CHAPITRE VII
Suite de l'étiologie. — Doctrine de M. Balardini (action spécifique du verderame. Sclérotisme). — Étude du Sporisorium maidis (verderame, verdet). — Derniers écrits de M. Balardini. — Travaux de M. Costallat. — Projet d'expérience. — Conclusions de M. Ambroise Tardieu au Comité consultatif d'hygiène publique. — Objections de MM. Landouzy et Boudin. — Remarques de M. Lussana. — Théorie de M. Bouchardat sur le rôle des mucédinées dans la production des maladies céréales. — Idées de l'abbé Rozier sur les effets de Veau de végétation des céréales incomplètement mûres. — Application de ces idées à la pellagre.
L'ouvrage publié par moi en 1845, et dont j'ai reproduit quelques passages, avait été élaboré sans aucune connaissance des travaux de M. Balardini. On sait que l'exposé fait au congrès scientifique de Milan en 1844, par l'illustre médecin de Brescia, avait été fort incomplet, et qu'il avait reçu un accueil peu favorable. Ce que la presse médicale en avait communiqué au public n'était pas propre à frapper les esprits, comme le lit le mémoire qui parut au mois d'avril et de mai 1845, dans les Annali universali, etc., de Milan. Ce beau travail fut une triomphante réponse aux appréciations rigoureuses de la commission du congrès scientifique. Mon ouvrage, qui parut au mois de juin, était sous presse. J'eus le temps d'y insérer textuellement, outre les détails dont il a été question au chapitre précédent, l'exposé de la doctrine étiologique de l'auteur basée sur la découverte d'un cryptogame parasite, le verderame ou verdet, lequel était considéré comme l'élément essentiel des altérations qu'éprouve le maïs dans les pays à pellagre, et comme la cause spécifique de cette maladie.
Mon rôle, par rapport à M. Balardini, il y a 20 ans, s'est donc borné à faire connaître en France sa doctrine, sans la juger. Je l'exposai d'une manière assez fidèle et assez complète pour que je n'aie rien à changer aujourd'hui à cette exposition.
« Ce n'est pas, disais-je, le maïs par lui-même qui produit la
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« pellagre ; c'est une altération du maïs. Il s'agit de rechercher cette « altération, mais je dois reconnaître que, sur ce point, les observait tions personnelles me font défaut. Les renseignements fournis par « les auteurs qui ont exposé l'histoire naturelle de la magnifique « plante américaine, donnent peu de lumières, et je croyais cette « question réservée à l'avenir, lorsque la 2e partie du mémoire de « M. Balardini, (mai 1845, Annali universali di medicina) est « arrivé entre mes mains. Je suis heureux de pouvoir faire cona naître en France ces recherches sur un point qu'il ne m'était pas « permis d'aborder. » — « M. Balardini, ajoutais-je, qui professe, sur la cause de la pellagre, l'opinion à l'appui de laquelle je crois avoir apporté quelques preuves puissantes et inconnues aux Italiens, professe aussi l'opinion que le maïs ne devient un agent morbifique que par suite d'une maladie qu'il éprouve lui-même. Après avoir étudié pendant plusieurs années les diverses altérations de cette céréale, et cherché à déterminer l'influence que chacune d'elles peut exercer sur la santé des populations, M. Balardini croit avoir reconnu que la maladie du maïs à laquelle il faut attribuer la pellagre, consiste dans le développement d'un parasite fongoïde, qui s'observe très-fréquemment dans l'Italie septentrionale, où il est connu sous le nom de verderame (vert-de-gris).
« Quoique je sois peu en état de me prononcer sur la valeur de cette assertion, je dois reconnaître que M. Balardini l'a développée de manière à lui donner un très-haut degré de vraisemblance. Aussi, en attendant que de nouvelles observations soient venues l'infirmer ou en donner la démonstration complète, j'ai cru devoir la faire connaître avec quelque détail, en traduisant textuellement quelques passages du Mémoire du docteur Balardini.
« Ce médecin donne du verderame la description suivante (1): « Cette altération ne se manifieste qu'après la récolte et lorsque le grain est placé dans les greniers. Elle apparaît dans le sillon oblong, couvert d'un épiderme très-mince, qui correspond au germe. Cet épiderme (qui dans l'état normal est ridé et adhérent à l'embryon), lorsque la production morbide que nous examinons est née, se détache de celui-ci et s'épaissit un peu; pendant quelque temps cependant il conserve son intégrité, laissant voir seulement une matière verdâtre qui paraît lui être sous-jacente; si l'on enlève la pellicule épidermique, on trouve en effet au-dessous un amas de poussière, ayant la couleur du vert-de-gris, plus ou moins foncée ; c'est un véri-
(1) Annali universali di medicina, yoL CX1V, niai 1845, p, 261 et suiv.
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table produit parasite qui attaque d'abord la substance voisine du germe, se porte ensuite sur le germe lui-même et le détruit (1).
« La matière morbifîque dont il s'agit se sépare en une infinité de très-petits globules...., tous égaux entre eux, parfaitement sphériques, diaphanes, sans trace de sporidioles internes, ou de diaphragmes, sans vestiges de cellulosités ou d'appendices à la surface, lisses et très-simples.
a En comparant cette matière avec la farine du grain demeuré sain, on a trouvé que celle-ci était formée de cellules irrégulières, imparfaitement sphériques ou plutôt polyédriques, à angles obtus, souvent innégaux, et deux fois au moins plus volumineuses que les granules mycétoïdes de la matière en question.
« Après avoir réuni les caractères de celle-ci, le baron Cesati, qui s'est prêté, sur ma demande, à ce difficile examen, n'a pas hésité à la considérer comme un véritable fongus parasite, qui doit être placé dans le genre Sporisorium (2) deLinck, et mérite de former une espèce particulière qu'il regarde comme nouvelle, et propose d'appeler Sporisorium maïdis; cette espèce ne doit pas être confondue avec l'autre espèce, unique jusqu'à ce jour, découverte par Ehrenberg, en Egypte, où elle attaque les grains et les enveloppes florales du sorgho ou meliga (sporisorium sorghi, Ehr.)
