‹ Traité de la pellagre et des pseudo-pellagresChapitre 27 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ëtiologie. — Application à l'étude étiologique des données de l'histoire, de la géo graphie et de la topographie des pays à pellagre. — Ancienneté de cette maladie. — Ses progrès. — Ses inégalités et ses vicissitudes. — Examen des influences telluriques. Nature, composition et dispositions physiques du sol. — Nature des eaux. — Habitations. — Malpropreté. — Professions. — Conditions particulières de la vie rurale. — Misère. — Modificateurs atmosphériques. Humidité et sécheresse excessives. Variations de température. Calorique. Électricité. — Miasme particulier. — Changement dans l'état de l'atmosphère. — Insolation comme cause unique ou principale de la pellagre. Insolation, comme cause déterminante de l'érythème cutané et comme cause apparente des troubles nerveux. — Influences vernales.

Les détails multipliés qui remplissent les quatre derniers chapitres fournissent, si on les rapproche et les résume, des données précieuses pour l'étiologie. Il en résulte ce premier fait, que la pellagre, dans tous les pays où on la connaît, est une maladie de date récente et que nulle part son existence n'a pu être constatée avant les premières années du dix-huitième siècle.

Je ne crois pas nécessaire de m'attacher aujourd'hui, comme je l'ai fait en 1845, à réfuter de nouveau, après Strambio et Fanzago, les erreurs de Frapolli, d'Albera, de Dalla Bona, et de tous ceux qui se sont obstinés, à leur exemple, à chercher à la pellagre une origine ancienne, en la rattachant à l'éléphanliasis des Grecs, à la lèpre du moyen âge, à la syphilis ou aune transformation de ces maladies, ou encore à leur mélange avec le scorbut. Pourrait-on s'arrêter sérieusement à discuter les principes sur lesquels reposaient les hypothèses chimériques d'une transformation d'espèce nosologique? En dehors de la question des doctrines, il a été bien démontré que ces erreurs ne reposaient que sur une étude superficielle du fait pathologique lui-même : que, si Frapolli, par exemple, avait cru que l'éruption cutanée, qu'il considérait comme le fait capital dans la

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pellagre, était aussi ancienne que le soleil, sous l'influence duquel il la voyait se produire, c'est parce qu'il n'avait aperçu que la surface de la maladie.

L'argument capital invoqué parFrapolli à l'appui de son erreur était un article du règlement d'admission au Grand hôpital de Milan, remontant à 1578. Dans ce texte il était dit qu'on devait recevoir les malades atteints de pellarella, croûtes, gommes, plaies; mais Gherardini avait montré, avec Aslruc, que les mots de pellarella, de pillarella et de pellade, appartiennent à la syphilis et étaient adoptés par les médecins pour désigner les formes cutanées de cette maladie.

Les erreurs dont je parle comptaient encore, pour partisans, au moment où j'ai publié mon premier ouvrage, MM. Bonafous et C. F. Galderini. Je disais à ce sujet : « On est peu surpris de voir un agronome très-savant, M. Bonnafous, qui n'a pas fait des études médicales suivies, se prévaloir sans défiance d'une pareille méprise, mais on n'aurait pas dû s'attendre à la voir reproduite par un médecin distingué, M. Galderini, parce qu'il l'a trouvée conforme à des conjectures théoriques qui l'ont séduit. Calderini, du reste, n'a présenté cette opinion que sous forme d'hypothèse : « Si, disait-il, pour expliquer l'origine et la nature de la pellagre, il est nécessaire de se lancer dans le champ des hypothèses, il me sera permis, en prenant ce chemin, au lieu de faire un appel aux maladies qui depuis bien des siècles ont disparu de notre sol, de me tourner vers cette syphilis, si protèiforme. En faisant cela, je répète et je déclare n'avoir pas d'autre prétention que d'émettre une conjecture, me flattant de pouvoir avec le temps, et avec une étude plus avancée, donner un corps à ce qui, pour le moment, n'est qu'une ombre. » Plus de 20 ans se sont écoulés depuis que ces lignes étaient imprimées dans les Annali universali. etc, (avril 1844) de Milan, et personne n'a cherché, par une étude nouvelle, à donner un corps à cette ombre; l'ombre elle-même, suivantla métaphore de Galderini, s'est complètement évanouie.

