‹ Traité de la pellagre et des pseudo-pellagresChapitre 34 sur 68 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Suite de l'étiologie. — I. De la contagion dans la pellagre. — Origine des idées contagionistes. — Leur réfutation. — Expériences d'inoculation. — II. De l'hérédité dans la pellagre. — Importance sociale de ce fait. — Historique de la question. — Aggravation des accidents pellagreux par l'hérédité. — Ce qu'il faut entendre par Fond pellagreux. — Observations particulières. — Théorie de l'hérédité.— Influence de ce fait sur le mouvement de la population rurale, dans les pays à pellagre. — III. Conclusions étiologiques.

I. Contagion. — Quoique l'hypothèse d'un virus pellagreux ait eu place dans les discussions du siècle dernier et qu'elle figure encore jusqu'à notre époque dans divers écrits, il m'a paru sans utilité d'en chercher la réfutation. On peut en dire autant de la contagion de la pellagre, question complètement jugée, et se horner, comme l'a fait M. Rayer, il y a trente ans, à cette affirmation : la pellagre n'est pas contagieuse.

Ce n'est pas assez, toutefois, pour un traité dans lequel les questions d'intérêtpurementpratiquen'excluentpas l'étude des précédents historiques. Déjà Frapolli avait appelé des rêveurs ceux de ses contemporains qui attribuaient la propagation de la pellagre à l'existence d'un principe contagieux. Zanetti, Odoardi, Gherardini, Soler, Sartogo, Strambio furent unanimes pour repousser cette hypothèse, qui eut d'abord en Salomon Titius son partisan le plus distingué. Le professeur de Wittemberg ne présentait, au reste, son idée (1792) que sous la forme d'un soupçon : « Suspicio veneni cujusdam contagiosi. » Il soupçonnait, comme Hameau trente ans après, qu'un venin contagieux se transmettait des bêtes à laine aux hommes, l'hiver, par suite de l'habitation dans les étables. Videmar, qui avait fait tant d'efforts pour identifier la pellagre avec l'hypochondrie, sans chercher à concilier sa première erreur avec une erreur nouvelle, admit la contagion d'après le fait d'un certain Prandoni, devenu pellagreux, disait-on, pour avoir couché dans le lit où sa sœur pellagreuse était morte. Strambio, qui s'attacha, dans sa Deuxième Dissertation, à réfuter cette erreur, disait à ce sujet :

« Il y enatant qui dorment ensemble sans se communiquer la pellagre. Prandoni lui-même n'eut pas seulement sa sœur pellagreuse; mais son père, deux frères et deux autres sœurs moururent de la pellagre... ce qui me porte à croire plutôt que c'est un fait héréditaire. » Strambio examine ensuite les arguments de Titius et fait voir leur faiblesse : « Quand même, dit-il, on lui accorderait que la pellagre a une grande analogie avec les maladies cutanées, en particulier avec la lèpre, avec l'impétigo, avec le vitiligo, on n'en peut pas conclure, par analogie, que la pellagre est contagieuse, puisque plusieurs bons auteurs sont d'avis que ni la lèpre des Hébreux, ni celle des Grecs, ni celle des Arabes ne sont contagieuses, mais qu'elles ont été jugées telles seulement à cause de leur aspect difforme et hideux. Ce n'est pas prouver la contagion que de dire que la pellagre va se propageant d'année en année, premièrement parce que si l'on voit plus de pellagreux, dans des lieux où on n'en trouvait pas dans le passé, on peut l'expliquer en partie par la connaissance que les médecins ont aujourd'hui de ce mal et qu'ils n'avaient pas par le passé; secondement, parce que l'hérédité et l'aggravation des causes éloignées peuvent suffire à propager le mal, sans la contagion. »

Les médecins qui, malgré les arguments de Strambio, de Marzari, deFacheris, etc., et malgré les résultats négatifs que fournissait incessamment la pratique rurale, ont continué à donner crédit à l'erreur de Titius et de Videmar, ont été presque tous imbus des opinions qui cherchaient dans la pellagre une dérivation de la lèpre ou de la syphilis. J. Frank a eu la faiblesse de pencher vers cette manière de voir, parce que la maladie ne s'expliquait pas assez bien, selon lui, par l'influence du climat ni par la manière de vivre, et que, comme cette maladie allait s'étendant graduellement, il fallait bien pensera la contagion comme moyen de diffusion.

