COUPLES CONJUGAUX
ENFANTS PELLAGREUX.
Fils. Filles.
Père et mère sains, ayant plu- Père et mère sains ayant un seul enfant pellagreux
« En ramenant à 100, dit M. Boudin, le nombre des couples mariés ayant eu des enfants atteints de pellagre, on trouve que, dans 15 cas, les deux conjoints étaient atteints de la maladie; dans 24, le père était seul atteint; dans 27, la mère seule était atteinte; dans 16, les deux conjoints étaient sains, bien qu'ils eussent plusieurs enfants atteints ; dans 18 enfin, les deux conjoints étaient sains et un seul enfant se trouvait atteint de pellagre. En second lieu, il résulte du tableau qui précède: 1° que, lorsque le père et la mère sont atteints, les enfants pellagreux appartiennent, à peu près indifféremment, à l'un ou à l'autre sexe (116 : 106); 2° quand le père est seul atteint, la maladie se montre plus fréquemment chez les enfants du sexe masculin (64 : 49) ; 3° quand la mère est seule atteinte, la pellagre est plus fréquente chez les filles (78 : 30). »
On sait que M. Baillarger croit avoir constaté une particularité semblable dans la transmission héréditaire de la folie.
Si l'on ajoute aux chiffres effrayants qui viennent d'être rappelés, que dans les pays où Aldalli affirmait que les enfants étaient épargnés, où Soler écrivait, en 1791, « qu'il avait vu rarement la maladie avant 14 ans et jamais dans le bas âge, » l'hérédité est un fait aussi unanimement reconnu qu'il l'est aujourd'hui dans les Asturies et dans nos départements du Sud-Ouest, on ne saurait se dissimuler que ce fait, au milieu des inégalités qu'on y rencontre encore, suivant les pays, offre une gravité sociale croissante et donne à la pellagre ce
( 1 )\Souvenirs de la campagne d'Italie, p. 40; et Annales d'hygiène, 1861, t. XV, 2* série, p. 17.
ÉTIOLOGIE. 505
caractère menaçant que les médecins du nord de l'Europe ont signalé dans l'alcoolisme, fléau populaire d'origine moderne aussi et qui sévit sur une partie de l'espèce humaine, non-seulement par les maux infligés aux individus directement atteints, mais encore et surtout par la dégradation physique et morale dont on voit les familles et l'espèce s'empreindre parla transmission héréditaire.
Lorsqu'on a étudié de très-près les familles peilagreuses, on est amené à ne pas faire consister le fait de l'hérédité dans la reproduction de la pellagre, proprement dite et tout entière chez les descendants des pellagreux. Tous ceux qui écrivent de nos jours sur le sujet qui nous occupe, ne font pas assez remarquer l'aspect actuel de beaucoup de familles peilagreuses. Strambio, dans l'article du Primus Annus, intitulé : Causarum remotarum investigation se borne à dire : «Intégrée familiœ pellagrosœ reperiuntur. » Pour moi je regrette que les limites obligées de cet ouvrage ne me permettent pas de reproduire, avec leurs détails, les groupes d'observations que j'ai pu recueillir en France et en Italie dans certaines demeures où la pellagre régnait d'ancienne date ; là, à côté des pellagreux proprement dits, à tous les degrés du mal, j'apercevais des enfants ou des sujets jeunes, d'un aspect triste, cacochyme, au teint flétri, à l'air abattu, dont le souvenir s'est représenté vivement à moi lorsque j'ai lu dans un des mémoires envoyés en 1847, à la Commission piémontaise, la peinture suivante, dont la conclusion était : qu'en général on naît pellagreux.
« Il m'arrive parfois, disait le docteur Sacchi, de Castel-Ceriolo, d'observer de petites créatures avec tous les indices d'une végétation épuisée. Je donne aussitôt un coup d'oeil à ses parents et je détourne mes regards avec un frémissement. Ce petit être restera vicié pendant toute la durée de sa vie qui ne sera pas longue, ou s'il paraît se développer un moment ce sera pour retomber plus tard sous l'influence des causes qui altéreront de plus en plus son organisation altérée déjà. On a coutume vulgairement, dans nos campagnes, en parlant d'une personne qui souffre de maux longs et inconnus, dans les plus belles années de la jeunesse ou de la virilité, de dire qu'elle a ses sels par héritage (ha ereditato i suoi sali); et les sels ne sont pas autre chose que la pellagre. Il y a donc un habitus particulier aux pellagreux, bien longtemps avant le développement de la pellagre on peut reconnaître l'individu qui en sera atteint, à son pas vacillant et incertain, à ses yeux d'un reflet jaunâtre, à son regard fixe, au coloris de sa face pâle et jaune, aux tarses de ses paupières roussâtres, à ses lèvres fendillées, à ses cheveux rares.... à ce front sillonné de
506 PELLAGRE. — ÉTIOLOGIE.
rides avant l'âge, à sa molle musculature, enfin à son aspect engourdi et apathique; on se trompera rarement en présageant une future pellagre, longtemps avant qu'elle ne se développe. On trouvera cet habitus chez des êtres de 40 à 12 ans : ce sera Vhabitus des fils de parents pellagreux. Dételles créatures débiles et exténuées, placées sous l'influence de l'existence à la ville, seraient devenues avec le temps des types de scrofule, de rachitisme ou de phthisie ; qui en peut douter? Et pourtant ces terribles maladies sont inconnues à la classe misérable [alla poveraglia) de la campagne parmi laquelle domine la pellagre. »
S'il y a des traits exagérés dans ce tableau, il n'est pas moins vrai qu'il peint une réalité à laquelle il a fallu un nom particulier et pour laquelle on a créé l'expression encore si mal définie de fond pellagreux.
