DEUXIEME PARTIE
DES PSEUDO-PELLAGRES
J'ai tâché d'offrir, dans les premiers chapitres de ce traité, une description pathologique complète de la pellagre. Après avoir exposé, d'après les faits, les allures complexes et souvent trompeuses de cette maladie, j'ai montré que ses changements d'aspect, les retours de ses phénomènes, leur instabilité, les inégalités de leur développement s'expliquent par les conditions au milieu desquelles se produit l'intoxication alimentaire des pellagreux, par les retours variables de celle-ci, enfin, par la production consécutive à ces retours, d'un état cachectique qui peut persister seul et sans mélange des phénomènes toxiques primitifs, chez les pellagreux soustraits définitivement à de nouvelles intoxications.
On a pu ainsi comprendre sans peine comment une bonne description pathologique de la pellagre avait été très-difficile ; comment l'interprétation de phénomènes multiples et changeants avait du être presque inévitablement faussée ; comment des erreurs de théorie provoquant à leur tour de nouvelles erreurs dans l'observation, beaucoup de médecins ont été amenés à prendre, pour un état pellagreux, des états morbides d'origine diverse, liés aux progrès de certaines cachexies, de l'intoxication alcoolique, de la paralysie générale, delà démence, du rhumatisme, etc.; comment enfin la question si moderne de la pellagre s'est trouvée bientôt une des questions médicales les plus chargées d'erreurs de diagnostic.
Il est juste de rappeler que, si ces erreurs se sont multipliées surtout de nos jours, et ont pris une importance toute nouvelle dans notre pays, elles n'ont pas moins leur origine en Italie, et leur cause première dans la notion fausse qu'on appelle aujourd'hui la triade pellagreuse, et dans les tableaux incomplets et inexacts qu'on rencontre en général dans les livres où les médecins français ont puisé leurs connaissances sur ce sujet. Il est encore facile aujourd'hui de citer des exemples de diagnostic erroné parmi les anciennes obser-
PSEUDO-PELLAGRES. 579
valions faites dans les villes (1) italiennes, autour desquelles régnait la maladie, et on sait que l'œuvre de Strambio elle-même n'en a pas été entièrement pure. Lorsque la connaissance de la pellagre a commencé à se répandre hors de l'Italie, il s'est trouvé des médecins pour découvrir ce mal nouveau, où il n'a jamais pu être retrouvé depuis, à Vienne (2), par exemple, à Londres (3) et jusqu'en Russie^); mais la reproduction de semblables erreurs a eu ses plus fâcheuses suites parmi nous, où, depuis quelques années, on leur a donné une sorte de consistance scientifique sous les dénominations de pellagre sporadique et de variété de pellagre propre aux aliénés. C'est pourquoi j'ai cru que cette question méritait une attention très-sérieuse. Si la critique médicale française laissait en effet plus longtemps ces éléments étrangers, que je vais analyser sous le nom de Pseudo-pellagres, défigurer le tableau séméioîogique, et fausser de plus en plus la notion de la vraie pellagre, on serait fondé à dire
(t) « Je sais, disait Marzari [ouv. cîÏ., p. 15) que, dans la ville, on a pris des érythèmes pour de vraies pellagres, bien que ces érythèmes dépendissent de causes bien différentes. » Marzari ne croyait pas que l'on pût confondre avec ia vraie pellagre ces cas sporadiques de pellagre des villes (pellagra civica), dont les plus notables étaient ceux rapportés par Careno, Plenk et Wintrimmam. Dans un opuscule dédié à Malacarne, publié à Turin en 1796, sur les maladies qui avaient régné en 17 95, on trouve trois observations attribuées à la pellagre. 11 existait, dans ces cas, ce qu'on appelle la répercussion de^ces affrétions exanlhématiques communes au printemps. Le premier fait se rapporte à un officier de 45 ans, qui, par suite de conseils imprudents, fit rentrer une de ces affections dartreuses vulgairement appelées sali (sels) en Italie. Aussitôt apparurent : la céphalalgie, des vertiges, le tremblement et ]a débilité des jambes, avec douleurs et faiblesse de tout le corps; changement d'humeur, tristesse, insomnie, tendance au suicide, etc. On saigna le malade, puis on donna des amers et des antiscorbutiques. Enfin, une abondante sueur visqueuse sembla amener une amélioration. « Nunc, dit l'auteur en finissant, quotidiano coi-poris exercitio ac copioso pedum fœtidissimo sudore mediocriier valet. »
Dans une autre de ces histoires, il s'agit d'un charpentier de 50 ans, qui se débarrassa par les remèdes d'un empirique d'une éruption herpétique prurigineuse qui, ions les ans, survenait sur le dos des mains et des bras. Il fut pris aussitôt d'une atroce douleur à la partie postérieure de la tête et d'une rigidité douloureuse dans tous les membres et à l'épine dorsale. Dientôt après, perte de la mémoire, tintements d'oreilles, sécheresse à la gorge, sensation de construction douloureuse à l'épigastre ; puis survint une fièvre d'apparence rhumatismale (morbus arlhrîtidem exhibens); et au deuxième jour apparut, sur tout le corps, un exanthème [exanthemata ruhra) qui fut suivi de la rémission des symptômes. Cependant le malade ne reprit pas ses forces et finit par succomber.
