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CHAPITRE PREMIER

Thérapeutique. — Historique des traitements pharmaceutiques de la pellagre. — Antiscorbutiques. — Sudorifiques. — Frictions. — Bains. — Acides. — Mercuriaux. — Narcotiques et antispasmodiques. — Antiphlogi- tiques. — Toniques, etc. — Purgatifs. — Astringents. — Médecine des symptômes. — Expériences de Strambio. — Impuissance des traitements pharmaceutiques. — Nécessité démontrée d'y associer les moyens diététiques, et avant tout la bonne nourriture. — Plans de thérapeutique rationnelle établis d'après cette démonstration. — Méthodes de Casai et de Fanzago. — Expériences dans le midi de la France. — Nouvelles expériences en Italie.

Une expérience constante, dans les pays où règne la pellagre, a établi deux faits qui ne sont pas contestés (1), à savoir : 1° l'insuffisance des moyens pharmaceutiques ; 2° la guérison de la maladie, aux degrés où elle est curable, par l'effet du changement d'alimentation et l'emploi bien dirigé des substances animales.

Lorsque j'ai été amené, il y a vingt ans, à constater, dans des conditions inconnues à tous mes devanciers, la constance et l'uniformité de ces résultats de l'observation, j'ai dû être frappé plus vivement qu'on ne l'avait été jusque-là des conséquences théoriques et pratiques qui en découlent. Ce double fait est devenu, pour moi, une sorte de pierre de Louche infaillible des hypothèses pathogéniques et étiologiques contradictoires au milieu desquelles j'avais d'abord erré. Il est resté et il reste l'argument décisif en faveur de la doctrine

(1) Del Chiappa a exprimé, il y a longtemps, l'état de la science, en Italie, dans les termes suivants : « Tous les traitements out échoué, et c'est de nos jours un point universellement admis qu'une nourriture abondante et animale, jointe à une vie calme et à l'ombre, suffit à guérir radicalement la maladie à son début et à procurer une amélioration sensible quand la pellagre est arrivée à un certain degré. » Cette vérité est reconnue par ceux même qui ont le plus erré, tels que le docteur Trompeo, et par les écrivains les plus récents, qui n'en ont tiré aucune lumière.

étiologique exposée dans cet ouvrage et le fait positif et pratique sur lequel la science et l'autorité publique peuvent s'appuyer pour travailler efficacement à l'extirpation de la pellagre.

Devant de tels résultats de l'expérience, acquis irrévocablement, une histoire détaillée des systèmes de traitement pharmaceutique, successivement préconisés et abandonnés, ne saurait offrir qu'un intérêt de curiosité. On pourrait la résumer en disant que chacune des idées discordantes qui ont été émises sur la nature de la pellagre a servi de base à un plan particulier de thérapeutique, en sorte que la matière médicale, à peu près tout entière, a été mise en œuvre contre cette maladie.

Au temps des premières observations, ceux qui considéraient la pellagre comme une forme de scorbut ou comme un mélange du scorbut et de la lèpre, étaient conduits par leurs théories à chercher dans les antiscorbutiques et les dépuratifs les agents essentiels du traitement. Odoardi, Jacopo Penada, Piacentini et d'autres en Italie, formulèrent leurs prescriptions d'après ces idées. Avant eux, en Espagne, Casai avait agi d'une façon analogue, employant les antiscorbutiques, auxquels, suivant les cas, il associait des purgatifs, des diurétiques, quelques toniques et divers remèdes inusités aujourd'hui. Il faut ajouter, à l'honneur de ce judicieux observateur, qu'après avoir essayé les moyens les plus divers, y compris le mercure et les saignées, il sut reconnaître, suivant la remarque de Thiery, « que l'hygiène et le bon régime étaient les meilleures ressources. »

La même justice doit être rendue à Frapolli ; quoique dominé par son système particulier, qui le portait à combattre une répercussion imaginaire de Y humeur insensible de la transpiration, en ouvrant les pores de la peau à l'aide des sudorifiques, des frictions et surtout des bains chauds, on le voit, dans les cas particuliers, pratiquant la médecine des symptômes, combattant l'inappétence, les troubles digestifs accompagnés de constipation, à l'aide de légers purgatifs (1), ou du petit-lait tartarisé; donnant ensuite des mixtures (2) corroborantes, supprimant les bains, quand la faiblesse des malades l'exigeait ; insistant sur les salutaires effets d'un meilleur régime alimentaire (3) et d'un vin généreux.

