CHAPITRE II
Suite de la thérapeutique. — Traitement diététique. — Méthode de traitement employée sous le nom de Cura balnearia. — Rôle de l'alimentation substantielle dans cette méthode. — Eaux thermales. — Bains sulfureux et bains de mer. — De la diète lactée. — Règles du traitement hygiénique et diététique. — Changements de lieux et de profession. — Importance des transitions ménagées dans le régime alimentaire, et d'une longue durée du traitement diététique.
Les deux premiers révélateurs de la pellagre en Espagne et en Italie, Casai et Frapolli, attachèrent l'un et l'autre une grande importance à l'emploi des bains dans le traitement. Ghérardini et Fanzago insistèrent encore davantage sur ce moyen qui n'a jamais cessé depuis d'occuper, en apparence au moins, une très-large place dans la thérapeutique usitée dans les hôpitaux d'Italie qui donnent asile aux pellagreux. C'est de lui que cette thérapeutique traditionnelle et devenue célèbre a reçu le nom de Cura balnearia, ou Traitement par les bains, nom qui peut donner lieu à une méprise, car les bains, ainsi que le reconnaissait déjà J. Frank, ne sont qu'un point secondaire de ce traitement dont le point essentiel est de placer lesinalades dans de bonnes conditions de régime et surtout de les soumettre à une alimentation substantielle et réparatrice.
Voici, en général, comment se pratique la Cura balnearia: Les bains sont donnés à la température -j- 27 à 28 degrés Réaumur. Chaque malade en prend en moyenne une quinzaine. Ce nombre suffit, dit-on, pour donner à la peau plus de souplesse et rétablir ses fonctions comme organe absorbant et exhalant. Calderini prétendait, en outre, que le calme qui, d'ordinaire, s'établit dans le système nerveux des malades soumis à la Cura balnearia, était dû aux bains. Il leur attribuait même le rétablissement des fonctions digestives, toutes les fois que ce résultat se produit, et il allaitjusqu"à dire qu'ils pouvaient amener une guérison complète. Mais l'ensemble des faits observés a démontré surabondamment que Calderini a fait aux bains une part qu'ils n'ont pas dans un traitement où ils n'agissent
jamais isolément. On a vu du reste ce médecin, oubliant bientôt ou peut-être voulant corriger sa propre exagération, proclamer « qu'il faut associer aux bains d'autres agents thérapeutiques ; que la propreté, le repos, l'éloignement des rayons solaires, le calme d'esprit, une nourriture abondante et saine et la pratique des devoirs religieux, doivent incontestablement favoriser l'action des bains. » Plus tard, en 1846, au congrès scientifique de Naples, le médecin milanais revint décidément sur le terrain de l'observation des faits en déclarant que a de l'avis de tous les praticiens judicieux, le premier, le « plus efficace, le seul traitement de la pellagre (du moins dans les « commencements) consiste dans une nourriture saine, subsîan- « tielle, animale et dans l'usage habituel du lait et du vin. » Enfin, en décrivant la Cura balnearia, il eut soin de faire observer qu'à l'Hôpital-Majeur de Milan f on évite de donner des bains « aux pella- « greux, atteints de toux, de délire, d'anasarque, de diarrhée abon- « dante et à ceux qu'on croit atteints de consomption. »
Il n'est donc pas nécessaire de chercher des arguments contre les bains dans les anciennes expériences de l'hôpital de Legnano, pour être fondé à dire que ce moyen, réduit à lui-même, n'est que de second ordre dans le traitement de la pellagre; que s'il doit exercer en général une action calmante et agir favorablement sur les fonctions de la peau ; il peut être quelquefois fâcheux et qu'il existe assez souvent, à son égard, des contre-indications dans le cours de la pellagre.
Nous venons de parler des bains simples et tempérés. Un certain nombre de médecins ont prétendu retirer des effets beaucoup plus avantageux des bains d'eaux thermales, particulièrement des bains sulfureux, et l'on compte aujourd'hui en Espagne, en Italie et en France un certain nombre de stations thermales qui ont acquis, sous ce rapport, une assez grande vogue. Ainsi les pellagreux de la Galice, plus heureux que ceux des Asturies, trouvent non loin d'eux les thermes de Los Angeles, où le docteur Batalla a fait ses principales observations. En Italie, le docteur Paolini a vanté les eaux de Porreta. En France, presque toutes les sources sulfureuses des Pyrénées attirent des pellagreux; mais les plus fréquentées de toutes sont celies de Caulerets, ou des Eaux-Bonnes, pour les pellagreux des Landes et des Basses-Pyrénées; celles de la Bassère ou de Gazost pour les malades des Hautes-Pyrénées.