Malgré l'importance sociale de ce sujet, qui offrirait la matière d'un chapitre intéressant à ajoutera l'histoire des dégénérations dans l'espèce humaine, il faut dire qu'une lacune existe à cet égard dans les études.lesplus récentes et les plus étendues sur la pellagre. On est forcé d'ajouter que ce qu'il y a de vrai et d'important dans le fait indiqué par l'expression de fond pellagreux est obscurci ou défiguré dans beaucoup d'écrits. Ce mot, une fois mis en usage, on s'en est servi pour désigner des états divers, quelquefois étrangers à la pellagre.
Les données que M. Lussana a résumées dans son dernier ouvrage sur l'hérédité, tendent à établir: « 1° Que le fond pellagreux (le germe pellagreux héréditaire) se propage en général en suivant la ligne paternelle ; 2° que beaucoup d'individus d'une même famille sont frappés du même mal, là où existe le foyer héréditaire (il fomite gentilizzio).
A côté de ces propositions contestables se trouvent des observations particulières qui m'ont paru plus instructives que toutes les théories. J'en reproduirai quelques-unes qui donnent des exemples frappants du développement que prennent, dans les conditions d'hérédité, les accidents cérébraux et en général des troubles du système nerveux.
Observation XXXI. — (Cette observation porte le n° 29 (p. 147), dans le livre de M. Lussana.)
Colombi, Carlo, né en 1796, misérable paysan, père de fils pellagreux et destendant lui-même, à ce qu'il paraît, d'une famille pellagreuse, vivait dans les misères et les fatigues ; il éprouvait, depuis un temps qu'on ne peut pas préciser, la desquamation caractéristique, des vertiges, des lourdeurs de tête {balordoni), la faiblesse, la confusion de la vue et de
ÉTIOLOGIE. 507
l'intelligence, des hallucinations de l'ouïe, la rétraction du corps en arrière, le pyrosis, la diarrhée,, spécialement entre le printemps et l'été.
(( Ces symptômes s'accrurent en 1857 lorsqu'il vint pour la première fois à l'hôpita] (de Gandino). Il avait une diarrhée très-profuse et une soif continuelle, la langue sèche et pelée, de la parésie, l'émaciation musculaire, la confusion de la vision, la paralysie reclo-vésicale; il n'y eut pas de remède; il mourut au hout de peu de jours. »
Observation XXXII. — Cette observation, qui porte le n° 28 (p. 146), offre l'hisloire de la fille du précédent malade : Nicoli-Servalli Chiara, née en 18 i 7, pauvre paysanne^ fille de parents pellagreux, se trouvait à son quatrième enfant et l'allaitait dans l'été de 1855, quand elle fut frappée de délire mélancolique et de tendance à tuer ses propres enfants ; elle avait eu auparavant de grandes terreurs à l'occasion du choléra et par suite de la perte de plusieurs de ses parents.
« Lorsque nous fûmes appelés et la vîmes pendant une nuit de délire frénétique, elle était ramassée sur elle-même dans son lit, la tête cachée sous ses couvertures ; elle disait qu'elle allait mourir du choléra ; que la vierge Marie ne l'écoutait plus, que ses enfants étaient ruinés, etc.; elle avait la figure enflammée, le pouls dur et fréquent; on lui pratiqua une large saignée.
« Le lendemain (i2 août 1855), elle était portée à l'hôpital, où le soir on lui appliqua 24 sangsues aux tempes; mais il en résulta une exaspération plus violente du délire. »
On voit que jusques à ce point de l'observation la nature de la maladie n'avait pas été diagnostiquée :
« Alors, continue l'auteur en faisant bien attention à la forme du délire, aux inconvénients des émissions sanguines et considérant les circonstances héréditaires (la derivazione gentilizia), et les influences de l'état puerpéral et de l'allaitement, je crus que j'avais affaire à une manie pellagreuse; je fis administrer à la malade du vin généreux et une dièle restaurante pendant la journée.
« La nuit suivante, elle eut des heures de sommeil calme; le lendemain (14 août), le délire s'était fort mitigé. — On continua avec le vin et la bonne nourriture. Chaque jour on vit la malade devenir plus tranquille et elle recouvra la raison. Elle avait honte de sa position ; elle demandait à s'en aller, et, en effet, on lui permit de retourner à sa maison, parfaitement guérie le 26 août.