(1) a Leni igitur eccoprotico aegrotum purgavi ex flor. cass. et pil. succin. crat. desumpto, post ad triduum omni mane lactis sérum tartarisatum exhibui, mixturas deinde corroborantes ex aq. arthem. »

(2) Outre les mixtures avec l'armoise et le succin, Frapolli vantait les effets de l'eau de goudron. « Aquâ tahedœ usa est patiens ad duodecim dies, miro quidem juvamine; vires enim recuperuvit. »

(3) La théorie particulière de Frapolli l'éloignait de donner de la viande avant le

Les humoristes, qui attribuaient la pellagre à une acrimonie, devaient s'attacher naturellement à des agents en rapport avec leurs idées pathogéniques et employer, de préférence, suivant les hypothèses particulières, les uns les acides, les autres des alcalins. Ainsi, Scudelanzoni, qui voyait dans Y acrimonie muriatique l'élément dominant de la pellagre, ordonnait d'aciduler toutes les boissons de ses malades. Le suc de limon qu'Odoardi, sous l'influence d'idées différentes, avait vanté comme une sorte de spécifique, eut un moment de vogue. Guerresdri proposa plus tard Veau de chaux, administrée à la dose de demi-livre à une livre par jour en trois doses.

Quant aux médecins qui croyaient voir dans la pellagre une maladiespécifiqueetparticulièrement une dégénérescence delà syphilis, la médication spécifique naturellement indiquée se trouvait dans les mercuriaux et dans les agents accessoires, tels que la salsepareille, le sassafras, le gaïac. Enfin, l'idée, souvent reproduite en Italie, que la pellagre est, avant tout, une maladie de la famille des névroses, avait pour conséquence inévitable en pratique, tantôt l'emploi de l'opium et des narcotiques, tantôt celui des antispasmodiques, vantés par Dalla Décima, et parmi lesquels le camphre, et, de nos jours, les préparations de valériane, ont eu le rôle principal.

Ces diverses médications, toujours impuissantes, assez souvent nuisibles, quelquefois dangereuses, ne pouvaient pas prendre un rôle général ni durable en thérapeutique. Malheureusement pour les pellagreux, il n'en fut pas de même des antiphlogistiques et des émissions sanguines. Ces moyens, quoique d'un effet en général très-fâcheux, ont tenu une place importante dans le traitement de la pellagre. En dépit des sages avis donnés par Ttamazzini à ses compatriotes touchant les inconvénients des débilitants et surtout de la saignée sur la santé des campagnards, les pellagreux ne pouvaient pas échapper aux conséquences de l'engouement dont les antiphlogistiques ont été l'objet en Italie, aussi longtemps qu'a duré la lutte entre les deux écoles de Rasori et de Broussais. Frapolli, qui appliquait quelquefois des sangsues, avait eu le mérite de reconnaître et de signaler le danger des saignées chez les pellagreux. Il avait noté ce fait grave : que le délire, ordinairement inconnu au premier

retour de la santé : « Post haec, » dit-il, en parlant d'une femme qu'il guérit, « convalescente œgrâ, lautiorem diœtam, meraciusque vinum ad une, vj,quotidie exhibui, exceptis carnibus., quœ nunquam conveniunt in morbis impeditœ transpirationis. » La viande, en effet, excellente aux pellagreux, ne leur convient souvent que lorsque par la diète lactée et les moyens plus doux, les voies digestives sont capables de la supporter.