« Outre l'analyse microscopique, une analyse chimique très-attentive a démontré (3) la nature fongoïde de ce produit; on a trouvé en effet, au lieu des éléments ordinaires qui composent le maïs, une bonne dose de stéarine, de la résine, de l'acide fongique et une substance azotée fluide ammoniacale. »
« Le docteur Balardini, ajoutai-je, et plusieurs personnes qui ont fait avec lui des expériences, ont reconnu que le développement de ce parasite, en modifiant la composition intime du grain de maïs,
(t) Le docteur Balardini a plusieurs fois essayé de faire germer des grains de maïs attaqués de verderame, en les plaçant dans les conditions les plus favorables ; il n'a jamais pu réussir.
(2) Le genre Sporisorium est défini par Linck (espèce II) : « Sporidia sub epidermide coacervata, erumpentia, simplicia, floccis paucis intertexta. » Quant au Sporisorium maïdis, M. Cesati le définit : « Sporisorium, sporidiis œruginosis, minimis, œqualibus, sero erumpentibus. » £
(3) L'analyse chimique a été faite par le docteur Stephano Grandoni, pharmacienchimiste des hôpitaux de Brescia. 11 a trouvé que le parasite dont il s'agit (qui forme en général le septième environ en poids du grain total), est composé: 1° de fibres végétales qui forment en quelque sorte le squelette ; 2° de stéarine; 3<> de résine; 4° d'albumine; 5° d'acide fongique; G0 d'une substance azotée fluide; 7° de matière colorante rouge.
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transforme aussi sa saveur naturellement assez douce, lui donne un certain degré d'amertume et d'âcreté, de manière à produire une sensation de chaleur au palais, le long de l'œsophage, et à déterminer des nausées.
« L'altération du maïs, caractérisée par le développement du verderame^ est très-fréquente dans l'Italie septentrionale, et il n'existe peut-être pas un grenier, suivant le docteur Balardini, où l'on n'en trouve quelques traces. Elle se montre surtout très-commune après les années froides, les automnes pluvieux, qui s'opposent non-seulement à la parfaite maturation du grain, mais encore à sa dessiccation. C'est ainsi qu'après l'automne de 1844, remarquable par ces longues pluies qui firent tant de mal à quelques provinces septentrionales de l'Italie, l'auteur a trouvé le verderame en grande abondance dans toutes les provisions de maïs faites par les paysans, et surtout dans le maïs récolté dans les endroits les plus humides.
« Le même auteur croit avoir remarqué que les variétés que l'on nomme en Italie grand maïs d'automne (zea mays autumnalis vulgaris), maïs quarantain (zea mays prœcox), sont plus souvent attaquées par le parasite, que la variété que l'on appelle maïs d'été ou d'août (zea mays vulgaris œstiva). J'ai essayé de montrer combien il serait important pour parvenir à extirper la pellagre, de bien étudier comparativement les diverses espèces de maïs, au point de vue de l'acclimatement et dek plus ou moins grande disposition de chacune à contracter des maladies ; la remarque de M. Balardini vient confirmer la nécessité de cette étude.
« Mais en admettant que par elles-mêmes et indépendamment de l'état de sécheresse ou d'humidité des lieux où on dépose le produit de la récolte, certaines variétés de maïs puissent contracter le verderame, il est certain cependant que l'influence du milieu est trèspuissante, même sur le maïs sain et recueilli dans sa parfaite maturité. Le docteur Balardini a vu des tas considérables de maïs bien desséché et d'une excellente qualité, présenter au bout de peu de jours la maladie en question, à la suite du contact de quelques gouttes d'eau qui s'étaient écoulées du toit qui recouvrait ces provisions. Ce médecin a fait en outre des expériences qui lui ont fourni le même résultat et lui ont prouvé l'influence toute-puissante de l'humidité sur le développement du verderame.
« Si l'on rapproche ces observations de la description que Casai a donnée du climat des Asturies, où toutes les substances organisées se couvrent avec une extrême facilité de moisissures, on sera conduit à soupçonner que le parasite du maïs doit se développer plus fréquem-
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ment encore dans l'Asturie d'Oviédo que dans la Lombardie. L'humidité intérieure du grain imparfaitement mûr suffit aussi pour produirez e verderame, sans qu'il soit nécessaire d'une grande humidité extérieure, et, s'il est vrai que ce parasite soit réellement la cause de la pellagre, on comprend très-bien comment la pellagre se voit en Espagne, en France et en Italie sur des terrains secs.
