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DU TYPE-ÉPOQUE

Avant de terminer cet ouvrage, je tiens à signaler un phénomène physionomique cligne de remarque, et qui mérite l’attention des esprits sérieux, observateurs et chercheurs. Le physionomiste y trouvera le sujet de profondes méditations philosophiques, et un champ nouveau pour étudier l'homme au point de vue de la physiologie sociale ; l’économiste et le politique y trouveront de sages et utiles enseignements pour la conduite des affaires publiques. Ils pourront éviter bien des écueils, en s’appliquant à connaître le cachet typique, la teinte physionomique générale, et l’agent passionnel prédominant de la société qu’ils aspirent à gouverner. L’historien y verra la révélation de la cause agissante qui germe dans tous les esprits ; laquelle, à un certain moment donné, fait explosion, et produit ces perturbations, ces catastrophes, qui renversent les empires et transforment les sociétés. Artistes, littérateurs, érudits, tous en tireront du profit, selon le genre qui leur est propre et qui convient à leurs vues. Je désignerai ce phénomène du nom de type-époque : faisant remarquer que les sociétés, comme les individus, offrent un type physionomique distinct et particulier; type dont le cachet s’imprime uniformément sur tous les membres qui composent une société; ainsi l’exige et l’affirme logiquement la loi de solidarité des êtres. De même que dans une famille, les membres qui la composent montrent une cer-

tainc ressemblance dans leur ensemble physique, quoiqu’ils diffèrent entre eux par des traits qui font que chacun d’eux conserve son caractère particulier; de môme les sociétés marquent les générations au coin de leur individualité, en imprimant sur les visages le cachet distinctif et caractéristique qui résume une époque.

Ainsi, au xvi° siècle, les physionomies indiquent des natures fortement trempées, réunissant l’austérité des principes et la rudesse des caractères à des mœurs dissolues. Les passions ardentes, l’imagination fiévreuse, le courage chevaleresque, s’allient aux goûts artistiques. C’est le temps du réveil des arts et des lettres ; époque autour de laquelle viennent se grouper ces nombreuses phalanges d’artistes illustres; ces aventuriers infatigables, chercheurs de terres promises; tous ces penseurs profonds, remueurs d’idées; ces novateurs et ces réformateurs audacieux, révolutionnaires hardis et indomptables qui ont bouleversé et transformé les sociétés, et amassé l’orage épouvantable qui, après avoir grondé pendant deux siècles, s’est déchaîné avec fureur sur le monde en 89, emportant les trônes et les institutions séculaires dans cette tempête d’idées nouvelles.

Danton et Robespierre ont eu chacun leur type au xvi° siècle; le premier, dans le fougueux et audacieux Luther; le second, dans le systématique et inexorable Calvin.

Sous le règne de Louis XIII, les physionomies sont tristes, soucieuses, silencieuses, concentrées, défiantes et hypocrites. Hommes et choses portent un cachet de taciturnité, et sont comme le reflet de l’ombrageuse et sombre politique de ce roi valétudinaire, faible par caractère et cruel par peur.

Le type se transforme avec le changement de règne. Louis XIV paraît, et les physionomies s’ennoblissent; elles sont graves, nobles, fières, rayonnnantes ; mais elles ont quelque chose de cérémonieux, de froid et d’emprunté. C’est l’époque des grands et beaux esprits; celle où l’on voit briller l’art et la littérature classiques. Siècle mémorable, où res-

plendissent ces nombreuses pléiades de grands hommes qui forment l'éclatante auréole du roi-soleil, et qui immortalisent à jamais son règne glorieux.