degré du mal, pouvait apparaître brusquement après une émission sanguine ; mais, ni cet avertissement plus direct et plus frappant que ceux de Ramazzini, ni les objections de Fanzago, n'ont empêché les saignées d'envahir la thérapeutique de la pellagre et de s'y maintenir pendant le règne des écoles médicales qui en avaient fait leur principal instrument de thérapeutique. Quelques disciples de Broussais en firent un usage excessif, et ces abus, devenus trop évidents, ont servi à déterminer de nos jours une réaction extrême en sens opposé. Aujourd'hui, on doit poser comme règle : que la saignée est nuisible aux pellagreux et qu'elle est suivie d'une aggravation de leur état à toutes les périodes. A côté de cette règle, il faut noter avec Casai, Frapolli, Gherardini, Scier, Marzari, qu'une émission sanguine modérée, générale ou locale, pratiquée à propos, peut prévenir quelquefois les suites funestes de certains accidents menaçants, surtout vers les débuts du mal. Ainsi Liberali et Carraro ont constaté qu'une saignée peut faire cesser le délire et arrêter la marche des méningites qui emportent assez souvent les pellagreux pendant les chaleurs de l'été. On doit en général, dans certains cas, préférer les émissions sanguines locales et en particulier les sangsues appliquées aux tempes, suivant la pratique de Frapolli, ou à l'anus, suivant celle de Gherardini et de Strambio. Je rappellerai enfin que Geromini assure avoir réussi, à l'aide d'une application de sangsues à l'épigastre, à calmer les douleurs d'un pyrosis excessif, accompagné de signes prononcés d'irritation gastrique.

Les inconvénients manifestes des émissions sanguines et des débilitants n'ont pas moins contribué que les théories qui attribuaient une nature athénique à la pellagre, à pousser beaucoup de praticiens à l'emploi des toniques, du quinquina, du diascordium, du vin et des préparations martiales. Les observations du Dr Morelli ont confirmé récemment les assertions de ceux qui ont vanté les effets de ces derniers moyens, surtout dans les premiers temps du mal. On a aussi, de tout temps, obtenu les meilleurs résultats, dans les mêmes conditions, de l'usage suffisamment prolongé des toniques analeptiques, et c'est à cause de ces succès que certains médecins milanais crurent avoir trouvé dans le lichen d'Islande une sorte de spécifique. Il est probable que les bons effets attribués par Soler aux bouillons de vipère, par Schlegel aux bouillons de lézard, par le Dr Sette au bouillon et à la chair de grenouille, s'expliquent par l'action analeptique que l'on accorde à ces agents des anciennes pharmacopées.

Il serait facile de prolonger beaucoup cette énumération des traitements systématiques dirigés contre la pellagre. La pratique n'y

gagnerait rien ; aussi, me bornerai-je à rappeler (1) pour mémoire la singulière thérapeutique d'Albera par Veau fraîche administrée à doses progressives pendant une partie de la saison chaude, c'està-dire presqu'au moment où les symptômes du premier degré cessent d'ordinaire avec ou sans traitement.

L'insuccès de tant d'efforts en sens divers et même opposés, en décourageant un grand nombre de praticiens, devait pousser les meilleure d'entre eux vers la médecine des symptômes, médecine à coup sûr préférable aux systèmes qui viennent d'être indiqués, si elle n'avait pas été livrée aux tâtonnements individuels. Deux indications principales, selon qu'il existe de la constipation ou de la diarrhée et des signes d'embarras gastrique, ou, suivant un ancien langage, d'état saburral des premières voies, ont fait entrer largement les purgatifs et même les émétiques dans le traitement de la pellagre. La série des astringents a été employée presque toute entière pour couper la diarrhée. Contre l'érythème et les altérations cutanées on a mis en œuvre toute sorte de topiques : des cataplasmes émolïients, des fomentations, des bains gélatineux ; des lotions avec le petit-lait ; des onguents divers; le suc de joubarbe; le suc de pourpier, vanté par Gautieri ; l'emploi des bas et des mitaines pour soustraire le tégument à l'action solaire. L'érythème cutané disparaissait et l'état de la peau se modifiait plus ou moins heureusement sous l'influence de ces médications ; mais leur action était nulle sur le fond de la maladie et l'état général de l'organisme.

C'est dans cet état de complète incertitude que Strambio avait trouvé la thérapeutique lorsqu'il prit, en 1784, la direction de l'hôpital spécial de Legnano. Cette situation le conduisit à tenter, à l'aide des moyens exceptionnels d'étude qui lui étaient donnés, de faire sortir quelques règles pratiques de ce chaos-. Il soumit à l'expérimentation les moyens proposés par ses devanciers. Le résultat final de cette expérience démontra que, parmi les remèdes préconisés, beaucoup étaient insignifiants, plusieurs nuisibles et quelques-uns dangereux. Les saignées, le mercure, l'opium et les bains euxmêmes, considérés isolément, se trouvèrent dans cette dernière catégorie. W. Jansen, qui vit à Legnano la pratique de Strambio, rapporte que, ayant interrogé les médecins et un grand nombre de malades, il put s'assurer qu'on ne retirait jamais des bains des avantages marqués et qu'à un certain degré ils étaient nuisibles. Les frictions et les purgatifs salins paraissaient en général agir plus favo-

