‹ Traité de la pellagre et des pseudo-pellagresChapitre 41 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Historique des faits. — Inventaire des observations publiées sous la dénomination de pellagre sporadique : 1° Faits indéterminés et sans va'eur scientifique j 2° Erreurs évidentes de diagnostic. — Travaux et opinions de M. Landouzy. — Leur influence. — Réaction contre l'enseignement de Keims.

Le nom de Maladie sporadique peut convenir très-souvent, comme on l'a vu dans la Première Partie, pour caractériser la pellagre qu'on appelle endémique; très-souvent en effet, en même temps qu'elle règne avec la continuité persistante qui lui donne les apparences d'une endémie, cette maladie frappe un nombre trop restreint d'individus pour ressembler à une Maladie êpidémique. Elle est donc purement sporadique et il n'y a pas lieu d'opposer la pellagre sporadiqueà la pellagre endémique, en considérant celle-ci comme une maladie des pays à maïs, due à l'usage abusif de cette céréale, et l'autre comme une maladie analogue ou identique, pouvant se développer partout sans maïs et sous l'influence de causes non connues.

Lorsqu'on lit la description de la pellagre sporadique dans le chapitre IV (i) de l'ouvrage de M. Landouzy ou dans plusieurs chapitres de celui de M. Bouchard (2), on peut noter d'abord certains traits qui n'appartiennent pas à la pellagre dite endémique, ou des pays à maïs ; mais si l'on vient àrapprocher, dans ces livres, le tableau général et les observations particulières dont il est supposé l'expression, on reconnaît que celles-ci sont loin de contenir tout ce qui figure au tableau général. Si l'on se livre enfin à un examen comparé des observations elles-mêmes, on est conduit à se poser cette question : est-il possible de ranger dans un seul type morbide déterminé, dans une même unité pathologique, tous les cas inscrits dans les livres et

t. (1) Landouzy, De la pellagre sporadique, 1 vol. in-8, 1862. (2) Bouchard, Recherches nouvelles sur la pellagre, 1 vol. in-8, 1862.

les journaux sous le nom de pellagre sporadique? On aboutit forcément à résoudre cette question négativement.

II m'a paru que, pour rendre évident le résultat dont il s'agit, il fallait ne pas reculer devant la tâche pénible d'une revue complète des observations qui ont été publiées. Gomme l'histoire de la pellagre sporadique en France ne remonte guère au delà de 1842 (i), un inventaire des faits qui la composent n'était qu'une œuvre de patience ordinaire. J'avais d'ailleurs, pour m'aider à éviter des omissions, deux guides non suspects dans les deux médecins français qui ont écrit sur la pellagre en s'inspirant surtout des faits dont je parle. J'ai trouvé, dans l'ouvrage de M. Landouzy, l'histoire de la pellagre sporadique reposant sur un ensemble de 42 observations, dont 14 forment le contingent particulier de la pellagre de la Champagne, en 1860; les 28 autres sont indiquées comme observations éparses dans la science. Après l'examen analytique, on voit cet ensemble se partager en deux catégories: 1° des faits indéterminés et sans signification ; 2° des erreurs de diagnostic non douteuses.

En tête des observations éparses dans la science, le professeur de Reims a placé le cas mentionné par Thiéry, comme observé à Madrid, en 1753, et attribué au Mal de la Rosa. M. Landouzy donne à ce fait le titre d'Éry thème pellagreux, depuis dix ans, ne tenant pas compte de ce que Thiéry n'a donné aucune description, et mettant en oubli la seule indication qui eût quelque intérêt, à savoir : la mention de la patrie de la malade qui était l'Alcarria, c'est-à-dire la partie des Castillesoùon a découvert depuis l'existence de la flema salada.

Voici textuellement quelques autres exemples des éléments à l'aide desquels M. Landouzy a composé son premier inventaire:

« Observation XX. — Dans la séance de l'Académie de médecine du 12 mai 1846, M. Honoré donne connaissance d'un cas de pellagre qu'il a dans son tervke de rHôtel-Dieu, et invite les membres de l'Académie à aller l'observer.

« Observation XXV. — Homme de 30 ans, ancien militaire, entré à l'hôpital Saint Antoine, dans le service de M. Barth, pour un érylhème rugueux, écadteux, borné à la face dorsale des mains, et qui s'est manifesté plusieurs fois. Diarrhée opiniâtre, mort. — Autopsie : 23 ulcérations arrondies dans les deux tiers inférieurs de l'intestin grêle. Ganglions mésentériques sains. Nulle part les plaques de Peyer n'ont l'aspect de la fièvre

(1) Le seul fait publié, avec une description, avant mon observation de l'hôpital Saint-Louis, est celui de M. Gintrac, observé en 1836, inséré d'abord dans le Journal de médecine de Bordeaux; et, en 1841, dans les Fragments de médecine clinique, publiés par le célèbre médecin bordelais.

PELLAGRE SPORADIQUE. o83

typhoïde. » — (C'est en face de pareilles lisions cadavériques qui expliquent si bien-une diarrhée opiniâtre qu'un érylbème écailleux des mains survenu plusieurs fois, a paru suffisant pour justifier le nom de pellagre sporadique.)

a Observation XXVI. — Femme de 28 ans, du département de Seine-et- Oise, observée à l'hôpital Saint-Louis, et présentée à l'Académie de médecine par M. Gibert, le 1er août 1853. Érythème caractéristique du visage, de la face dorsale des mains et des orteils. « Bien que l'affection de la peau ne date que de sept semaines, ajoute M. Landouzy, les autres accidents de la maladie commencent à se joindre à la dermatose. Jamais de maïs. »

On conviendra que de pareilles observations n'ont absolument aucune valeur scientifique et qu'on ne les traite pas trop sévèrement en les classant parmi les faits sans signification dont il est impossible de faire emploi.

M. Bouchard a publié, après M. Landouzy, un autre inventaire des pellagres sporadiques. Il en écarte non-seulement le cas mentionné par Thiéry, mais les autres faits anciens, y compris l'observation publiée en 1836, par M. Ginlrac : .« Cette première observation recueillie par M. Gintrac, dit-il, clôt cette série de faits mal déterminés que nous venons de passer en revue, et sert de transition à ce que j'appellerai volontiers les temps héroïques de la pellagre sporadique et l'époque où son histoire a commencé à s'édifier à l'aide de matériaux plus solides. — La première observation incontestable de pellagre sporadique, continue M. Bouchard, est celle qui fut publiée, en juin 1845, par M. Roussel. Ce document est considéré aujourd'hui, par la plupart des médecins, comme le premier document relatif à cette question. »

Quelque désir que je pusse avoir de revendiqueF un témoignage flatteur accordé à mon observation de juin 1842, je ne me sens ni le droit ni le courage, depuis longtemps, de réclamer pour elle l'honneur d'avoir donné à la pellagre sans maïs un fondement solide. J'ai observé, en 1842, et décrit en conscience, en le rapportant à la pellagre, un fait dont le retentissement a éveillé pour la première fois l'attention des médecins français sur ce sujet. Ce dernier résultat reste, à mes yeux, l'unique mérite d'une observation dont 20 ans d'études plus approfondies ne m'ont pas permis de méconnaître l'insuffisance et les lacunes. Je montrerai plus loin ces défauts, et comme il n'est pas possible aujourd'hui de donner à ce fait une attribution certaine, je dois le laisser forcément, de même que celui de M. Gintrac (dans lequel l'origine alcoolique des accidents pourrait être soupçonnée), dans cette catégorie des faits mal déterminés et

douteux parmi lesquels M. Bouchard range certaines observations plus récentes et entre autres l'une des quatre, publiées en 1846, par M. Willemin.