« En 1856, au soleildu printemps, sous les travaux des champs, la Chiara (Claire) offrit les stigmates cutanés pellagreux; elle eut aussi les lourdeurs vertigineuses (balordaggini), la lassitude corporelle, les tractions lombaires (stramenti lombari). A la fin, elle fut assaillie de nouveau de son délire mélancolique, et, dans cet état, amenée à l'hôpital; je lui fis administrer de suite une portion (un boccale) de vin généreux avec une bonne soupe; la nuit elle dormit, et certainement ce fut sous l'action semi-inébriante du vin; mais le lendemain elle se leva plus calme, et comme présente à elle-même; elle fit des excuses de ses folies; on lui enleva les liens et on lui persuada de rester encore pour la continuation d'un traitement régulier; elle le fit, toujours docile, tranquille, toujours se remettant et guérissant des autres phénomènes pellagreux. Elle se conserva et
508 PELLAGRE. — ÉTIOLOGIE.
se conserve dans un état satisfaisant de santé dans les trois années suivantes, pendant lesquelles elle eut soin d'user d'un bon régime, même au sein de sa famille; dans cet intervalle, elle eut encore une grossesse heureuse, et allaita son enfant sans en ignorer l'inconvénient. »
Ce fait a dû frapper M. Lussana puisqu'il l'a inséré dans son ouvrage, en notant l'erreur de diagnostic et le traitement fâcheux qui a été la conséquence de cette erreur. Il est surprenant qu'un tel fait ne soit accompagné d'aucun commentaire propre à en faire ressortir les points instructifs. Je connais peu de faits plus propres à montrer quel élément perturbateur, si l'on peut ainsi parler, l'hérédité vient introduire dans l'expression symptomatologique de la pellagre. En règle générale, en dehors de l'hérédité, on peut dire que lorsque le délire maniaque éclate, on a été éclairé par d'autres phénomènes et par l'éruption cutanée qui s'est répétée plusieurs fois de manière à donner l'éveil. Dans le milieu héréditaire au contraire, sous l'influence d'altérations antécédentes du système nerveux, une circonstance accessoire peut faire éclater un accès de manie pellagreuse dans des cas où la peau ne garde aucune trace d'une éruption antérieure, ou en garde assez peu pour qu'un observateur aussi exercé que M. Lussana ne les ait pas aperçues et qu'il n'ait reconnu la pellagre qu'à la suite de l'emploi d'un moyen thérapeutique qui lavait aggravée et de la découverte des circonstances héréditaires.
Un fait plus curieux encore est rapporté par M. Lussana (toujours sans commentaires) sous le n° 33 (p. 149). Malgré son étendue, j'en donnerai la traduction, parce qu'il offre une de ces formes de pellagre qu'on chercherait vainement dans les conditions de localité ou de famille où la pellagre n'a pas déjà affecté plusieurs générations successives et qui font bien connaître dans toute sa gravité ce qui, dans la langue médicale actuelle, s'appelle ie fond pellagreux.
Observation XXXIII. — Taccolini Maria, née en 1808, hôtelière; descendant d'une famille dont les membres passent pour être morts de diverses formes pellagreuses avec manie. Elle se conserva saine jusqu'à ces dernières années, attendu que par le passé elle n'avait jamais connu les privations et la misère; mais maintenant toute source de gain ayant tari dans sa petite hôtellerie, elle s'est vue obligée de se procurer son pain à grand'peine, par divers moyens, et à se nourrir comme elle a pu.
Dans l'été de 185G, elle recourait au médecin, accusant une faiblesse générale, une lourdeur {sbalordimento) de tête, confusion de la vue, inappétence, sensation de langueur à l'épigastre, douleurs et tractions {stiramenti) aux reins, constipation, extrême mélancolie, qui la poussait à rester seule et à pleurer fréquemment.
ETIOLOGIE. 509
« On jugea qu'il existait une hypochondrie jointe à de l'hystérisme et on prescrivit des décoctions amères toniques.
« On n'obtint aucun avantage; au contraire, au bout de quelques semaines la débilité musculaire augmentait au point que la malade ne pouvait plus se tenir sur ses jambes, étant toujours menacée de tomber en arrière. Les objets lui semblaient trembler continuellement; elle avait une sensation désagréable de chaleur à la plante des pieds, la langue rouge, pointillée, et de l'apyrexie.
ce La Taccolini ayant fait la confession ingénue de sa misérable manière de vivre, on reconnut qu'elle était atteinte de pellagre ; on lui prescrivit une diète nourrissante, et l'abandon, le plus possible, de la polenta de maïs et de mettre les médicaments de côté. Elle s'en trouva bien et passa assez bien (discretamente) l'année 1857.
« Mais le mois d'octobre étant arrivé, elle devint plus mélancolique, elle ne sortait du lit que pendant quelques heures; accusait des douleurs tractives (olori o stiramentï) aux lombes; vue obscure; inappétence; affaissement général. Outre les privations, les souffrances morales causées par la misère croissante, avaient contribué à cette aggravation de son état. Elle fut reçue à l'hôpital de Gandino, au commencement de 1858, dans un état encore plus aggravé et dans une plus profonde lypémanie. Elle sortit dans un état meilleur au mois de février; mais elle revenait au commencement d'août, présentant les phénomènes cérébraux et lombaires avec parésie musculaire générale; vue très-trouble, brûlure à la plante des pieds. — L'état s'améliora par une bonne nourriture ; on la laissa sortir au milieu de septembre. Elle avait l'intelligence et la vision libre; elle pouvait rester levée pour faire quelques travaux, accusant toujours cependant les douleurs et les tiraillements aux lombes et en même temps la brûlure aux pieds.