Il était difficile de se prononcer avec assurance sur l'ancienneté, lorsque le domaine de la maladie étant borné, les faits n'avaient pas pu être examinés sur tous les théâtres où nous les avons vus se révéler depuis. Le doute était alors naturel aux bons esprits. Fanzago, après avoir longtemps hésité, reconnaissait la faiblesse des arguments allégués en faveur de l'ancienneté. Voici en quels termes il s'exprimait : «Tout ce que l'on peut admettre avec certitude, c'est que, depuis un petit nombre d'années seulement, la pellagre s'est

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rendue sensible et a fait un notable ravage en attaquant un grand nombre d'individus. » îl est intéressant de voir l'esprit sceptique de Strambio aux prises avec cette question; d'abord il se retranchait dans le clou le et, suivant sa coutume, il sembla s'y complaire : «C'est, disait-il, une question encore indécise que celle de savoir si la pellagre est une maladie nouvelle. Si l'on peut apporter beaucoup d'arguments en faveur de sa nouveauté, on peut en alléguer aussi en faveur de son ancienneté. Ceux qui la prétendent nouvelle disent : 1° Qu'on n'en trouve pas la description clans les anciens auteurs; 2° que les écrivains lombards n'en ont pas fait mention; 3° que l'opinion commune des médecins modernes de Lombardie est qu'elle est nouvelle. Mais il est possible, 4° que le développement soit pris pour l'apparition première, et que l'on ne croie la pellagre nom elle que parce qu'elle a pris une extension plus grande que par le passé; 2° la pellagre peut être un degré plus ou moins prononcé qu'autrefois d'une maladie ancienne; 3° elle peut être une forme particulière et nouvelle d'une maladie déjà connue. Quant à l'opinion de nos contemporains, bien que tous reconnaissent que cette maladie s'est graduellement, multipliée, je n'ai trouvé personne qui ait osé fixer l'époque de sa première apparition. Cette maladie, que nous appelons maintenant pellagre, s'appelait autrefois, Mal Rouge, (mal rosso).»

Dans sa première dissertation, après avoir pris parti p ourGhérardini, et contre les hypothèses insoutenables de Frapolli et d'Albera il disait: « l'argument présenté par Gherardini pour prouver la nouveauté me semble raisonnable, lorsqu'il dit qu'il n'a pu trouver la description decelte maladie nichez les anciens ni chez les modernes, et en vérité, quelque recherche que j'ai faite non-seulement parmi les maladies cutanées, mais même parmi les autres qui attaquent toute l'économie animale, je ne suis pas parvenu à trouver cet ensemble (sindrome) de phénomènes qui constituent la pellagre. Que si l'on voulait argumenter d'après quelques symptômes épars ça et là pour prouver que les anciens avaient la pellagre, il serait facile de le faire. Dans Hippocrate seul on trouverait tant de symptômes qu'en les réunissant ils pourraient représenter un vrai pellagreux. Il parie en plusieurs endroits de douleurs aiguës qui de la tète descendent au cou, aux lombes, aux extrémités ; de vertiges, d'obscurcissement de la vue, de tétanos, de tristesse, de délire et de beaucoup d'autres symptômes que nous voyons chez les pellagreux; el relativement au délire, il paraît en décrire une espèce sous te nom de sollicitude (de Morbis, lib. IV) quise rapproche du dé-

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lire même de nos pellagreux, puisque ceux-ci, comme on le dit dans Hippocrate, délirent plus facilement au printemps, fuient la lumière et les hommes, s'épouvantent du moindre bruit, croyant voir des spectres et des fantômes des trépassés. Avec tout cela il est bien certain que personne que je sache n'a parlé ni dit un mot de cette desquamation particulière (particolar spellatura) qui naît sur les parties exposées au soleil, ni de tant d'autres singularités que nous découvrons aujourd'hui. » Après avoir discuté l'opinion de Gherardini, Strambio ajoutait ; a Au milieu de ces choses douteuses, je n'ai pas pris parti et je me suis contenté de produire certaines histoires desquelles il résultait pour moi, que, au delà du milieu de ce siècle, il existait, chez nous des pellagreux tels que nous les voyons aujourd'hui.»