En résumé, après les recherches successives de MM. Landouzy et Bouchard : d'une part la période antérieure à mon observation de 1842 (période que ce dernier appelle les temps héroïques de la pellagre sporadique),ne présente que 17 observations (1), lesquelles se réduisent presque toutes à de simples mentions que la science serait impuissante à utiliser. D'autre part, les faits postérieurs à mon observation et produits dans la période décennale qui finit au moment de la première communication faite par M. Landouzy à l'Académie de médecine, s'élèveraient au nombre de 25 ; et comme, à l'examen analytique, on est forcé d'en retrancher les observations rapportées textuellement plus haut (nos XX, XXV, XXXVI), et quatre autres publiées sans description, et attribuées à MM. Bernadet, Barth et Brugière de Lamothe, on s'assure que, dans l'espace d'un siècle compris entre le fait de Thiéry et la première observation de M. Landouzy, on ne découvre pas plus de 35 notes ou documents particuliers, dont 15 ou 16 seulement s'offrent avec les conditions requises pour recevoir le nom d'observations médicales.

Dans la période nouvelle qui a suivi le premier fait de M. Landouzy, les pellagres sporadiques se sont montrées avec beaucoup plus de fréquence et de bruit, surtout après 1860. On pourrait dire presque que c'est à partir du moment où le programme du concours institué à l'Académie des sciences est venu donner un plus grand attrait à cette question, que la pellagre sporadique française a fait comme une sorte d'invasion dans la presse médicale.

Dans son ouvrage publié en 1862, le jeune médecin que j'ai déjà nommé, M. Bouchard, mentionne comme faits nouveaux douze observations, dont six recueillies à l'Hôtel-Dieu de Lyon, en quatre mois, à partir du 4 juin 1861, et les six autres recueillies succinctement, suivant l'aveu de l'auteur, en examinant les malades des infirmeries du dépôt de mendicité du Rhône, à l'Albigny, au mois d'août suivant. Dans ces faits, les méprises sont palpables et, en les analysant, c'est à peine si l'on peut en trouver un qui laisse quelque hésitation.

Le premier cas appartient à une affection tuberculeuse démontrée

(!) Ce sont : le fait de Thiéry, les trois faits de Vienne rapportés par Careno ; un fait attribué à Husson et à Alibert; un autre vu, dit-on, par Esquirol et Pasquier ; dix cas mentionnés par M. Gintrac, et enfin l'observation publiée par ce dernier en

parl'autopsie. Le sixième malade n'aabsolument qu'un érythème ; les autres individus sont de malheureux cachectiqves en proie à des affections anciennes, diverses et profondes des viscères et notamment du poumon. M. Bouchard a beau relever les altérations variées qu'il a constatées du côté de la peau, à l'aide d'expressions frappantes qu'il emprunte à l'école de Reims, de les appeler : Erythème pellagreux type, manchette pellagreuse , érythème caractéristique, type de pellagre aiguë, la marche des maladies, les caractères positifs qui révèlent des lésions organiques, de même que les caractères négatifs, c'est-à-dire, notamment, l'absence des phénomènes nerveux propres à la pellagre, interdisent absolument de les attribuer à cette maladie.

L'influence de M. Landouzy se montre encore dans les six observations qui suivent et que M. Bouchard, à l'exemple du professeur de Reims, découvrait, en une seule visite, au dépôt de mendicité du Rhône. Ici, on voit l'auteur tellement affermi dans sa foi, que la description des caractères du fait disparaît, comme superflue, et qu'il lui suffît, comme à M. Landouzy, d'indiquer l'état de ses pellagreux en quelques lignes. L'exemple suivant permettra de juger avec quelles données les disciples de YÉcole de Reims étaient arrivés à constituer des pellagres sporadiques :

« Observation XXXV. — Robert, 55 ans, détenu au dépôt de mendicité, paralytique depuis longtemps. 11 y a huit jours, il s'est développé sur le dos des mains et des cou-de-pieds un érythème que le malade attribue à un coup de soleil. Cet érythème persiste et s'accompagne de cuissons. Le derme est rouge, légèrement tuméfié. L'épiderme a pris une teinte noire. La langue ne présente rien d'anormal, mais le malade se plaint d'une soif assez vive, d'une sensation de brûlure à l'épigastre et de constipation. Rien du côté des facultés intellectuelles. »

Ainsi, dans ces pellagres lyonnaises, la série entière des phénomènes nerveux est absente comme si elle n'était qu'un luxe pathologique inutile. La paralysie suffît ; les désordres cérébraux manquent. Un érythème et quelques phénomènes d'irritation gastrique, chez des individus affaiblis, en voilà assez pour faire diagnostiquer une maladie nouvelle qu'on aurait méconnue jusqu'au 4 juin 1861, dans cette grande ville de Lyon, le plus important théâtre d'observations médicales dans notre pays, après Paris.

Je me suis servi de l'expression d'Ecole de Reims, créée tout exprès pour la question delà pellagre, parce que, en effet, l'influence de Reims se montre, à partir de 1861, dans presque toutes les observations insérées dans les journaux et dans les écrits relatifs à la

question qui nous occupe. En môme temps qu'il publiait l'ouvrage dont il a été déjà parlé, le chef de cette École provoquait, d'abord, le 22 août 1860, puis successivement chaque année, jusqu'en 1863, dans sa clinique, une réunion d'auditeurs et de malades. La plupart des exemples de peliagre sporadique, destinés à ces exhibitions, provenaient d'une même mine, découverte en 1860, et plus féconde que les faubourgs de Reims et les campagnes de la Marne, je parle des dépôts de mendicité, notamment de celui de Laon. Enhardi par ces frits nouveaux à mépriser, de plus en plus, toute tradition acceptée, désormais le professeur ne se contente d'affirmer la pellagre sans maïs, la pellagre sans misère, la pellagre sans troubles nerveux. On le voit non-seulement montrer avec orgueil des êry thèmes pellagreux types, en toute saison, en automne, en hiver, en dehors du soleil, mais encore découvrir la fièvre pellagreuse, et, enfin, une dermatose palmaire de la pellagre.

On est surpris, en avançant dans l'examen des faits, du degré d'exaltation où cette découverte despseudo-pellagreux des dépôts de mendicité avait jeté l'imagination ardente du professeur rémois. Malheureusement, ii faut dire que cette exaltation fut contagieuse , et qu'elle se communiqua à divers médecins de la province et de la capitale. Depuis l'apparition du programme du concours ouvert à l'Académie des sciences, on eût dit que la facilité à découvrir la pellagre s'était accruetoutà coup. A sa première leçon clinique, en 1860, M. Landouzy n'avait pu ajouter à sa collection des pellagres sporadiques que trois (l)cas nouveaux. Mais en 1861, grâce aux ressources nouvelles tirées des dépôts de mendicité, la collection prit des proportions rapidement considérables. Aux 12 observations déjà men-

(1) Le premier de ces cas était intitulé : lypémanie suicide avec un érythème squammeux. Aucun renseignement médical ne justifiait l'attribution de ce fait à !a pellagre. — Le sujet de la deuxième observation, ancien frère des écoles chrétiennes, était un septuagénaire affaibli, cachectique lypémaniaque,et ayant donné depuis longtemps des signes de démence. Depuis quatre ans l'état de sa peau lui donnait Y apparence d'une statue de bronze. Au printemps il offrit aux mains des éruptions accompagnées de douleurs. Jamais on ne constata aucun des accidents nerveux ou digestifs delà pellagre, si ce n'est cette voracité, qui est fréquente parmi les aliénés en démence. M. Landouzy revit ce malheureux en 18G1. Alors seulement il constatait de la faiblesse et de la rachialg'e. La peau s'éclaircissait et il sembla au professeur que le malade était en voie de guérison. Deux mois après cet examen, il succombait au contraire dans le marasme, sans autres phénomènes d'apparence pellagroïde.

