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CHAPITRE III

Prophylaxie. — But suprême des recherches médicales sur la pellagre. — Historique des moyens prophylactiques en Espagne, en France et en Italie. — Projet de transportation des pellagreux. Interdiction du mariage. — Appel de Zecchinelli aux propriétaires du sol. — Accusations contre le système des grandes fermes de Lombardie. — Conseils du docteur Balardini. — Instructions populaires. — Propositions formulées par l'auteur en 1845.

La prophylaxie est évidemment le but suprême des études provoquées récemment par l'Académie des sciences, comme de toutes les investigations dont la pellagre est l'objet depuis un siècle. La thérapeutique vise au salut des individus; de la prophylaxie dépend l'avenir d'un grand nombre de familles rurales, intactes encore ou plus ou moins atteintes déjà depuis plusieurs générations. C'est seulement par une détermination précise des mesures à prendre de concert par la science et l'autorité administrative, que sera rendu à l'hygiène publique et à l'humanité le service en vue duquel, suivant les termes du programme académique, a été ouvert le concours dans lequel ont prévalu les études et les idées exposées dans ce traité.

J'examinerai dans ce chapitre ce qui a été proposé et pratiqué en matière de prophylaxie. J'essayerai de montrer, dans le chapitre suivant, ce que l'on peut sérieusement proposer aujourd'hui à la science et aux autorités publiques.

La prophylaxie consiste dans la suppression des causes morbifiques . Elle est ainsi étroitement liée à une Connaissance exacte de celles-ci. C'est pourquoi, malgré les ténèbres nouvelles dont i'étiologie delà pellagre a paru s'envelopper, je me crois fondé à dire, à ce point de cet ouvrage, qu'il n'existe pas, à cette heure, une question d'hygiène publique qui puisse être résolue avec autant de précision que celle dont il s'agit en ce moment. Je traitai, en '1845, cette question capitale de la préservation (1), suivant les expressions dont je me servais, avec des données qui ne se trouvent dans aucun ouvrage antérieur. Elles

(1) hoc. cit., p. 260.

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étaient le résultat des circonstances d'étude, à. la faveur desquelles j'avais pénétré plus avant que mes devanciers dans la connaissance des rapports intimes qui existent entre le développement de lapellagre et la propagation du maïs comme aliment populaire en Europe. Sans expérience personnelle relativement au rôle propre au verderame ou verdet (question qui appartient tout entière à M. Balardini)> j'étais parvenu, en démontrant l'iniluence du maïs mal mûri, altéré, ?noisi, à poser les préceptes dont M. Costaliat a fait, depuis, la base de ses propositions sur la mise en pratique du procédé bourguignon et franc-comtois. Une connaissance plus exacte des pratiques usitées chez les peuples américains, auxquels nous devons le maïs lui-même) est venue compléter depuis ce que j'avais établi, et je ne crois pas aller au delà des faits bien avérés, en disant que si la science et les autorités publiques ne veulent pas abandonner aux seuls progrès de la civilisation, l'extirpation graduelle de la pellagre, elles peuvent y travailler, dès à présent avec succès, sans qu'il reste un prétexte plausible à l'incertitude et à l'inaction.

Examinons, avant d'exposer les moyens d'atteindre ce but, par quelles phases a passé la science sur cette question particulière.