(1) Jansen recommandait l'inoculation delà gale, comme moyen curatif.

rablement. Pour Strambio, observateur sincère, uniquement préoccupé des progrès de la science, après ses nombreux essais, reconnaissant la triste vérité que Casai, dans son isolement, avait déjà aperçue, que tous les bons esprits ont depuis lors proclamée partout, il avoua sans détour, « qu'il n'avait jamais vu un pellagreux qui dût sa guérison aux remèdes. » C'est cette même franchise scientifique qui dictait à M. Cales, de Villefranche, ces mots que j'ai publiés en J845 : « J'arrive à l'article honteux, le traitement. »

En science, la vérité la plus décourageante en apparence est toujours un bien. De l'insuccès démontré des traitements pharmaceutiques est sortie la conviction à laquelle les médecins, partis des points les plus opposés en théorie, sont arrivés de toute part en pratique, comme à un rendez-vous forcé, à savoir: que les meilleurs remèdes ne peuvent servir qu'à titre de moyens accessoires; que leur principal rôle est de parer à des accidents ou à des complications. Enfin, que la guérison n'est obtenue qu'à l'aide d'un changement de régime, et de l'emploi bien dirigé d'une nourriture substantielle et animalisée.

Cette conviction, assez souvent mêlée d'erreurs secondaires, a produit de bonne heure, en Italie, des essais plus ou moins bien conçus pour combiner l'emploi des médicaments proprement dits et celui des moyens hygiéniques et diététiques. C'est sur cette combinaison, comme base, qu'ont été établies les méthodes de traitement qui méritent de garder une place dans l'histoire de la pellagre et ont constitué jusqu'ici la thérapeutique rationnelle de cette maladie.

J'ai dit plus haut qu'en Espagne, Gaspard Casai, sans précédents et par sa seule puissance d'esprit, était arrivé le premier à ce résultat, l'un des plus remarquables, quoique le moins apprécié jusqu'ici, de son œuvre. On s'assure, en lisant le mémoire original de Féminent Espagnol et les observations qui s'y trouvent, que sa thérapeutique du Mal de la Rosa consistait en une association de la médecine des symptômes (1) avec un régime alimentaire substantiel et réparateur. On le voit, selon les cas, administrer les sucs de beccabunga, de cresson, de chicorée, d'aigremoine, de fumeterre, qu'il considérait comme antiscorbutiques. D'autres fois, il emploie les purgatifs et même les drastiques, comme l'ellébore noir, très-employé par Strambio. Quelquefois des vomitifs, des substances réputées efficaces contre les douleurs intestinales nerveuses, comme l'anis ou

(1) Casai, après avoir décrit les bons effets de la diète lactée, s'exprime ainsi : « Le traitement chirurgico-pharmaceutique doit être accommodé au génie et au caractère du mal et à la disposition du malade. »

le fenouil. Quelquefois enfin, nous le voyons recourir aux émissions sanguines. Mais il avait toujours soin d'appuyer son traitement sur un bon régime et particulièrement sur l'usage du beurre et du laitage, déclarant « qu'il avait constamment observé la diminution de la maladie, lorsqu'on remplaçait les aliments ordinaires par d'autres plus substantiels et plus consistants. » Thiéry dont les écrite seuls ont fait connaître, avant d844, l'œuvre de Casai aux médecins de France et d'Italie, avait aperçu ce côté pratique des écrits où il puisait : « Casai, dit-il (répétant presque mot à mot une pbrase de l'auteur), avait constamment observé une diminution du mal sous l'influence d'une nourriture plus grasse qu'il faisait donner à ces pauvres gens, et généralement il remarquait une utilité marquée de l'buile, des substances onctueuses et du vin.... Il avait senti que l'hygiène et le bon régime étaient les meilleures ressources. » C'est enfin dans la conviction, pour la généralité des cas, des bons effets à obtenir d'une médication à la fois douce et reconstituante, que Casai exprimait le regret de ne pouvoir administrer, comme il l'aurait voulu, à ses pauvres malades les bouillons de tortue, les préparations de chair de vipère, et qu'il regrettait de n'avoir pas à sa portée un établissement d'eaux thermales.