La troisième observation était relative à un marchand ambulant, et M. Landouzy l'intitulait : pellagre d'hiver. C'était un cas d'érythème survenant l'hiver avec gonflement et douleur et sans aucun désordre nerveux. Du côté des voies digestives, on disait qu'il y avait eu de la diarrhée plusieurs fois.

tionnées de M. Bouchard, M. Landouzy put en joindre plus de 40, extraites presque toutes par lui ou par ses élèves de ces asiles de la misère et de la cachexie sous toutes leurs formes. Voici comment il enseignait alors à ses auditeurs à faire de nouvelles découvertes: « Allez, leur disait-il, dans quelque hôpital que ce soit; passez-y en revue tous les malades en insistant auprès de ceux qui ont des apparences de dartres aux mains, de diarrhée, de folie, de démence ou de paralysie, et vous y trouverez à peu près le même nombre de pellagreux qu'à l'hôpital de Reims. Que si, au lieu de visiter les salles d'un hôpital, vous visitez les infirmeries d'un hospice et particulièrement d'un hospice d'aliénés, la proportion des pellagreux sera plus grande encore, etc., » et, joignant au précepte l'exemple, le professeur ajoutait : « C'est avec cette certitude que je me suis rendu avant-hier au dépôt de mendicité de Laon, où j'avais trouvé, l'automne dernier, de nombreux vestiges d'érythème. — M. Fauvel, médecin en chef de l'établissement, avait eu la bonté de faire dresser la liste de tous les sujets qu'il supposait pellagreux, et, en quelques heures, j'ai pu voir là 35 cas plus beaux encore, surtout sous le rapport delà dermatose, que ceux que j'avais vus clans les Landes, car nous ne sommes pas si loin de l'exacerbaiion vernale que je l'étais l'an dernier dans le Midi. » Après avoir analysé 24 de ces observations dont les sujets avaient été transportés à Reims, M. Landouzy, disait : « En somme, les pellagreux de Laon ressemblent identiquement aux pellagreux de Reims, aux pellagreux d'Angers, aux pellagreux des Landes. »

L'année suivante, le journal l'Union médicale (n° du 5 août 1885), publiait une troisième leçon clinique dans laquelle, faisant allusion à sa polémique avec M. Gostallat, M. Landouzy déclarait reprendre la parole a parce qu'il avait vu prête à s'obscurcir, sous l'influence de théories exclusives, une vérité que l'École de Reims avait proclamée la première, c'est-à-dire la fréquence de la pellagre en France sous forme sporadique, et son identité absolue avec la pellagre endémique. » Il répétait : « que, si l'on trouvait plus de pellagreux à Reims qu'ailleurs, c'était parce que les élèves et les médecins savaient l'y constater. » Je constate aujourd'hui, ajoutait-il, ce que j'annonçais à l'Académie il y a dix ans : que l'on trouve la pellagre partout, comme l'on trouve, partout où l'on est au courant de la science, la fièvre typhoïde de Louis, l'endocardite de Bouillaud, la maladie de Bright, la maladie d'Addison, la maladie de Graves, la maladie de Duchenne, etc. » Au moment où M. Landouzy parlait ainsi, les malades qu'il produisait devant son auditoire ne présentaient

presque plus rien du côté de la peau qui, l'année précédente, avait fourni les moyens principaux du diagnostic; mais cette circonstance n'altérait en rien l'assurance du professeur : « Peut-être, disait-il, l'exhibition d'aujourd'hui vous aura-t-elle paru, à première vue, moins favorable que les dernières à la précision du diagnostic. En effet, nous sommes d'un mois plus loin du printemps, et, d'autre part, le soleil venant de se cacher pendant quinze jours, il ne s'est pas produit un seul érythème récent. Mais ces caractères moins avancés de la dermatose constituent, au contraire, une circonstance avantageuse au point avancé où vous êtes arrivés dans la notion de la maladie. »

Cette circonstance amenait, en effet, M. Landouzy à cette découverte nouvelle : « que Térythème n'est pas un fait capital dans la maladie; il la proclamait sans s'arrêter au démenti flagrant qu'elle donnait à toutes ses observations antérieures dans lesquelles la maladie avait uniquement consisté en un érythème vernal; et, pour la confirmer, il rapportait « que des pellagreux dontl a dermatose avait été reproduite à Reims comme type dans les atlas d'anatomie pathologique, étaient morts dans ses salles sans le moindre accident cutané, malgré ïinsolation. » Il rattachait à ce fait l'observation depuis longtemps familière aux Italiens, « que la plupart des pellagreux devenus aliénés et retenus comme tels dans les morocomes y restent de longues années et y meurent sans nouveaux érythèmes. » On a vu dans la Première Partie que ce fait est présenté, en effet, d'une manière régulière par les pellagreux que le séjour dans les établissements hospitaliers a soustraits d'une manière durable aux intoxications alimentaires auxquelles ils étaient soumis dans leurs demeures. C'est là, à coup sûr, une des fortes preuves négatives que peut invoquer le zéisme, et pourtant c'est de ce fait, mal interprété, que le professeur de Reims se servait pour compléter la réfutation des idées reçues, des propositions établies par Strambio avec tant de soin, et faire comprendre à son auditoire « qu'il était très-simple que ses malades de l'année précédente ne présentassent aucune trace d'altération cutanée, malgré la continuation de la maladie ou pour mieux dire à cause de l'aggravation de la maladie. » — «Il n'est donc pas à regretter, ajoutait M. Landouzy, que la plupart de nos érythèmes ne soient pas à l'état aigu. Vous n'en aurez qu'une idée plus nette de cette singulière diathèse. »

L'exposition des faits était au niveau de l'enseignement doctrinal. 11 faudrait lire la série de notes écourtées, présentées sous le titre d'observations, pour se faire une idée de ce que l'observation clinique

était devenue à Reims pendant que le professeury devenait si affirmatif et si absolu. Je vais citer des exemples avec le texte même publié par M. Landouzy. Voici d'abord les dix principaux parmi les trentecinq cas magnifiques découverts, en 1861, au dépôt de mendicité de l'Aisne :

Observation I. — Homme de 61 ans. En 1861, érythème récent ; jetant comme un vésicatoire. Diarrhée rebelle. En 1862, picotements aux mains.

Observation II. — Homme de 75 ans. 1861, érythème récent, grande faiblesse consécutive à une forte diarrhée. — 1862, a continué à s'affaiblir, sans érythème, sans diarrhée.

Observation III.— Homme de 65 ans. 1861, érythème considérable, diarrhée, affaiblissement, lypémanie. — 1862, pendant l'hiver et le printemps, aggravation de cet état avec léger érythème dont on voit quelques traces aux oreilles.

Observation IV. — Homme de 68 ans. 1861, type de l'érythôme phlycténoïde et de la diarrhée rebelle. — 1862, a eu pour seul accident un érythème aux oreilles.