En Espagne, on ne semble pas s'être mis encore sérieusement à la recherche des mesures de préservation que réclament le Mal de la Rosa et les endémies moins connues de Flema saiada et de Mal del monte. En France, les marques de sollicitude de la part des pouvoirs publics sont de date récente et n'ont abouti à aucune application suivie. La première de toutes a été donnée par le Conseil général de la Gironde, qui décida, par une délibération du 30 seplembre 4 838, de créer deux médailles de 100 francs chacune, pour les médecins qui indiqueraient le mieux la nature de la pellagre et les moyens de s'en préserver. Le mémoire de M. Lalesque fut un des résultats de ce concours, et le mémoire de M. Léon Marchand, sur lequel un rapport fut fait à l'Académie de médecine en 1845, a été, en quelque sorte, le résumé de ce que l'administration locale avait fait pour les pellagreux des Landes de Gascogne avant la mission qui me fut donnée par le ministère de l'agriculture, etc., en 1847. Chargé d'étudier la pellagre, ses causes et les moyens d'en arrêter les progrès dans nos départements du Sud-Ouest, je m'attachai avec ardeur à remplir ma mission. J'ai reproduit dans cet ouvrage quelques-unes des conclusions démon travail, telles qu'elles furent transmises, par le gouvernement de 1848, à l'Académie de médecine. Elles étaient restées, jusqu'à ce jour, inédites et sans résultat, par suite de circonstances étrangères à ma volonté. — Il n'en a pas été de même en

Italie. En Lombardie, le règne de Joseph ïlse signala par la création de riiôpilalde Legnano, dont le souvenir est inséparable du nom de Strambio, et, depuis cette époque, malgré les vicissitudes politiques qui ont changé plusieurs fois le sort des contrées où règne la pellagre, on doit dire que l'autorité publique a été presque incessamment occupée à interroger la science et à rechercher des mesures de préservation. Malheureusement, il faut l'avouer aussi, le peu d'accord qui régnait sur les causes, dans les opinions des médecins, devait paralyser l'action des autorités publiques, et suffit à expliquer l'absence, jusqu'à l'heure présente, de mesures générales et décisives.

11 serait long et de peu d'utilité de relever en détail les mesures plus ou moins pratiques qui ont été successivement proposées. Je dois faire connaître, cependant, l'esprit qui les a dictées et suivre les progrès accomplis dans cette direction.

On hésite à rappeler qu'à l'aurore du dix-neuvième siècle, il s'est rencontré, de l'autre côté des Alpes, des esprits sérieux, qui ont proposé avec conviction, contre les malheureux paysans, victimes du nouveau mal de misère, le moyen que le moyen âge pratiquait contre les lépreux. On juge où peuvent aboutir, dans la pratique, l'incertitude et l'erreur en matière d'étiologie, en voyant Gherardini proposer de retrancher les pellagreux de la société et de les transporter dans des solitudes, et en voyant Joseph Frank, en face d'un tel projet, n'y pas trouver un meilleur amendement que de choisir, pour cette transportation, une île voisine de l'Italie. Sous l'influence des terreurs qu'inspirait l'hérédité de la pellagre, n'a-t-on pas vu Strambio lui-même proposer sérieusement d'interdire le mariage aux pellagreux, et Joseph Frank, apportant encore ici un tempérament, consentir à ce qu'on accordât le mariage in extremis aux pellagreux moribonds.

J'ai hâte d'arriver aux représentants de la médecine italienne, qui, dans cette question, ont fait plus d'honneur à leur époque. Je citerai , comme exemple, l'appel adressé par Zecchinelli à l'intérêt bien compris, plus encore qu'à la pitié des possesseurs du sol de la haute Italie. Cherchant à leur prouver que le dépérissement de la race des cultivateurs entraînera, avec le dépérissement des terres, la diminution des revenus : « Que l'affreux spectacle de ces maux, s'écriait-il, ouvre enfin les yeux aux maîtres et les détermine à considérer les travailleurs qui labourent leurs champs comme autant ^'ustensiles absolument nécessaires à ces champs ! De même qu'ils désirent posséder de bons chevaux, de soigner leur santé, d'en améliorer les races; de même qu'ils veillent