« Ces faits sont d'une haute importance pour montrer quel est souvent, dans les maladies, l'enchaînement complexe des causes : l'humidité atmosphérique ne saurait être regardée, ainsi que je Tai prouvé, et pas plus que toute autre influence atmosphérique, comme la cause directe de la pellagre, qui existe dans des pays très-secs, qui, d'ailleurs, ne sévit jamais que sur une certaine classe d'individus. Mais l'on voit cependant que, soit l'humidité atmosphérique, soit l'humidité qui tient à l'incomplète maturité du maïs, peuvent l'engendrer en provoquant le développement d'un fongus sur des grains de bonne qualité, et rendant ainsi malfaisante une récolte qui. sans cette circonstance, n'aurait exercé aucun mauvais effet sur la santé, De même peut-être certaines contrées, plutôt sèches qu'humides, peuvent, soit par la nature du sol, soit par d'autres conditions topographiques, favoriser l'altération du maïs et contribuer indirectement au développement de la pellagre. Beaucoup d'observateurs ont noté que la production de Vergot dans le seigle était favorisée par la nature argileuse des terrains; il serait possible que des influences analogues ne fussent pas étrangères à la production de la pellagre ; mais l'observation n'a encore rien appris à cet égard. »
Après avoir fait connaître les expériences de M. Balardini sur luimême et sur des animaux, je continuais, en ces termes, l'exposé de la doctrine du verderame:
«D'après toutes lesjobservations faites par lui-même et par d'autres, et démontrant la fréquence du développement du verderame sur le maïs cultivé dans le nord de l'Italie ; d'après le rapport si constant que l'on trouve entre le développement et l'exaspération de la pellagre, d'une part, et le pénible acclimatement, les mauvaises qualités du maïs dont le pauvre cultivateur se nourrit, de l'autre ; enfin, d'après les résultats des expériences faites sur l'homme et sur les granivores avec le maïs affecté de verderame, le docteur Balardini a conclu :
a 1° Que la partie encore nutritive qui reste dans le grain malade est moins apte à la nutrition et à la réparation de l'organisme et des forces, puisqu'on voit maigrir et dépérir lentement les animaux qui s'en nourrissent exclusivement;
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«2°Que le grain affecté de verderame renferme, en outre, des principes délétères, acres, inassimilables, capables de produire des effets nuisibles sur l'homme, et, s'il est longtemps mis en usage comme aliment du cultivateur et du journalier pauvre, de ravager tellement l'organisation, en altérant les conditions normales des organes digestifs, pervertissant les humeurs et la crase du sang, qu'il arrive à engendrer une forme morbide spéciale, qui est la pellagre ; il se comporte du reste d'une manière analogue à celle des autres poisons végétaux et des autres céréales altérées par des productions fongoïdes de natures différentes, et qui produisent chacune une forme morbide particulière chez l'homme. »
«J'ai déjà dit, ajoutais-je, que l'histoire de Vergotisme pouvait servir de complément à celle de la pellagre, et aider à la faire comprendre; en effet, Vergotisme proprement dit, c'est-à-dire Vergotisme gangreneux, offre une série d'accidents morbides constamment les mêmes dans tous les pays, plus ou moins graves seulement suivant la quantité du principe morbide qui les produit, c'est-à-dire du parasite fongoïde qui constitue la partie malfaisante de Vergot. La description des épidémies d'ergotisme, surtout les recherches de Noël, de Dodart, de Salerne, de Tessier, etc., ne laissent aucun doute à cet égard.
« Le parasite de l'ergot est un être tout à fait spécial, et c'est à lui seul et non au seigle que sont dus les effets de l'ergotisme; l'ergot qui se dévelope sur d'autres céréales, sur le froment, par exemple, produit des effets semblables, ainsi que M. Louveten a rapporté un exemple dans la Bibliothèque médicale.
«Enfin, nous savons, par M. Roulin (J), qu'un champignon du genre Sclerotium, analogue à celui du-seigle et du froment, peut se développer sur le maïs lui-môme (sclerotium zeinum). Cette production, encore inconnue en Europe, s'observe souvent dans la Colombie, où M. Roulin Ta étudiée, et, chose remarquable, elle produit dans ce pays, où elle porte le nom de peladero, une maladie que l'on nomme pelatina et qui a certains rapports avec l'ergotisme gangreneux. Elle est en effet caractérisée par la chute des poils, des cheveux, des ongles et des dents.
«Je suis convaincu qu'en étudiant mieux qu'on ne l'a fait les épidémies d'Allemagne, connues sous les noms de?naladies convulsives, convulsion céréale, mal de la crampe (Krampfsucht) ; maladie de fourmillement (Kriebelkranckheit). etc., on reconnaîtra qu'elles dépen-
{!) Annal?.* des sciences naturelles, t. XIX, 1830, p. 279.
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dent d'une maladie du seigle et du blé, très-différente de l'ergot, et très-analogue à la maladie du maïs qui produit la pellagre. C'est à tort, en effet, ainsi que j'espère le démontrer dans un autre travail, que ces épidémies ont été confondues avec les épidémies d'ergotisme ; elles n'ont avec celles-ci aucune analogie réelle , tandis qu'elles ressemblent beaucoup à la pellagre. Je pourrais en dire autant de l'épidémie qui a régné à Paris et dans quelques départements voisins, de 1828 à 1832 ou 1833, et qu'on a désignée sous le nom d'acrodynie. L'analogie de celle affection avec la pellagre a été reconnue par plusieurs auteurs, notamment par M. Rayer ; et quant à sa cause, on sait que M. Cayol, qui l'a observée le premier, et plusieurs médecins des campagnes l'ont attribuée à de la farine de froment altéré dont une partie a été consommée à Paris et le reste dans les département voisins.
« Ainsi, la production de la pellagre par une altération spéciale du maïs, par un Sporisorium, ne serait pas plus un fait isolé, que la production de Vergotisme proprement dit, par le Sclérotium du seigle. Le développement d'un Sporisorium ou d'une altération analogue, dans le seigle, dans le blé, produirait la convulsion céréale et Yacrodynie, de même que le développement du Sclérotium zeinum produit chez les Colombiens la peladina, qui offre aussi des rapports avec cette môme maladie.
« Quant au mode de manifestation, à la diffusion de chacune de ces maladies, aux différences qu'elles présentent, suivant qu'elles se montrent sporadiquement, qu'elles sévissent par intervalle comme maladies épidémiques, ou qu'elles s'établissent avec la fixité d'une endémie, ces différences tiennent à des conditions accessoires : la maladie est sporadique, lorsque le principe morbiQque ne se développe qu'accidentellement et dans de faibles proportions ; elle devient épidemique dans les années où ce principe se généralise; enfin, elle est endémique, lorsque ce même agent morbide se développe d'une manière à peu près régulière, comme par exemple le Sporisorium moydis dans l'Italie septentrionale, ou comme le Sclérotium ou Sphacelia du seigle dans la Sologne et quelques autres contrées pendant une partie du dernier siècle.