Observation V. — Homme de 76 ans. 1861, érylhème squammeux des plusintenses, diarrhée très-rebelle, démence prononcée. — 1862, érythème récent à la joue, diarrhée abondante et vertiges, rachialgie violente, litubation des plus pénibles.

Observation VI. — Homme de 72 ans. 1861, démence, diarrhée, érythème phlyclénoïdeaux mains et à la face.— 1862, rachialgie, œdème plus marqué, érythème léger; le 2 juin, sans diarrhée, faiblesse considérable.

Observation VII. — Homme de 48 ans. 1861, érythème très-intense, lypémanie, paralysie. — 1862, le 22 avril la dermatose se montre au dos et à la paume de la main; depuis, rachialgie, étourdissements, tristesse, faiblesse, quelques signes d'ataxie locomotrice. (Cet érythème palmaire s'explique par l'habitude de marcher les mains derrière le dos.)

Observation VIII. — Homme de 60 ans. 1861, premier érythème, paralysie presque complète du mouvement. Deuxième érythème au mois d'août. — 1862, fin mai, la dermatose ; pas de diarrhée, signes d'ataxie locomotrice.

Observation IX. — Homme de 51 ans. 1861, érythème récent, diarrhée rebelle, lypémanie marquée. Deuxième érythème au mois d'août. — 1862, étourdissements, affaiblissement, très-légères traces d'érythème veinai, pas de diarrhée. Sa manie, qui a la forme ambitieuse et gaie depuis deux ans qu'il est au dépôt, reprend la forme triste et re-devient lypémanie aussitôt que reparaissent les accidents pellagreux.

Observation X. — Homme de 54 ans. 1861, érythème récent, diarrhée rebelle, hésitation dans la marche. Deuxième érythème au mois d'août. 1862, au printemps, diarrhée, vertiges, débilitation croissante, chutes, pas de dermatose.

Quinze nouvelles observations recueillies, par suite d'une seconde

visite au même dépôt, en 1862, sont exposés de la môme manière. En voici, trois exemples :

Observation. — « Premier érythème en mai 1862 ; diathèse, œdème, affaiblissement progressif. 11 est probable également qu'ici ia pellagre existait avant la manifestation cutanée. »

Observation. — « Un idiot, entré le 1er mai 1862. Le 10, érythème d'intensilé moyenne, sans autres accidents que quelques accès de manie furieuse qui s'étaient déclarés dès le printemps. »

Observation. — « Le charretier du dépôt, d'une intelligence parfaite, assure avoir été atteint de pneumonie à chaque printemps depuis onze ans. 11 a de fréquents vertiges et des chutes fréquentes depuis sept à huit ans. Diarihée rebelle depuis trois ans. Premier érythème en mai 1860 ; le deuxième en mai 1861 ; le troisième en juillet 1861; le quatrième en mars 1862, et vous venez d'en voir, disait M. Landouzy à ses auditeurs, des traces encore considérables au dos des mains, aux oreilles, à la figure.»

La eoilection de faits publiés par M. Landouzy se termine par le suivant qu'il a exposé avec une complaisance exceptionnelle, qui nous servira d'excuse pour une dernière citation.

Observation. — « 11 s'agit, dit M. Landouzy, d'un enfant de 7 ans, fils de cultivateurs très-aisés, chez lesquels on ne trouve pas d'affections héréditaires. Cet enfant est bien constitué, bien logé, bien nourri. A la fin d'avril 1859, il fut atteint d'un érythème squammeux très-douloureux à la paume des mains, à la plante des pieds, aux talons, aux genoux, sans être resté les jambes nues. En 1^60, rien d'analogue. En 1861, vers la fin d'avril, même érythème qu'en 1859 : peau rouge, crevassée, squammeuse à la paume des mains, à la plante des pieds, aux talons et aux genoux. Aucun autre accident que cette dermatose qui va en diminuant, comme la première fois, à partir de la fin de mai. Le 8 juin 1861, on m'amène cet enfant, et je constate les vestiges les plus manifestes d'un érythème pellagreux en voie de guérison : peau terreuse, surtout vers la circonférence, rosée en plusieurs points, squammeuse autour des parties rosées. Santé excellente d'ailleurs. Je conseille la continuation d'une bonne hygiène, le vin de quinquina dès la fin de l'hiver, et je recommande instamment de m'amener l'enfant aux premières traces d'érysipèle, tant ce cas m'intéressait, et par l'âge du sujet, et par les excellentes conditions d'hygiène et de santé où il se trouvait, et par la forme de cette dermatose palmaire. »

Le 20 mai 1862, M. Landouzy constate que la santé est parfaite. Le 20 juin, il est appelé, et on lui apprend que le 12 de ce mois l'enfant était allé se promener aux champs, vers cinq heures du soir ; que le lendemain, en rentrant de l'école, il se plaignit d'y avoir eu froid et insista pour qu'on lecouchât. Le dimanche 15, épistaxis, malaise général ; le 16, vomissements, constipation; le 17, délire bruyant, sans caractère iiil, hallucinations, efforts pour quitter le lit et sortir de la chambre ; lé 18, continuation du même délire, syncope ; le 19, cris plus aigus, agi-

tation extrême sous forme paroxystique... ; le 20, l'enfant est enrorc en plein délire et ne reconnaît plus so;i grand- pore; à midi, retour complet à la raison et à la santé, sans le moindre vestige de fièvre, sans le moindre accident ultérieur.

« Ces commémoratifs bien établis, ajoute M. Landouzy, j'examine avec attention, et nous trouvons, mon confière et moi, les traces les moins équivoques d'un érylheme récent, mais léger, aux mains et aux genoux. La ligne brune, efftorescente, rugueuse, de démarcation entre la face palmaire et la face dorsale des mains est parfaitement dessinée. Celle du poignet l'est également. Plusieurs points de peau rosée se voient comme des îlots au milieu de la peau squammeu^e et terreuse des doigts. Des écailles se détachent nettement de la face palmaire des doigts et de la paume des mains jusqu'aux poignets. Nul doute enfin d'une récente dermatose du type pellagreux. Une plaque de peau squammeuse et terreuse de 6 centimètres environ se remarque sur les genoux, et, quoiqu'à la plante des pieds la dermatose soit moins minifeste, elle est cependant très-car actêrisée par le liséré bro?izé, efflorescent, qui sépare la face plantaire de la face dorsale,.. »

« L'enfant, ajoute encore M. Landouzy, a bon teint, bonne physionomie, bon appétit. 11 ne se plaint que d'une chose, c'est qu'il ne peut marcher ni se tenir sur ses jambes, ce qu'il attribue à des vésicatoires appliqués pendant sa maladie. Or, les vésicatoires sont secs... Il lui est impossible de faire un pas sans être soutenu, et encore n'avance-t-il qu'en fauchant comme les ataxiques. Pendant le dveubitus dorsal, les membres résistent aux efforts faits pour les fléchir comme dans l'ataxie locomotrice. »