à leurs charrues, à leurs chars, à leurs faulx, puissent ils veiller aussi à l'ustensile humain (vstensile uorno) qui, pour leur procurer aisance et richesses, baigne de sueurs et de larmes cette terre sur laquelle il traîne une pitoyable vie et qui le dévore avant l'heure. » Les médecins, qu'une saine appréciation des influences étiologiques avait mis sur la trace de la vérité, ont renouvelé plusieurs fois cet appel, et nous voyons M. Balardini, s'inscrivantà son tour dans cette honorable liste des avocats des pellagreux, en tête de laquelle figure Fanzago, dire aussi, en 1845, aux possesseurs du sol : « Songez que, dans les pays éminemment agricoles, tels que les provinces vénitiennes, la Lombardie, le Piémont, l'Emilie, toute l'Italie supérieure, une maladie qui saisit et paralyse le cultivateur, surtout pendant la saison des travaux champêtres, altère la source principale de la prospérité nationale. Ne perdez point de vue que la pellagre étant une maladie qui devient chronique et rend un grand nombre de bras inactifs, ceux-ci finiront par rester à votre charge ou à la charge des communes, ce qui est à peu près la même chose, et que cette maladie étant héréditaire et se propageant parles mariages, il est hors de doute que si l'on n'a pas le pouvoir de la débruire, elle se rendra générale avec le temps et enlèvera à nos Cultivateurs toute leur ancienne vigueur. »

M. Balardini pensait, comme Fanzago, que la condition économique des agriculteurs italiens s'était détériorée : « Dans les temps passés, dit-il, les familles rustiques possédaient quelques coins de terre et goûtaient un peu les fruits de la propriété. Quant au métayer et au laboureur, le produit du sol, arrosé de leurs sueurs, se partageait également entre eux et le propriétaire. Aujourd'hui, dans les provinces de la plaine, le nombre des paysans possesseurs est trèspetit ; les métairies ne sont plus ce que leur nom indique et ont été remplacées en beaucoup d'endroits par le système des grandes fermes (grandi offîttanze), dans lesquelles les produits des terres sont répartis entre le propriétaire, le fermier et le travailleur ou journalier. Dans ce système, le fermier, s'interposant entre le propriétaire et le laboureur (et trop souvent pour spéculer sur le travail de celuici, qui n'est plus considéré que comme une machine aratoire), ce malheureux journalier, toujours en sueur, courbé sous les rayons ardents du soleil, pour féconder un sol qui n'est ingrat que pour lui seul, ne reçoit, pour prix de ses fatigues, qu'une faible portion de maïs de la dernière qualité.

« Pour améliorer la condition économique et physique du paysan, ajoutait M. Balardini, le principal moyen serait de renoncer

aux grandes fermes et de diviser la culture des grandes propriétés entre plusieurs familles campagnardes, de telle façon que chacune pût en cultiver une partie soit comme ferme, soit comme métairie, et tirer de son travail un profit que, dans le système actuel, un tiers lui enlève injustement.

« Quel que soit du reste le système agricole, il faudrait que les propriétaires s'imposassent la charge de pourvoir à une meilleure alimentation de ceux qui dépendent d'eux, de leur fournir de bon grain en quantité suffisante et non-seulement du maïs, mais encore du froment ou du seigle, afin qu'il fût possible de préparer de bon pain, de la polenta saine et bien conditionnée. Il faudrait veiller à ce que les paysans pussent se pourvoir de nourriture animale. »

Les détails contenus dans le chapitre consacré à l'histoire de la pellagre en Italie, prouvent combien est fâcheuse la situation économique contre laquelle s'élevait M. Balardini. Ces détails et les renseignements que j'ai donnés sur la condition des pellagreux de France et d'Espagne me dispensent de disserter sur les mesures de réforme économique et sociale que l'humanité réclame en faveur de la classe sur laquelle sévit la pellagre. Ces réformes, on le comprend, ne sauraient être l'œuvre des médecins et il faut les attendre moins des pouvoirs publics, que du progrès général qui tend à améliorer partout les conditions d'existence de l'espèce humaine; aussi, en réalité, ne touchent-elles qu'indirectement et de loin à la question médicale qui nous occupe, et, à mon avis, une perception nette de l'étiologie de la pellagre doit aboutir à des mesures plus directes que celles dont M. Balardini s'est fait encore récemment l'interprète éloquent.

