DES CRIMINELS
Quand on consulte les statistiques criminelles, quelle tristesse et quel effroi n’éprouve-t-on pas devant ces tableaux de la perversion humaine ? et cependant quelque effrayante que soit cette longue énumération, le mal est en réalité bien plus grand encore. Les crimes inconnus égalent au moins en nombre les crimes connus et judiciairement constatés ; si Ton songe, d’une part, à la quantité d’individus pervers dont les penchants criminels se développent dans l’ombre et le silence, et qui y combinent secrètement leurs sinistres projets; et si, de l’autre, on considère le nombre infini de scélérats qui échappent à la justice humaine et jouissent paisiblement, sous le couvert de leur hypocrisie, de richesses acquises par des crimes mystérieux demeurés inconnus. En présence de tant de pièges tendus aux hommes par la scélératesse humaine et de tant de périls qui nous menacent, on déplore l’inclairvoyance des hommes et l’ignorance scientifique dans laquelle ils se trouvent relativement à la connaissance des signes révélateurs des penchants criminels et des instincts sanguinaires. A combien d’erreurs et de terribles surprises celle ignorance ne les expose-t-elle pas? Quelle n’est pas la stupéfaction générale quand on voit un homme, jouissant de l’estime et de la considération générales, révéler soudainement, par d’horribles forfaits, les penchants criminels qu’il avait jusque-là tenus cachés. C’est que, comme les
passions, les instincts les plus mauvais, et les tendances criminelles les plus terribles, ont une phase passive, une sorte d’état d’incubation, pendant lequel ils germent en paraissant sommeiller jusqu’à l’heure où, entrant dans leur période active, ils s’actualisent.
Les inclinations et les passions abandonnées à l’impulsion de leur nature se développent progressivement jusqu’à ce qu’elles aient atteint la limite d’extension de leur sphère d’activité, dont la conséquence impérieuse et finale est la satisfaction des désirs les plus honteux et l’assouvissement des penchants les plus exécrables. C’est pourquoi celui qui se laisse dominer par ses passions est frappé de déchéance morale ; il subit alors la servitude tyrannique et dégradante de ses inclinations mauvaises, et de ses instincts les plus vils. Et s’il possède une nature malfaisante et perverse, des instincts cruels, il tombera infailliblement dans l’abîme du crime.
La doctrine matérialiste de l’irresponsabilité est monstrueuse et criminelle ; elle pousse à la lâcheté dans la lutte contre les passions, excuse les faiblesses et les chutes morales et ouvre la porte à tous les mauvais instincts.
Ce n’est pas, il est vrai, chose facile que de s’insurger contre sa propre nature, de dominer ses passions, de refouler ses désirs, et de vaincre ses mauvaises inclinations. Quels efforts prodigieux ne faut-il pas faire pour s’élever au-dessus de soi-même, et pour briser la chaîne pesante des habitudes ! Quelle énergie de volonté ne faut-il pas aussi pour parvenir à dompter et à réduire à l’inertie le fougueux débordement des passions dont la furieuse impétuosité menace d’emporter la conscience et la raison ! Cependant ce qui est fort difficile n’est certainement pas impossible; celui qui a la ferme volonté de pratiquer le bien peut, sans aucun doute, dominer ses passions, quelque véhémentes qu’elles soient, et réduire à l’impuissance ses plus mauvaises inclinations. Mais c’est par une lutte incessante, par d'héroïques efforts et au prix de durs sacrifices que l’homme spirituel se dégage de la matière, de
ses liens passionnels, et parvient ainsi à terrasser l'homme animal, et à remporter la plus grande victoire : celle de triompher de soi-même. Malheureusement ils ne sont que trop rares ces hommes qui, rigides et sévères pour eux-mêmes, détestent ce qu il y a de mauvais en eux, refoulent leurs passions et dominent leurs mauvais penchants au point de pratiquer les plus grandes vertus, malgré les entraînements d’une nature encline à tous les excès et à tous les vices. Tandis qu’ils sont fort nombreux ces individus lâches et pusillanimes qui subissent le joug honteux et avilissant de leurs passions. Combien en est-il qui se dégradent au point de surexciter leurs plus mauvais instincts; et qui par les raffinements les plus abominables souillent leur âme dans des orgies criminelles? Peut-on être étonné que le nombre des êtres vicieux soit si considérable, quand les hommes font un si déplorable usage de leur libre arbitre ; lorsqu’ils prostituent leur corps, avilissent leur âme, abdiquent leur raison et leur dignité ; lorsqu'ils sont les instigateurs de leur propre corruption, les serviteurs de leurs vices, et qu’ils s’abaissent au-dessous de la brute? Devant cette déchéance morale, ce mépris de la vertu, et cette glorification du mal, est-il permis d’être surpris en voyant tomber fatalement dans le crime ceux qui y sont prédisposés par les plus abominables penchants ? Certainement non; car il est naturel que celui qui est sur un chemin à pente rapide ne puisse plus s’arrêter s’il précipite sa course ; et quand un précipice se trouve au bas de cette pente, il y tombera infailliblement.