Voici les arguments qui servent à rattacher ce fait à la pellagre : « Etait-ce ici, demande le professeur de Reims, un accès de délire fébrile ? Était-ce un accès de manie aiguë ? Il nous manque quelques données pour résoudre catégoriquement cette difficulté, mais enfin ce n'était qu'un paroxysme. » C'est sacs plus d'efforts que de pareils accidents, survenus en pleine santé, pour faire place au retour de la santé, sont transformés en paroxysme pellagreux et en fièvre pellagreuse ! Les particularités de l'éruption à la peau ne sont pas plus embarrassantes pour M. Landouzy : « L'érythème, dit-il, était-il réellement absent au début ? Était-il trop faible pour être apprécié? Était-il venu d'une manière insidieuse et latente à la fin de la maladie ? A-t-il été fugace pendant l'invasion, perceptible seulement pendant la desquamation, comme cela se voit parfois dans la scarlatine? Toutes ces hypothèses sont admissibles ; mais ce qui est certain, c'est qu'il y a eu là, non une fièvre cérébrale, mais une fièvre pellagreuse ! »

a Messieurs, disait le professeur en finissant, vous tirerez de cette si remarquable observation un grand profit, et moi-même je me promets d'examiner encore mieux toutes les formes de fièvre cérébrale, car je me rappelle avoir commis autrefois pareille erreur dans

deux cas de méningites irrégulières que j'avais nommées granuleuses, surtout en raison des rémittences et qui m'avaient frappé d'étonnement par leur rapide résolution... Mon pronostic avait été celui qu'on porte toujours dans la méningite tuberculeuse, et cependanttous deuxontguéri, comme ici, subitement. N'était-ce pas simplement la pellagre aiguë sans éry thème, ou avec éry thème faible et passé inaperçu ? ou n'était-ce pas plutôt la manie aiguë pellagreuse, etc. ? »

De semblables interprétations des faits cliniques montcent à quel degré, voisin du délire, arrivait, en 1862, à l'École de Reims, une irrésistible tendance à soumettre ces faits à une idée fixe. Déjà, sous l'influence de cet entraînement, toutes les cachexies que la misère, l'âge avancé, les vices réunissent dans les dépôts de mendicité ; une foule d'états morbides à marche rémittente, et jusqu'à des affections vermineuses, à la faveur d'une complication cutanée quelconque (eczéma, psoriasis, érythème, etc.), avaient été absorbés dans cette monstrueuse unité, app?lée pellagre sporadique, et, chose non moins surprenante, cet enseignement singulier avait trouvé, pendant deux ans, un auditoire complaisant, la critique médicale silencieuse, et même un certain nombre de disciples dévoués.

Les disciples, il est vrai, à partir de 1862, semblaient ne plus marcher du même pas que le maître. Le 26 décembre de cette année, un jeune médecin champenois, élève de M. Landouzy, soutenait, à la Faculté de Paris, une Thèse pour le doctorat sur la Pellagre sporadique, et, bien que son maître eût solennellement proclamé rident ité absolue de cette maladie avec la pellagre endémique, il continuait à traiter la première de ces questions comme un sujet distinct. Cette Thèse offre une sorte d'historique de l'École de Reims, par elle-même : « Les faits épars dans la science, y est-il dit, n'avaient pas produit l'effet qu'on devait attendre de leur multiplicité. La majorité des médecins, toujours persuadée de l'extrême rareté de la pellagre sporadique, la faisait difficilement entrer en ligne de compte dans le diagnostic. Ajoutons que les notions fausses d'étiologie émises, en 1845, par Balardini, reproduites avec un rare talent par M. Roussel, dans son excellent Traité de la pellagre, ont eu une grande part dans ce résultat, en faisant rejeter le diagnostic pellagreux chez les sujets qui n'avaient pas fait usage de maïs. C'est alors que parurent les premiers travaux de M. Landouzy. Cet observateur, frappé de la ressemblance qui existait entre ses malades et les pellagreux de Lombardie, n'hésita pas à repousser les conclusions de M. Roussel, soutenues par M. Costallat... Une génération de médecins, formée à l'École de Reims et répandue dans les environs de

cette ville, grossit de malades nouveaux la clinique déjà si riche de l'Hôtel-Dieu. Ainsi s'explique le nombre considérable de pellagreux dont M. Landouzy a publié les observations. Démonlrcr l'existence de la pellagre aux environs de Reims ; en prouver la fréquence : tels furent les premiers travaux de mon savant maître. Poursuivant une voie plus large, il sut, par des communications multipliées, appeler l'attention du monde savant sur une question ancienne, déjà prête à retomber dans l'oubli. »

M. Harman apportait un contingent de neuf observations nouvelles à la pellagre sporadique. De ces faits, huit restent forcément dans la catégorie de ceux qu'il n'est pas possible de déterminer nettement par un diagnostic rétrospectif; pour un seul (le n° II), les accidents généraux s'expliquent clairement par l'évolution d'une tuberculisation pulmonaire, démontrée par l'autopsie ; l'altération cutanée semble la suite de l'immersion des mains de la malade dans une solution de potasse.

Vers la même époque et sous la même influence de Reims, un médecin de Clermont-Ferrand, M. Bourgade, annonçait qu'il venait de rencontrer la pellagre sporadique en Auvergne, et publiait ensuite, dans le Bulletin de la Société médicale de Clermont, deux observations trop sommaires pour pouvoir être analysées.

Outre ces observations, quelques cas de maladies mal déterminées furent pris pour des pellagres sporadiques dans certains services médicaux des hôpitaux de Paris. La plus remarquable et la plus complète de ces observations a été lue le 27 août 1862, à la Société médicale des hôpitaux, par M. Archambault, sous le titre de Pellagre sporadique. Je crois utile de reproduire ce fait malgré son étendue :

Observation. — Un journalier, âgé de 50 ans, du département de la Somme, entre le 11 août 1862, à l'hôpital Beaujon (service du docteur Laitier). Dans son enfance, maladie de peau de nature indéterminée, qui dura jusqu'à sa quinzième année. Sa peau restée toujours rugueuse, écailleuse et d'un gris sale. A 17 ans (1829), fièvre intermittente tierce. A 18 ans il change d'état, de charpentier se fait tisserand. Il vécut alors dans un endroit obscur et mal aéré ; mais il fut toujours bien vêtu et bien nourri, buvant volontiers et se grisant assez souvent avec de la bière et de l'eau-de-vie. En 1847, diarrhée et fièvre très-intense après refroidissement. En 1849, suette épidémique assez grave. Peudant les dix années suivantes, santé très-bonne. — En arrivant à Paris, en 1859, pas d'ouvrage; il fut contraint d'entrer à l'usine de Clichy. Six semaines après il entrait à l'hôpital Beaujon pour des coliques de plomb. Il y séjourna douze jours. A la sortie, il Vest fait manœuvre, et a passé deux ans sans le moindre accident. En juillet 1861, sans cause appréciable, il fut pris de fièvre et de diarrhée, et vint passer quinze jours à Beaujon. Il sortit in-

Roussel, 3 8

complètement guéri. Tout va bien jusqu'à la fin d'avril 1862; mais alors les travaux cessent. Avec ses économies, il parvient à vivre assez bien, quoique sans travail, jusqu'au milieu de mai. A cette époque, l'ouvrage ne reprenant pas, la misère arrive. Réduit à se nourrir d'un peu de pain et de vin dus à la charité de ses camarades, il se débilite profondément; ses digestions, jusque-là fort bonnes, se troublent, et, dans les premiers jours de juin, il lui survient de la diarrhée.

Cette diarrhée est accompagnée de fièvre intense et de coliques trèsviolentes pendant les huit premiers jours. Peu abondante d'abord (4 à 3 selles par jour), elle augmente rapidement, et avec elle la faiblesse et l'amaigrissement.