Zanetti s'était le premier prononcé résolument en faveur de la nouveauté, et la grande majorité des observateurs l'avaient suivi. Gherardini, quelques années plus tard, s'exprimait en ces termes à cet égard : ((Après la description que j'ai donnée , quiconque est au courant de l'histoire des maladies doit conclure que la pellagre n'a été à la connaissance d'aucun auteur. Quoique je me sois imposé la tache de compulser tous les livres des anciens, il m'a été impossible de reconnaître, dans le nombre infini d'espèces de maladies cutanées décrites par eux, une espèce qui se rapporte à la pellagre. On ne doit pas supposer que, soit à cause de sa rareté, dans les temps anciens, ou bien à cause de l'absence d'un nom pour la désigner, les auteurs se sont abstenus de décrire cette maladie, [car ce serait faire outrage à l'attentive et infatigable observation des anciens et à la richesse des langues grecque, arabe et latine, etc. Il n'est pas vraisemblable qu'une maladie de cette importance, si elle avait existé dans le passé, eût été négligée par les observateurs, ou n'eût pas été décrite, faute de nom. » Je disais en 1845 sur cette même question : «Ce qui éloignait quelques auteurs de reconnaître la pellagre pour une maladie nouvelle, c'étaitprécisément la difficulté de fixer avec exactitude l'époque de sa première apparition. Pour l'Espagne, ce résultat serait à peu près impossible à atteindre. Casai n'osa point se prononcer, et aucun médecin depuis n'a été dans une position favorable pour éclaire; r cette question ; aucun du reste ne paraît y avoir songé. M. Gonzales Crespo, dans la réponse aux questions que j'avais adressées, se berne à dire que le Mal de la Rosa existe depuis-un temps immémorial. Ainsi tout ce quel'onpeutadmettre, c'est que lapellagre, déjà très-répandue et très-grave, en 1735, dans l'Asturie d'Oviédo, avait paru dans ce pays avant de se mon-

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treren Italie, où ses progrès ne devinrent très-manifestes que vingtcinq à trente ans plus tard.

« Les faits les plus modernes, ceux dont nous avons été nousmêmes les témoins, ainsi que les faits les plus anciens dont nous pouvons suivre la trace, prouvent qu'avant d'apparaître distincte aux yeux des médecins, de les contraindre pour ainsi dire par son évidence, la pellagre a existé pendant un temps plus ou moins long, côte à côte avec eux, obscure et rare d'abord, en imposant pour des affections scorbutiques, hypocondriaques, malignes, etc., et se prêtant tant bien que mal à la tendance des observateurs à la ranger parmi les maladies connues; mais enfin un moment est arrivé, partout, où il a fallu reconnaître un genre particulier, une nouvelle combinaison du scorbut et de la malignité, une nouvelle maladie enfin. C'est ce qui advint à Casai, en Espagne; à Pujati, à Frapolli, à Zanetti, à Fanzago, en Italie; à M. Hameau et à divers autres médecins des Landes et du midi de la France. Les faits sont devenus tellement tranchés, que partout il a fallu leur sacrifier les idées reçues et les préjugés en vigueur. Mais avant l'époque où la pellagre devient pour ainsi dire officielle et frappe au grand jour, il est possible de la suivre frappant dans l'ombre et décimant sans bruit le peuple des campagnes.

« En Italie, où le premier éveil n'a été donné efficacement qu'en 1771, nous voyons une foule de médecins déclarer qu'ils avaient observé la [maladie avant celte époque; aux noms déjà cités je puis joindre ceux de Gentili, Fabris, Marzari, Giusti, qui avaient tous commencé à exercer la médecine avant 1750 dans le territoire deTrévise, et qui rapportaient à G. B. Marzari, qu'à partir de cette époque, la pellagre s'était offerte à leur observation, et que, depuis, les exemples avaient été plus nombreux d'année en année.