«En résumé, dans tout le groupe de maladies dont je parle, et dont on pourrait faire un groupe nosologique naturel sous le nom de maladies céréales, on trouve une série de causes analogues tendant à produire partout des effets semblables qui sont modifiés à l'infini par l'intervention des causes secondaires.
« 11 est vraiment étrange de voir un grand nombre d'auteurs pro-
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tester contre les efforts de ceux qui ont cherché la cause spécifique de la pellagre, et proclamer qu'il était illogique de vouloir trouver à celte maladie une cause unique, comme s'il pouvait y avoir une bonne logique à prétendre que des effets constamment identiques, et identiques dans les conditions les plus diverses, doivent résulter d'une combinaison de causes, ou de causes diverses plutôt que d'une cause unique. »
On n'a qu'à lire la seconde édition, publiée en 4860, de Vhygiène de V agriculteur Italien pour s'assurer que M. Balardini s'est tenu à sa doctrine de 1845, et qu'il s'est borné à y ajouter quelques documents confirmatifs fournis par l'observation ultérieure : La plupart des observateurs, dit-il, de même que tous les médecins des communes (medici eondolti) , s'accordent à déclarer qu'il existe une relation manifeste entre la maturation défectueuse (mala stagionatura), la mauvaise qualité du grain de certaines années, et le nombre des pellagreux ; que l'on voit les maux de ces derniers augmenter constamment pendant les printemps qui suivent les années pluvieuses et froides; que le mal s'aggrave encore lorsque plusieurs années consécutives se passent dans ces conditions peu propices à une maturation parfaite du grain et favorables à la susdite dégénération fongueuse.
« C'est ce qui est arrivé chez nous spécialement en 1847, année où la pellagre arriva à un tel degré de malignité, qu'elle conduisait les malades à la folie, ou à une manie temporaire, produisait des diarrhées et des dyssenteries opiniâtres et sévissait sur de si larges, proportions que jamais peut-être nos hôpitaux n'avaient reçu un si grand nombre de ces malheureux.
« Voici un fait particlier raconté par le docteur Simoni, ancien médecin à Villachiara, par suite d'une grêle qui, au commencement de l'été de 1847, avait détruit les récoltes, on sema le maïs plus tard, en sorte que, par cette circonstance et par suite d'une automne froide, ce grain n'arrive pas à sa maturité ordinaire, et les pauvres villageois, qui furent néanmoins contraints de s'en nourrir, quoique manifestement infecté de verderame, et de le manger sous forme de mauvaise polenta, furent maltraités par la pellagre de telle manière que plusieurs devinrent rapidement maniaques furieux, et tous ensuite furent pris de diarrhée incoercible, qui, pour beaucoup d'entre eux, eut une fin funeste.
« On reconnut également nuisible, et plus facile à être infecté par le cryptogame, le maïs blanc des principaulés Danubiennes, qui, importé parmi nous dans les années de mauvaises récoltes, se ven-
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dait sur les marchés à plus vil prix que le maïs jaune ; je trouvai ce maïs constamment altéré par le champignon et les villageois pauvres, qui le préféraient pendant la disette, à cause de son plus bas prix, en éprouvèrent les fâcheux effets par l'exaspération qui se manifesta des accidents pellagreux.
« Le bien méritant docteur Zampicieni, entre autres, me rapporta les lamentables effets qu'il observa à Preseglie et dans les lieux voisins de Valsabbia, sur plusieurs familles qui firent un large emploi de ce grain exotique dans les années 1853 et 1854, qui fui un temps de grande hausse dans le prix des céréales. »
M. Gostallat fit bientôt après ses observations à Bagnères de Bigorre. Il en donna communication à M. Balardini, dont il se déclarait le disciple convaincu : «Le 25 février 1857, écrivait-il à ce dernier, étant au petit marché de Bagnères, mes yeux furent frappés d'une altération du maïs consistant en une tache verdâtre placée à la surface supérieure du grain ; je me souvins alors d'une description que j'avais lue dans le Dictionnaire d'hygiène publique de M. A. Tardieu. C'était celle que vous aviez publiée en avril et mai 1845 et dont M. Théo. Roussel avait donné, la même année, la traduction dans son ouvrage sur la pellagre. Le maïs étranger, provenant des provinces Danubiennes et qui venait combler le déficit causé par une mauvaise récolte, en était incomparablent plus affecté. Dans le même moment nos campagnes étaient en proie à une épidémie de pellagre, comme on n'en avait jamais observé. »
Dans ces dernières années c'est surtout en France que la doctrine de M. Balardini a trouvé des contradicteurs, en même temps qu'elle trouvait en M. Costallat le défenseur le plus ardent, dont la doctrine se résumait en deux propositions : 1° Que la pellagre est un empoisonnement lent par le verderame, ou verdet. 2° Que cette maladie disparaîtra lorsque toute la farine de maïs sera passée au four suivant le procédé usité en Bourgogne.
La première de ces propositions, relative à la cause du mal, appartenait aux travaux de M. Balardini; la seconde, relative à la préservation par la torréfaction du maïs, était puisée dans mon ouvrage de 1845, où, pour la première fois, l'importance de la torréfaction, ainsi que le procédé bourguignon, ont été signalés dans la science.
Avec ces idées, soutenues par une foi inébranlable,, M. Costallat a poursuivi, contre MM. Landouzy, Billod et leurs partisans une ardente polémique dont l'honneur doit lui rester finalement, car c'est à lui qu'appartient le mérite d'avoir maintenu la question de la pellagre sur le terrain de l'expérimentation et de l'hygiène publique.