« Cependant les privations et les tourments moraux {crucci), continuaient, s'accroissant surtout à cause de l'abandon de son mari et de ce qu'elle se trouvait sans aucun parent qui vînt à son aide. Elle retombait vite dans son triste état et retournait à l'hôpital en janvier 1859 pour en sortir en meilleur état vers le milieu de mars.
« Mais sous le toit domestique l'attendaient les mêmes conditions, la solitude, la privation, le chagrin. Toujours plus confinée dans sa tristesse, toujours vivant au lit, s'enlevant elle-même tout ce qui pourrait remettre son esprit et son corps, elle devenait lypémaniaque, divaguait dans un continuel monologue mêlé de lamentations et de pleurs, sans sommeil, sans repos; elle avait perdu toutes ses forces musculaires, soutirait d'une céphalée tenace avec des hallucinations de l'ouïe, et une fois elle sortit du lit pour se donner la mort en se jetant dans le puits de sa maison. C'est dans ces conditions qu'elle fut rapportée à l'hôpital au commencement de septembre 1859. Toujours sans diarrhée et sans fièvre, pourtant émaciée au plus haut degré, égarée dans une continuelle divagation, hébétée et témulente (ebete e temulenta), avec une physionomie épouvantée. Elle ne présente pas l'altération cutanée (la defedazione cutanea), mais toute sa peau se montrait comme couverte de poussière d'un ton blanc très-menu (la pelle spolverizzata di bianca minutissima for fora), forme sous laquelle se détachait l'épiderme.
On secourut cette malade avec une nourriture succulente, avec de la
510 PELLAGRE. — ÉTI0L0GIE.
viande et deux verres de bon vin par jour. Elle reprit d'une manière visible ; elle a des moments de repos et quoique toujours mélancolique elle ne délire plus.
« Le traitement et l'amélioration se continuent. »
Si cette observation ne se trouvait pas dans le livre de M. Lussana ; si elle n'avait pas été prise dans un milieu aussi manifestement pellagreux, quel médecin diagnostiquerait la pellagre sur une telle description ? On voit que les premiers praticiens qui ont vu la malade ont diagnostiqué une hypochondrie mêlée à V 'hystérisme (ipoeondria congiunta ad islerismo), et que les confidences seules de celle-ci, en révélant le genre de vie et l'bérédité, ont conduit au bon diagnostic.
On reconnaîtra, dans ce cas, que la nourriture déplorable et l'abus de la polenta peuvent être accusés de produire la plupart des phénomènes ; ceux-ci cependant ne sont pas dans leurs proportions ordinaires et normales, surtout quant au développement que présentent les désordres intellectuels. Il existe une disposition préexistante dans le système nerveux qui a imprimé une marche particulière à l'évolution de la maladie. C'est cette disposition qui est, à vrai dire, le fond pellagreux. La vie de la malade la tient à l'abri des éruptions pellagreuses ; elle n'a pas, ou ne paraît pas avoir eu d'érythème pellagreux; mais elle offre cet état général des téguments dont j'ai vu plusieurs exemples et qui indiquent les rapports intimes entre le fonctionnement des centres nerveux et celui de l'enveloppe cutanée.
Outre ces faits de pellagre avec hérédité, je crois devoir emprunter encore au livre de M. Lussana quelques courtes observations qui montrent l'influence héréditaire sous les formes les plus habituelles et dès les premiers degrés de son action sur les familles. On y voit le père de famille atteint d'une pellagre acquise en dehors de conditions probables d'hérédité, et on voit, dans les faits qui suivent, ce que deviennent les enfants nés sous l'influence de la pellagre de ce père demeuré robuste, quoique pellagreux :
Observation XXXIV. — (Obs. 30 de M. Lussana). Ongaro Giovanni, né en 1806, pauvre paysan, père de fils pellagreux, de constitution robuste; souffrant déjà depuis beaucoup d'années, au printemps, d'étourdissements vertigineux; de dermatose caractéristique, de douleurs lombaires, d'excentricités mentales, de py rosis, d'affaiblissement musculaire.
« F.n 1857, il fut assailli de manie furieuse qui le poussait par les rues à faire mille insultes et violences. Arrêté par la gendarmerie, il était conduit à l'hôpital. 11 avait le dos des mains desquamé (decuticolato) ainsi que le cou et le haut de la poitrine. Pas de diarrhée.
ÉTIOLOGIE. 5H
« On lui administra immédiatement du vin généreux et de bonne qualité et en même temps un ordinaire de soupe avec un peu de viande. Au bout de deux jours le délire cessa. Le malade restait au lit et se plaignait d'être extrêmement affaissé. 11 séjourna pendant un mois et sortit dans un état très-satisfaisant. Il s'occupaaux travaux de la campagne jusqu'au printemps de 1858, époque où il commence à faire des choses étranges, accuse de l'affaiblissement, des étourdissements et de l'obscurité de la vue. Il entre à l'hôpital le 1er mai. Sous le traitement par la viande et le vin les phénomènes disparaissent comme dans le passé. Ongaro quitte l'hôpital à la fin du mois et se trouve encore bien aujourd'hui. »
Observation XXXV. — (Obs. 31 de M. Lussana). Ongaro Ponziano, né en 1840, fils d'un paysan pellagreux (le précédent); de misérable complexion, offre, depuis son enfance, la dermatose spéciale et une sorte de dérangement d'esprit, la diarrhée fréquente, la langue rouge et pelée. Ces symptômes, d'habitude, s'exagèrent au printemps. Il fut reçu trois fois(en 1851,1852, 1854) et, là il se rétablissait assez bien avec Faliinentation nourrissante accoutumée. »
On trouve enfin, dans l'observation n° 18 du livre de M. Lussana, l'histoire d'un frère puîné du précédent malade ; la voici :
Observation XXXVI.— Ongaro Santo, né en 1845, paysan, d'un teint jaune terreux; petit et chétif; il a son père et un frère pellagreux, et lui aussi; il présente, depuis plusieurs années, des signes de pellagre, la diarrhée, la faiblesse, l'érythème des mains.
