INTRODUCTION
Dans l’admirable système de l’Univers, tout s’enchaîne graduellement et hiérarchiquement, par la solidarité et par la réciprocité de rapports qui existent entre les astres et tous les êtres. Telle est la grande et immuable loi qui régit la nature entière. Toute la création est renfermée dans l’immense clavier des harmonies célestes, qui contient toutes les gammes de l’être, et qui résonne à toutes les notes de l’âme humaine. Le monde spirituel, le monde sidéral et le monde élémentaire sont les clefs de ce merveilleux clavier. Dans les opérations de la nature, leurs influences, leurs vertus et leurs accords s’unissent et s’équilibrent sans se confondre. L’harmonie universelle résulte de leur accord parfait. La liaison de ces mondes est si intime que, quand la chaîne qui les unit est touchée à un bout, elle vibre et frémit jusqu’à l'autre. Conséquemment, toute perturbation qui survient dans la sphère centrale, pivotalc de l’un de ces mondes, trouble l’accord général, et fausse l’ensemble harmonique des opérations du clavier céleste.
Dans ce clavier des harmonies célestes, chaque série d’êtres traité de la physionomie humaine. ^
possède ses accords distinctifs. Chaque individu y formule aussi sa note personnelle, en rapport avec l’octave de la série individuelle à laquelle il appartient. L’accord général de ces séries diverses produit l’harmonie universelle des êtres.
A l'époque primitive de la création, les êtres, malgré leur différence de race, de mœurs et d’instincts, vivaient en parfait accord, parce que leur nature n’était pas faussée par les nécessités de l’existence, ni pervertie par les passions et les maladies. De sorte que leurs facultés morales et leur activité passionnelle étant en parfait équilibre, ils demeuraient strictement renfermés dans la limite harmonique et hiérarchique de leur sphère d’action individuelle.
Le lion, fier et majestueux, était entièrement soumis à l’homme. Devant celui-ci, le tigre bondissait de joie, et ne rugissait pas de fureur. Toutes ces fortes races étaient innocentes et soumises; elles ne ressentaient pas l’aiguillon de leurs instincts féroces, parce que rien encore ne les avait provoqués. Tous les animaux reconnaissaient dans l’homme le chef suprême de la hiérarchie des êtres ; ils se courbaient respectueusement devant lui. L’homme, par le seul prestige de sa sublime individualité, dominait la force animale sans efforts et sans lutte. Tous les êtres sans exception vivaient des produits de la terre; car l’instinct carnassier était inconnu, et le sang répandu n’avait pas encore souillé la virginité terrestre. Les maladies étaient ignorées. Tout était bon, beau, parfaitement sain de corps et d’esprit, et une paix universelle régnait sur la terre. Depuis l’homme jusqu’à l’insecte, tout était en parfaite harmonie de force et de vie. Le souille du mal et son virus mortifère n’avaient pas encore perverti le principe végétal. Le parfum des fleurs ne cachait pas un piège de la mort; il emnaumait et vivifiait l’air. L’atmosphère était pure et limpide; le limon terrestre n’avait pas engendré la nuée obscure et orageuse. Le soleil, ombre de Dieu, se montrait sans tache, dans tout l’éclat de sa splendeur et dosa magnificence, inondant le ciel de son brouillard
d’or, répandant sur tous les êtres sa merveilleuse lumière et sa chaleur vivifiante. La terre, possédant son équilibre primitif, n’était ni déviée de son orbe, ni inclinée sur son axe; un printemps perpétuel régnait sur l’Éden terrestre. Le temps ne mesurait pas la vie; mille ans étaient comme un jour, et un jour comme mille ans. L’infini réglait tout. L’heure fatale de la mort n’était pas sonnée à l’horloge éternelle ! L’horrible putréfaction n’avait pas encore répandu le mystérieux ferment de ses miasmes pestilentiels sur les éléments. Le feu céleste vivifiait l’air, mais ne déchirait pas la nue; le ciel était pur et serein. Le feu central, agent de la rotation terrestre, échauffait et fécondait le globe sans l’ébranler. Tout dans la nature était innocent et soumis; le plus parfait accord régnait dans l’immense clavier des harmonies célestes.