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Au milieu de controverses qui ne pouvaient aboutir, il écrivait (le 8 juillet 1858), au ministère du commerce, proposant de clore les débats par une expérience. « La question scientifique de la pellagre, disait-il, sera interminable; elle doit céder le pas à la question pratique ; car ce que l'excellent livre de M. Th. Roussel n'a pu faire, aucun autre ne le fera. Le temps des discussions est passé, il faut venir à la preuve. » En conséquence, M. Costallat proposait le projet suivant: «Dans une deslocalitésles plus maltraitées, ondésignerait une famille où la maladie semblerait héréditaire, mais dont quelques membres n'en présenteraient actuellement et n'en auraient jamais présenté aucun symptôme. Rien ne serait changé aux conditions hygiéniques, sauf deux modifications légères en apparence, dans l'alimentation. La farine dont cette famille ferait usage proviendrait de maïs de bonne qualité passé au four au moment de la récolte et les aliments préparés avec cette farine seraient consommés dans les vingt-quatre heures. »
« Si cette expérience, ajoutait M. Costallat, est faite avec soin, sur plusieurs points des départements envahis par la pellagre, l'empoisonnement lent, produit par le champignon parasite, cesserait chez les individus soumis à l'observation et Ton verrait les uns n'être pas atteints, ou plutôt être préservés et les autres se rétablir, au moins pour la plupart.... Il serait enfin prouvé que le verdet est la cause spécifique de la pellagre et que le maïs de bonne qualité et préservé du verdet est un aliment très-salubre, sans que pour cela, pas plus que toute autre substance, il puisse suffire seul à la nourriture de l'homme. »
Ce projet d'expérience examiné par le Comité consultatif d'hygiène publique et plus récemment par la commission spéciale de l'Académie des sciences, n'a pas pu être mis à exécution. Mais nous n'avons qu'à rappeler les expériences de Cerri, citées dans le précédent chapitre, et l'expérience pour ainsi dire permanente et universelle dont tant de documents officiels ont constaté les résultats, pour pouvoir dire qu'elle n'eût rien ajouté à la démonstration du zéisme, auquel l'adhésion des deux hautes juridictions scientifiques qui viennent d'être nommées, a été donnée sans réserves :
« Le rapporteur de la commission du (1) Comité consultatif d'hygiène publique, M. Ambroise Tardieu, s'exprimait ainsi : « L'examen et l'appréciation des causes diverses, auxquelles a été successive-
(l) La Commission était composée de MM. Mélier, A. Latour, Wùitz et A. Tardieu, rapporteur.
ment attribuée la pellagre, ont démontré d'une façon péremptoire qu'au milieu des conditions géographiques et ethnologiques variées dans lesquelles on rencontre les pellagreux, il n'y a que deux faits constants et communs à tous les individus : l'alimentation à peu près exclusive avec le maïs, et la misère qui rend cette alimentation obligatoire et enlève à la constitution la force de résister à cette maladie.
a La commission, était-il dit encore, considère comme actuellement établi qu'il existe une corrélation constante entre le maïs et la pellagre. Celle-ci n'a paru en Europe que postérieurement à l'introduction du maïs; dans chacun des pays ou elle existe, elle a suivi la généralisation de la culture de cette céréale; elle y a fait des progrès toujours réglés par l'importance de celte culture et de la place que le maïs a prise dans l'alimentation des classes inférieures des campagnes. »
Je me permettrai de revendiquer le texte même de ce premier jugement porté en France avec autorité sur la doctrine de M. Balardini, combinée avec mes propres travaux. Ce texte, en effet, est emprunté presque en entier à mon ouvrage de 1845, et j'aime à l'opposer aux appréciations que M. Landouzy faisait à cette époque de ce même ouvrage, « excellent, disait-il, au point de vue historique, mais qui, par ses doctrines de causalité exclusive (1), devait empêcher les médecins du centre de la France de diagnostiquer la pellagre. »
M. Landouzy travaillait alors, avec une sorte de préoccupation passionnée, à découvrir la pellagre partout et à prouver que partout elle se montre avec les caractères qu'on observait à la clinique de Reims. On sait avec quelle rapidité il avait traversé plusieurs pays à pellagre, obligé, disait-il, de renoncer à prendre une série d'observations, sous peine de répétitions fastidieuses : «partout, en effet, ajoutait-il, même érythème spécial, mêmes troubles digestifs,
(1) On me pardonnera encore d'opposer aux plaintes de M. Landouzy sur la fâcheuse influence de mon ouvrage les lignes suivantes d'un médecin des Landes, qui écrivait sur la pellagre en 1848, après l'avoir observée de près : « Ce travail, disait M. Prosper Cazaban, est recommandable non-seulement par les mérites réels qu'on y distingue à chaque page et que n'ont pu s'empêcher de reconnaître tous les critiques, mais encore par les excellents résultats qu'a produits sa publication. Depuis lors, en effet, l'attention des médecins a été plus vivement excitée; les recherches sont devenues plus soutenues, les observations plus nombreuses. » (Thèse, p. 8.) —M. Ismaël Salas dans sa thèse (1803) a rendu la même justice à l'ouvrage dont je parle, en accordant à l'auteur ces éloges sans réserve qui sont d'ordinaire réservés aux morts seuls : « C'est après lui, dit-il (parlant de moi), et grâce aux flots de lumière que son admirable ouvrage a répandus sur cette question obscure encore» que tout ce qui se rattache au développement de la maladie est bien connu aujourd'hui. »
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mêmes troubles nerveux, mêmes accidents scorbutiques, même périodicité, même œdème, même peau bronzée, mêmes résultats nécroscopiques. » Il sera établi, dans la deuxième partie de ce traité, que Y éry thème spécial de M. Landouzy comprend toutes les dermatoses; que les troubles digestifs qu'il a constatés sont de simples diarrhées; que les troubles nerveux se bornent, chez ses malades, à un affaiblissement cachectique et parfois à un état de démence plus ou moins prononcé. Quant aux accidents scorbutiques, à l'œdème, à la peau bronzée, on sait déjà que ces phénomènes n'appartiennent pas à la pellagre. Enfin, pour les résultats nécroscopiques, faut-il dire que M. Landouzy a noté des phlegmasies, des tubercules, des cancers, tout enfin, moins les altérations qui, depuis M. Labus, ont donné à la pellagre un commencement d'anatomie pathologique. Avec des idées en contradiction aussi formelle avec les faits, comment le zéisme et la doctrine particulière de M. Balardini n'auraientils pas vivement choqué le professeur de Reims? « Conclure, disaitil, de la constance d'un effet à l'unicité d'une cause, ce serait, en médecine comme en physique, une erreur capitale. L'alimentation par les moules altérées produit constamment l'urticaire. S'ensuit-il que l'urtica, que les bains, que les émotions morales, etc., ne la produisent pas aussi avec des caractères identiques? » L'argumentation aboutissait ainsi à une affirmation indirecte du zéisme, avec les restrictions nécessaires à la cause des pellagres sporadiques. « Aux statistiques de MM. Balardini et Costaliat, sur l'influence du verdet, disait encore M. Landouzy, en 1862 (dans sa troisième leçon clinique), nous pourrions opposer celles de MM. Duplan, de Tarbes, et Benvenisti, de Padoue; aux remarquables études de M. Th. Roussel sur la géographie de la pellagre, nous pourrions opposer celles de M. Boudin, dont vous connaissez la haute compétence dans ces recherches et qui, après plusieurs enquêtes sur les lieux, conclut en niant qu'il soit possible de trouver la cause du mal dans le maïs ou dans le régime alimentaire (1). »