Le crime n’est pas le résultat d’une révolution subite dans l’être moral. C’est le fruit d’une abjection et d’une dépravation profonde de l’homme qui, dominé par l’impétuosité des plus horribles penchants, ne trouve plus, ni dans son cœur, ni dans sa conscience, ni dans l’amour de la vertu, une barrière contre l’accomplissement du mal. Ce n’est que progressivement et pas à pas que l’homme s'avance dans la voie ténébreuse qui mène au crime ; et il n’y arrive qu 'après avoir
renié son àme, obscurci sa raison, pétrifié son cœur, étouffé sa conscience, et rejeté hors de lui-même tout sentiment de justice et d’humanité.
Le crime n’est pas l’effet d’un penchant ou d’un instinct particulier et isolé. Il est la conséquence d’une individualité entièrement faussée et corrompue, dont les passions, les inclinations, les instincts elles désirs convergent uniquement et consciemment vers le mal.
C’est par une profonde dissection de l’être moral et par une analyse scrupuleuse de ses passions, de ses instincts, de ses goûts, de ses sympathies et de ses antipathies, que l’on parvient à pénétrer dans les replis les plus cachés du cœur humain, et à en sonder les mystérieux abîmes.
La tendance n’implique pas l’acte, mais elle y prédispose; la volonté peut, dans une certaine limite, enrayer les penchants les plus violents. Mais si l’homme ne se fie qu’à ses propres forces et n’a pas pour guide et pour appui la morale religieuse, hélas ! c’est en vain qu’il se révoltera contre ses mauvais instincts, et sa seule volonté demeurera impuissante à les réprimer. Il ne faut pas confondre la sollicitation au mal et la prédisposition à l’acte mauvais avec son effectuation ; car beaucoup d’hommes sont obsédés par d'horribles pensées sans aucune participation intentionnelle à ces sinistres et mystérieuses sollicitations du dehors, indépendantes de leur volonté : certaines incitations au mal, voire même au crime, sont souvent suggérées par des agents invisibles qui épient l’homme dans l’obscurité et le silence, guettant le moment favorable pour s’emparer de son esprit. De sorte que l’homme peut subir involontairement la pensée du crime et demeurer pur dans sa conscience comme dans ses actes. Très certainement l’homme le plus sage et le plus vertueux peut être obsédé par les plus mauvaises pensées; elles peuvent passagèrement troubler la pureté et la sérénité de son âme; mais sa conscience n’est point souillée par les horribles cauchemars de sa pensée. Le méchant est
consciemment coupable, parce qu’il conçoit librement et volontairement le mal, et quil en prémédite l’accomplissement. Combien n’est-il pas difficile de distinguer dans un individu les tendances passives des actes effectués ! Un tel discernement exige une prodigieuse perspicacité et une profonde connaissance du cœur humain.
Le cachet du crime et les signes de la scélératesse sont fort souvent voilés, et par conséquent très difficiles à découvrir. C est pourquoi il arrive journellement que des hommes très judicieux et très prudents, doués de finesse et même de clairvoyance, sont victimes d’infâmes scélérats, dont la physionomie trompeuse et perfide porte de fausses apparences de douceur, de bienveillance et de probité.
L’homme marche enveloppé de lui-même, portant ainsi sur tout son corps la manifestation de son être moral. Le cachet qu’il porte de sagesse ou de folie, de bonté ou de méchanceté, rayonne dans tout son individu ; et les effluves qui émanent de son atmosphère individuelle, sont bienfaisants ou malfaisants, selon les qualités bonnes ou mauvaises de son être moral.
L’homme sage et vertueux, bienveillant et humain, l’est dans tout son individu. Sa physionomie, sa démarche et sa voix sont la traduction fidèle de son être moral et la révélation de sa vie.
Le criminel porte sur tout son être physique l’indice de sa perversité morale et les stigmates de la scélératesse ; il marche revêtu de la livrée du crime. Son front porte l’empreinte indélébile de ses pensées illicites ; son regard malfaisant et blessant convoite le crime et darde le meurtre. Et s’il s’efforce d’étouffer le remords, en étouffant le dernier cri de sa conscience agonisante, toute sa physionomie le dévoile et l’accuse; car il n'est pas un trait de sa face, pas un pli de son visage, pas une expression de sa figure, pas un son de sa voix, qui ne trahisse son infâme hypocrisie, qui ne décèle sa férocité, sa perversité, et qui ne dénonce ses in-
tentions criminelles. Et les effluves malfaisants qui se dégagent de son atmosphère individuelle empoisonnée sont imprégnés du sang de ses victimes; aussi, quoi qu’il fasse pour s’étourdir dans ses crimes, et quel que soit le degré de son cynisme, leur spectre menaçant et accusateur est imprimé dans l’atmosphère ambiante et le poursuit partout, ne lui laissant ni trêve ni repos.