Le malade veut entrer à l'hôpital; mais il n'y est pas admis. Il continue alors à errer çà et là. Vers la fin de juin, on remarque que la peau de la figure, du cou, du tronc, de l'abdomen et des jambes est brunâtre. En vain essaye-t-il de faire disparaître cette coloration par des ablutions fréquentes dans la Seine; chaque jour elle acquiert plus d'intensité. En même temps, la maigreur fait des progrès. La peau s'amincit, se ride, se couvre d'écaillés furfuracéesplus prononcées.

L'un des premiers jours d'août, le malade se couche à midi, à l'ombre. Pendant son sommeil, le soleil tourne et il ne se réveille qu'après avoir été soumis pendant un certain temps à l'ardeur des rayons solaires frappant sur les mains. Immédiatement il éprouva de la cuisson sur le dos des mains, et s'aperçoit que la peau en est rouge et tuméfiée. Trois jours après, ces symptômes ont disparu. Mais la peau de la face dorsale des mains est d'un brun noirâtre et fendillée.

La diarrhée a persisté. Elle est même plus intense que jamais (15 à 20 selles par jour), puis elle décroît peu à peu jusqu'au 11 août, jour de l'entrée du malade à l'hôpital.

État du malade à la visite du 12 août. — Son aspect est celui d'un vieillard profondément cachectique. Il est très-maigre et ne peut marcher sans être soutenu. La coloration brune de la face fait penser à ce que l'on a décrit sous le nom de maladie bronzée d'Addison. Sur tout le corps, la peau est rugueuse, d'un gris sale; de plus, la face, le cou, les reins, l'abdomen, présentent une coloration bronzée bien marquée et disposée en larges bandes ou plaques qui tranchent sur le ton général.

Les mains offrent à leur face dorsale, jusqu'au niveau des poignets, tous les caractères de l'érythème pellagreux; à partir de la racine des doigts, la peau est brunâtre, fendillée; à côté de ces gerçures, on voit de larges plaques épidermiques plus ou moins détachées, et où il y a eu déjà de la desquamation, la peau est fine, rosée, couleur pelure d'oignon. Les muqueuses sont peu colorées. La langue est sèche et présente quelques sillons dus à des replis de muqueuse, sans altération aucune. Quant au système nerveux, l'examen le plus attentif ne permet d'y constater aucun trouble. Toutes les facultés intellectuelles sont même remarquables et en opposition avec l'état cachectique du reste de l'économie. Rien du côté des organes des sens. La sensibilité générale est intacte, la motilité seulement affaiblie. La percussion donne partout une sonorité anormale. Les organes, en général, paraissent réduits de volume. L'auscultation ne fait constater aucun trouble. Pouls normal. Le malade accuse 5 à 6 selles liquides par jour et une très-grande faiblesse ; il demande à boire et à.

manger. — 13 août : 3 selles liquides, peu abondantes. Le malade accuse des bourdonnements d'oreille, au milieu desquels il a éprouvé une faiblesse. Il insiste encore sur l'alimentation. — 14 août : 2 selles liquides; plus de bourdonnements; le malade éprouve encore aujourd'hui une fausse sensation de faim; la veille il a eu de la peine à manger la portion qu'il avait réclamée.

Les cataplasmes ont enlevé de larges plaques d'épiderme, et, dans les points mis à découvert, la peau est animée et rosée. Soif ardente ou plutôt sécheresse de la bouche. (Prescription : décoction blanche, une portion d'alimentation, 100 grammes de Bordeaux.) — Du i 5 au 21 août 2 à 3 selles par jour. Le malade commence à se lever quelques heures. Le 16, il a été pris d'une demi-paralysie (ou plutôt faiblesse) des bras qu'il meut avec grande difficulté.

23 août : 2 selles précédées encore de coliques, malaise général, appétit languissant, mouvements des bras plus libres. — 24 août, môme état. — 27 août : 3 vomissements, diarrhée très-abondante, prostration extrême.

Voici la note que j'écrivais, après la lecture de cette observation : « On se demande, après avoir examiné les détails de ce fait, quel motif peut avoir porté un médecin des hôpitaux de Paris à l'intituler Pellagre sporadique. Il serait difficile d'en trouver un autre que la persuasion à laquelle sont arrivés un certain nombre de médecins français à la suite de M. Landouzy, que la pellagre existe partout, qu'elle est facile à trouver pour qui sait la chercher, et qu'on peut, presque sans hésiter, employer ce mot toutes les fois que l'on est embarrassé pour donner un nom à un état morbide dans lequel une affection cutanée quelconque se combine, d'une façon quelconque, avec des accidents ducôté du système nerveux oudesvoiesdigeslives.

a Ici cependant il n'y a rien d'embarrassant. Un premier point décisif frappe le lecteur : la parfaite intégrité du système nerveux. Ce fait a frappé M. Archambault, puisqu'il constate que : L'examen le plus attentif n'y peut faire découvrir aucun trouble et que l'état des facultés intellectuelles forme un contraste remarquable avec l'état cachectique. Ainsi M. Landouzy, qui admet avec tant d'aisance des pellagres sans maladie de peau, des cas de Pellagra sine pellagra; qui, d'autre part, crée des pellagres avec de simples érythèmes vernaux, est égalé par ses disciples, puisqu'on arrive à présenter à la Société médicale des hôpitaux de Paris, des cas de pellagre sans aucuns troubles dans le système nerveux. On doit en effet considérer avec M. Archambault comme de simples résultats de l'affaiblissement général et extrême de l'organisme (dont les causes sont, dans ce cas, bien expliquées), deux phénomènes passagers des derniers jours, à savoir : les bourdonnements d'oreilles avec défaillance du 13 août, et la demi-paralysie (ou plutôt faiblesse) des bras, du 16 août.

« Les voies digestives ont été le siège de la maladie principale (récidive d* entérite) chez un homme épuisé par une alimentation insuffisante et mauvaise. Déjà, en juillet 1861, il avait été pris de fièvre avec diarrhée, qui avait exigé un séjour de quinze jours à l'hôpital. En avril 1862, la misère et la faim altèrent de plus en plus cette constitution qui résistait jusqu'alors. La débilité commence à se montrer : Une diarrhée avec fièvre intense se manifeste au mois de juin. L'affaiblissement et l'amaigrissement s'accroissent. Ce malheureux, repoussé de l'hôpital, y est enfin admis au mois d'août. 11 offrait alors l'aspect (Vvn vieillard profondément cachectique. Le 27 août, cet état semblait aller s'aggravant. Des vomissements se joignent à la diarrhée. Telle est l'affection continue, fébrile, progressive qui fait le fond de cette observation, entre le mois de juin, où débute l'entérite, et la fin d'août, date où s'arrêtent les renseignements. Si l'immunité complète du système nerveux n'avait déjà éloigné de l'esprit toute idée de pellagre, les caractères et la marche de l'affection gastrointestinale empêcheraient seules de s'y arrêter.

« Que voit-on enfin du côté de la peau? Cet homme avait eu dans son enfance une affection cutanée qui n'est pas spécifiée, mais qui était générale, et à la suite de laquelle sa peau resta toujours rugueuse, écailleuse, et d'un gris sale. Ajoutons que cette altération constitutionnelle du tégument s'alliait avec une bonne santé et une constitution robuste. En juin 1862, lorsque les phénomènes gastro-intestinaux étaient déjà intenses, cet état du tégument se modifie, en ce sens qu'une coloration brunâtre se montre sur tout le corps, et qu'il se fait une desquamation furfuracée plus prononcée. Enfin, en août, après avoir dormi au soleil, le malade est atteint d'un érythème solaire, qui passe comme un épiphénomène, dans le cours de la maladie principale.