M. Landouzy était victime d'une illusion en écrivant ces passages affirmatifs. Où sont les statistiques de M. Duplan, à opposer à celles de M. Balardini, qui n'existent pas?Il n'y a, dansles écrits deM. Balardini, que ceriains tableaux officiels, et c'est sur des données autrement sérieuses que les chiffres bruts des statistiques qu'est fondée la doctrine établie dans ces écrits. Où sont les statistiques de M. Ben-
(l) Boudin, Souvenirs de ta campagne d'Italie; observations topographiques médicales et administratives sur la haute Halte {Annales d'hygiène. Paris, 1861, t. XV, 2e sér., p. 25), et tirage à part, p. 40.
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venisti? A vrai dire, toute la force de l'argument se résumait en M. Boudin. Mais il faut bien ajouter que ce savant médecin militaire, malgré la carte qu'il a publiée, dans ses Souvenirs de la campagne d'Italie, indiquant quarante-cinq districts à pellagre dans la Lombardie, n'a jamais montré qu'il ait fait une enquête sur les lieux, ni qu'il ait fait aucune étude géographique spéciale. Les Souvenirs de la campagne d'Italie se composent, en ce qui touche la pellagre, d'une réunion de divers fragments peu homogènes, empruntés à des documents italiens, et lorsque l'honorable médecin statisticien arrive à conclure, on le voit s'appuyer principalement sur les chiffres français de M. Landouzy, et déclarer l'hypothèse de M. Balardini, insoutenable surtout, « à cause du très-grand nombre de pellagreux reconnus en France et dans d'autres pays, parmi des individus qui n'avaientjamais fait usage du maïs. »
Tandis que M. Boudin niait ainsi, en s'appuyant sur les pseudopellagres, la doctrine de M. Balardini, le médecin italien qui s'est le plus illustré (après ce dernier), sur la question qui nous occupe, déclarait (1) « que cette doctrine n'avait pas trouvé des adversaires suffisants pour l'abattre. » Il montrait ses adversaires réduits à ce dernier argument, des prétendus cas de pellagre chez des personnes qui n'avaient pas fait usage de maïs, argument dont la première partie de ce traité a fait justice, pour les cas plus ou moins fameux observés hors de France et dont nous espérons que la seconde partie du même ouvrage délivrera complètement la science en prouvant que les cas nombreux, publiés en France, de pellagre sans maïs, n'ont pris place dans l'histoire de la pellagre que par suite d'erreurs de diagnostic.
Pour terminer l'histoire scientifique de cette branche principale du zéisme, à laquelle la langue médicale italienne a donné le nom de sclérotisme, il faut ajouter qu'en dépit des contradictions qu'elle a rencontrées elle n'a pas cessé de grandir. Depuis que M. Balardini a appelé l'attention des pathologistes sur le verderame, ce produit fongoïde, auquel on accordait si peu d'importance, a été aperçu partout. Les cultivateurs et les colons, autant que les praticiens ruraux, ont constaté combien cette production est commune et ont reconnu que c'est elle qui constitue ces altérations qui, depuis longtemps, ont fait désigner par le vulgaire les qualités intérieures de maïs sous les noms de grain moisi, gâté, taché, surbouil l i (grano tocco, grano macchiato, grano sobbollito, etc.).
(1) Su ta petlagra, etc., p. 2^0.
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M. Lussana, oubliant en quelque sorte la théorie particulière dont il est l'auteur, a reconnu l'importance du verderame, la fréquence et la facilité avec laquelle on voit cette altération se développer dans les districts à pellagre. A propos du maïs, même récolté dans de bonnes conditions, et qu'on ne voit pas moins se gâter dans les greniers des grandes fermes, par suite des infiltrations pluviales à travers les fissures des toits, il fait, en ces termes, de tristes révélations : ((Maintenant, dit-il, que fait-on de ce grain surbouilli? Le fermier, le propriétaire lui-même, qui savent bien que ce grain ainsi maculé, subit une dépréciation à la vente dans les marchés, le livrent à leurs colons, auxquels il est d'usage de fournir une provision annuelle de maïs... Que peut faire le pauvre malheureux? Le recevoir en remerciant et manger avec résignation ce qu'il peut avoir pour manger. » ,
M. Lussana a constaté que le verderame est plus rare à la ville, dans les marchés, à la suite des saisons chaudes qui ont favorisé la maturation. Il a constaté, comme M. Balardini et comme moi-même plus récemment, que ce cryptogame se développe surtout aux approches du printemps. « Pour peu, dit-il, qu'on néglige de remuer et d'aérer le grain, cette altération s'y produit rapidement et il est inutile de répéter que plus cet accident est considérable, plus considérable est la quantité de maïs qu'on livre aux colons au moment de leurs premiers travaux du printemps... Et voilà, ajoute-t-il, la cause de la plus grande production et exacerbation delà pellagre au printemps, n
Suivant M. Lussana, ce développement du verderame doit avoir lieu bien plus difficilement dans les pays chauds et notamment dans les pays d'où cette céréale est originaire. S'il avait pu connaître les publications récentes sur la pellagre de la plaine de Massa Carrare et de la Campagne romaine, et surtout la thèse de M. Ismaël Salas, le professeur de Parme aurait reconnu que le verderame peut se développer d'une manière importante dans les pays chauds et que si, dans ces pays, la pellagre est rare ou n'existe pas, cela tient à d'autres conditions, entre autres à la prévoyance industrieuse des habitants, qui entourent leur régime alimentaire de précautions analogues à celles que j'ai indiquées il y a vingt ans, comme la vraie cause de l'immunité dans laquelle nos populations de l'Est savent se maintenir aussi bien que les Péruviens et les Mexicains.