(2) Les trois faits d'Aloysius Careno.
(3) Observ. de Wintringham.
(4) Marzari assure que Weikard crut avoir trouvé la pellagre sporadique en Russie.
580 PSEUDO-PELLÀGRES.
qu'elle a protégé une des aberrations les plus choquantes qui se soient produites de nos jours à la faveur de l'inattention des esprits.
Commej'étaisarrivé, par une étude suivie, à reconnaitreabsolument fausse l'attribution à la pellagre des observations publiées en France sous les noms de pellagre sporadique et pellagre propre aux aliénés, j'ai jugé nécessaire, pour faire partager cette conviction (ainsi que j'ai eu le bonheur d'y réussir) au jury du concours ouvert à l'Académie des sciences, d'apporter beaucoup de détails, au risque d'exiger de mes juges beaucoup de patience. Aujourd'hui, en publiant ce Traité, après le jugement de l'Académie, et au milieu du silence qui s'est fait sur ces pellagres sporadiques et ces pellagres des aliénés, je crois pouvoir éviter au lecteur une grande partie des détails soumis au jury du concours. J'essayerai donc de renfermer en deux livres très-courts les résultats auxquels je suis arrivé touchant les faits connus sous les noms de pellagre sporadique et de pellagre des aliénés. 11 suffira qu'il soit bien établi : 1° Que les faits réunis sous l'une et l'autre de ces dénominations ne sauraient, à aucun titre, être attribués à la pellagre; 2° que ces faits diffèrent entre eux et qu'ils n'appartiennent pas à une seule unité nosologique. Il sera établi, en outre, que les auteurs qui ont recueilli les faits en question et ont tenté de les faire servir à certaines théories, non-seulement n'ont pas eu une idée exacte de la pellagre, mais encore qu'ils ne sont pas parvenus à s'entendre sur le sens nosologique du mot pellagre, les uns admettant qu'il exprime une vraie maladie, les autres n'y voulant voir qu'un symptôme, la plupart l'envisageant comme un état non défini, une sorte de diathèse, caractérisée par des accidents variables et multiples, cutanés, digestifs, nerveux, lesquels se produiraient tantôt isolément, tantôt successivement, tantôt simultanément, en sorte que la notion de la vraie pellagre s'est obscurcie et faussée plus que jamais, à mesure que les pseudopellagres paraissaient acquérir plus d'importance.
Le seul point commun entre les médecins qui ont développé ces questions a été de soutenir l'existence de la pellagre ou d'une maladie analogue en dehors des pays à maïs et en dehors de l'influence alimentaire de cette céréale. Pour M. Landouzy, de Reims, et ses partisans, pellagre sporadique, signifiait avant tout: Pellagre sans maïs. La Variété de pellagre propre aux aliénés, décrite par M. Billod, offre le même sens pour ceux qui en ont admis l'existence (1).
(1) Billod, Traité de la pellagre [d'après des observations recueillies en Italie et en France, >:uivi d'une enquête dans les asiles d'aliénés. Paris, 1865.