Au milieu des discussions que cette question souleva, on eut recours à l'expérimentation. Buniva (1) s'inocula et inocula à plusieurs personnes de la salive et du sang de pellagreux et même de la matière qui suintait des fissures produites sur les téguments malades. Aucun effet ne put être obtenu de ces inoculations. Plus tard, de Rolandis s'inocula, à plusieurs reprises, de la sanie fétide recueillie sur la peau ulcérée des pellagreux, et il n'observa pas d'autre résultat que quelques pustules bénignes sur les points où les inoculations avaient été pratiquées.

(1) Memoria sulla pellagra, etc. [Arch, de l'Acad. de Turin,i. III, 1805-1808).

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Zecchinelli s'était laissé amener à admettre « quelque principe contagieux particulier, » suivant son expression, par l'observation de certaines éruptions, qu'il croyait pellagreuses, cbez des enfants nouveau-nés, dont les mères avaient la pellagre. On a fait beaucoup de bruit de ces faits qui, cependant, semblant appartenir au pompholyx ou pemphigus des nouveau-nés (qui n'est pas très-rare chez les enfants cachectiques) plutôt qu'à la pellagre.

Une dernière apparition du contagionisme italien a eu lieu en 1846, au congrès de Gênes, où M. Bottô vint exposer une théorie de la pellagre basée entièrement sur la contagion. MM. Lussana et Frua se sont arrêtés assez longuement à la réfuter en 1856. Elle est aujourd'hui justement oubliée.

L'erreur sur la nature contagieuse de la pellagre n'a fait que paraître un instant parmi les médecins du sud-ouest de la France et n'y a pas laissé de traces. Le genre de vie, les habitudes spéciales de la plupart des pellagreux landais observés par le docteur Hameau, rendaient très-excusable, de la part du premier observateur du Mal de la Teste, un soupçon analogue à celui de Titius, sur l'existence d'un virus qui se transmettrait de l'espèce ovine à l'homme parle contact. Il est probable, du reste, que l'observation et la réflexionavaient modifié l'opinion de M. Hameau, car, dans son second mémoire, il déclarait « qu'il fallait des expériences nouvelles pour être entièrement fixé sur ce sujet. »

En Espagne, on s'est peu occupé de cette question. Dans les provinces danubiennes, s'il est vrai que, parmi la population du district de Muscel, on attribue des propriétés contagieuses à la pellagre, qu'un préjugé rattache à la syphilis, du moins paraît-il, par les écrits que nous connaissons, que ce préjugé vulgaire n'est pas partagé par les médecins.

II. Hérédité, Fond pellagreux. — Une des plus graves questions sociales que le temps a fait surgir dans l'histoire de la pellagre est celle de l'hérédité. Dans aucun des pays où la pellagre existe, cette question n'a frappé les médecins qui ont les premiers observé la maladie. Casai n'a pas abordé ce sujet, pas plus que Frapolli et Zanetti. En France, Hameau, de même que Verdoux et Darthès, paraît n'avoir vu que des pellagreux adultes. Il en avait été de même pour Soler et Aldalli, dans les États vénitiens, et pour Facheris dans le Bergamasque. Dans l'Italie centrale, où le mal paraît être encore plus récent qu'aux environs de Bergame, et notamment dans la Campagne de Rome, les documents médicaux n'ont pas signalé des enfants pellagreux, etles médecins neparaissent pas s'être préoccupés del'hérédité .

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En Italie, Gherardini allait plus loin (1) : il niait l'hérédité aussi bien que la contagion. Odoardi me semble le premier qui ait émis un soupçon. Bientôt après, Aibera, exagérant tous les faits, chercha dans l'hérédité un des fondements de son système étiologique plus mystique que médical. C'est encore à Strambio qu'il appartient d'avoir solidement posé et traité la question au milieu des opinions discordantes. Les faits que constatait le clinicien de Legnano contrastaient évidemment avec les observations négatives qui étaient faites en môme temps dans d'autres provinces, et l'explication de ce désaccord semblait se trouver dans la plus ou moins grande ancienneté de la maladie. S'il est impossible de prouver aujourd'hui qu'elle ait paru dans le duché de Milan plus tôt que dans certains districts de la Vénétie, du moins est-il certain qu'elle y a régné plus tôt que dans les provinces de Bergame et de Brescia, ainsi que dans le Tyrol italien et le Piémont.