M. Lussana terminait ses remarques sur le verderame par les lignes suivantes : a Que si, dit-il, à tant de raisons induclives, on ajoute la considération de l'action délétère du Sporisorium et des
phénomènes qu'elle développe chez les animaux et chez l'homme. Si l'on observe que la paralysie musculaire, associée quelquefois à des accidents convulsifs, la morne apathie, constamment produite chez les animaux par cette mucédinée, la fréquence des irritations gastro-entériques chez les animaux et chez l'homme en même temps que la témulence mélancolique, la faiblesse, la céphalée, constatée chez l'homme ; si l'on observe, dis-je, que ces accidents se rapportent éminemment aux symptômes principaux et les plus marqués de la pellagre, il en résulte un nouvel et solide appui pour la doctrine indiquée. »
En 1847, dans le programme de questions rédigées pour la mission d'études que j'avais reçue, l'Académie de médecine avait inséré la question suivante : « Quelle est, d'après l'observation, la valeur des opinions qui attribuent la pellagre à la présence d'un cryptogame parasite (verderame), etc. ?
Mon rapport sur les résultats de ma mission n'ayant pas été rendu public, je crois devoir donner place ici à ma réponse relative au verderame :
« Le verderame, disais-je, est très-commun dans les pays que j'ai parcourus, particulièrement dans les provisions qu'on peut appeler le rebut des récoltes. C'est à cette végétation parasite qu'il faut rapporter « ces moisissures commençant par une tache vers le bile, » que M. Roussilhe, de Castelnaudary, et M. Malleville, de Villefranche, m'ont dit a observer très-fréquemment. » J'ai vu et examiné ces moisissures, et quoiqu'elles n'aient pas été soumises à l'examen microscopique, je crois pouvoir les considérer comme n'étant autres que le verderame des Italiens.
« Dans les Landes, ces mêmes moisissures sont communes. J'en ai recueilli de nombreux échantillons qui, tous, offrent les mêmes caractères.
« Je n'en ai pas trouvé de traces manifestes dans les campagnes du Béarn. Il faut dire que je traversais ces pays à l'époque de Tannée où la provision de maïs est à sa fin. M. Snberbielle, de Saint-Abit, croit le verderame rare ; d'un autre côté, le marquis de Livron, agriculteur distingué de ce pays, reconnaît qu'une grande partie du maïs qui s'y produit est semée trop tard, récoltée trop tard, mûrit imparfaitement et s'altère souvent. Gomment ces grains imparfaitement mûris échapperaient-ils aux moisissures, dans un pays où l'on n'a pas, comme en Bourgogne, la précaution de passer le maïs au four? H y a là, certainement, de nouvelles vérifications à faire. « Il résulte, en somme, des observations que j'ai faites et des té-
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moignages que j'ai recueillis, que le maïs consommé par les familles pauvres est non-seulement inférieur, quant à la qualité, incomplètement mûr, mais qu'il est souvent altéré par les moisissures ou verderame. Dans le Lauraguais et les Landes, la plupart des paysans, les plus pauvres surtout, connaissent ces moisissures et les effets qu'elles produisent. J'ai rapporté le témoignage d'une famille de paysans qui tous avaient éprouvé qu'après les années humides, alors que les moisissures abondaient davantage, la milliasse et le pain de maïs prenaient un mauvais goût, que la nourriture était alors échauffante, qu'elle forçait à boire de grandes quantités d'eau, et que, malgré cela, on sentait le feu à Vestomac et on avait le corps dérangé, etc. »
Malgré l'importance capitale que j'ai toujours été disposé, depuis 1845, à accorder à la découverte du verderame, divers motifs tirés surtout de l'étude de la convulsion céréale, de l'acrodynie, de l'intoxication par l'ivraie qui ont avec la pellagre une parenté nosologique si frappante, me portaient à croire que le verderame ne résumait peut-être pas toute l'étiologie de la maladie et n'en renfermait pas le dernier mot. Avant d'énoncer ces motifs , il faut noter que la même question, posée récemment (1) par un savant professeur, M. Bouchardat, semble résolue, pour lui, dans un sens conforme à la théorie du sclérotisme.
M. Bouchardat admet, comme démontré, ce fait à l'étude historique duquel j'avais consacré les pages d'introduction de mon ouvrage de 1845, à savoir : « que les maladies qui ont régné d'une façon endémique ou épidémique dans les siècles passés, ont eu souvent leur cause dans l'altération de l'aliment usuel du peuple, notamment du pain, qui résume en quelque sorte l'aliment du pauvre dans les classes rurales. » Après avoir adopté cette idée, M. Bouchardat s'est attaché à lui donner des formes beaucoup plus précises : « Répétons-le, dit ce professeur, les maladies déterminées par l'usage de céréales avariées par de mauvaises mucédinées, s'attaquent aux plus pauvres habitants des campagnes. Elles apparaissent rarement dans les villes. Ce sont les maladies de la misère des villages. Elles marchent le plus souvent à la suite des disettes. »
Ainsi, d'après M. Bouchardat, le développement de mucédinées parasites aurait des effets malfaisants dans les céréales comme dans les viandes. Pour les céréales, ces mucédinées se développeraient dans les grains, dans les farines, dans le pain, et l'on pourrait ajou-
(1) Annuaire de thérapeutique, année 1861.