« En 1850 et 1851, il fut reçu et rétabli par le traitement restaurant ordinaire des pellagreux à l'hôpital; et encore en 1856 et 1857. Les bons effets obtenus en 1850 et 1851 s'étaient maintenus jusqu'au commencement de 1856. Celui qui a été obtenu en 1857 se maintient encore, tandis que ce jeune garçon jouit d'un certain bien-être {di un discreto benesseré) et travaille aux champs. »
Je n'ajouterai plus à ces exemples, pris en Italie, qu'une seule observation dans laquelle l'influence héréditaire sur la marche de la maladie et sur l'état de la famille ne paraît pas douteuse.
Observation XXXVII. — Bernard Marsan, 25 ans, bouvier à Peyranon, (commune de Cauna). Pendant deux printemps consécutifs (en 1846 et 1847) et avant l'apparition de l'éruption cutanée, ce jeune homme assure qu'il souffrait déjà à l'estomac, qui le brûlait^ dit-il, sans qu'il pût éteindre ce feu en buvant sans cesse de l'eau froide. Il avait des douleurs le long du dos; des vertiges, qui ont été prononcés surtout aux premiers soleils du mois de mars dernier (1847) ; l'éruption se fit sur toutes les parties exposées à l'air : « on eût dit, observe M. Lestelle, officier de santé à Cauna, qu'on avait jeté de l'eau bouillante sur ces parties » qui se couvrirent de bulles et même de quelques pustules. 11 n'y avait rien d'analogue sur le reste du tégument. Le malade continuait à éprouver une sensation de brûlure à l'estomac avec une grande sécheresse à la
512 PELLAGRE. — ETIOLOGIE.
bouche, qui était fendillée, de môme que les lèvres. La langue était comme un charbon ardent. Soif extrême. Ptyalisme continuel qui diminuait à la suite des repas. Dévoiement très-intense par moments, avec coliques.
Presque en même temps que parut l'éruption, les vertiges prirent une grande intensité. Le malade était comme enivré lorsqu'il allait dehors et surtout au soleil. Quelquefois il se sentait fortement tiré en arrière et se mettait à reculer involontairement jusqu'à ce qu'un obstacle l'arrêtât ou le fît tomber.
11 entendait assez souvent des sons de cloches. Il n'éprouvait rien du côté des yeux, si ce n'est quelques éblouissements. Il était en proie à beaucoup d'accablement et de lassitude, surtout le soir et le matin. Son humeur était devenue subitement triste, ce qu'il attribua uniquement à ses souffrances et en particulier à cette sensation d'un feu intérieur qui le consumait. Il n'a pas manifestement déraisonné, et il assure n'avoir pas eu la pensée de se détruire. Comme j'avais questionné ce malade avec un grand soin, j'avais cru devoir admettre la sincérité de sa réponse sur ce dernier point. Toutefois un document digne de foi, m'ayant prouvé depuis mon passage àCauna, que j'avais été renseigné inexactement par Bernard Marsan, il convient de rapporter ces renseignements nouveaux qui prouvent à quel point il faut se défier de certaines réponses des pellagreux sur leurs antécédents et particulièrement sur la question de la folie et de la monomanie suicide.
J'avais visité Bernard Marsan au commencement d'octobre 1847, en compagnie de M. Lestelle, officier de santé, qui lui donnait des soins et de M. Prosper Cazaban, alors étudiant en médecine et fils d'un honorable médecin d'Aurice. M. Cazaban, reçu docteur l'année suivante, choisit, conformément aux invitations que je lui avais faites, la pellagre des Landes pour sujet de sa thèse soutenue à Paris le 2 février 1848. Dans ce travail figure l'observation de Bernard Marsan en tête de 11 histoires particulières recueillies par l'auteur, après mon voyage dans son pays; or voici ce qu'on lit dans cette observation :
« Avec les symptômes cutanés coïncident des troubles fonctionnels fort alarmants. Le malade est excessivement faible, morne, triste, hébété. A cette espèce de torpeur succède de temps en temps un délire furieux, ses souffrances sont telles qu'il réclame la mort à grands cris. Il veut quitter le lit pour aller se noyer dans l'Adour, rivière qui passe près de la maison qu'il habite; mais il est retenu par ses parents et sa faiblesse même qui est extrême. »
L'observation publiée par M. Cazaban contient en outre sur les phénomènes cutanés, digestifs et nerveux constatés avant ma visite, des détails qu'il ne me fut pas possible de recueillir avec assez de précision pour les consigner dans mon propre récit et que le jeune médecin d'Aurice, homme du pays, a pu retrouver avec l'assistance de son collègue M. Lestelle. Ainsi M. Cazaban a noté « qu'au printemps de 1847, la langue avait été rouge, fendillée, sillonnée de profondes gerçures Que la locomotion avait été longtemps presque impossible Que les selles contenant
du sang avaient le caractère d'une véritable dyssenterie; qu'il y avait des douleurs de reins et des coliques. Une chaleur mordicante aux extrémités, en même temps qu'à toutes les parties où siégeait l'éruption. »
ÉTIOLOGIE. 513
M. P. Cazaban, ayant revu B. Marsan à la fin d'octobre, le trouva très. affaissé, « pâle, triste, taciturne, excessivement maigre. Les yeux, dit-il « n'ont aucune vivacité. 11 répond avec peine aux questions qui lui sont « faites. Quoique l'appétit lui soit revenu et que la diarrhée ne le fatigue « presque plus, il ne reprend pas ses forces. Ses doigts peuvent à peine « serrer les objets qu'on lui présente. Il a fréquemment des vertiges. 11 « est obligé de se servir d'un bâton pour marcher, et, malgré cet appui, <( à peine a-t-il fait quelques pas qu'il est obligé de s'arrêter ; plongé « dans une mélancolie profonde, il ne délire plus comme durant le prin- « temps et le milieu de l'été. Il est, du reste, indifférent pour tout, pres- « que idiot.
