ce que les malheureux cultivateurs se voient enlever au printemps un temps considérable par les services ou corvées, auxquels ils sont tenus envers les maîtres ou envers les préposés aux exploitations (prœdiorum prœfecti) ; en sorte qu'ils sèment toujours trop tard un grain qui a besoin de rester en terre au moins 5 à 6 mois pour atteindre sa maturité. M. de Théodori constate, en outre, qu'on emploie beaucoup, en Moldavie, la variété appelée zea magna (maïs tardif de Parmentier), laquelle mûrit très-tard.

M. de Théodori incline à croire, en conséquence, que les altérations du maïs doivent être fréquentes. 11 semble ne les avoir pas étudiées directement et n'avoir pas constaté la présence du verderame; mais les observations faites en Italie plusieurs fois et en France en 1855, dans les Pyrénées, par M. Costalat, suppléent, sous ce rapport, dans une certaine mesure au silence du médecin moldave, et prouvent que le maïs blanc exporté des provinces danubiennes peut être affecté par le sporisorium maïdis de la manière la plus marquée. Or, si le mais livré au commerce d'exportation est dans ce cas, il n'est

pas douteux que celui qui reste dans les greniers des pauvres cultivateurs, pour leur consommation, doit se trouver dans des conditions encore plus favorables à l'altéra*tion indiquée.

M. de Théodori ne donne pas de détails sur la manière de conserver les grains en Moldavie, ni sur les diverses préparations alimentaires auxquelles donne lieu le maïs. Il ne parle que de làmamaliga, la principale d'entre elles, qui ne paraît pas différer sensiblement de la polenta des Italiens, d'après la description que voici : on fait chauffer dans un vase une quantité d'eau suffisante et on ajoute peu à peu le sel et de la farine de maïs, jusqu'à ce que le mélange, remué avec une cuiller en bois, soit réduit en une masse assez épaisse pour que la cuiller qu'on y plonge s'y tienne droite. On verse alors la mamaliga et on la mange mêlée avec un peu de fromage, avec des choux fermentes et très-rarement avec de la viande.

Il est impossible, jusqu'à ce que nous ayons des renseignements plus détaillés, de se prononcer sur diverses questions que soulève la publication de M. de Théodori. On n'y trouve aucune lumière sur la fréquence de la maladie, sur les particularités de forme qu'elle peut offrir, ni sur les pratiques médicales dont son traitement est l'objet. Il est certain qu'on la rencontre dans des districts de la plaine comme dans ceux de la montagne; et il est probable qu'elle est presque aussi fréquente dans les environs de Roman que dans ceux de Michaïleni, puisque le docteur de Théodori père en a vu 41 cas dans l'hôpital (in nosocomio Romanensi) qu'il dirige dans cette ville, depuis l'année d846 jusqu'en 1858. Le nom de légère épidémique, qu'on lui donne, semble prouver qu'en Moldavie, comme partout, cette endémie varie beaucoup dans son développement et son intensité, suivant les années; prenant sans doute la forme épidémique, à la suite des années très-pluvieuses, ou des temps de disette, et se réduisant aux proportions d'une maladie sporadique sous l'influence de conditions plus favorables à la santé des populations rurales et moins favorables aux altérations du maïs.

Il semble résulter enfin de tout ce qui précède que la pellagre se produit en Moldavie, et peut-être en Valachie, dans des conditions tout à fait analogues et sous l'influence des mêmes causes que dans les contrées de l'Occident où cette maladie est depuis longtemps endémique. Une investigation méthodique, détaillée, complète de ce fait considérable, constituerait en ce moment un des points d'étude les plus utiles dont la question de la pellagre puisse êtrel'objet, pour atteindre le but que s'est proposé l'Académie des sciences. Aussi, le meilleur complément qu'elle puisse donner à ce concours serait-

il, selon nous, de provoquer cette investigation, d'en tracer le programme et de pourvoir à sa bonne exécution.

Si cette tâche était entreprise et accomplie, elle fournirait l'occasion de vérifier l'assertion de M. Bouchard, citée plus haut, sur l'existence de la pellagre sur les bords du Danube et de laTheiss, chez des populations qui ne consomment point de maïs. Voici le passage qui concerne ce point digne d'être révisé :

« M. Sigmund, dont l'opinion, en pareille matière, fait autorité, a retrouvé, dit M. Bouchard, sur la misérable population de ces contrées, la maladie qu'il avait autrefois étudiée chez les paysans vénitiens et a pu constater l'identité des symptômes qu'elle présente dans ces deux pays. Seulement, elle lui a semblé moins fréquente en Hongrie qu'en Italie. Sur certains points, elle semblait presque être sporadique.

« La pellagre hongroise, avons-nous dit, sévit presque exclusivement dans les vastes plaines qui bordent le Danube et la Theiss et qui sont souvent couvertes par les inondations de ces fleuves. Les eaux stagnantes n'y sont pas rares et l'exposition du pays à tous les vents produit souvent des changements subits de température.