L’homme ignorait le terrible mystère du mal. En lui tout était force et vertu, rien n’était passion. La connaissance de sa suprématie et de l’excellence de son être n'enflait pas son cœur d’orgueil. La prudence n’avait pas dégénéré en crainte ou en ruse; la volonté, en obstination ou en tyrannie. La sainteté et la pureté de l’amour n’étaient pas souillées par l’impudicité. L’envie ne rongeait pas le cœur de l’homme; la sombre jalousie n’attristait pas ses idées et n’éblouissait pas ses yeux; la bestiale colère ne troublait pas sa raison; l’immonde gourmandise n’humiliait pas son âme; le cruel égoïsme et la hideuse avarice n’atrophiaient pas son cœur. 11 ignorait l’inquiétude du lendemain, les impérieuses nécessités de la vie matérielle et les tortures de la faim. Le sommeil n’était pas l’état do repos forcé, provoqué par la fatigue, les excès et les maladies, mais l’état sublime d’extase et de béatitude de faîne et du corps. Enfin, la sérénité de la physionomie de l’homme n’était altérée ni par les passions, ni par les chagrins, ni par les maladies ; le calme de sa conscience et la limpidité de son âme en sublimisaient l’expression, en donnant à son visage un aspect divin. Il se possédait
tout entier dans l’harmonie de son unité individuelle, et jouissait en paix de toute la plénitude de son être.
La femme, dédoublement de l’homme, résumait en elle la plus admirable expression de l’affectivité, de la sensibilité et de la sentimentalité de l’être humain; elle était comme le miroir de l’homme, où celui-ci se reflétait lui-même.
Enfin, tout souriait à l’homme. Toutes les créatures l’aimaient et s’empressaient à lui complaire. Il n’avait rien à désirer, car il était parfaitement heureux.
La nature n’était pas alors, pour lui, un sphinx mystérieux et redoutable. En la contemplant, il la comprenait sans efforts; il conversait continuellement avec elle, car il connaissait son langage. Il commandait aux forces de la nature, et elles lui obéissaient. Partout se manifestait la joie, et l’amour innocent épanouissait les cœurs. De ce grand et heureux banquet de la vie, aucun être n’était exclu : tous y avaient leur part de félicité ; la jouissance était pure de tout excès. Toutes les séries d’êtres étaient dans la plus parfaite harmonie, et du haut en bas du clavier céleste régnait l’accord harmonieux de l’union universelle.
Mais des catastrophes terrestres effroyables et mémorables ont bouleversé l’ordre harmonique et hiérarchique des séries individuelles. Alors, tout dans la nature a été divisé et faussé. Les planètes ont dévié de leurs orbes, et se sont violemment inclinées sur leurs axes. Lors de cet effroyable ébranlement céleste, certains globes se sont brisés en éclats. D’autres ont disparu dans l’épouvantable conflagration engendrée par la tempête sidérale. Dans ce formidable choc des vertus célestes et des éléments, la terre, perdant son équilibre, a dévié de son orbe et s’est reculée dans l’espace. L’accord harmonique et hiérarchique qui liait les créatures a été rompu. Tous les êtres, comme frappés de démence, sont violemment sortis de leur sphère individuelle, et, subissant la fatale influence de leur nature divisée et faussée, ils ont été abandonnés à la brutale satisfaction de leurs mauvais instincts, et aux fureurs
de leurs passions révoltées. Les antipathies et les haines de race se sont révélées. Alors a commencé la terrible et implacable guerre entre les êtres, aussi bien qu’entre les éléments.