En Italie, Fanzago est le premier auteur dans les écrits duquel j'ai trouvé un plan de traitement méthodique, fondé sur une appréciation raisonnée des ressources de la diététique.

Dans le premier degré du mal, lorsqu'un individu offrait les phéA nomènes ordinaires du Salso, Fanzago prescrivait, avant tout, de cesser tout travail et d'éviter absolument le soleil. Ensuite, s'il n'y avait pas de contre-indication, il administrait l'ipécacuanha, « afin, dit-il, de débarrasser le tube intestinal des matières glaireuses qui s'y étaient accumulées. » S'il trouvait contre-indication d'un émétique, il donnait un léger purgatif salin.

Cette thérapeutique se rapprochait, à ce degré, de celle de Strambio qui avait une certaine préférence pour les purgatifs. Fanzago n'employait jamais ceux-ci aux degrés avancés de la maladie. « Le premier effet obtenu, disait-il, il faut s'abstenir des évacuants qui deviennent souvent nuisibles, et dans le cas où le malade serait tourmenté par la constipation, ce qui arrive souvent au début de la maladie, il faut le soulager par de simples lavements... » «Le signe, ajoutait-il, qui doit surtout déterminer le médecin à provoquer une légère évacuation est ce sentiment de brûlure dans l'estomac et

(1) Ouvr. cit., p. 146.

jusque dans l'arrière-gorge dont se plaignent beaucoup de peîlagreux. »

A ce dernier symptôme, que Casai semble avoir combattu par les carminatifs; contre lequel Soler vantait la magnésie, Fanzago opposait ordinairement la limonade émétisée.

A l'emploi des moyens qui viennent d'être indiqués, Fanzago joignait toujours la recommandation expresse de soumettre le malade à un bon régime alimentaire, et il a soin de noter que c'est de là que dépend tout le succès du traitement. Sans exclure les substances végétales de bonne qualité, il voulait que l'alimentation animale formât la base du régime et s'attachait beaucoup à l'emploi du lait, qui semble du reste avoir été considéré par lui comme médicament plutôt que comme aliment. Il s'en servait aussi pour l'usage externe et ordonnait des lotions répétées, au moins deux fois par jour, sur les parties malades avec le sérum du lait ou le lait étendu d'eau. Après ces lotions, les parties devaient être tenues bien couvertes.

Tous ces moyens de traitement devaient être mis en usage au moins pendant trois mois, et, si la pellagre était à ses débuts, Fanzago assure qu'ils suffisaient souvent pour la guérir.

Aux degrés plus avancés, qui constituaient pour lui la deuxième et la troisième période de la maladie, les moyens thérapeutiques échouaient tous, suivant Fanzago. Voici comment il procédait d'ordinaire dans ces cas : « Trois indications se présentent ici. La première, de rendre à l'estomac et aux intestins le ton et la force qu'ils ont perdus; la deuxième, de détruire l'état morbide de la peau ; la troisième, de rétablir le calme et l'équilibre dans le système nerveux. » Pour remplir les premières indications, il employait à peu près les mêmes moyens qu'au premier degré. Il conseillait de revenir de temps à autre aux purgatifs doux et, de plus, de s'appuyer principalement sur les toniques et les martiaux, qui de nos jours paraissent utiles surtout au premier degré. Il conseillait des frictions sur l'abdomen avec de la flanelle imprégnée d'un mélange spiritueux ou d'une décoction aromatique. Il insistait sur les bains, lorsque les circonstances permettaient de les employer et indiquai!, encore, pour les remplacer, les fomentations laiteuses, sucrées et mucilagineuses sur les parties malades, à l'exemple de Frapolli, de Gherardini et de Thouvenel.

Pour remplir la troisième indication, c'est-à-dire pour combattre les désordres nerveux, Fanzago employait des stimulants ou des toniques associés à des narcotiques, comme la thériaque, l'opium avec le

quinquina, dans la persuasion que ces désordres tenaient à une condition asthénique.