« En général, dans les histoires de pellagre sporadique publiées antérieurement, quand on n'avait pas, pour composer une observation nouvelle, une triade de symptômes cutanés, digestifs zinerveux, on avait au moins un trouble digestif quelconque combiné avec un trouble nerveux quelconque. Il semble désormais, grâce au progrès que l'Ecole de Reims a fait faire au diagnostic, que cela n'est plus nécessaire. Un trouble digestif quelconque et une altération cutanée quelconque suffisent. L'un d'eux pourra seul suffire au besoin.

« Une pareille histoire a-t-elle été accueillie au sein de la Société médicale des hôpitaux? Si elle était acceptée par des palhologistes, il faudrait avouer que la science entre dans un véritable chaos et qu'il

faut renoncer à savoir ce que c'est qu'une maladie et à distinguer les maladies^enlre elles.

« Ce fait a un mérite : celui de montrer où en arrive, en 1862, la médecine française en matière de pellagre. »

J'avais écrit ces lignes, ignorant les suites de cette observation, lorsqu'un nouveau bulletin des séances de la Société médicale des hôpitaux Si rendu public le complément que M. Archambault lui a donné, dans la séance du 10 septembre, et les aveux qui, en honorant la sincérité de ce médecin, achevaient de mettreàjour l'influence exercée par YÉcole de Reims, sur de bons esprits.

M. Archambault, rendant compte de l'autopsie de son malade, disait : a Le poumon gauche enlevé, on reconnaît sur la surface viscérale de la plèvre de petites granulations tuberculeuses, très-nombreuses en certains points, surtout aux bords tranchants des lobes et entre les lobes pulmonaires. Les deux faces de la scissure interlobaire étaient unies par un tissu cellulaire de nouvelle formation dans lequel se trouvait un grand nombre de granulations tuberculeuses.

« La coupe du poumon gauche présentait trois ou quatre cavernes à son sommet, dont le volume variait de celui d'un petit pois à une noisette. Autour de ces cavernes, le tissu cellulaire offrait différentes phases d'inflammation,depuis l'hyperhémie jusqu'à la transformation caséeuse; les bronches étaient enflammées et contenaient du pus à leur intérieur.

« La plèvre viscérale droite était unie à la plèvre costale par des adhérences anciennes ; le poumon droit présentait les mêmes altérations que le gauche : des cavernes tuberculeuses et une infiltration grise à son sommet.

« Le canal intestinal ne présenta pas d'ulcérations dans la dernière partie de l'intestin grêle ; les plaques de Peyer étaient légèrement hypertrophiées; là, ainsi que dans le gros intestin, les glandes isolées étaient tuméfiées et saillantes et leurs orifices notablement élargis.

«En résumé, ajoutait M. Archambault : tubercules anciens du poumon; pleurésie, tuberculeuse récente; néphrite parenchymateuse et irritations catarrhale des glandes de l'intestin.» —Voilà l'explication que l'anatomie vint donner de cette prétendue pellagre sporadique. »

L'auteur de l'observation se rendait ainsi le premier aux enseignements de l'autopsie: « M. Archambault rappelle, est-il dît dans le compte rendu de la séance, qu'il n'a donné à ce fait le nom de pellagre, que parce qu'il l'a entendu désigner ainsi autour de lui

et même regarder comme un type de pellagre par les élèves de M. Landouzy. » — « Pour moi, ajoutait M. Archambault, je doute que ce soit de la pellagre, et c'est précisément la raison pour laquelle je vous ai présenté l'observation; je dois vous faire savoir que, dans le cas très-douteux, dont M. Grisolle vous a parlé avec beaucoup de réserve à la dernière séance, l'autopsie a révélé un cancer : chez mon sujet, il y avait des tubercules. M. Vidal nous annonce une observation où il y avait altération du foie : si bien qu'en y regardant ainsi de près, il se pourrait bien que tous ces prétendus exemples de pellagre fussent des cas de cachexie liés à diverses maladies, ce que je serais très-disposé à penser. »

Je ne crois pas utile de prolonger les citations par la relation du fait de M. Vidal, dont parle M. Archambault et qui fut communiqué à la Société des hôpitaux, le 22 octobre, sous le titre suivant : Pellagre sporadique avec éry thème caractéristique du tronc et de la face dorsale des mains. Tous les phénomènes importants de cette maladie étaient encore plus clairement, s'il est possible, que dans l'observation précédente, liés à des altérations anatomiques que l'autopsie révéla et qui n'ont rien de commun avec la pellagre : une altération du sang avec des foyers hémorrhagiques nombreux au foie et de nombreuses ulcérations intestinales.

Évidemment à la fin de 1862, l'École de Reims était au dernier terme de ses succès. En dépit des efforts du chef et des élèves, l'année 1863 donna un démenti aux prédictions faites avec tant d'assurance sur la pellagre nouvelle qu'on « devait rencontrer partout où on saurait observer. » Trois faits furent publiés seulement dans le courant de cette année, et sans détails suffisants pour pouvoir être bien appréciés dans leur nature. Le 26 mai, M. le docteur Hardy présenta à l'Académie de médecine une femme pellagreuse, disaiton, depuis trois ans, habitant Paris depuis douze ans, et n'ayant pas mangé de maïs (1) ; on ajoutait que l'insolation était étrangère à son affection, mais qu'elle était chiffonnière et ne travaillait jamais que de cinq heures à neuf heures du matin.

Le 23 juin de la même année, M. Duguet, interne à l'hôpital Saint- Louis, présentait un autre malade dont M. Landouzy essaya de tirer quelque parti pour répondre à la dénégation accablante que le professeur Santero, de Madrid, venait de formuler au sujet des diagnostics de pellagre si singulièrement effectués dans son service de clinique, par le professeur de Reims : «Si le professeur Santero,

(1) Bulletin de V Académie impériale de médecine, 18G3, t. XXVIII, p. 679.

s'écriait M. Landouzy (Union médicale, 7 juillet 1863), qui refuse de reconnaître comme pellagreux un érythème déjà ancien, se fût trouvé à la dernière séance de l'Académie de médecine, il y aurait vu, présenté par M. Duguet, l'un de mes élèves, un pellagreux de Paris, affecté depuis trente ans 'd' érythème vernal. »

Voici en quels termes le journal qui servait d'organe à M. Landouzy rapporte ce cas extraordinaire (Union médicale, 25 juin 1863) :

« C'est un homme de 54 ans, né à la Villette, charretier, et qui offre^ depuis 30 ans, un érythème du dos des mains, avec desquamation en plaques, sans troubles digestifs. Cet érythème, qui disparaît en partie à la fin de l'été, en automne et pendant l'hiver, reparaît au commencement du printemps et s'accompagne de troubles intellectuels.»