Depuis le commencement de ce siècle, malgré leurs dissidences sur presque tous les points de théorie, la plupart des médecins italiens sont]arrivésà attacher une importance de plus en plus sentieaux réformes àintroduire soitdansîa culture, soitdans les préparations alimentaires du maïs. Il n'a pas même manqué à cette direction excellente les exagérations qui gâtent les meilleures idées. De ce qu'on saisissait entre le développement de la pellagre et l'introduction du maïs une coïncidenceet qu'on croyait saisir par là unerelation de cause à effet, on a conclu qu'il fallait restreindre et même supprimer la culture de la féconde céréale américaine. Ainsi, Del Ghiappa, après avoir invité le gouvernement autrichien à propager la culture de la vigne, disait « que la culture du blé, de l'orge et du seigle devait être encouragée de préférence à celle du blé indien dont les pauvres font tant

d'usage. » — « Le pain de maïs est indigeste, ajoutait-il avec raison, et moins nourrissant que celui des autres grains. »

M. Balardini, mieux fondé en étiologie, est arrivé à de meilleures conclusions prophylactiques : « Il est nécessaire, écrivait-il en 1845, de supprimer, parmi les paysans, l'usage du pain jaune (pan giallo), de celui surtout qui se prépare, en beaucoup d'endroits, avec le maïs seul, et de remettre en usage l'ancien pain de mélange (pane di mistura), fait avec du froment mêlé au seigle, au millet, ou même, si l'on veut, à une petite quantité, à la moitié tout au plus, de maïs, mais de maïs de bonne qualité et bien préparé.

« En second lieu, il faut restreindre la consommation habituelle de la polenta, dont on ne devrait faire usage qu'une fois par jour, en ayant soin de la manger aussitôt après sa préparation, de la faire bien bouillir et bien cuire et d'y employer de la farine bien moulue.

« En troisième lieu, il faut que le peuple soit averti de telle sorte qu'il cesse d'employer à son usage le maïs altéré qu'il faut réserver pour les animaux ou rejeter.

« Finalement, il faut associer autant que possible à l'alimentation maigre, un bon régime, au moins en partie animal, tel que l'exigent notre nature, notre destination physique et la structure de nos organes digestifs.

« Comme presque tous ceux qui se sont occupés des pellagreux, en commençant à Thiéry (1) et arrivant jusqu'à nous, ont recommandé, pour prévenir et guérir la maladie, de faire largement usage du lait, un bon maître devrait pourvoir à ce que toute famille de laboureurs eût une vache qui pût lui iournir chaque jour le lait nécessaire.

« Il sera aussi fort utile, pour atteindre le but désiré, que l'administration veille à ce que les médecins communaux (medici condotti), les curés, les délégués des communes, visitent souvent et sans l'apparat officiel, les maisons des paysans à l'heure des repas, afin de connaître la qualité et la nature de leurs aliments!; de les détourner de l'abus de la polenta et du pain de maïs, les engager à employer à autre chose qu'à leur nourriture le grain altéré...

« On devrait inspecter souvent les marchés aux grains et surtout surveiller la qualité des grains mis en vente et, par-dessus tout, la confection du pain... »

(1) On voit que M. Balardini, en 1845, n'avait pas pu, de même que ses prédécesseurs, utiliser l'ouvrage de Casai. Dans l'article bibliographique qui suit son Mémoire, il ne cite pas cet ouvrage précieux et place Thiéry à la tête de sa longue liste des auteurs qui ont écrit sur la pellagre.