« J. Frank a cité un témoignage conforme aux précédents. Antonio Terzaghi, médecin de la petite ville de Sesto-Calende, auprès du lac Majeur, lui écrivait en 1794 : « Depuis 1750, époque où « mon père commença à exercer la médecine à Sesto-Calende, « sa patrie, il observa des pellagreux. Son père, médecin comme « lui, en avait vu aussi longtemps auparavant, quoiqu'en petit « nombre. »

« Un silence plus surprenant, si l'on ne savait avec quelle peine les esprits se portent en dehors des faits connus et sortent des voies frayées, est celui du professeur Antonio Pimbiolo degli Engelfredi. Ce médecin publia à Padouc, en 1783 (c'est-à-dire dix-neuf ans après les observations faites par Pujati dansun district voisin et six ans après

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la publication du mémoire d'Odoardi), un ouvrage intitulé : Examen des qualités de la nourriture des paysans du territoire de Padoue. La pellagre n'y est pas mentionnée, et cependant on a des preuves qu'elle était déjà commune depuis plusieurs années dans tout ce territoire, et que les pellagreux affluaient clans les hôpitaux de Padoue, où, six ans après, Fanzago reconnut la maladie. On se rappelle que les docteurs Amaï et Zuccolo déclaraient avoir vu fréquemment, depuis 1777, époque de leur entrée en fonction à l'hôpital, des malades semblables à ceux que Fanzago reconnut pour des pellagreux. D'autres médecins padouans paraissent aussi avoir vu la pellagre sans la reconnaître: ainsi, en 1786, Penada notait, dans un mémoire contenant des observations météorologiques, l'arrivée à l'hôpital San-Àntonio, d'un grand nombre de malades mélancoliques, avec des symptômes d'hypocondrie. »

a Si l'on considère l'ensemble des faits, et surtout les observations de Pujati, qui ne peuvent laisser aucune incertitude, et qui remontent, à 1755, l'on est conduit à admettre qu'à partir du dixhuitième siècle, la pellagre s'est montrée à un grand nombre de médecins, tant en Lombardie que dans les États de Venise, et que, malgré une répugnance assez marquée à reconnaître une maladie nouvelle, les observations sont devenues de plus en plus nombreuses d'année en année. Ce n'est pas tout : non-seulement on peutaffirmer que la pellagre était déjà connue vers 1750, mais il est encore possible d'en découvrir quelques traces dès les premières années de ce siècle. C'est ainsi que les documents recueillis par Gaspard Ghirlanda et le témoignage des malades soignés à Legnano et ailleurs, et qui attestaient avoir vu la même maladie chez leurs parents, ne permettent aucun doute. C'est même en s'appuyant sur ces témoignages que la plupart des médecins italiens se sont accordés pour placer vers l'année 174 5 la première apparition de la maladie.

« On sait que ce fut en 1701 que Ramazzini publia à Padoue son Traité des maladies des artisans. Dans le chapitre si court que cet auteur consacre aux maladies des cultivateurs, la pellagre n'est point mentionnée nominativement et l'on a admis généralement que Ramazzini ne l'avait pas connue. Mais en examinant de près la question, il m'a semblé que cette opinion avait été acceptée un peu légèrement, et qu'il y aurait lieu de rester dans le doute. En effet, Ramazzini parle d'une maladie commune parmi les paysans de l'Italie septentrionale, sous le nom de Mal du Maître (mal del padrone). Or ce nom se trouve indiqué plus tard, par plusieurs médecins, comme

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usité parmi le peuple de quelques districts pour désigner la pellagre. On n'est donc pas en droit d'affirmer que Ramazzini n'a pas connu cette maladie, qui commença sans doute à se dessiner au moment môme où cet illustre médecin écrivait. »

Depuis l'époque où j'écrivais ces lignes, j'ai pu, comme on l'a vu au Ier livre, m'assurer que la dénomination deMaldel Padrone était une désignation confuse, et que, si des cas de pellagre avaient pu, quelque temps, se dissimuler sous ce nom, on y avait compris d'autres étals morbides et notamment des affections analogues à la colique végétale. J'ai dit ailleurs combien cette question avait besoin d'être éclairée.