Les eaux de la Bassère ont eu un moment de vogue spéciale, au bruit qu'ontfait les observations d'un officier de santé de cette localité. Ce médecin, M. Yerdoux père, déclarait observer autour de lui
la pellagre depuis 1817 et avoir essayé vainement tous les traitements contre cette maladie; il ajoutait que vers 4 840 ayant eu l'idée d'employer l'eau sulfureuse qui jaillissait à côté de ses malades, il n'avait eu depuis lors que des succès (1) à enregistrer. Le docteur Cazalas signala ces faits en 1851 dans ses Recherches sur Veau de la Bassère (2), où l'on trouve cités 19 cas de guérison empruntés à la pratique de M. Verdotix. Cetle eau était donnée en bains et en boisson à la dose de 1/2 litre, en générai, par jour et coupée avec un décocté d'orge. La durée du traitement variait de quinze jours à un mois. M. Verdoux fils, officier de santé ;î Saint-Pé, reprit, en 1856, la pratique de son père et en obtint des résultais analogues qui furent cités avec éclat, en 1858, dans le rapport adressé au préfet des Hautes-Pyrénées au nom du conseil départemental d'hygiène et de salubrité par M. le docteur Dominique Duplan. Ce rapport concluait : ce que les ressources de la thérapeutique, à peu près impuissantes « jusqu'ici, avaient été dirigées d'une manière utile dans le traitece ment de la pellagre, par des praticiens des Hautes-Pyrénées qui a étaient parvenus à la guérir et que. le traitement de la pellagre « consiste dans l'usage de l'eau sulfureuse naturelle, en bains et <( sous forme de boisson, aidée d'un bon régime alimentaire. »
Si ces effets de l'eau de la Bassère ainsi que les conclusions du conseil d'hygiène des Hautes-Pyrénées n'étaient pas tombés dans un assez juste^oubli, il faudrait rappeler que M. Costallat, engagé dans une lutte vive avec ce conseil départemental, soumit les faits en question à une contre-enquête locale, laquelle, il faut le reconnaître, leur enleva toute valeur scientifique. Il n'est resté de tout cela qu'un point bien établi, et que j'avais pu constater en 1847 dans les Landes et les Pyrénées, à savoir, que les pellagreux auxquels, par une trop rare faveur du sort, il est permis de se rendre aux eaux thermales sulfureuses, en reviennent, en règle générale, avec une amélioration marquée, laquelle, tantôt se maintient et tantôt fait place à un retour de la maladie, suivant qu'après le retour des eaux, les malades suivent un meilleur régime ou retombent dans leur ancienne condition d'alimenfation. Cette amélioration qui se produit aux eaux s'explique principalement par le changement
(1) Le Rapport du Conseil d'hygiène des Hautes-Pyrénées (p. 33) porte : « La confiance de M. Verdoux dans l'eau sulfureuse naturelle est telle, qu'il n'hésite pas à la proclamer comme infaillible dans le traitement de la pellagre. Ainsi, pour ce praticien, Venu sulfureuse serait à la pellagre ce que le mercure est à la syphilis. »
(2) Recherches pour servir à l'histoire de l'eau sulfureuse de la Bassère, par le docteur Louis Cazalas.
avantageux dans la nourriture et les conditions d'existence qui suit constamment le changement de lieux. Aussi est-on obligé d'appliquer à ce traitement thermal les mêmes remarques qu'à la Cura balnearia et de dire, non pas comme le conseil d'hygiène des Hautes- Pyrénées, que la pellagre guérit par Veau sulfureuse aidée par une bonne nourriture, mais qu'elle guérit par une bonne nourriture, plus ou moins aidée par l'eau sulfureuse.
Le même raisonnement s'appliquerait aux bains de mer, si les bons effets que quelques médecins (1) ont attribués à ce moyen, étaient mieux prouvés. Un des plus récents écrivains qui ont traité de la pellagre, M. Bouchard, a cru devoir proposer comme une création capable de contribuer à l'extirpation de la pellagre, celle d'un établissement de bains sur le bassin d'Arcachon ou près de Bayonne, sur le patron de celui que l'administration de l'assistance publique de Paiis a fondé sur la Manche pour ses malades. On pourra discuter cette idée le jour où les pouvoirs publics se décideront à entrer dans la voie des grandes mesures en faveur despellagreux; en attendant on peut prévoir que ce n'est pas de ce côté qu'ils seraient conduits, par un examen approfondi des mesures pratiques à diriger contre la pellagre.
Si la puissance des bains, dans le traitement de la pellagre, est sujette à contestations, il n'en est pas de même de l'emploi du lait et des préparations qui en dérivent. Soit que Ton considère, avec quelques médecins, le lait comme un médicament, soit que l'on n'y voie qu'un aliment mieux approprié que les autres à l'état des voies digestives des pellagreux, il est bien reconnu que par un emploi suffisamment continué de ce moyen, on obtient les résultats les plus heureux. A l'exception peut-être de Ghérardini tous les auteurs ont été unanimes sur ce point. C'est encore à Casai que remonte la première observation des effets du bon lait et de la diète lactée : « Le lait, dit-il, pourvu qu'il contînt de la matière butyreuse, pourrait corriger la faiblesse de ces malheureux; mais, rarement, ces pauvres campagnards en consomment dans ces conditions. Généralement ils ne s'en servent pour eux que lorsqu'ils ont extrait le beurre qu'ils vont vendre pour se procurer d'autres objets de première nécessité. C'est pourquoi on peut dire qu'ils ne se nourrissent pas de lait, mais de sérum seulement tenant en suspension quelques parties caséeuses.