« La population ne mange jamais de maïs ; elle se nourrit de pain et de viande de porc ou de bœuf. Mais l'usage du vin est inconnu et les paysans ne boivent qu'une eau de mauvaise qualité. Les logements sont insalubres et partout règne la plus révoltante malpropreté. Les habitants gardent leurs vêtements, sans les laver, jusqu'à ce qu'ils se soient usés sur leur corps; ils vont jusqu'à considérer la saleté comme un moyen efficace pour tuer la vermine !

<c Ajoutons à la mauvaise hygiène, à l'absence de vin, à la malpropreté, l'influence de l'insolation, qui est excessive, pendant l'été, dans les plaines danubiennes, et nous aurons ainsi esquissé à grands traits Fétiologie de la pellagre hongroise, sur laquelle les documents nous font défaut pour une étude plus détaillée. »

On est forcé de reconnaître que l'auteur de ce passage est égaré par sa foi profonde en l'autorité de M. Sigmund, et se trompe en croyant qu'il a esquissé à grands t?mts l'étiologie d'une maladie dont il n'indique pas même les traits rudimentaires. Sans contester l'autorité du professeur allemand, pas plus que celle de son jeune correspondant français, il faut bien dire qu'un fait aussi remarquable, aussi capital que celui de Vexistence de la pellagre endémique dans un pays ou le peuple ne mange jamais de maïs, ne peut pas s'établir par une simple assertion sans preuves. La moindre description analytique de la maladie vaudrait mieux dans ce cas que toutes les autori-

tés. M. Bouchard donne d'autant plus de motifs de ne pas s'arrêter à ses assertions, qu'il finit lui-même par la déclaration qu'il manque de documents pour décrire la pellagre hongroise, après avoir commencé par affirmer qu'il avait des renseignements précieux qui lui permettaient d'affirmer que la pellagre existe en Hongrie à l'état endémique. Comment se fait-il qu'il ne cite pas ces documents textuellement (la question en valant si bien la peine), lorsque nous le voyons, dans le même chapitre, citer textuellement et intégralement la note de M. Caillât, qui lui suggère cette conclusion (démentie par les faits, comme on l'a vu) : Que l'on ignore complètement si la pellagre règne a l'état endémique dans la Moldo-Valachie.

M. Costallat s'est attaché à démontrer, avec plus ou moins de succès, que la Flema saladade la Nouvelle-Castille, maladie populaire qui se produit, dit-on, sans l'action du maïs, quoique fort analogue à la pellagre, est en réalité une espèce d'acrodynie. Je ne voudrais pas imiter ces exemples pour expliquer la maladie populaire des plaines danubiennes et pour lui donner un nom. Je dirai seulement que, pour savoir au juste quelle est cette maladie, il faut d'abord les données élémentaires qui nous manquent, une bonne description des symptômes et de la marche, et une étude attentive des conditions et du milieu dans lesquels elle se produit. Tant que ces données feront défaut, l'existence d'une pellagre hongroise sans maïs devra être, de rigueur, considérée comme non avenue.

Mes informations sur la pellagre de Moldavie étaient à ce point, lorsque, le 15 janvier 1854, mes efforts pour en obtenir de plus complètes, m'ont procuré un renseignement nouveau du plus haut intérêt.

M. Obedenaru, jeune médecin valaque, a eu l'obligeance de me communiquer et de traduire textuellement un article inséré dans les numéros 2 et 3 du nouveau journal de médecine qui se publie à Bucharest sous le titre de Moniteur médical. Ce travail a pour titre : Notes sur quelques cas de pellagre observés dans le district de Muscel ( Valachie), par M. Félix.

« La littérature médicale, dit l'auteur, abonde en éludes sur la pellagre, faites en France, en Italie et en Espagne, et je ne connais aucune observation de ce genre prise en Roumanie. Je n'ai pas pu me procurer la thèse de M. de Théodori.

« Je ne ferai aucune théorie, aucune dissertation sur cette affection; mais je communiquerai simplement ce que j'ai pu observer, espérant que nos confrères des autres districts publieront ce qu'ils auront recueilli sur cet important sujet, pour qu'on puisse ainsi jeter

quelque lumière sur une question si intéressante au point de vue scientifique et administratif.

« Depuis juin 1859, jusqu'à la fin d'août 1861, j'ai dirigé le service sanitaire du district de Musceletj'ai observé 71 pellagreux. Les paysans attribuent à cette maladie une origine syphilitique, ce qui fait qu'il m'a été donné de voir la plupart des pellagreux de l'endroit.

a Sur une population de 80,000 âmes, le district de Muscel ne renferme que 80 à 90 pellagreux.