a Mais, disais-je ensuite, on est forcé de s'arrêter à Ramazzini; au delà, on ne trouve rien dans les écrits des médecins oui puisse se rapporter à la pellagre. Quelque attention que l'on ait mise à compulser les ouvrages du seizième et du dix-septième siècle, et particulièrement ceux de Fracastor, de Mercuralis, de Fallope, de Montano, de Capivaccio, les mieux placés pour observer, on n'a pu y découvrir aucun indice de la maladie. 11 est également bien reconnu que Valle et Barchiellati, les plus exacts observateurs lombards du dix-septième siècle, n'ont rien connu de semblable. » Tels sont les faits que je connaissais en 4845 et sur lesquels je me fondais pour formuler une conclusion sur l'origine et l'historique de la pellagre dans la haute Italie. Les faits curieux et successifs qui nous ont été révélés depuis ; la suite des manifestations et des progrès de la pellagre dans l'Italie centrale, sont venus corroborer, d'une manière frappante, les inductions si puissantes à l'aide desquelles s'établit la nouveauté de la maladie. Je n'ai pas à rappeler ces faits. Ils montrent que le Mugello n'a été atteint qu'après la vallée du Pô ; que la Romagne toscane a été atteinte après le Mugello ; que dans beaucoup dedistricts appartenant aux anciens États de l'Église, il était impossible de faire remonter les premiers cas avant le commencement de ce siècle, et qu'enfin, dans la Campagne romaine, les anciens de notre génération avaient assisté, pour ainsi dire, aux premiers débuts du mal. On trouvera plus loin quelques données complémentaires qui augmentent le prix de ces récentes manifestations. En attendant, je crois pouvoir conclure, comme en 1845, qu'il résulte de l'ensemble des témoignages et des faits que la pellagre n'a commencé à se montrer en Italie que dans les premières années du siéele dernier, et qu'elle n'a commencé à exercer des ravages considérables que vers le milieu de ce siècle. Il faut ajouter a cette conclusion : que la pellagre ne s'est manifestée que depuis le com-

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meneement de ce siècle dans plusieurs localités de l'Italie centrale.

Quelle est l'époque où la. pellagre a fait le plus de victimes dans le sud-ouest de la France? Les détails manquaient pour répondre à cette question en 1845. Le plus ancien témoignage que j'eusse recueilli était celui de M. Gaultier de Claubry, qui assurait en avoir observé un cas dans les Landes en 1809. « Ce n'est, disais-je, qu'en 1829, que M. Hameau a signalé le Mal de la Teste, qu'il observait depuis 1818. Cen'est qu'en 1845 que nous avons été instruitsde l'existence du mal dans les départements de la Haute-Garonne et de l'Aude où MM. Calés et Roussilhe l'observent depuis vingt-trois ans. » On a vu, dans le troisième chapitre de ce livre, que mon voyage clans le sud-ouest, en 1847, m'avait permis de recueillir un témoignage de l'existence de la pellagre en 1801, dans la plaine de Nay, dans les Basses-Pyrénées. On sait aussi que les premières observations de M. Verdoux père, dans les Hautes-Pyrénées, remontaient à 1817. Ces renseignements nouveaux permettent de reproduire avec plus d'autorité qu'en 1815, les paroles qui exprimaient mon opinion à cette époque. « Sans doute, disais-je, la manière dont la pellagre a été découverte en France permet de supposer qu'elle est réellement plus ancienne que ne l'indique l'époque des premières observations; mais rien n'autorise à placer son origine au delà despremières années dudix-neuvième siècle. Il est probable que, si elle étaitaussi ancienne parmi nous qu'en Espagne et en Italie, quelques observateurs en auraient saisi %fe esquissé les traits, comme cela a eu lieu dans ces deux pays ; or les recherches auxquelles je me suis livré à cet égard ne m'ont fait découvrir absolument aucun indice. La seule opinion . rationnelle est donc celle qui consiste à penser que la pellagre, développée d'abord en Espagne et bientôt après en Italie, n'a envahi la France qu'à une époque très-rapprochée de nous. »

Les documents relatifs à l'existence de la pellagre au pied des monts Carpathes, dans plusieurs districts de Moldavie etdeValachie, n'ont pas encore été accompagnés de détails suffisants sous le rapport de l'origine du mal et de son ancienneté. Nous n'avons rien de précis pour la Valachie. Pour la Moldavie, on a vu que M. Julius de Théodori faisait remonter à 1830 les premières observations. Mais quel est le laps de temps réel entre les premiers cas de la maladie et les premières observations? Il est probable que, dans un pays relativement peu avancé en civilisation, ce laps de temps a pu être assez long, et, lorsque d'autres études auront eu lieu, peut-être irouvera-t-on que la maladie est aussi ancienne que dans les Basses-

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Pyrénées ou que dans le Mugello. M. Obedenaru, à l'obligeance active de qui je dois les renseignements relatifs à la pellagre du district de Muscel, a bien voulu adresser à M. le docteur Davila, qui dirige le corps de santé militaire en Roumanie, un programme de questions avec prière de faire appel à ses confrères et de les inviter à répondre. J'espère que les résultats de celte tentative d'enquête seront plus heureux que ceux que tenta vainement M. Julius de Théodori, en 1858.