« Une personne d'une famille distinguée, ajoute-t-il, m'a rapporté
(1) M. Lalesqne, en 1837-38, prescrivait à une femme pellagreuse de Sanguinet, les bains de mer, à la Teste, pendant un mois. 11 croyait en avoir retiré de bons effets.
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qu'une femme, qui vit encore, fut atteinte du Mal de la Rosa, avec démence consécutive. Elle fut prise (soit par effet de la maladie, soit par goût naturel) d'un goût impérieux pour le lait de vache; elle vendit tout ce qu'elle avait pour s'en procurer et avoir à sa disposition tout le beurre qu'elle pouvait manger chaque jour jusqu'à satiété. Par cette seule espèce de diète (à ce que m'a assuré cette personne distinguée), elle guérit complètement de sa démence et vit diminuer également le mal de la Rosa. De ce fait on peut déduire facilement quelle doit être la diète des gens atteints de ce mal pour s'en délivrer, au moins le diminuer. »
En Italie, tous les bons observateurs ont constaté et proclamé les excellents résultats obtenus du laitage. De même que Casai, Frapolli vanta ce moyen et ses éloges furent promptement confirmés par les témoignages d'Albera, de Facheris, de Soler, etc., et surtout par les nombreuses expériences faites par Fanzago, en 1807 et 1808.
En France, M. Hameau avant de connaître l'identité de la maladie nouvelle des environs de la Teste avec la pellagre, arriva à mettre en usagé la diète lactée; M. Lalesque le suivit dans cette voie en 1838, et j'ai trouvé, en 1847, tous les praticiens notables des Landes et du Midi dans la même opinion que l'on a vu M. Léon Marchand résumer par ces mots : « Le véritable traitement, c'est la diète lactée. » — On a fait dans les Landes la remarque que les vachers sont moins sujets à la pellagre que les bergers. M. Bouchard explique ainsi cette différence. «Les vachers, dit-il, ne doivent cette immunité qu'à l'usage habituel du lait. » Cette manière de voir était notamment celle de M. Gazailhan de Biscarosse, dont j'ai recueilli le témoignage en 1847. Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur un fait admis avec une telle unanimité, et l'on peut poser comme bien démontré que la diète lactée constitue à la fois le principal entre les remèdes et le premier des aliments qui conviennent aux pellagreux.
« Les remèdes seuls, ai-je dit, ne peuvent produire la guérison, le changement de nourriture seul peut au contraire y conduire; » mais il y a une condition rigoureuse pour que ce changement exerce ses effets curatifs, c'est qu'il s'opère avec ménagement et sans transitions brusques ; or, c'est précisément cette condition qui est remplie par le laitage avec des avantages qu'aucun autre moyen n'a présentés jusqu'ici.
La diète lactée est donc une partie capitale du traitement diététique dont nous venons d'indiquer la principale règle, celle de procéder par transitions graduelles et ménagées. J'ai dit traitement diététique, parce qu'en réalité, dans l'application des ressources de
l'hygiène au traitement de la pellagre, c'est la diététique qui a l'action curative directe. Par le régime alimentaire seul, même en conservant les autres conditions d'existence des pellagreux, il est prouvé qu'on arrive à la guérison, tandis que le reste demeure impuissant, sans le changement d'alimentation.
La connaissance imparfaite de cette vérité, aujourd'hui si bien prouvée par l'expérience, a longtemps poussé les médecins à chercher des agents de guérison dans les autres éléments de l'hygiène, de même qu'on avait cherché de divers côtés les causes de la maladie. Ces recherches ont appris que la thérapeutique, de même que l'étiologie, ne trouvent que des circonstances adjuvantes, dans les conditions de l'air, de l'eau, des lieux, de la propreté, du repos, des professions, etc.
Il était naturel que les Italiens, étudiant la pellagre dans les régions de la haute Italie où ils la croyaient confinée, attachassent une importance majeure au changement d'air et de lieu, et qu'en constatant, par exemple, le fait fréquemment observé en tout pays, des guérisons survenues par le changement de résidence, par le passage de la campagne à la ville, ils attribuassent ce résultat plutôt au déplacement qu'au changement de nourriture, qui était la suite constante du déplacement et la cause réelle de la guérison. On trouve dans l'ouvrage (1) de M. Brierre de Boismont, la citation des faits suivants : «Un homme de 41 ans, né de parents pellagreux, présenta dès l'enfance des symptômes de ce mal funeste. Atteint par la conscription, il servit quinze ans en Hongrie, en France et en Allemagne. Pendant ce temps, malgré les fatigues de la vie de soldat, il ne se ressentit pas de son ancienne maladie. A sa sortie du service, il revint dans son pays et sept ans s'écoulèrent sans le plus léger symptôme de pellagre. Il y a trois ans, la maladie reparut, comme si elle eût attendu que C organisation de cet homme se fût retrempée dans les sources du mal. M. Panceri fils m'a fait voir un autre malade dans le même cas et m'a assuré qu'il avait observé plusieurs faits de ce genre. M. le professeur Rasori m'a raconté qu'il a eu à. son service deux domestiques, en apparence fort bien portants, mais qui, chaque
(1) De la pellagre et de la folie pellagreuse, etc., 1830, p. 51. On est surpris de trouver dans l'ouvrage où sont cilés ces faits la critique suivante du déplacement des pellagreux : « L'émigration des familles, leur transplantation, leurs alliances, ont pour ié-uliat de favoriser l'augmentation de la pellagre (p. 8(i). « Si on laisse décote le3 alliances qui appartiennent à la question de l'hérédité, en quoi un déplacement, reconnu avantageux aux individus, peut-il nuire au public, la maladie n'étant pas contagieuse?