PROPHYLAXIE. 5ol

Le docteur Balardini proposait encore d'exiger des médecins communaux (medici condotti) des rapports périodiques sur le nombre des pellagreux dans leurs cercles respectifs... d'établir des bains gratuits pour les pauvres, enfin de restreindre la culture du maïs à la plaine et aux localités où il mûrit bien tous les ans et de le remplacer dans les collines, les vallées et les lieux moins chauds, par le froment et surtout le seigle qui a, malheureusement, suivant lui, disparu de l'Italie supérieure, chassé par le maïs. 11 conseillait de propager la culture de la pomme de terre. Pour contribuer enfin, à faire régner l'hygiène dans les villages, M. ; Balardini proposait la publication et la distribution d'instructions spéciales et d'un Manuel d'hygiène rurale à la portée de tous etque les curés seraient invités à expliquer en chaire, de même que les instituteurs dans leurs écoles. »

Tel était, en 1845, le dernier mot de la médecine italienne sur la prophylaxie. En prouvant un progrès dans les idées, il montre que les médecins avaient de la peine à s'arrêter sur le terrain vraiment pratique en s'enfermant dans le cercle de leurs attributions.

En France, les médecins landais qui, seuls, avaient envisagé de près ce sujet, s'en étaient tenus à des vues analogues, suggérées, pour la plupart, par les écrits des Italiens. En 1839, M. Lalesque, traitant de la prophylaxie, demandait : « que l'on substituât une instruction régulière à la routine, » et, à cet effet (I), il proposait « la création d'Une prime de 100 francs pour les parents qui enverraient leurs enfants à l'école. » Pour améliorer les habitations, il proposait de créer «une prime de 250 ou 300 francs pour le paysan qui construirait sa demeure d'après un plan convenu. » Pour assurer un bon service médical des pellagreux de sa contrée particulière, il proposait la création « de deux médecins cantonaux qui, tous les quinze jours, seraient tenus de faire une tournée et un rapport sur cette tournée au Conseil de salubrité de la Gironde. » Il demandait que «les autopsies des pellagreux fussent obligatoires pour ces médecins,» auxquels il voulait confier l'inspection médicale des écoles et une action suffisante pour améliorer les conditions hygiéniques. Il demandait « que les pellagreux fussent obligés de se faire inscrire à la mairie de leur localité. » 11 s'attaquait, comme les Italiens, à la constitution de la propriété, et, tandis que M. Balardini avait battu en brèche le système lombard desgrandes fermes, M. Lalesque déclarait «la grande subdivision de la propriété dans les Landes, l'un des plus redoutables

(1) Mém. sur la pellagre landaise, p. 35 et suiv.

ennemis de l'aisance générale. » En conséquence, il proposait « d'encourager le défrichement des landes en donnant une prime de 150fr. par hectare de landes communales qui seraient défrichées. «Enfin, il demandait « qu'à l'exemple des rosières que l'on couronne dans quelques pays on donnât, tous les ans, un prix de propreté. >;■

Un exemplaire, qui m'a été envoyé personnellement par l'auteur du Mémoire oix sont formulées ces idées prophylactiques, porte à sader~ nière page, écrites de la main et signées du nom de M. Lalesque, à la date du 20 octobre 1847, les lignes suivantes : «Des recherches plus approfondies me mettent aujourd'hui en puissance de formuler une conclusion que je regarde comme absolument positive, la voici : la cause de la pellagre est tout entière dans l'usage d'aliments contenant trop peu d'azote. » Si l'honorable médecin de la Teste avait été, en 1839, en possession de cette donnée étiologique, tout incomplète qu'elle est, il aurait évité de s'égarer dans les propositions qui viennent d'être citées; mais il considérait encore, en 1839, la pellagre comme une continuation de la lèpre du moyenâge, et cette opinion le conduisait à réclamer des mesures administratives, destinées à favoriser les progrès généraux de la civilisation, qui ont diminué les ravages des anciennes maladies populaires.