S'il est permis d'affirmer que la pellagre est une maladie récente en Europe, il est plus difficile de décider si elle y est en progrès. Il est certain que son domaine s'est énormément étendu en surface depuis le commencement de ce siècle; mais, d'autre part, l'aggravation de ses effets, comme maladie populaire, n'a pas suivi une marche continue et n'a pas toujours répondu aux cris d'alarmes jetés par les médecins. L'un des principaux traits de cette maladie* dans tous les pays où l'observation a pu s'exercer sur elle pendant une série d'années, c'est d'offrir de grandes différences d'intensité et beaucoup d'inégalités, suivant les années. On la voit éclater comme une épidémie violente, avec un déploiement de symptômes nerveux graves, après une année d'intempérie ou de disette, pour s'atténuer et devenir plus rare les années suivantes, jusqu'à ce que de nouveaux accidents de météorologie ou une nouvelle crise économique vienne provoquer une nouvelle recrudescence. M. le docteur Giovanni Pellizzari, dans un travail communiqué à l'Athénée deBrescia, a faitun relevé savant de toutes ces vicissitudes, dont une h^oire complète offrirait un grand intérêt pour l'étiologie.

Si les faits historiques établissent solidement aujourd'hui que la pellagre est une maladie populaire nouvelle en Europe, qu'elle y est postérieure partout à l'introduction de la culture du maïs et à la substitution de cette céréale aux céréales indigènes comme principal aliment des classes rurales, les faits tirés de l'élude géographique et topographique des pays à pellagre n'établissent pas moins solidement que l'état du sol comme les conditions de l'air ont été sans influence sur ce développement. Aujourd'hui que les limites connues de la pellagre s'étendent depuis les rivages de la Galice el le cap Finistère jusqu'au pied des Carpathes et aux rives du Séreth, on ne peut plus attribuer aux circonstances topographiques, de même qu'à l'atmosphère et aux climats, qu'un rôle secondaire et indirect. Les détails si nombreux réunis dans les quatre chapitres précédents prouvent mieux qu'une longue dissertation que ni la nature géologique, ni les qualités minéralogiques du sol, ni la qualité des eaux,

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ni les habitations ne recèlent la cause de la maladie. Si l'on considère les endémies comme des maladies inhérentes à certaines localités, en raison de condilions inhérentes elles-mêmes au sol ou à l'atmosphère de ces localités, comme le sont le goitre dans les vallées des Alpes, la fièvre jaune dans le délia du Mississipi, la fièvre intermittente dans les pays marécageux, il est clair que Frapolli et Zanetti avaient eu raison de ne vouloir classer la pellagre, ni parmi les maladies endémiques ni parmi les maladies épidémiques, mais parmi les maladies sporadiques.

Beaucoup d'observateurs italiens avaient constaté de bonne heure que la pellagre s'observe indifféremment sur les terrains les plus différents parla composition géologique, parla configuration extérieure et l'exposition. Boerio et Moris avaient noté qu'en Piémont la maladie exerçait des ravages également cruels dans des districts où la terre est aride et sablonneuse, où les sources et même les puits sont rares et dans les contrées basses et arrosées (1).

Slrambio avait fait les mêmes remarques pour la Lombardie : « Nous voyons, disait-il, la pellagre sévir avec autant d'intensité dans les lieux élevés et dans les régions basses, au milieu des pays marécageux comme dans les plus secs. Les collines de la Brianza, où l'air est pur et renouvelé par les vents, où la terre est couverte de vignes, où les eaux sont limpides ; les pentes du Seprio, également remarquables par la salubrité de l'air, la fertilité du sol , l'excellence des eaux, ne sont pas moins infestées que la plaine nue et presque sans arbres, où l'eau manque, et que la plaine humide qu'arrose l'Olona, où l'on voit les arbres entassés et l'air chargé de vapeurs.»