« Des pellagreux que j'ai observés, 8 ont été vus dans les arrondissements montagneux de Nucsori et Dumbravitia; 56 dans les plaines de l'arrondissement de Podgoria (où les fièvres intermittentes sont endémiques) et 7 dans les arrondissements d'Argiselîu et Riurilor (montagnes et plaines). Les 71 malades étaient tous des agriculteurs appartenant à 14 communes différentes. Le plus jeune avait 3 ans, le plus âgé 50 ans. Habituellement la pellagre débute au printemps par les symptômes suivants : mal de tête, palpitations, affaiblissement général, étourdissements, insomnie, engourdissement des extrémités, bourdonnements d'oreilles. Dans les vaisseaux du cou, on constate la présence du souffle anémique le plus souvent. De 3 semaines à 3 mois après ce début, il se forme un exsudât peu consistant, jaunâtre ou rose, dans les interstices du derme ainsi qu'entre le derme et l'épiderme des joues et des mains, qui donne quelquefois naissance à des bulles de différentes dimensions. L'exsudation ne produit pas, en général, de bien grandes douleurs, et son produit se résorbe dans l'espace d'une à quatre semaines. Après cette résorption, la peau reste avec une coloration pigmenteuse brune, l'épiderme se fend et tombe en forme de grosses écailles. Chez quelques malades, il y a alors un rétablissement permanent ou provisoire des forces; chez d'autres, l'affaiblissement général, la douleur de tête, les bourdonnements d'oreilles persistent. La plupart d'entre eux, qu'ils aient eu ou non une rémission, éprouvent au printemps suivant tout le cortège des symptômes que nous venons d'énoncer, toutefois avec une plus grande intensité. Chez quelques-uns viennent s'ajouter les douleurs lombaires et une douleur à l'épigastre. Chez d'autres, on observe, au deuxième ou troisième printemps au plus tard, de l'amblyopie, de la dyplopie, l'ulcération des gencives, des vomissements, de la diarrhée, du catarrhe pulmonaire. Plus tard, la lésion cutanée ne se borne pas aux mains et aux joues. Aux mains, l'exsudation ne se résorbe pas ; il se forme des ulcérations, des fentes linéaires dans toute l'épaisseur du derme, les poils tombent, les ongles se déforment, les malades tom-

bent dans une mélancolie continuelle; enfin arrive la paralysie des extrémités, la paralysie de la vessie, un délire intermittent ou la manie continue.

« Dans la première période de la pellagre, l'urine contient une quantité notable de sucre ou d'albumine. Dans les périodes ultérieures, on observe la tuberculisation pulmonaire.

« Quelques malades meurent à la suite de la manie; d'autres, à la suite de l'anémie résultant des inflammations chroniques de l'appareil digestif. Un des malades observés par moi est mort de la gangrène des extrémités; trois autres ont succombé à la phthisie pulmonaire.

« L'étiologie de la pellagre est assez obscure. D'après M. Lebert et autres, la pellagre serait causée par l'usage exclusif du maïs comme aliment. Cette hypothèse paraît être la plus vraie. Tous les pellagreux que j'ai observés se trouvaient dans la misère ; c'est dans la commune de Pribocni (qui a donné le plus grand contingent à mes observations) que j'ai trouvé la misère la plus grande de tout le district. Il est évident que le maïs perd beaucoup de ses qualités nutritives par le développement des entophytes, pourtant rien ne me fait soupçonner que la cause delà pellagre soit la présence des entophytes dans les cas que j'ai observés.

« Traitement : Le sulfate de quinine, les ferrugineux, une nourriture fortifiante, du vin en quantité modérée : tels sont les moyens avec lesquels j'ai cherché à combattre cette affection. Les cinq malades qui ont suivi ce traitement pendant la rémission de la première attaque ont été guéris, ou au moins je puis assurer qu'ils ont été bien portants pendant l'année suivante. Treize malades ont été améliorés. Dans la plupart des cas, le traitement mentionné n'a produit aucun effet. Le 1er juin 1863, j'ai commencé à essayer le petit-lait de brebis, et j'ai pris, comme sujets de mes expériences, six pellagreux à poumons sains encore (trois hommes et trois femmes). Pour une cure de deux mois, le résultat a été assez satisfaisant sur deux hommes et une femme, dont la maladie datait de 1857; quant aux trois autres pellagreux, je ne sais plus rien sur leur compte, à cause de mon départ de Campulung.

« Une fois seulement, j'ai eu l'occasion défaire l'autopsie d'un pellagreux. C'était un homme de 40 ans, qui, depuis cinq ans, avait éprouvé tous les symptômes de la pellagre, sauf la manie. Sa femme et ses enfants étaient bien portants. Le derme du visage était infiltré d'un exsudai gélatineux; la peau de l'avant-bras était ulcérée; les méninges hyperhémiées; les autres organes exsangues; la

muqueuse de l'estomac, du duodénum et de l'iléon présentait un grand nombre d'ulcérations superficielles; le foie et les reins présentaient les signes de la métamorphose colloïde ; la rate était normale; la vessie présentait l'altération propre aut alarrhe chronique. Je regrette de ne pas avoir pu ouvrir le canal rachidien, parce que l'autopsie s'est faite en plein vent, dans un cimetière éloigné de toute habitation, et cela pendant le mois de janvier 1861, un jour qu'il neigeait. »

Roussel.

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