Enfin, le compte rendu des séances de la Société médicale des hôpitaux (Union médicale, 3 septembre 1863), rapporte, comme il suit, un fait de pellagre sporadique communiqué par M. Bucquoy :

« Ge malade, d'une constitution très-forte, commissionnaire, est renversé il y a deux mois (en juin), par une voiture; une diarrhée incoercible se déclare immédiatement, puis de la rougeur à la face dorsale des mains et une grande faiblesse des extrémités inférieures. Il n'existe rien dans les antécédents, spécialement dans l'alimentation qui puisse expliquer le développement de la pellagre, que l'on ne peut rattacher qu'à l'état de profonde cachexie, entraîné par la persistance de la diarrhée. »

Au moment où ces derniers faits se produisaient, beaucoup de bons esprits, MM. Grisolle, Blache, Behier, Boucher de la Villejossy, Woillez, etc., avaient déjà fait sentir la nécessité de plus de réserve et de prudence à l'égard de ces prétendues pellagres qui semblaient n'être autre chose que des cachexies diverses accompagnées de troubles intestinaux ou compliquées d'un érythème aux mains. Ajoutons que la médecine étrangère continuait à ne pas répondre aux appels de M. Landouzy, et que, hors de nos frontières, aucun observateur n'avait paru tenté de s'associer à l'honneur de ses découvertes. La province, de son côté, semblait devenir muette. Enfin, l'École de Reims elle-même parut tout à coup prise de défaillance comme après un effort trop violent et disproportionné. Au début de sa Quatrième leçon clinique, le2aoûtl863, M. Landouzy sembla seroidirune dernière fois contre cette situation ; mais le ton pompeux avec lequel il parlait, ne laissait que mieux voir le vide des faits. Pouvait-on prendre au sérieuxcettedéclarationàsesauditeurs «que, s'ils ne voyaient à la leçon ni autant de malades ni autant de médecins qu'aux dernières armées,

c'était uniquement parce que le but de vulgarisation ayant été atteint complètement, il regardait comme une témérité d'inviter ses confrères à venir exprès pour des faits dont maintenant on voyait partout des exemples ? » L'exhibition fut en effet misérable. Le professeur présenta un malade admis la veille, disait-il, «avec le plus bel èr y thème des membres inférieurs que nous ayons observé ici. »Ce malade offrait « aux jambes et aux cuisses une rougeur vive avec démangeaisons violentes et desquamation. » Gomme pour compléter ces caractères évidemment étrangers à la pellagre, le professeur ajoutait les suivants : a Aucun trouble digestif à l'exception d'une diarrhée qui survint plusieurs fois dans la période vernale et qui durait huit ou dix jours. » Il ajoutait enfin : « Aucun trouble cérébral, aucun affaissement. »

Le second cas de pellagre sporadique se rapportait à une folle maniaque, a type de pellagre cutanée, entéritique et encéphalique, » suivant l'expression du professeur, qui s'écriait à cette occasion: « Quels sont les médecins qui, si elle s'échappait de sa maison, y diagnostiqueraient le vrai Mal de la Rosa? » Parlant ensuite d'un autre fait pris par un de ses confrères de la Marne pour une fièvre typhoïde insidieuse et dans lequel il avait reconnu une pellagre aiguë, il posait le précepte suivant : « Prenez note, Messieurs, de cet exemple et, dans les cas embarrassants ou vous hésiterez entre une méningite tuberculeuse, une fièvre cérébrale, une dot hinentérie de forme exceptionelle, etc., rappelez-vous la pellagre aiguë qui leur ressemble de loin etquon a dû bien souvent méconnaître. »

Après cette leçon on voit le chef de l'École de Reims employer sa dernière ardeur en excursions précipitées, en polémiques et en articles de journaux où. les affirmations tranchantes ne pouvaient plus faire illusion qu'à quelques lecteurs complètement étrangers aux questions en débat. Nous ne rappellerons pas les tristes incidents du voyage en Espagne. Partout se montrent les signes d'un déclin aussi frappant que le succès avait été rapide. Nous nous bornerons à citer, pour en finir, quelques lignes à une protestation qui s'était élevée, au milieu même, pour ainsi dire, de l'auditoire de M. Landouzy, et dans laquelle sont vivement exprimées les déceptions de ceux qui étaient venus avec un esprit sincère, mais clairvoyant, assister aux leçons cliniques de Reims. Dans une thèse pour le doctorat, soutenue le 28 novembre 1862, M. Jacquemot s'exprimait ainsi : « J'étais de retour depuis un an d'un voyage d'Italie, lorsque je lus ce qu'écrivait sur la pellagre l'habiie médecin qui dirige avec éclat l'École de Reims. Gomme j'ai été vivement frappé de

cette maladie étrange, je suivais avec intérêtcequ'en disaitunhomrae dont j'avais bien des fois rencontré le nom dans les livres de méde-* cine. Reims était trop peu distant de Paris, pour que je n'allasse pas contempler ce qui avait captivé mon attention en Lombardie. Je dois à la vérité de dire que je n'ai pas rencontré un pellogreux à Reims. On me montra un seul vieillard qui me parut jouir assez doucement du confortable que donne l'hôpital de cette ville. Sa figure pleine sur laquelle soixante années n'avaient pas effacé toute coloration , son air de gaieté, me prouvèrent que la prétendue pellagre n'avait rien d'effrayant. La peau du dos des mains se mouvait, il est vrai, d'une seule pièce; mais j'avais vu cent fois les paysans de mon village avec un tégument identique, etc. Le vieillard n'avait eu et n'avait encore aucun symptôme nerveux ; il était doué d'un magnifique appétit. » M. Jacquemot cite un exemple de ces pellagres sporadiques qu'on découvrait alors dans quelques hôpitaux de Paris pour réaliser les prédictions de M. Landouzy : « Si je juge, dit-il, des autres pellagres diagnostiquées à Paris, par l'autopsie d'une prétendue pellagreuse faite à l'Hôtel-Dieu, dans le courant du mois d'août de cette année (1862), je n'hésite pas à dire que rien n'aveugle plus facilement que la prétention et le désir arrêté de voir : une pauvre femme fort mal nourrie occupée depuis des années à laver dans ces bateaux plats que l'on voit sur la Seine, les mains exposées au soleil, irritées par la malpropreté des linges, le liquide corrosif des lessives, présentant un érythème assez léger de la face dorsale des mains, une diarrhée de longue date, mais nul symptôme nerveux. Elle mourut presque subitement, sans manifestations pellagreuses, mais avec tous les symptômes d'une phthisie au 3e degré. L'autopsie montra un poumon entièrement envahi, des ulcérations et même des perforations intestinales, une péritonite, mais rien, absolument rien de spécial à la pellagre. Le croirait-on ? au lieu d'attribuer le marasme, la diarrhée, la mort rapide à la phthisie et à la péritonite, il n'y eut qu'une voix pour accuser la pellagre ! »

« C'est en atténuant le plus possible les traits distinctifs de la pellagre; c'est en la confondant avec d'autres maladies, qu'on est parvenu à constituer un ensemble auquel on donne son nom (l). »

Il cite à l'appui de sa manière de voir l'opinion du savant médecin dans le senice duquel se sont rencontrés les deux premiers cas de pellagre sporadique observés à Paris en 1862 et 1863 , M. Gibert. « J'assistais, dit M. Jacquemot, le 9 août 1862, à la clinique de M. le

(1) Jacquemot, Thèse inaugurale.

602 PELLAGRE SPOPADIQUE.

professeur Gibert ; lorsqu'il eut terminé la peinture de l'érythème pellagreux, je lui entendis affirmer que, depuis vingt ans, il n'avait vu que 3 cas de pellagre sporadique et que, quant aux nombreuses observations qu'on a publiées, il n'y croyait pas. »

Il serait sans profit de pousser plus loin l'historique des faits publiés en France sous le nom de pellagre sporadique. Il ne reste qu'à examiner, au point de vue des doctrines, les écrits auxquels ont fourni matière les faits dont il s'agit.

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