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année au printemps, avaient des symptômes d'hypochonrlrie. Il les interrogea et apprit d'eux qu'ils avaient eu la pellagre et que leurs parents en étaient atteints. Depuis qu'ils n'habitaient plus la campagne, il y avait eu une amélioration évidente dans leur état. — Le médecin chargé de la division des femmes nous a cité l'exemple d'une femme pellagreuse dès l'enfance, qui, étant venue à Milan, entra au Grand-Hôpital comme infirmière et vit cesser sa maladie. Obligée de retourner dans son pays tous les symptômes se sont reproduits. » Les faits analogues sont presque innombrables dans la science. J'en ai observé et rapporté plusieurs dans les documents soumis à l'Académiedes sciences. De ce nombre se trouve l'histoire d'un domestique au service du docteur Roussilhe de Castelnaudary qui n'est qu'une variante de l'histoire des domestiques de Rasori. L'analyse attentive de tous ces faits montre, je le répète, que le changement de lieux n'agit jamais qu'avec le changement de nourriture et n'agit que par lui ; et pour prouver que ce dernier changement rend inutile le changement des lieux, nous n'aurions qu'à citer les histoires de pellagreux, qui, sortis de leurs pays dans la misère et revenant avec une aisance qui leur permettait de se bien nourrir, n'ont plus été repris par la maladie et ont vu celte immunité partagée par leur famille. Enfin à côté de ce groupe de faits se place le groupe encore plus nombreux formé des pellagreux, qui, sans quitter le pays, mais en changeant d'alimentation, ont vu le mal guérir ou s'arrêter dans sa marche. Yoici quelques exemples pris parmi les faits de cette dernière catégorie, que j'ai observés en France :
Observation XXXVIII. — Marie Lassale, 38 ans, de Bordes, non mariée, a eu un enfant il y a dix ans, et beaucoup de chagrins à la suite. La première atteinte de la pellagre remonte à cette époque. Deux ou trois ans après, le mal fut si fort qu'elle perdit la tète et se jeta dans un puits d'où on la retira. Elle était considérablement affaiblie. Elle avait une sorte de tremblement en marchant et tombait souvent. Elle allait mieux pendant l'automne et l'hiver; mais le mai revenait avec la belle saison. L'éruption, qui, lors des premières atteintes du mal, était bornée aux mains, se produisit plusieurs fois à la face et aux pieds. Au bout de cinq ou six ans. elle était devenue comme imbécile. C'est dans cet état que M. Cazaban la vit pour la première fois, il y a six ans, et l'envoya à Lauterets, où on Fa reconduite depuis, chaque année. En outre, M. Cazaban ayant insisté sur la nécessité de changer le régime alimentaire, cetle prescripiion a pu être exécutée, grâce aux soins affectueux d'une sœur de la malade. Depuis lors, au Leu de ne se nourrir que de broyé ou de mesturet, comme elle le faisait, Marie Lassale a pu manger du pain de froment à chaque repas et de la viande deux ou trois fois par semaine, en général. Sous l'influence de cet ensemble de moyens, les forces sont revenues. Le moral s'est peu à
peu rétabli assez complètement pour que la malade puisse faire retour sur elle-même et reconnaître qu'elle a été folle, lorsqu'elle a (enté de se noyer. Quoique ses forces soient encore bien loin de ce qu'elles étaient, la malade remarque qu'elle n'a plus de tremblements; elle se plaint seulement que ses jambes sont faibles. Elle a des maux de reins pour peu qu'elle marche, et, si elle essaye de marcher vite ou de faire un mouvement brusque, elle a des battements de cœur, des éblouissements et môme des vertiges qui l'arrêtent aussitôt.
Les fonctions digeslives, qui ont été dérangées dans la première période de la maladie, sont revenues à un état à peu près normal..
Il n'existe aucune trace d'éruption à la face ni aux pieds. Aux mains, au contraire, la peau de la face dorsale est luisante, parcheminée et parsemée de petites cicatrices linéaires.
Observation XXXIX. — Anne Bernet, 49 ans, de Nay, tricoteuse de berrets; mariée depuis vingt-deux ans, sans enfants.
Les maux dont cette femme se plaint, ont débuté, il y a une quinzaine d'années, par des éruptions aux mains et aux pieds, survenant à l'entrée de la belle saison.