Le bon régime, le lait, les viandes, continuaient à former la partie la plus essentielle du traitement.

En Espagne, le traitement du Mal de la Rosa semble n'avoir presque rien gagné depuis Casai, si ce n'est la mise en pratique en Galice d'une idée (1) proposée par Casai lui-même, celle d'envoyer les malades aux eaux thermales sulfureuses.

En Italie, malgré les progrès de la thérapeutique et les conquêtes de la matière médicale, il n'a rien été ajouté d'important aux moyens de traitement pharmaceutique proposés par Fanzago.

Dans notre propre pays enfin, les premiers observateurs delà pellagre dans les départements du Sud-Ouest, après avoir passé par les mêmes tâtonnements que les Espagnols et les Italiens, sont arrivés à peu près aux mêmes conclusions. Je me bornerai à reproduire à cet égard une page que m'écrivait M. Calés en 1845. Après l'aveu catégorique d'impuissance qu'on a vu formulé plus haut en termes si expressifs : « Je ne prétends pas, disait l'honorable médecin de Yillefranche, que les agents thérapeutiques n'aient aucune action ; mais, forcés d'accepter nos malades avec leur misère, nous faisons l'aveu de nos insuccès. Je n'ai obtenu de résultats satisfaisants que chez ceux qui ont pu se placer sous l'influence d'une meilleure hygiène. Les principaux moyens employés par nous sont : les bains, les' évacuations sanguines, les antispasmodiques, les révulsifs et de légers toniques. Nous dirons un mot de chacun d'eux :

g 1° Les bains, au début de la maladie, produisent un excellent effet. Peut-être en arrêteraient-ils la marche s'ils étaient secondés par un changement complet dans les habitudes de la vie.

« 2° Les saignées ou les sangsues, dès que l'irritation de la muqueuse gastrique ou des centres nerveux apparaît, sont presque toujours suivies d'une légère amélioration ; mais on ne saurait les employer qu'avec beaucoup de mesure, sans cela on jetterait les malades dans une faiblesse funeste. C'est ainsi que la distinction des forces de la vie en forces agissantes et forces radicales trouve son application.,. On dirait dans certains cas que la vie est en excès, et cependant il

« (1) S'il était possible, disait Casai, de traiter à grands frais, comme on traite les riches, des malades pauvres et malheureux, je les enverrais (après les évacuations convenables et l'usage des diaphoniques, des diurétiques et des altérants que les cas réclameraient) à certains établissements d'eau thermale ou d'eau douce tempérée, etc.. et j'aurais soin qu'ils se nourrissent ensuite avec des aliments meilleurs et plus savoureux. »

existe une énervation profonde qui constitue le premier élément de la maladie.

« 3° Les antispasmodiques n'ont produit sous nos yeux aucun bon résultat.

«4° Les révulsifs, appliqués après de légères évacuations sanguines, ont diminué les accidents cérébraux. J'ai employé sans aucun succès les moxas dans les cas de paralysie.

« o° De légers toniques astringents m'ont servi à modérer la diarrhée quand les mucilagineux avaient échoué et que tout autre traitement était inadmissible.

« Au reste, ajoutait M. Calés, toutes ces ressources seront impuissantes, si elles ne sont pas employées dans les premiers temps ; elles seront tout à fait inutiles, si vous ne changez pas les conditions dans lesquelles le malade est placé... En un mot, si vous ne faites pas couler dans les veines un sang plus généreux, vous tournerez toujours dans un cercle vicieux et ne devrez rien attendre de vos soins et de vos efforts. »

L'un des mérites de M. Gales est, à mes yeux, d'avoir compris, un des premiers parmi nous, que dans le traitement de la pellagre le médecin ne peut pas tout faire : «La part de l'administration est bien large, disait-il, espérons qu'elle se montrera humaine et prévoyante, dès qu'on lui aura clairement signalé le mal et que les études de quelques hommes de mérite l'auront éclairée sur les moyens d'y remédier. »

Le docteur Roussilhe, de Castelnaudary, était arrivé l'un des (1) premiers à une bonne méthode basée sur l'emploi des toniques, du quinquina associé au carbonate de fer, et avant tout sur un régime alimentaire substantiel.