« J'ai, ajoute M. Cazaban, revu B. Marsan, le 20 novembre 1847, son « état ne diffère guère de celui où je l'avais trouvé d'abord. Diarrhée; « ptyalisme moins abondant, mais persistant encore; faiblesse toujours « excessive. Le malade est constamment forcé de se servir d'un bâton « pour se soutenir. Appétit vorace,* digestions faciles; intelligence un peu « plus nette. Ce qu'il y a de particulier, c'est que la peau semble avoir « été, durant le temps où je n'ai pas vu Marsan, le siège d'une nouvelle « éruption.
« La face dorsale des mains et des pieds est couverte de pellicules « moins larges, plus minces que celles dont nous avons déjà parlé. Ce « phénomène serait-il dû à ce que les derniers jours de l'automne ont « été plus beaux et plus chauds que de coutume?»
Ainsi l'amélioration que j'avais constatée le 7 octobre ne s'était pas continuée. Il est même évident que l'état des forces avait baissé et il est probable que la maladie aura suivi, après le terme où s'arrête l'observation de M. Cazaban, une marche rapidement funeste.
Ce cas étant le plus prononcé que j'aie rencontré en France et l'un des plus graves que l'on puisse voir à la première atteinte de la pellagre, il importait de bien étudier dans quelles conditions cette maladie s'était produite chez ce jeune homme. Yoici ce que contient à cet égard la thèse de M. Cazaban.
« Le père B. Marsan a succombé vers le commencement de l'année 1 847, « âgé de 60 ans, à l'affection dont son fils est atteint. La métairie de « Peyranon est située sur la rive droite de l'Adour, dans un bas-fond en- « touré de marécages et par conséquent humide. La famille Marsan est « loin d'être à son aise; elle est composée de pauvres gens, condamnés à « un travail excessif. Ils font usage de froment pendant quatre ou cinq mois : « le reste de l'année, ils se nourrissent presque exclusivement de méture, « (pain de maïs); ils ne boivent pas de vin, mangent rarement de la « viande, et quand cela leur arrive, c'est de viandes salées qu'ils font « usage. »
« L'intérêt que m'inspira la maladie de B. Marsan m'avait conduit à « rechercher et à obtenir des renseignements plus circonstanciés sur ce « malade et sur sa famille. Celle-ci était originaire de la commune de « Saint-Sever et d'un lieu appelé Louhaitabé. Là elle vivait de privations, « excédée de travail, n'ayant presque pas d'autre nourriture pendant les « deux tiers de l'année que de la uiétitre (pain de maïs) et de Yescauton, « dans lesquels entrait toujours le grain de dernière qualité de la récolte « de maïs. On ne mangeait un peu de pain de froment que pendant l'été et Roussel. 33
514 PELLAGRE. — ÉTIOLOGIE.
« pendant cette dernière saisonon consommait aussi beaucoup d'oignons.
« C'est à Louaitabé que le père de Bernard avait été atteint de pellagre. m Les éruptions avaient été prononcées. Il avait eu recours plusieurs antt nées consécutives à des médecins qui avaient attribué son mal à un vice a dartreux contre lequel on avait administré diverses préparations, toutes « sans aucun effet. M. Mounicet, médecin à Saint-Sever, avait été appelé « près de lui au mois de mai 1846, il avait jugé la maladie de nature scor- «. butique et prescrit des antiscorbutiques et l'usage des bains de Saintce Louboué. Le malade s'était un peu remis et avait quitté Louaitabé avec « toute sa famille, pour venir s'établir à Peyranon, où il était arrivé le ic 1er novembre 1846.
« Là cette famille avait continué, dans des conditions aussi mauvaises « sous le rapport du travail et du régime alimentaire, le genre de vie « qu'elle avait mené dans sa première résidence. Aussi dès le printemps <f 1846 le père avait-il été repris, d'une manière cette fois mortelle, et le a fils avait-il été frappé, à son tour, gravement.