En 1845, M. Léon Marchand n'était guère plus avancé dans la partie prophylactique du travail qu'il présenta à l'Académie de médecine. Après s'être demandé « s'il y avait un moyen d'opposer des obstacles aux développements de la pellagre? — Ce problème, répondait-il, n'a rien de difficile, si notre étiologie est fondée, et répétons ici qu'alors ce n'est plus une question de thérapeutique, mais bien tout un code d'hygiène publique à promulguer et à appliquer dans les contrées où la pellagre règne épidémiquement; et la manière la plus faite pour éclairer la question, si elle est médicale,, ce serait d'établir, à l'instar du gouvernement lombardo-vénitien, un ou plusieurs hospices spéciaux pour se livrer à une étude qui devrait dissiper plus d'un doute qui pèse sur la nature de cette singulière et terrible affection. »

J'aurai à montrer bientôt que j'avais pu, à cette époque, pénétrer plus loin dans le cœur de celte question. Mais avant de résumer cette partie de mes premières recherches, il convient de reporter une dernière fuis les regards vers l'Italie et de voir en quel état s'y trouve en ce moment la question prophylactique.

Le nouveau gouvernement national, qui préside aux destinées de ces belles contrées, a montré l'intention de réaliser une partie des

vœux de M. Balardini. En J860, le savant médecin de Brescia a été chargé de rédiger ces instructions populaires, dont il avait proposé la diffusion dans les campagnes. Elles parurent, pour la première fois, en août et septembre de cette année, dans les Annali universali di medicina (l)cie Milan, sous le titre &' Hygiène de V Agriculteur italien en relation spécialement avec la pellagre ou Instruction sur les causes de cette maladie et sur les moyens capables de la prévenir et de la déraciner. Une seconde édition de ce travail a été publiée en exécution d'un décret du ministre de l'intérieur du 3 juin 1862, pour être mise entre les mains des curés, des medici condotti, des maîtres d'école, des syndics (maires) et des propriétaires de terre.

La partie pratique de cette publication se résume dans des propositions où nous trouvons d'abord, mais mieux formulées, les idées émises déjà en 1845. Voici les mesures réclamées par M. Balardini :

1° Exclure du régime alimentaire des paysans le pan giallo (pain jaune), ou pain de maïs seul, et le remplacer par un pain fait avec deux tiers au moins de farine de froment ou de seigle et un tiers seulement de farine de maïs, à l'imitation de l'ancien pain de mélange (pane di mistura), qui était fait de froment ou de seigle mêlé avec du millet. Faire que ce pain soit bien cuit, en masses moins grosses et renouvelé plus souvent.

2° Diminuer l'abus de la polenta, qu'on ne devrait manger qu'une seule fois par jour, immédiatement après l'avoir préparée, après avoir fait bouillir longuement et bien cuire, contrairement à la pratique commune.

3° Interdire aux propriétaires de distribuer aux colons du maïs gâté, altéré par le verderame, maïs qui est rejeté ou accepté avec répugnance parles animaux et les volailles.

4° Restreindre la culture du maïs aux lieux où cette belle céréale mûrit bien. Dans les autres conditions, lui substituer le froment, le seigle et surtoutla pomme de terre. — Comme preuve desbons effets de cette dernière culture, M. Balardini cite le fait de la Val Camonica et de quelques districts de l'État vénitien, où les préparations alimentaires, faites avec la pomme de terre, ont fait diminuer l'usage delà polenta et décroître de plus en plus les cas de pellagre dans ces pays.