C'étaient des rougeurs, avec des vésicules et des croûtes. Elle pensa que c'était une gale dont elle s'est crue délivrée à plusieurs reprises, mais qui reparaissait chaque année, vers la même époque. Elle a eu plusieurs fois les mains très-malades et couvertes de croûtes; les pieds étaient plus légèrement affectés. La peau du visage était seulement farineuse. Des maux de tête et d'estomac et souvent la diarrhée accompagnaient ces altérations de la peau. La malade se trouvait constamment soulagée pendant l'automne et l'hiver. Il y a huit ans, elle devint folle. Elle voulait toujours s'en aller et entrait en fureur contre ceux qui cherchaient à la retenir. Elle parlait seule, et elle divagua ainsi pendant une grande partie de l'été, puis elle devint silencieuse et semblait ne plus reconnaître les gens de la maison. Le mari de celte femme, ouvrier enberrets, qui exerçait son métier en Espagne, fut prévenu de cette situation. Cet homme, longtemps très-pauvre dans son pays, quoique bon ouvrier, avait prospéré de l'autre côté des Pyrénées. 11 vint au secours de sa femme, et il n'a pas cessé depuis lors de lui fournir tous les moyens de se soigner mieux que par le passé et d'améliorer son alimentation ; celle-ci, pendant les années malheureuses, et sous l'influence delà misère qui avait poussé le mari à l'expatriation, n'avait été composée pour ainsi dire que de broyé et de mesturet.
Les remèdes donnés par plusieurs médecins n'avaient produit aucun effet; mais, à partir de 1840, sous l'influence d'une nourriture dont le pain blanc, le bouillon et la viande ont constamment fait partie, les forces sont peu à peu revenues, et la raison s'est complètement rétablie.
Il est remarquable que les mains, dont la peau est altérée dans sa texture, et semble avoir été brûlée dans la région dorsale, ont -continué à présenter de la desquamation pendant la belle saison. Il n'y a rien de notable aux pieds et à la face. Les traces les plus marquées de la maladie résident dans le syslème nerveux. Cette femme, qui était forte autrefois et active, marche avec peine. Elle est sujette aux bourdonnements d'oreilles, et elle éprouve assez souvent des vertiges le malin, pendant la belle saison surtout. Son humeur est restée triste et sa mémoiie est affai-
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blie. Il ne lui est pas possible de répondre à un grand nombre de questions que je lui adresse, parce que, dit-elle, elle ne se souvient de rien. Son intelligence est du reste saine. Les voies digestives sont en bon état.
Observation XL. — Marie, femme Pinel, 36 ans, née et demeurant actuellement à la Cajole commune de Monlgaillard (Haute-Garonne), cbez ses parents. Cette femme se souvient d'avoir eu deux fois des érythômes aux mains, au printemps, dans sa jeunesse ; mais elle fit peu de cas de ces éruptions, qui ne s'accompagnèrent d'aucun trouble dans la santé et n'avaient pas laissé de traces.
Elle s'est mariée à l'âge de 24 ans, dans un village voisin du lieu de sa naissance. Elle a eu trois enfants, et ses couches ont été heureuses. La dernière a eu lieu, il y a près de sept ans, et elle a nourri l'enfant pendant un an environ, époque où elle éprouva des phénomènes qui lui firent penser qu'elle était de nouveau grosse et la décidèrent à sevrer l'enfant. Cinq mois après, c'est-à-dire en avril 1842, une perle survint; elle rendit des caillots de sang assez volumineux. Après cet accident, elle resta très-faible, et elle commençait à reprendre péniblement sa vie accoutumée lorsque, en mai 1842, elle vit ses mains devenir fortement rouges et se peler bientôt après. En même temps, les vertiges, les maux de reins, les douleurs d'estomac, qui avaient précédé, et qu'elle avait attribués à la perte de sang, devinrent plus intenses. Dès qu'elle se levait et essayait de marcher, elle se voyait sur le point de tomber. Elle était hors d'état de rendre le moindre service dans son ménage.
Dans celte situation, elle fut ramenée par sa mère dans la maison paternelle, où elle reçut les soins de M. le docteur Calés, de Villefranche. Sous l'influence de ces soins et d'une nourriture meilleure, son état s'améliora si rapidement, qu'au mois d'août elle rentra chez elle et put reprendre sa vie passée. Mais la bonne santé ne se maintint pas longtemps sous le toit conjugal. En avril 1843, l'érythème reparut aux mains et aux pieds, avec les vertiges, les douleurs spinales, et cette fois avec une diarrhée intense. Elle retourna chez sa mère dans le courant de mai, et, au bout de trois mois de bonne alimentation, elle fut encore délivrée de ses maux et revint chez elle, plus faible que l'année précédente.
Au printemps 1S44, elle eut des malaises, quelques vertiges et comme un retour des accidents éprouvés les années précédentes; mais les symptômes furent moins prononcés, et la femme Pinel n'eut pas à interrompre son travail cette année, à part le soin qu'elle prit de ne pas. s'exposer au soleil comme par le passé.