Chez l’homme, l’autorité de l’âme étant méconnue par le corps révolté, les affections les plus nobles ont été transformées en passions et se sont exaltées jusqu’au délire. Tout en lui a été faussé, et a dégénéré en vice. Sa raison et son intelligence se sont perverties jusqu’à devenir complices des actions les plus odieuses et des crimes les plus exécrables. Méconnaissant sa sublime origine, humiliant et comprimant son âme sous la servitude de son corps, de chute en chute, il s’est abaissé jusqu’à devenir le serviteur et le solliciteur de ses vices.
Les idées, les passions, les intérêts, le partage de la terre, la possession de ses produits, ont engendré la discorde, les haines et la guerre entre les hommes. Méconnaissant et foulant aux pieds les lois éternelles de la justice, les plus forts et les plus méchants ont dominé et asservi les plus faibles. Partout la force brutale a primé le droit. La pestilence du vice s’est appesantie sur l’humanité. Les sociétés les plus policées sont devenues des foyers de corruption, cachant sous le vernis de la civilisation les mœurs les plus dissolues, les débauches les plus honteuses et les plus raffinées. La perversité s’est accrue à mesure que les communications et les rapports des peuples sont devenus plus fréquents et plus rapides. La soif insatiable de l’or, comme moyen de séduction, mit le comble à la corruption et à l’immoralité sociale. L homme renia Dieu, vendit son âme et prostitua son corps. La vertu, l’innocence, les cœurs, les consciences, tout fut livré pour de l’or. D’une part, les puissants de la terre, les riches, les heureux, vivent dans l’abondance et dans l’enivrement des délices et des voluptés ; d’autre part, les déshérités du monde, les pauvres, les parias de la société, les esclaves, les mercenaires, victimes inconscientes du sort, exploitées
par la méchanceté humaine, succombent sous le poids du labeur et du désespoir.
Enfin, l’homme, dans sa perversité, surpassant en cruauté les animaux les plus féroces, fut le premier dans le monde qui donna le signal du meurtre et de l’égorgement! Aveuglé par ses passions insensées et criminelles, il ne craignit pas de souiller ses mains dans le sang de ses frères en frappant et exterminant sa propre race. Mettant sa sublime intelligence au service de l’enfer et de la mort, il a conçu l’art de la guerre et inventé les plus effroyables engins de destruction. Dévoré d’ambition, il s’est fait conquérant. Alors, comme un météore sinistre et dévastateur, il a ravagé la terre, épouvantant le monde par ses horribles forfaits, enchaînant ses frères vaincus au char triomphal de ses iniquités et de ses crimes. Cependant les nations l’ont acclamé du titre de Grand! et sa mémoire a été divinisée! Reniant sa sublime origine, il s’est souillé par tant de bassesses, de vices et de crimes, qu’il est descendu au-dessous du niveau de la brute. Tels ont été dans l’histoire les Tibère, les Néron, et tant d’autres monstres que l'on peut regarder comme de véritables incarnations de l'enfer.
Enfin, l’homme se révoltant contre lui-même, et poussant le délire jusqu’à haïr sa vie individuelle, est devenu son propre bourreau.
Ce roi malheureux, dépouillé de l’empire du monde, déchu de sa primitive puissance, lutte sans cesse pour la reconquérir. Par la force et la souplesse de son génie, par l’audacieuse témérité de ses conceptions et de ses investigations, par les efforts persévérants de son inflexible volonté dans la poursuite de ses desseins, il est parvenu à asservir à son profit les terribles forces de la nature. Après avoir subjugué les animaux les plus forts, les plus fiers et les plus rebelles, terrassé et vaincu les races indomptables qui résistaient à sa domination, rêvant l’asservissement des forces brutales de la matière, plein d’audace et de courage, il s’est élancé à la
conquête des éléments en affrontant les périls et la mort. Porté sur un frêle et admirable esquif, il brave les Ilots de la mer irritée. Calme et plein de foi en lui-même, il s’y dirige malgré les fureurs de la tempête. Le feu dompté et emprisonné lui sert de coursier. Audacieux Icare, il s’élance dans l’espace porté sur l’aile inconstante des vents. A son gré, il perce ou renverse la montagne qui s’oppose à ses gigantesques projets. Il fouille les entrailles delà terre; il sonde les profondeurs de la mer. Sa pensée et sa volonté sont transmises, par un fd fragile, d’un bout du monde à l’autre avec la rapidité de l’éclair.