Les observations de Strambio reçurent bientôt une confirmation générale, et l'on admit comme démontré : 1° que beaucoup depellagreux (Strambio disait la majorité) devaient le jour à des parents peilagreux; 2° que les enfants des pellagreux, même en bas âge, sont plus facilement que les autres atteints par le mal; 3° que lorsqu'on a rencontré un pellagreux dans une famille, il est rare, si l'on recherche les commémoratifs, que l'on ne trouve pas un frère, une sœur ou un ascendant offrant ou ayant offert la même maladie.

Strambio exposait et discutait ces faits avec sa sagacité habituelle : « Cette propagation du mal chez les individus d'une même famille, disait-il (2), se pourrait attribuer à la contagion, s'il n'y avait des preuves assurées que la pellagre n'est pas contagieuse. Elle pourrait encore s'attribuer à l'égalité des occasions et circonstances extérieures dans lesquelles vivent les individus d'une même famille, si, dans le même pays, dans les mêmes travaux et les mêmes misères, il ne se trouvait pas des familles entièrement exemptes du mal, d'où il faut conclure que cette propagation dépend d'un principe héréditaire. Lorsque ensuite l'on dit avec raison que la pellagre est héréditaire, il ne faut pas entendre qu'elle se propage toujours à tous les enfants et qu'on ne la puisse pas acquérir sans l'avoir reçue des parents. Il faut entendre de la pellagre ce qu'on entend de toutes les autres maladies qui attaquent les familles (gli altri mali gentilizii). Non tous les iils des pellagreux, mais la plupart d'entre eux,

(1) « Dunque, dit-il, non è malaltia di contagio, ne tampoco ereditaria. » {Loc, cit., p. 27.)

(2) Dissert, prima, p. 38.

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ou bien dorment des signes du mal, en cet âge tendre pendant lequel ils ne sont pas soumis à l'action des mêmes causes que les adultes, ou bien naissent tellement disposés à ce mal, qu'ils l'acquièrent plus facilement que les autres. De même, ensuite, que tous les fils des pellagreux ne sont pas atteints de pellagre, de même beaucoup l'acquièrent, quoique sains de génération; ainsi la pellagre peut être autant héréditaire qu'acquise. »

L'expérience des observateurs, dans tous les pays, a tellement confirmé la gravité des faits auxquels s'appliquent les réflexions de Strambio, que l'on est surpris, au premier abord, de voir un écrivain aussi distingué que M. Morelli, traiter négligemment, dans un livre où il annonce une étude de la pellagre dans ses rapports sociaux, une question dont les statistiques, publiées plus de dix ans auparavant parCalderini, suffiraient à prouver la portée sociale, et n'y voir qu'un fait douteux, dont l'importance aurait été exagérée « pour suppléer à un défaut de preuves en faveur d'une cause spécifique supposée. »

En s'attaquant ainsi à M. Balardini, l'auteur florentin manque d'exactitude et de justice. Le sclérotisme de M. Balardini a dû s'accommoder de l'hérédité, sous peine de rompre avec l'observation ; mais l'exagération des influences héréditaires ne provient ni de cette doctrine ni du zéisme en général. Lorsque le docteur Sacchi écrivait, en 1847y à la Commission piémontaise : « On ne devient pas pellagreux d'emblée, on naît pellagreux, » il croyait, au contraire, comme d'autres l'ont cru avant lui, faire le procès du zéisme. Quant à l'opinion de M. Morelli sur la question de fait, peut-être s'expliquerait-elle par l'action encore moins prononcée en Toscane que dans la haute Italie, de l'hérédité dans la pellagre.

Le travail statistique (1) de G. Gallo Calderini, qui a mesuré pour ainsi dire la gravité de ce fait, pour la Lombardie, portait sur près de 1,000 pellagreux, reçus à THôpital-Majeur pendant les années 1844, 1845 et 1846. On y trouve que le mal avait commencé au-dessous de trois ans chez 300 individus, c'est-à-dire qu'il débuterait dès l'enfance chez un cinquième des hommes et le quart des femmes.

En 1859, M. Lussana, d'après les chiffres recueillis par lui et par M. Frua, a avancé qu'on rencontrait l'hérédité comme élément étiologique de la pellagre dans plus d'un tiers des cas observés à l'Hôpital-Majeur.

Enfin M. Boudin, opérant sur l'ensemble des chiffres de Calde-

(1) Annali univ. di medic. (d'Omodei), ISé^n06 d'août et de septembre.

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rini, en a exposé (1) les résultats numériques dans les termes suivants :

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