5° Recommander un large usage du lait comme moyen préservatif et curatif. « C'est le lait, dit M. Balardini, qui, distribué par les cbevriers, au printemps, dans divers pays où abondent les pellagreux,

(i) Vol. CLXXIII.

change leur état et apporte une trêve à leurs maux. C'est par l'usage habituel du lait et du fromage que les Tyroliens et autres montagnards, qui descendent en Lombardiepour travailler pendant certaines saisons de l'année, résistent plus longtemps que les autres à l'invasion du mal, quoique mangeant assez largement de la polenta. En conséquence, que tout bon maître d'un domaine, tout bon chef de famille villageoise,ait une vache pour lui et pour ses gens. » M. Balardininote, à cet égard, que certaines familles de colons de la province de Brescia et du district (circondario) de Varese, ayant récemment adopté ce moyen, ont vu la pellagre disparaître d'au milieu d'elles.

6° Prendre des mesures contre l'insuffisance des substances animales dans l'alimentation des villageois delà haute Italie, insuffisance qui est elle-même la conséquence delà rareté du bétail et du haut prix de la viande. Persuader, en conséquence, aux habitants du pays d'élever plus de bétail, d'en améliorer les races, d'augmenter les prairies, d'introduire la culture des plantes sarclées, etc.

7° Gomme en 1845, M. Balardini revient sur la nécessité de diviser les grandes fermes (grandi offittanze). — Il insiste sur la création d'établissements où l'on donnerait une saison gratuite de cura balnearia, non-seulement aux malades, mais encore aux prédisposés, à cause de l'existence de la pellagre chez leurs ascendants.

M. Balardini va plus loin, et, remontant jusqu'aux plus malheureuses inspirations de Strambio :«Ce serait, dit-il, un bon conseil (car il serait contraire à la nature et à la religion de vouloir interdire les unions conjugales) de persuader de différer le mariage jusqu'à ce qu'on ait la certitude d'une guérison complète des fiancés, attestée par un certificat des médecins, etc. »

J'ai dit,dans le chapitre II du Second Livre,ce qui a été fait plus récemment dans les États vénitien?, à Padoueet surtout dans le Frioul.

Tels sont tous les moyens de prophylaxie proposés, et, sur quelques points, en voie d'exécution, en Italie, pour l'extirpation de la pellagre. On est forcé d'avouer qu'il y a un grand mélange dans cette longue suite de préceptes : à côté d'idées inacceptables, telles que celle de l'obligation d'un certificat pour le mariage des pellagreux, on y trouve des idées dont la réalisation ne dépend ni delà science ni de l'administration, telles que le changement du système de culture et la division des domaines cultivés. D'autres moyens, tels que celui de créer des établissements publics pour l'administration gratuite de la cura balnearia, appartiennent à un ordre d'idées peu pratiques, comme toutes celles qui ne peuvent se réaliser qu'en grevant les budgets des États de sommes énormes et

sans proportion avec les avantages publics immédiats et évidents qui doivent résulter de leur réalisation.

Au milieu de toutes ces propositions, il faut bien s'arrêter de préférence à celle que M. Balardini a indiquée pour la première fois dans son Hygiène de V Agriculteur, et qui a été indiquée et môme pratiquée dans la Vénétie : je parle de l'invitation de prévenir les altérations du maïs et le développement du verderame « à l'aide de la torréfaction du grain, au moyen du four, conformément à la pratique des Bourguignons. » Ce moyen, sur lequel M. Costallat a tant insisté, est, il faut bien le dire ici, d'origine française et a été puisé dans mon ouvrage de 1845. A cette époque, en effet, j'avais résumé la prophylaxie en trois propositions, déduites de la connaissance des causes, et j'avais cherché à circonscrire l'action de l'autorité publique et de la science dans un certain nombre de mesures réalisables.

« La question de la préservation, disais-je, peut se résumer sans peine. Nous admettons : 1° Que toutes les causes de débilitation qui pèsent sur la classe pauvre des agriculteurs, agissant comme causes prédisposantes ou adjuvantes de la pellagre , il faudrait procurer à cette classe des conditions d'existence meilleures.

« 2e Que la cause prédisposante principale se trouvant dans un régime alimentaire insuffisant et presque exclusivement végétal , il faudrait augmenter la proportion des substances animales qui entrent dans l'alimentation du peuple des campagnes.