Entraîné par son avide curiosité de tout connaître, de tout expérimenter, il épie la nature, cherchant à surprendre le secret de ses mystérieuses opérations. Explorant le monde des atomes dans les infiniment petits, il cherche à découvrir les limites de la vie organique. Portant ses recherches dans l’immensité des cieux, il observe, il médite, et son génie investigateur parvient à découvrir les lois du mouvement sidéral. Il mesure le gigantesque volume des astres, détermine la distance qui les sépare, l’étendue de leurs orbes et la durée de leurs révolutions. Et pour comble du merveilleux, plongeant son regard scrutateur dans le nébuleux inconnu, il pénètre les secrets du ciel ; il prédit les événements futurs.
Audacieux Prométhée, il a dérobé les secrets du ciel. Mais aussi infortuné Sisyphe, il lutte constamment contre l’inexorable fatalité. Sublime de courage et d’héroïsme pour affronter les périls, on le voit tour à tour victorieux des forces de la nature et broyé par elles. Mais, par une étrange dérision du sort, l’homme, qui, dans son orgueil, aspire à la conquête et à la domination du monde, est, faut-il le dire, honteusement vaincu et dominé par ses passions.
Telle est, en résumé, la tragique épopée de l’homme, depuis l’heure fatale où, sortant violemment de la limite de sa sphère primitive, il a perdu l’équilibre de son être et
faussé les accords harmoniques de son clavier individuel. Alors, rétrogradant dans l’échelle des êtres, son admirable type primitif s’est animalisé; sa nature matérielle a prédominé et il a subi les tyrannies, les caprices et les brutales fureurs de son activité passionnelle affolée et révoltée contre lui-même. Dans son individualité dégénérée et dénaturée, tout est devenu contradiction. Ainsi, chez l’homme, ses théories humanitaires, ses maximes de sagesse, ses préceptes de morale sévère, ses aspirations à la fraternité, tout cela n’est-il pas en flagrante opposition avec son hideux égoïsme, son immoralité, ses turpitudes, et ses actions injustes, perverses et sanguinaires? Partout il veut être heureux, et nulle part il ne peut l’être. Hélas î c’est que rien sur la terre dégénérée ne peut satisfaire à l’idéalité de ses mobiles aspirations. La nature lui manque-t-elle, ou manquet-il à la nature? Certes non; mais leurs mutuelles imperfections se rencontrent, ce qui les empêche de former entre eux un ensemble harmonique. L’homme sent qu’il est fait pour l’immortalité, et tout autour de lui il ne voit que limites, ruines et mortalité. La douleur et les maladies l’attendent à la porte de la vie; il y entre en pleurant, les chagrins et les déceptions le prennent au berceau, et ne le quittent qu’à la tombe.
Le séjour de l’homme sur la terre ne devait être que temporaire. La terre ne pouvait satisfaire aux légitimes exigences de sa perfectibilité future. Mais secondé dans ce développement progressif et régulier de son être, il se serait élevé par degrés au plus haut de l’échelle du clavier des harmonies célestes. Tandis que, dans son état actuel, l’homme ne peut entrer en possession de sa perfection individuelle qu’en payant son tribut à la mort. La mort! ce phénomène mystérieux qui, sous le masque hideux de l’horrible putréfaction, cache la rénovation vitale et la palingénôsie des êtres.