Il n’est point de pires scélérats que ceux qui raisonnent, et chez lesquels le calcul préside à la conception et à l’exécution du crime.
Par quelle cause mystérieuse certains lieux ont-ils la sinistre et fatidique influence de prédisposer au crime ceux qui y ont quelque tendance? Ce phénomène peut être expliqué différemment : ou c’est l'effet d’un milieu fatal et empoisonné, ayant la faculté de produire une sorte d’intoxication morale qui surexcite le ferment passionnel et qui exaspère les plus mauvais instincts ; ou bien l’effet a pour cause l’action obsédante d’une puissance spirituelle qui agit violemment sur les foyers passionnels, qui irrite les mauvais instincts, qui pousse l’homme à effectuer ses plus mauvais penchants et même lui inspire des perversités contraires à sa nature. Mais, pour l’homme vraiment religieux et fortifié par la grâce d’en haut, ces effets perturbateurs sont de courte durée, et l’homme peut s’affranchir de ces sollicitations obsédantes par la lutte, en réagissant contre ces inspirations étrangères, en maîtrisant ses mauvaises inclinations et en fuyant ces lieux fatidiques.
Il faut bien remarquer que la tendance ne nécessite pas l'acte, et que la tentation, si véhémente qu’elle soit, n’entraîne pas fatalement la chute; tout péril moral peut être évité à condition que la volonté réagisse énergiquement contre l'inclination qui en est la cause. Mais celui qui se complaît dans ses mauvais penchants et qui compose avec ses passions est fatalement perdu ; et malheureusement parmi les hommes, le plus grand nombre agit ainsi.
Comme la folie et le suicide, le crime a des phases épidémiques; c’est la peste morale qui ravage les âmes et qui sévit sur les natures prédisposées à la corruption morale.
Les types de criminels sont nombreux et excessivement variés; ils diffèrent entre eux par le cachet caractéristique indicateur du mobile du crime. Les significations et les in-
dications physionomiques sont particulières et appropriées à
la passion agissante; celui qui assassine par cupidité diffère par le type et les indications d’un autre qui tue par jalousie. La monomanie sanguinaire a son type spécial ; il en est de même pour les autres passions. Et chez beaucoup d’individus c’est seulement à certains tics et à divers signes fugitifs de l’expression du visage que l'on découvre la marque de la scélératesse.
Les yeux et la bouche méritent dans cette étude une attention toute spéciale, parce qu’ils possèdent des signes particuliers, révélateurs des penchants criminels.
il ne faut pas confondre la brusquerie sauvage, l’insensibilité passive et irréfléchie d’une nature inculte et rustique, avec la méchanceté active, brutale et féroce d’un être cyniquement insensible et cruel. Cette distinction capitale est difficile à établir dans les types grossiers et patibulaires; elle consiste bien plus encore dans la révélation de certains signes expressifs fugaces, que dans la forme physique du visage.
Les criminels les plus dangereux, les scélérats les plus redoutables et les plus cruels, sont ceux chez lesquels une méchanceté noire et féroce se cache sous le couvert d’une physionomie hypocrite, passive, indolente et efféminée. Lorsque le cachet du crime apparaît sur ces faces imberbes, on peut s’attendre à la consommation des plus lâches et des plus épouvantables forfaits.
C’est aussi parmi les femmes hommasses, aux lèvres velues, que l’on trouve ces scélérates remarquables par leur soif sanguinaire, par leur énergie cruelle, et par l’audace et la lé-
mérité de leurs actions criminelles. 11 n’est pas cle crimes ni de bassesses que ces misérables coquines ne commettent pour satisfaire leur infâme cupidité. Leur profonde dégradation morale les incline aux vices les plus abominables.
Les criminels les plus redoutables sont les saturniens, surtout si ce type s’allie à celui de Mars et au tempérament mélancolique; ce sont des isolés, qui évitent soigneusement de confier à personne leur dessein; sur les chemins et par les rues, ils marchent l’œil fixé en terre, couvant seuls avec eux-mêmes un rêve de meurtre et de destruction universelle ; ils mûrissent longtemps leurs projets et les combinent astucieusement avant de les mettre à exécution; ils n’opèrent guère que dans l’ombre et la nuit.