En 1845, il en fut de même, sauf l'éruption cutanée, qui revint et s'accompagna d'une plus grande faiblesse dans les membres. Les vertiges furent aussi plus forts, et, pendant une grande partie de l'été, la malade ne marchait que comme une femme ivre. Elle resta dans sa maison cependant, ne voulant pas se séparer de ses enfants, se soignant un peu mieux que par le passé, se nourrissant un peu mieux aussi, quoique moins bien que chez sa mère. Celle-ci, pendant que nous interrogeons sa fille sur ce point, nous raconte que son gendre, par suite de son extrême avarice (car il possédait un peu de bien), n'avait jamais permis que la malade suivît exactement les bons conseils du docteur Calés ; que la viande ri 'entrait pas dans la maison, pendant une bonne partie de l'année,
et qu'on s'y nourrissait surlout de préparafions de maïs faites plus souvent avec la seille (on nomme ainsi le rebut de la récolle) qu'avec de bon maïs.
La malade se tait pendant que sa mère fait ces révélations. Elle dit qu'elle s'était mieux soignée et nourrie que par le passé pendant l'année (1843-1844) qui suivit son retour chez son mari, mais qu'ensuite peu à peu son régime redevint ce qu'il avait été avant sa rechute.
Au mois d'avril 1846, elle fut prise plus fortement que jamais. L'éruption éclata aux mains et à la face. Elle avait la bouche et la gorge comme en feu. Des aphthes dans la bouche, la langue fendillée ainsi que les lèvres ; elle éprouvait aussi aux mains, aux pieds, à l'estomac, une chaleur et un malaise insupportables. Les vertiges étaient si forts, qu'elle se trouva bientôt réduite à ne plus bouger. Son moral s'affaiblit notablement. Elle n'eut point de délire, mais la moindre chose la faisait pleurer. Elle ne s'intéressait plus à rien et désirait la mort. Elle assure n'avoir jamais eu l'intention de se détruire, quoique son état fût devenu intolérable. Sa vue s'était troublée, elle n'y voyait plus à distance. Malgré ces accidents, la menstruation ne s'est jamais supprimée chez cette femme.
La mère de la malade vint auprès d'elle, vers le 25 mai, et la trouvant dans cette triste situation, voulut l'emmener pour la troisième fois. C'est là que M. Calés fut encore appelé à lui donner des soins.
Il crut d'abord qu'elle était incurable et dans un état désespéré, quoiqu'il n'y eût pas de folie. Elle n'a plus quitté la maison paternelle depuis cette époque et a gardé presque consomment le lit jusqu'à l'entrée de l'hiver dernier. La diarrhée ; dont elle était atteinte, a cédé au traitement dès le mois de juillet, mais les troubles nerveux ont persisté davantage, et la faiblesse n'a jamais disparu depuis.
M. Calés m'ayant accompagné près de cette femme, le 5 septembre 1847, je l'ai trouvée encore faible et triste, et des larmes lui sont venues aux yeux, lorsque j'ai commencé à la questionner sur son mal. A notre arrivée, elle était accroupie près du feu, place qu'elle recherche, au dire de sa mère, parce qu'elle craint beaucoup le froid. A notre prière, elle s'est levée, s'est mise à marcher dans la maison, et sa démarche est lente, un peu incertaine, mais sans tremblement. Elle s'est remise à marcher, il y a huit ou neuf mois, mais très-péniblemeni d'abord, en tremblant beaucoup et en s'appuyant d'un côté sur le bras de sa mère, et de l'autre avec un bâton ou contre les murs. Le printemps s'est passé sans éruptions, mais elle a eu plus de malaises que pendant l'hiver. La difficulté de marcher était très-grande à cette époque; il lui semblait que le sol cédait sous ses pieds, parfois même elle se sentait, dit-elle, comme si elle marchait dans le vide, et elle tombait si elle n'avait pas un double appui. Aussi avait-elle pour habitude, lorsqu'elle était seule, de marcher avec un bâton d'une main, l'autre main appuyée contre le mur, et elle ne pouvait se soutenir qu'en longeant ainsi les murailles ; lorsqu'elle voulait s'en écarter, cette sensation d'un vide sous ses pas se produisait et entraînait sa chute. Il y a deux ou trois mois seulement, que cette illusion a tout à fait disparu et qu'elle a commencé à marcher sans soutien. Le pouls est lent, faible, la peau froide surtout aux extrémités; la langue est pâle, humide, elle est plus fendillée. Elle n'éprou\e pas depuis l'année dernière le pyrosis el la chaleur à la gorge et aux mains, qui étaient un de ses plus grands tourments. Elle a seulement, le matin surtout, une sensation de grande faiblesse dans
la région de Pestomac. Elle a eu de temps en temps la diarrhée. En ce moment les évacuations alvines sont normales.