Vincenzo Sette, médecin à Caslello di Piove, dans les états Vénitiens, avait cru remarquer que la pellagre était plus fréquente et plus grave dans des cantons dont le sol était sablonneux et élevé. Il fit des études sur ce point, et reconnut que les différences qu'il constatait correspondaient à des différences dans le régime alimentaire et non dans la topographie. Voici, à cet égard, le passage (2) que j'ai cité en 1845, de la lettre qu'il écrivait en 1815 à Fanzago : « J'ai parcouru, disait-il, des régions maritimes, des pays marécageux et des pays élevés et sans eau , des landes sablonneuses et des terrains argileux, des contrées pauvres et des contrées riches... Dans les régions sablonneuses, la pellagre est très-fréquente et plus grave; il en est

(1) a Ces faits, dit Moris, portent à penser, avec la plupart des auteurs, que la nature du sol et de l'air est de peu ou mêaie de point d'influence sur la production de la pellagre. » Ib., p. 130.

(2) Yoy. Fanzago, Mem.sopra la peli. Mem. II, p. 32.

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de même dans les pays élevés et sans eau, quoique non sablonneux. La paroisse de Sant-Angelo, qui compte 1,700 habitants, offre plus de 12pellagreux : presque tous ses habitants sont misérables, ne se nourrissent que de mauvaise pôllenta (brouet avec du maïs), avec des poireaux, des oignons et des salades. Le sol est sablonneux, les eaux sont rares. Savonara présente les mômes dispositions topographiques et économiques, et cependant la pellagre, qui y était trèsfréquente autrefois, y est rare aujourd'hui. »

Sette avait remarqué que la pellagre était plus rare dans certains cantons à sol argileux, qu'elle y semblait plus bénigne. 11 constata finalement que ces localités étaient plus fertiles, plus riches; que les habitants se nourrissaient mieux, y consommaient beaucoup de poissons et de grenouilles, etc.

Pour ce qui touche la France, il suffit d'opposer les sables quartzeux des Landes avec leur sous-sol û'alios reposant sur des dépôts miocènes , aux riches alluvions du Lauraguais reposant sur des strates tertiaires, pour s'assurer que ni la nature du sol ni celle du sous-sol ne peuvent fournir une explication étiologique. Les différences ne sont pas moindres en Espagne, et, en présence de la diffusion des connaissances géologiques, on est surpris de voir encore des médecins chercher de ce côté une causalité chimérique. M. Lussana, dans son dernier ouvrage (p. 470) s'est donné la peine de réfuter les opinions émises à cet égard par M. Bonomi et par M. Spongia; il leur a opposé les résultats détaillés d'une sorte de voyage géologique à travers les pays à pellagre, montrant cette maladie tour à tour sur des terrains cristallins et d'origine ignée, sur des terrains carbonifères, sur des schistes siluriens, sur des terrains secondaires jurassiques, sur le terrain étrurien, sur les strates tertiaires de la période éocène et de la période miocène, enfin sur les terrains quaternaires et les alluvions modernes.

On comprendra, d'après les faits consignés dansles premiers chapitres de ce livre, que les eaux ont offert des résultatsaussi négatifs que le sol, en donnant encore moins de prise à l'imagination des auteurs.

En examinant, à la lumière des mêmes faits, d'autres influences d'un ordre moins général que les eaux et les lieux, et qui, à l'origine des études sur la pellagre, ont été considérées soit isolément, soit simultanément, comme causes productrices de la pellagre, on est amené à conclure qu'aucune d'elles ne peut fournir à l'étiologie que des éléments très-secondaires et ne peut agir qu'à titre de cause adjuvante. Tels sont : les habitations, la malpropreté, les professions, le régime de vie propre aux cultivateurs.

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Albera, Soler, Sarlago, rencontrant presque tous leurs malades dans des chaumières misérables, en général très-humides, mal closes, entourées de fumiers et d'immondices, furent disposés à classer ces conditions d'habitation au nombre des causes extérieures et éloignées de la maladie. En 1832, le Dr Aug. Spessa (1) a cherché à donner à cette opinion une forme plus précise et plus scientifique en attribuant la production de la pellagre aux exhalations ammoniacales qui se dégagent des fumiers en fermentation, au milieu desquels vivent les peilagreux. Facheris, dès les premières années de ce siècle, etGherardini avant lui, avaient laissé peu de chose à faire pour la réfutation de ces opinions démenties incessamment par l'expérience.