« Les autres membres de cette famille avaient un teint pâle, beaucoup a de maigreur, l'apparence fatiguée. Aucun autre jusqu'alors n'avait pré- « sente des phénomènes caractérisés de pellagre. La sœur de Bernard a « été affectée deux années de suite à'héméralopie au printemps : ce phé- « nomène a été prononcé le printemps dernier. »
Après avoir décrit les effets de l'hérédité, dont personne ne conteste aujourd'hui la réalité, il y aurait lieu peut-être d'en chercher la théorie, au moins pour déterminer si l'on peut admettre autrement que comme une métaphore cette expression de germe pellagreux, qu'on a vue figurer dans les écrits mêmes de M. Lussana ? Malgré beaucoup d'études, et après les savantes recherches de M. Prosper Lucas, l'hérédité reste toujours un problème profondément obscur, et je ne tenterai pas de résoudre les difficultés qu'il soulève, comme fait physiologique et pathologique dans la question de la pellagre. Les lumières que fournit l'observation nous laissent voir les caractères propres aux maladies héréditaires : on y trouve une cause extérieure à l'organisme, portant son action principale sur le système qui est le grand support de la vie et dont les altérations se montrent le plus durables et susceptibles de se prolonger par la génération.
En 4845, j'exposais dans les termes suivants la manière dont j'entendais le fait de l'hérédité pour la pellagre : « Il y a plusieurs manières d'envisager les maladies héréditaires. On a donné ce nom à celles que les anciens appelaient morbi connutriti, et que l'enfant semble puiser, toutes faites pour ainsi dire, aux sources de la génération. C'est là, en quelque sorte, la prolongation chez l'enfant qui naît de la maladie de l'un des parents (morbi parentales), plutôt que le résultat d'un travail pathologique propre au nouvel organisme.
ÉTIOLOGIE. 515
La transmission de la syphilis dans la conception, celle de la variole dans la vie intra-utérine, semblent des types de cette hérédité. Dans l'histoire de la pellagre, on a fait figurer des faits d'une apparence analogue, je parle de ces enfants nouveau-nés ou à la mamelle qui auraient offert tous les symptômes de la pellagre confirmée ?... On a vu, à propos de la contagion, quelle interprétation peut être donnée à ces faits, en les admettant comme bien observés. J'ajoute que l'expérience a beaucoup infirmé la valeur de ces observations, de celles de Zecchinelli notamment, qui paraissent devoir être rapportées au pemphigus des nouveau-nés (maladie qui serait elle-même souvent une forme syphilitique) plutôt qu'à une pellagre avec éruption phlycténoïde. » Après avoir écarté ces faits, au moins douteux, j'ajoutais : « Dans un sens généralement adopté, on entend par hérédité, non pas la maladie même des parents transmise à l'enfant dans tout son développement, mais un principe, ou, si l'on veut, un germe détaché des parents, et dont l'évolution n'a lieu que par suite de l'évolution du nouvel organisme, en sorte que celui-ci en se développant devra nécessairement reproduire la maladie que les parents avaient présentée. C'est ainsi que beaucoup d'auteurs ont compris l'hérédité pour la scrofule, pour le cancer et pour d'autres cachexies. En examinant la pellagre suivant cette manière de voir, tout porte à admettre qu'elle n'est point une maladie héréditaire.
« Mais si, au lieu de recourir à l'hypothèse d'un germe morbide qui suit un développement presque fatal, on entend par hérédité une simple disposition de l'organisme nouveau, façonné sur le modèle des organismes dont il provient, à répéter sans cesse, dans son évolution propre, les mêmes actes physiologiques, et avec le concours des causes extérieures, les mêmes actes pathologiques que ses parents ; à offrir leur tempérament, leur idiosyncrasie, leur faiblesse s'ils étaient faibles, et même le plus souvent une faiblesse plus marquée, qui le rapprochera davantage de la maladie et la lui fera contracter plus facilement que les parents ne l'avaient contractée eux-mêmes : l'hérédité ainsi envisagée n'est pas un fait nécessaire ; pour que la maladie se produise, il faut le concours des circonstances extérieures et surtout de la cause efficiente. Je crois que c'est dans ce sens qu'il faut entendre le mot hérédité dans son acception la plus commune, et que c'est dans ce sens surtout que la pellagre peut être placée parmi les maladies héréditaires. Le peuple triste et affaissé des pellagreux, de même que les populations fébricitantes des pays à marais, engendrent une progéniture cacochyme et dégradée physiquement dès le sein maternel, générations condamnées
516 PELLAGRE. — ÉTIOLOGIE.
à devenir, après la naissance, la proie des maladies, et en qui les germes de tous les maux physiques trouvent pour se développer comme une terre merveilleusement préparée. Ainsi voit-on les maladies qui pèsent sur certaines familles et sur certaines classes d'hommes s'étendre et s'aggraver de génération en génération. C'est là l'histoire de l'abâtardissement des races, du dépérissement de l'homme et de la dépopulation de certaines contrées. Immenses questions et les plus belles qui puissent s'offrir aux méditations des hommes voués au soulagement de leurs semblables, car il est toujours difficile et trop souvent impossible de guérir les maladies, tandis que l'hygiène publique et privée offre des moyens efficaces pour en prévenir un grand nombre. »
Je crois devoir maintenir encore l'interprétation qui vient, d'être donnée des faits d'hérédité dans la pellagre et dire qu'il n'est pas vrai qu'on naisse pellagreux ; qu'il n'est pas vrai qu'un germe pellagreux se transmette par hérédité.