Cette femme ne s'est plus exposée au soleil depuis qu'elle demeure chez sa mère. Elle reconnaît cependant que quoique ses mains et son visage n'aient pas été rouges et enflés le pi in emps dernier, le dos des mains était un peu plus enflammé qu'en ce moment; des écailles épidermiques s'en sont détachées, comme si sa peau changeait; présentement on y voit deux plaques de peau blanche, mince, parcheminée, qui occupe presque toute la région métacarpienne. Ea peau des doigts est, au contraire, plus foncée, sèche et remarquablement dure, chez une femme qui, depuis plus d'un an, n'a pas vécu au grand air et ne s'est livrée à aucun travail manuel. Pas de trace d'éruption à la figure.
Quoique la malade soit découragée et fort attristée de son état qui la tient séparée de ses enfants, sa mère assure qu'il s'opère des progrès marqués vers le rétablissement. Celte excellente femme, qui est aujourd'hui dans l'aisance, est heureuse de pouvoir consacrer ses ressources à assurer ee rétablissement par des soins et un bon régime alimentaire. Sa fille n'a presque jamais mangé de mi liasse et jamais de pain de maïs, depuis qu'elle est retournée à la Cajole ; elle ne mange que du pain de froment; on lui donne un peu de viande fraîche deux ou trois fois par semaine. Elle s'est mise à boire du vin depuis quelques mois et s'en trouve bien.
Ayant demandé à visiter le maïs qui forme la provision de la famille, je n'ai trouvé que du maïs de bonne qualité. Ea maîtresse de la maison assure qu'on n'en mange pas d'autre et qu'on donne toujours aux animaux seuls îoute la seilhe ou rebut de la récolte qui, chez son gendre, entrait dans la consommation du ménage pour la plus grande partie.
Après avoir paré aux principaux accidents par des médications appropriées aux symptômes, M. Calés n'a pas employé depuis un an environ d'autres moyens de traitement que quelques toniques associés à une alimentation substantielle et suffisamment animalisée.
Si l'on remarque, cependant, combien, dans les conditions d'existence des classes pauvres dans les campagnes, tout changement de régime alimentaire est difficile à mettre en pratique; combien il est malaisé de procurer aux pellagreux le bon pain, le lait, la viande, le vin, alors même que l'avarice, ce vice trop reproché à ces malheureux, ne les porterait pas à se priver de ces éléments indispensables de guérison, on reconnaît que la thérapeutique peut souvent tirer un parti avantageux des changements de résidence et particulièrement du passage de la campagne à la ville. Enfin, il est incontestable que le déplacement, outre cet effet capital d'amener à sa suite un changement de nourriture, peut agir encore d'une manière avantageuse en soustrayant les pellagreux à l'ensemble des conditions affaiblissantes qui ont favorisé la production et le progrès de leur maladie.
Plusieurs auteurs ont attribué au changement de profession une in-
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iluence curative analogue à celle du changement du lieux. Les faits sur lesquels cette opinion était fondée s'expliquent delà même façon que les précédents, c'est-à-dire par le changement de nourriture qui est la conséquence du nouveau genre de vie. La profession entin peut agir comme auxiliaire du traitement, lorsqu'elle entraîne des fatigues moindres que le travail des champs, qui est la condition ordinaire des pellagreux.
Tous les autres changements dans les conditions d'existence dont les auteurs ont plus ou moins préconisé l'action curative, agissent de même, c'est-à-dire plus ou moins utilement, suivant qu'ils placent l'économie dans une situation plus ou moins favorable au rétablissement de ses forces; mais ils n'agissent jamais que comme auxiliaires de l'alimentation. Telle est l'influence du repos et celle de la propreté, d'autant plus recommandée que la plupart des familles pellagreuses appartiennent, dans tous pays, à une classe sociale au sein de laquelle la misère et des habitudes invétérées font régner une grande malpropreté.
11 est une prescription dont le rôle a encore été exagéré par quelques médecins, quoiqu'elle ait pour les pellagreux une importance en quelque sorte spéciale : c'est celle d'éviter Vaction des rayons solaires. L'insolation a une influence si marquée sur le système nerveux et sur les téguments de ces malheureux, que le soin de se tenir à l'ombre est un des moyens desédationlesplus efficaces contre plusieurs des troubles dont ils sont affectés. J'ai observé un fait qui semble montrer que, dans les cas de pellagre invétérée, lorsqu'on a placé et qu'on maintient le malade dans les conditions d'alimentation qui ont notablement amélioré son état, une simple insolation peut ramener l'éruption cutanée et certains troubles nerveux, notamment les vertiges.
Telles sont les ressources que la thérapeutique de la pellagre a puisées dans la matière de l'hygiène. La revue qui vient d'en être faite aboutit encore à la conclusion, déjà exprimée tant de fois et toujours confirmée par les faits, sous quelque point de vue qu'on les envisage, à savoir, que l'hygiène fournit les véritables bases du traitement ; que la partie essentielle de ce traitement consiste dans le régime alimentaire et que tout le reste n'est que l'accessoire de ce point capital. Il reste à formuler les règles du régime alimentaire des pellagreux; les détails déjà exposés dispensent de tout autre développement. Trois règles dominent le traitement diététique de la pellagre :
1° Exclure absolument de l'alimentation le maïs de mauvaise qualité, incomplètement muret auquel ne seraient pasappliqués les procédés de conservation indiqués dans le chapitre suivant;
2° Faire entrer dans l'alimentation une proportion progressivement croissante de substances animales, en commençant par la diète lactée;
3° Ménager les transitions d'un mode d'alimentation à l'autre, et prolonger autant que possible le traitement en le soutenant par l'emploi du vin et des toniques qui doivent le compléter.