Y a-t-il à chercher dans le genre de vie, dans la profession des malades, un élément d'étiologie mieux déterminé? L'ensemble des observations établit que la pellagre est le partage à peu près exclusif des habitants des campagnes, et qu'elle ne se rencontre qu'exceptionnellement à la ville. Ce fait devait porter à croire qu'il y a, dans le genre de vie des campagnards, des conditions propres à faire naître la maladie. On a cherché ces conditions dans le travail de la terre et les fatigues qu'il entraîne, dans les vicissitudes atmosphériques et notamment l'insolation qu'il oblige à braver; dans les privations et les soucis s'ajoutant aux fatigues; dans une alimentation peu réparatrice contrastant avec un travail épuisant.

Mais toutes ces conditions fâcheuses , tout ce triste apanage du travailleur de la terre, ne se rencontrent-ils pas dans une foule de contrées que la pellagre n'a jamais visitées ? D'ailleurs, dans les pays à pellagre, les travailleurs de la terre ne sont pas seuls atteints. Ne voit-on pas la maladie dans des conditions qui n'exigent qu'une faible dépense de force physique, comme chez les bergers landais, qui passent leur vie à la suite de leur troupeau? Ne l'ai-je pas vue assez souvent chez des individus qui n'avaient pas connu le travail des champs, comme les tricotteuses de bérets du canton de Nay, les fileuses deBruges, des cordonniers de campagne, des tisserands, etc.?

Facheris avait fait, à cet égard, des observations intéressantes : « Lorsque, dit-il, dans ces dernières années, une cruelle disette de vivres et le manque de travail avaient accru beaucoup le nombre des mendiants et des malheureux, beaucoup Partisans des deux sexes, spécialement ceux qui travaillent aux filatures, furent atteints par

(1) Anna l univ. dimedic, 1832, n0' d'octob. et nov.

la pellagre, comme les cultivateurs, quoiqu'ils ne fussent pas exposés à l'action du soleil. »

Sur les trente-quatrehistoires particulières de pellagre rapportées dans le dernier livre de M. Lussana, on ne trouve que quinze cultivateurs, moins de la moitié. Les autres se rapportent à des gens travaillant la laine, à des maçons, à des journaliers. Il n'y a qu'un trait commun, en regard de ces différences de profession et de genre de vie, c'est la nourriture, qui était pour tous, sans exception, la nourriture que l'on pourrait appeler classique des pellagreux de la Lombardie.

L'examen analytique des faits conduit à une appréciation analogue de l'influence qui a été attribuée à la misère, mot d'une signification complexe et élastique sous lequel la plupart de ceux qui ont récemment parlé de la pellagre en France, cacbent, comme sous un voile commode, leur ignorance absolue des causes. Il en est de ce grand fait comme du travail des cbamps et de la vie rurale. Nulle part il ne produit la pellagre à lui seul. La misère, il est vrai, est la condition générale des pellagreux en tous pays, et, en ce sens, on peut, avec vérité, appeler la maladie de cet ancien nom qu'elle a reçu en Italie, celui de Mal de Misère. Mais on tomberait dans une insoutenable erreur, si, à l'exemple de plusieurs de nos compatriotes, on abusait de ce mot pour prétendre que la pellagre n'est qu'an mal produit par la misère. « La misère, disais-je en 1845, avec son cortège de peines physiques et morales n'épargne le cullivateur, et le travailleur d'aucun pays. Il est incontestable cependant que la pellagre existe dans certaines provinces et n'existe pas dans d'autres ; il faut donc admettre que la misère intervient ici, comme dans la plupart des maladies populaires; elle favorise le développement du mal, elle lui prépare le terrain; mais il faut, de plus, qu'une cause qui n'accompagne la misère que dans certain pays, fournisse le germe du mal. »

L'examen direct et détaillé des cas qui font exception à la règle non pas absolue, mais générale et universelle de la condition misérable des pellagreux, jette une vive lumière surla manière donts'exerce l'influence éliologique de la misère et complète l'enseignement que l'on a pu tirer déjà du mode d'action attribué à la vie rurale et au travail des champs. Presque toutes les histoires particulières qu'on trouve dans la science de pellagreux dans la classe aisée, sont remarquables par ce fait constant, (que l'on a rencontré dans la question des professions et du genre de vie) savoir : que par suite d'événements malheureux, ou par de mauvaises habitudes, telles que

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