L'expérience démontre que la pellagre se développe à peu près exclusivement dans une seule classe sociale, celle des habitants pauvres des campagnes, et dans des conditions économiques qui condamnent les individus, non-seulement à une grande misère, mais encore à un régime alimentaire particulier dans lequel réside le vrai germe pellagreux. Le rôle de l'hérédité consiste à faciliter de plus en plus le développement de ce germe, à aggraver la maladie, à apporter par l'affaiblissement et les altérations du système nerveux, des éléments qui en altèrent le type. C'est dans cet affaiblissement vital et ces altérations du système nerveux que consiste essentiellement le fond pellagreux. C'est là ce qui constitue, pour les enfants des pellagreux, une condition d'imminence morbide qui n'existait pas pour la première génération que la maladie a frappée.
Il serait désirable que la statistique médicale, qui aborde tant de problèmes difficiles, entreprît de déterminer numériquement l'influence que la pellagre peut exercer sur le mouvement de la population. J'ai recueilli des témoignages nombreux qui tendraient à établir que les familles pellagreuses, celles dans lesquelles se constate ;>• fond 'pellagreux, s'éteignent et disparaissent facilement sous le cou., de causes occasionnelles diverses, avec lesquelles la pellagre n'offre aucun lien apparent. Lorsque cet ordre de faits sera mieux étudié, on y découvrira une nouvelle analogie entre la pellagre et la dipsomanie des peuples du Nord. Les tableaux tracés par les médecins, entre autres par Darwin, des effets héréditaires de l'ivrognerie, offrent des traits plus frappants que ceux que nous avons notés dans
ÉTIOLOGIE. 517
le fond pellagreux ; toutefois, dans les régions tempérées de l'Europe, où les excès alcooliques sont moindres, les effets héréditaires semblent presque équivalents dans les deux cas. Les observations recueillies par plusieurs auteurs récents, et notamment par M. Burdel (1), montrent les enfants des ivrognes sous des traits qui les rapprochent singulièrement des enfants des pellagreux, c'est-à-dire malingres, cacochymes, faibles d'esprit, assez souvent idiots, sujets à la scrofule et surtout aux convulsions et aux maladies cérébrales.
Ceux qui se sont. arrêtés aux surfaces des questions que j'effleure ici, pourront être disposés à contester ce rapprochement entre les conséquences héréditaires de l'alcoolisme et de la pellagre. Je suis fermement convaincu qu'une étude plus complète y révélera une grave et intéressante question de médecine sociale.
III. Conclusions étiologiques. — Les principales conceptions théoriques sur l'origine et les causes de la pellagre ont été passées en revue et les données d'observation sur lesquelles reposent les doctrines en vigueur ont été examinées. Peut-être, au lieu de s'en tenir à une exposition critique, aurait-il été convenable de tenter, en réunissant toutes les données, de formuler une doctrine supérieure à celles qui existent. J'ai été détourné de cette tentative, je l'avoue, par cette circonstance, qu'aujourd'hui la pratique n'a plus rien à demander à l'étiologie. La thérapeutique, comme la prophylaxie, ont déjà trouvé dans le zéisme, tel que nous l'avons défini, des règles d'une efficacité et. d'une infaillibilité démontrées. Il leur suffit de cette formule : que la pellagre a sa cause expérimentale dans l'alimentation avec du maïs altéré et dans des conditions de débilitation vitale qui augmentent la puissance d'action de cette cause.
Nous avons montré que l'un des principaux défauts des théories existantes est de ne tenir compte que de l'un des termes de cette formule, c'est-à-dire de la cause extrinsèque ou toxique, et nous avons essayé, dans ces deux derniers chapitres, de faire voir la part d'action qui revient, dans la presque universalité des cas, au second terme, c'est-à-dire aux conditions intrinsèques ou vitales.
Aussi, pour qu'une théorie étiologique soit complète, faut-il qu'elle parte de ce fait, qui résulte de l'observation appliquée aux masses comme aux individus, que la pellagre résulte de deux facteurs, dont l'un est extérieur à l'organisme et l'autre réside dans l'organisme lui-même.
Le facteur extrinsèque, le maïs altéré, fournit la cause efficiente
(!) De l'Ivrognerie et de ses effets, etc;
518 PELLAGRE. — ÉTIOLOGIE.
spéciale, qui donne à la maladie son type et son unité nosologique et sans lesquelles toutes les circonstances invoquées par les auteurs sont impuissantes à produire cette maladie.
Mais pour être la cause efficiente spéciale el essentielle, le maïs altéré n'est pas tout, puisque l'observation établit que dans beaucoup de circonstances, il ne constitue pas une cause suffisante, efficace ; qu'il a besoin de rencontrer dans l'organisme certaines conditions de vitalité, de même que les parasites ont besoin de trouver des sujets appropriés ou que les graines ont besoin d'une terre propice. Toutes les causes d'affaiblissement, les épreuves de la vie génitale chez la femme, et par-dessus tout l'hérédité, créent cette condition vitale.
Telle est la double base indispensable pour asseoir solidement la théorie étiologique définitive de la pellagre.