La première règle est de rigueur absolue. Mais il est évident que, pour qu'elle reçoive une large application, l'action du médecin n'est pas suffisante. Il faut qu'il trouve enfin dans la société et les autorités publiques d'indispensables auxiliaires.
C'est dans l'application de la seconde et de la troisième règle que se trouve, pour le médecin, la clef du traitement. Cette application doit varier suivant la force des individus, suivant la période du mal, suivant les progrès du rétablissement. Employer au début la diète lactée; y insister davantage lorsque les fonctions digestives ont été profondément troublées, et chez les individus faibles et nerveux qui supportent bien le lait; associer au laitage des œufs, quelques bons légumes; lorsqu'on le peut, quelques viandes légères, telles que les viandes de veau, de chevreau, de la volaille et quelques chairs de poisson. C'est ici que les bouillons et la chair de grenouilles vantés par le docteur Sette, les bouillons d'escargots et les escargots euxmêmes peuvent convenir. C'était enfin dans ces vues qu'on donnait les bouillons de vipère et de lézard auxquels on attribuait des propriétés particulières.
On doit employer un peu de vin aussitôt que l'estomac peut le supporter sans être irrité, et arriver ainsi à une nourriture assez fortement animalisée pour réparer les forces perdues, reconstituer et renouveler en quelque sorte les matériaux de l'organisme.
Un pareil traitement doit être forcément très -long, et, à mesure que les observations se sont multipliées, on a reconnu davantage la nécessité d'une grande persistance dans l'observation des règles diététiques qui précèdent.
J'ai dit que le ménagement dans les transitions n'importe pas moins que la persévérance dans le traitement. Je reviens, en finissant, à cette règle. Jamais, en effet, cet aphorisme d'Hippocrate : « que les changements brusques sont périlleux, » et cet aphorisme de Boerhaave : « que la faiblesse commande la lenteur, » n'ont été mieux appliqués qu'aux tristes victimes de la pellagre, dont les forces nerveuses profondément altérées, et les voies digestives habituées à un régime végétal aussi lourd que peu nourrissant, ne pourraient se prêter à une diète animale abondante et à des améliorations de régime instantanées. L'excellente remarque de Marzari,
« qu'il ne faut pas se bâter dans la réforme du régime des pellagreux, » est un des résultats d'observation qu'il importe le plus de ne pas oublier dans la pratique, et Terreur de Frapolli, qui disait en prescrivant à ses malades une diète plus substantielle et de bon vin (lautiorem diœtam meraciusqué vinum) qu'il fallait « éviter les viandes qui ne conviennent jamais dans les maladies provenant d'une transpiration supprimée, » cette erreur, dis-je, ne venait pas seulement d'une fausse théorie pathogénique, mais d'une observation vraie, quoique incomplète, c'est-à-dire de la constatation des mauvais effets des viandes données trop brusquement et de l'ignorance des ménagements dont il vient d'être fait une des prescriptions essentielles de la thérapeutique.
Après cette longue revue des moyens pharmaceutiques et diététiques que la médecine peut opposer à la pellagre, nous nous trouvons en face d'une vérité qu'il faut bien reconnaître : les pellagreux, en règle générale, ne sont l'objet d'aucun traitement, soit diététique, soit pharmaceutique,, à ce degré où leur maladie est aisément curable. Les praticiens italiens avouent encore aujourd'hui que, loin des ressources de la C ' urabalnearia et des grands hôpitaux, on traite peu ces malheureux dans les campagnes et qu'on ne s'en occupe que lorsque l'aggravation des accidents rend les secours tardifs et inefficaces. En Espagne, en Moldo-Valachie, la condition des pellagreux n'est pas meilleure. Est-elle plus avantageuse dans beaucoup de nos campagnes du Sud-Ouest? Ce que j'ai vu pour ma part me porte à croire qu'on peut appliquer encore aux pellagreux de tous les pays ces paroles que le docteur Sacchi, de Ceriolo, écrivait, en 1847, à la Commission piémontaise : c< Il faut être sincère, disait-il, ne pas tromper et ne pas se tromper. Lorsque la maladie est arrivée au point qui porte à réclamer les secours de la médecine, le patient est dans un état qui rend les moyens inefficaces. On ne peut guère que modérer les phénomènes cérébraux ou abdominaux, et conduire plus lentement le malade à sa tombe. Appelé, le plus souvent, quand une diarrhée colliquative ou un funeste délire a mis le malade à l'extrémité, il ne reste au pauvre médecin de campagne autre chose que d'accompagner d'un soupir les dernières angoisses de son malade mourant. Il s'estime heureux s'il peut, à l'aide d'une fraude pieuse, de l'envoyer mourir dans un hôpilal d'où il serait peut-être repoussé si l'on savait de quelle maladie il est atteint. »