J'ai trouvé, en 1847, presque tous les médecins des Pyrénées et des Landes dans les mômes convictions que MM. Calés et Roussilhe. Les observations particulières que je recueillis à cette époque dans cette partie, de la France, en offrent presque toutes des preuves. Plusieurs années avant mon passage dans le Midi, M. Léon Marchand avait déjà formulé en quelque sorte le résultat général de l'expérience de ses confrères, lorsqu'il disait dans son mémoire : «Personne ne songe plus à guérir thérapeutiquement la pellagre landaise, on se contente de porter remède à quelques symptômes spéciaux qui peuvent se prononcer trop fortement. Mais le véritable

(1) M. Lalesqne, qui n'avait encore que peu de pratique des pellagreux lorsque écrivit son Mémoire (1839), était arrivé à prescrire les aliments substantiels et Je régime lacté (Yoy. p. 42).

traitement, c'est la diète lactée ou l'équivalent et toute la propreté qu'il est possible d'obtenir des gens qui n'en comprennent pas le prix. Tous les malades qui ont été soumis à cette méthode ont vu leur état s'améliorer. »

Les travaux publiés en Italie dans ces dernières années, particulièrement ceux de MM. Zambelli, Morelli, Lussana et Frua , les plus remarquables de tous, n'ont rien changé de notable à ces conditions thérapeutiques. Après l'hydrothérapie, qu'on ne pouvait pas ne pas appliquer à la pellagre, l'ayant appliquée à toutes les maladies, la pepsine est peut-être le seul moyen (1) nouveau dont on paraisse avoir retiré quelques effets dignes d'être cités. MM. Lussana et Frua s'en étant servis dans deux cas où la digestion ne se faisait plus, virent l'un des malades se rétablir après vingt jours et l'autre après un mois de l'usage de cette substance.

Les deux auteurs que je viens de nommer ont étudié comparativement les résultats des diverses méthodes de traitement sur. 9066 pellagreux. Sur ce nombre, il y avait 421 individus traités par le docteur Nardi,à l'aide de la méthode antiphlogistique; les autres avaient été traités par le docteur Frua, la plupart (-2386 malades) par la méthode restaurante seule, aidée de quelques remèdes doux et relâchants ; le reste par la méthode antiphlogistique mixte, c'està-dire par des émissions sanguines associées à* des médicaments controstimulants, aux bains et toujours à la bonne nourriture. Les résultats furent les suivants :

Des 421 malades du docteur Nardi, 101 moururent, 76 guérirent, 214 ne guérirent pas. C'est-a dire qu'on eut environ 24 pour cent de décès; 19 pour cent de guérisons; 56 pour cent de nonguérisons.

Sur 198 malades traités par la méthode antiphlogistique mixte du docteur Frua, il y eut 56 morts, 66 guérisons, 76 non-guérisons. G'est-à-dire environ 28 pour cent de décès, 33 pour cent de guérisons et 38 pour cent de non-guérisons.

Les résultats de la méthode purement restaurante furent beaucoup plus favorables. Le docteur Frua eut seulement 4,5 pour cent de morts ; 20,9 pour cent de non-guérisons, et 74,4 pour cent de guérisons.

Tel est le dernier mot de la thérapeutique concernant la pellagre. Il confirme, de même que tout ce qui précède, la proposition pariaquelle nous commencions ce chapitre, à savoir, que sans les moyens

(1) A Florence on a employé le laudanum et l'ergotine contre les accidents diarrhéiques coexistant avec la folie pellagreuse.

Roussel. 3 4

diététiques, tous les remèdes échouent, suivant l'expression de del Chiappa, et que dans l'emploi simultané des remèdes et des bons aliments, c'est à ces derniers qu'appartient l'action curative, tandis que les premiers n'exercent qu'une action adjuvante et n'ont d'efficacité prouvée que contre des altérations secondaires ou des complications accidentelles.

Avant d'en finir avec cette première partie de la thérapeutique de ia pellagre et avant d'aborder la seconde, celle qui comprend le traitement par l'alimentation et les ressources de l'hygiène, il est nécessaire de revenir sur deux des moyens indiqués ci-dessus, et que nous avons vus placés par presque tous les médecins au premier rang pour leur importance : je parle des bains et de l'emploi du lait ou de la diète lactée. Ces moyens appartiennent en réalité moins à la première qu'à la seconde catégorie dont il reste à nous occuper.

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