3° Enfin que la cause efficiente étant dans le maïs altéré, il faut que des mesures soient prises pour ne laisser entrer dans la consommation que du maïs sain et de bonne qualité. »

Ces trois propositions renfermaient à mes yeux toute la prophylactique, et c'est dans la dernière que devaient se trouver surtout, suivant moi, les mesures d'une application immédiatement réalisable par le concours de la science et des autorités publiques.

Je montrais que la première proposition, celle qui tendrait à préserver les populations rurales de toutes les causes de débilitation qui les assiègent, comprenait un vaste ensemble de réformes : celles des habitations, des habitudes relatives à la propreté, au travail, au sommeil et àla veille, etc. ; a en un mot, disais-je, j'aurais à tracer un plan d'hygiène publique et privée, approprié à l'existence des campagnards. Ce serait un ouvrage nouveau à ajouter à celui que je termine en ce moment, et certes nul ouvrage ne pourrait être plus utile que celui-là. »

Je disais encore : « Les villes ont été transformées au point de

vue de l'hygiène, mais tout est à faire pour les campagnes. Lorsque, par les progrès de la civilisation et de la richesse, les prescriptions de l'hygiène s'y observeront, bien des infirmités disparaîtront des chaumières des laboureurs. Le goitre, la scrofule, etc., en seront exilés. Il en sera de même de la pellagre. »

Après avoir montré que les améliorations matérielles qui, par le fait du progrès général, viendraient au secours des populations rurales, varieraient beaucoup entre elles, suivant les contrées, je terminais en disant : « Aujourd'hui la force de l'homme pour dominer la nature a été doublée par l'industrie et par l'esprit d'association. Il faut que ces puissances nouvelles soient dirigées contre les maladies populaires qui altèrent dans sa source la santé publique. La plupart des endémies sont des effets de l'antique oppression et du délaissement dans lequel les peuples ont vécu. Elles diminuent et tendent à disparaître partout avec l'ignorance, la servitude et la misère. La pellagre seule a semblé faire exception. »

Je pensais, en 4845, que la médecine et l'autorité administrative avaient besoin de l'aide du progrès général et du temps pour faire passer dans la pratique la seconde proposition formulée ainsi : « Augmenter la quantité des substances animales dans le régime alimentaire du peuple des campagnes. » J'admettais comme fait incontestable, avec les économistes (1) de cette époque, que la classe qui fournit les pelîagreux doit une partie de son infériorité physique et morale et de ses souffrances à une alimentation insuffisante, et à l'abus du régime végétal. Depuis lors, le progrès de l'aisance générale a rendu moins choquants un certain nombre de maux et d'abus, et tous les jours, nous voyons par des effets sensibles que l'hygiène publique a dans le progrès des lumières son plus puissant auxiliaire.

J'arrivais à m'enfermer ainsi dans la partie purement médicale de mon sujet, celle qui a trait aux mesures propres à extirper la cause efficiente de la pellagre, trouvée dans le maïs altéré. Je traiterai cette partie capitale etpratique de laprophylaxie dans le chapitre suivant.

(1) M. Longchamp notamment avait établi sur des chiffres officiels l'insuffisance des substances animales dans l'alimentation du peuple français et les fâcheuses ii fluences de ce régime sur notre armée elle-même. Il résulte des statistiques que, de 1789 jusqu'en 1840 la consommation de la viande, par tète, n'a pas sensiblement augment ; : elle est d'environ 20 kilogr. Mais cette répartition est purement fictive, comme la plupart des moyennes. 11 faut noter, en effet, que 26 millions de campagnards ne mangent que fort peu de viande. Dans les contrées à pellagre notamment, on ne connaît d autre nourriture animale que celle qui provient du porc salé. La consommation de la viande en Angleterre a été évaluée à 82 kilogr. par tête.

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