Roussel. S 1
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ter dans les préparations sous forme de polenta ou de bouillie, comme on en connaît des exemples (1) pour le maïs.
Ces végétations forment des espèces déterminées, lesquelles appartiennent à plusieurs genres. Les unes sont à peu près inoffensives, comme les moisissures du pain de seigle. D'autres paraissent complètement inoffensives, comme \&Serratia de la polenta de maïs ; d'autres sont éminemment malfaisantes.
Le genre Sporisorium deLink (2), comprendrait trois espèces d'une grande importance dans la pathologie humaine, à savoir :
1° Le Sporisorium sorghi, d'Ehrenberg, qui serait fréquent en Egypte, où, peut-être, on pourrait lui attribuer les cas de maladie signalés notamment par Pruner-bey, comme des cas de pellagre, mais non décrits.
2° Le Sporisorium céréale, qui a été trouvé dans nos céréales indigènes, particulièrement dans le blé. C'est à cette espèce (sporidiis leviter flavescentibus, minimis, rotundis, sequalibus, absque granulationibus) qu'il faudrait attribuer, d'après le professeur d'hygiène de la Faculté de Paris, non-seulement l'acrodynie, mais la convulsion céréale, ou la raphanie de Linnée.
3° Enfin le Sporisorium maidis du baron Cesati (sporidiis seruginosis, minimis, sequalibus, sero erumpentibus), c'est-à-dire le parasite spécial de la pellagre.
Je ne discuterai pas ce système ingénieux. Il faudrait préalablement qu'il eût fait d'autres preuves. Sur quelle donnée peut-on attribuer une influence morbifique au Sporisorium sorghi? Comment le Sporisorium céréale produirait-il tout à la fois Yacrodynie et la raphanie de Linnée, plus différentes l'une de l'autre que la raphanie ou convulsion céréale n'est différente de la pellagre?
Ce n'est pas tout. Oùa-t-on vu un Sporisorium lolii pour expliquer l'intoxication par l'ivraie? Quelques recherches que j'aie faites, je n'ai pu découvrir dans la science aucune indication d'un cryptogame parasite dans le Lolium temulentum. La témulence loliacée s'est produite en général, de même que souvent la convulsion céréale, dans des conditions autres que celles delà pellagre. Si celle-ci offre, en règle générale, ses explosions au printemps, moment où s'effectue aussi la germination du verderame dans les greniers à maïs, les
(1) Voir dans l'ouvrage de M. Lussana les détails relatifs au développement d'un cryptogame qui donne à la polenta de maïs une couleur rouge sanguin, la Serratia rnaïdis de M. Bizio. (Loc, cit., p. 222.)
(2) Ce genre est caractérisé ainsi par cet auteur : « Sporidia sub epidermide coacervata, erumpentia, simplicia, floccis paucis intertexta. »
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anciennes maladies céréales ont éclaté plus souvent après les récoltes, lorsqu'on se mettait à consommer des blés nouveaux, dans des conditions de maturation et de dessiccation incomplètes.
Un illustre agronome, qui était aussi un observateur judicieux, l'abbé Rosier, a attaché une importance de premier ordre pour l'hygiène publique, à l'enlèvement complet, par le soleil ou par la chaleur artificielle, de ce qu'il appelle Veau végétale des grains. lia soutenu que, pour retirer des céréales un aliment salubre, il fallait que la chaleur solaire eût complètement transformé ou absorbé ces liquides qui se trouvent dans les cellules organiques tant que le développement de la graine n'est pas terminé, comme cela a lieu dans la maturation parfaite. Toutes les fois que, par une cause quelconque, celle-ci n'a pas lieu, d'après Rozier, il est indispensable de pratiquer artificiellement la dessiccation par le feu. — Dans nos climats, pour un grain volumineux et consistant comme le maïs, le feu ne devraitil pas être, en règle générale, le supplément obligé de l'action du soleil? Ne voitron pas les populations qui ont recours à cette pratique, consommer le maïs impunément et à l'abri de la pellagre? Les pays du nord de l'Europe n'ont-ils pas fait des expériences analogues pour les céréales indigènes? Après les maladies populaires, si terribles autrefois, n'a-t-onpas reconnu que les grains alimentaires avaient besoin d'une dessiccation préalable par le four, et les pratiques nouvelles que des mesures législatives et des règlements de police ont fait entrer dans les habitudes populaires n'ont-elles pas été suivies de la décroissance et de la disparition des épidémies céréales?
L'idée de Rozier sur Veau de végétation des graines céréales ne représente certainement pas une notion suffisamment définie. Il faudrait que le microscope et l'analyse chimique l'eussent décomposée pour qu'elle eût une valeur scientifique. Mais, telle qu'elle est, ne doit-elle pas être un objet de sérieuse attention dans ses applications à la pellagre? Tout porte à croire, en effet, que le développement du verderame n'est qu'un résultat de l'altération de ces liquides qui restent dans les grains incomplètement mûris; mais ce cryptogame est-il un résultat nécessaire de cette altération? En est-il une manifestation constante, nécessaire et sans laquelle l'eau de végétation ne produirait pas sur la santé des populations les effets délétères attribués aux grains mal mûris et altérés? Rien ne contredit l'hypothèse que ces liquides peuvent, soit par eux-mêmes, comme dans le manioc ou même dans l'ivraie, ou par des réactions chimiques, et sans intervention du parasitisme, produire des effets malfaisants ou toxiques.