La Régence succède, et ouvre une ère de décadence, de turpitude et de vice. Sous Louis XV, le type s’effémine : tous les signes physionomiques révèlent la prédominance d’un sensualisme excessif, de goûts voluptueux, d’une licence sans retenue. L’œil est fendu en amande; le regard en coulisse, langoureusement lascif; le nez rond; les lèvres charnues ; la bouche souriante et entrouverte; le menton rond et fossu ; enfin tous les signes qui annoncent le ramollissement du caractère, le relâchement moral, la légèreté et l’insouciance d’esprit, la dissolution des mœurs et la décadence sociale. L’art léger et conventionnel domine; la littérature moderne esta l’ordre du jour; et, comme signe des temps, surgissent de nombreuses célébrités musicales. La société tout entière est épicurienne : et, comme pressée de jouir de son heure dernière, entraînée par la frénésie des plaisirs, saisie de vertige et de délire, elle rit, chante, s’amuse, sur le volcan qui gronde et mugit sourdement.

Louis XVI arrive au règne. La scène du monde va changer; des individualités nouvelles apparaissent; le type se trouve considérablement modifié. Les physionomies, bien qu’encore sensuelles et arrondies, offrent cependant des traits plus accusés, plus virils. Sous Louis XV, la tête est nonchalamment inclinée sur l’épaule ; sous Louis XVI, elle se rejette droite et ferme en arrière. Le front, aux lignes renversées, se plisse et devient soucieux : il est orageux. Les sourcils relevés semblent menacer, défier et revendiquer. L’œil proéminent, ouvert, fixe, brille d’un feu nouveau ; il est inquiet, agressif, et aspire à la lutte. Les narines sont gonflées et comme haletantes. La bouche, avec ses lèvres épaisses et voluptueuses, devient sérieuse; elle se plisse, ses coins tendent à s’abaisser ; elle prend une expression de dédain et de colère contenue; le signe oratoire y prédomine. Le menton rond,

volumineux et fossu, marque la prédominance des instincts matériels et des goûts sensuels. Mais le signe caractéristique de cette génération se trouve résumé dans le renversement en arrière du front, indice de fatalité et de mort violente.

De tous les souverains qu’a eus la France, Napoléon Ier est peut-être le seul qui n’ait pas imprimé le cachet de son type pbysionomique sur les hommes de sa génération. C’est là un phénomène remarquable qui fait exception à la règle commune. Il semble que cet être étrange, ce soleil humain, ait tout absorbé au profit de son individualité. Parmi ses contemporains, son type admirable est unique; autour de lui, tout semble dans une passiveté relative : lui seul est actif; il est vraiment l’àme de son époque, mais il n’en est pas la forme.

L’empire présente un type froid et guindé; les physionomies offrent une dégénérescence du type grec, elles en sont comme la caricature : froideur de lignes, demi-régularité des traits; expression nulle ou d’emprunt, reflet d’une société matérialiste, étroite, dépourvue d’idéalité, de poésie; militarisée, et plus courageuse encore par discipline que par enthousiasme.

Sous la Restauration, le type pbysionomique s’arrondit, s’élargit, se jovialise; il devient bourgeois et financier. Les physionomies ont un cachet de légèreté et de passiveté ; elles sont ouvertes, courtoises, pacifiques, joviales, épicuriennes; les individualités aux passions généreuses sont rares. On est galant, aimable ; on cultive volontiers les arts, la poésie ; les tendances sont au romantisme; poètes et artistes évoquent les souvenirs chevaleresques du moyen âge, ses légendes, ses mœurs, ses héros; mais par-dessus tout, on recherche la fortune et les jouissances paisibles. Les réunions de table en famille, les banquets d’Anacréon, les chants bachiques, la gaudriole, sont à l’ordre du jour. Au fond de cela, un peu de patriotisme et de libéralisme, plutôt par genre et par opposition que par conviction. O11 chante la gloire, la guerre,

mais on aspire à la paix, et la société tout entière s’endort dans une aimable volupté.

L’époque actuelle est remarquable par l’absence de type tranché, caractéristique; tout est mixte ; l’anarchie, le défaut d’homogénéité existe aussi bien dans les physionomies que dans les esprits; ni énergie morale, ni énergie physique; affaissement, atonie, abâtardissement; relâchement de la fibre et du courage, prédominance des passions brutales, du sensualisme grossier, apologie du matérialisme et de l’athéisme. Avec les progrès matériels, l’extension du confort anglais, le niveau intellectuel s’est considérablement abaissé; du talent partout, du génie presque nulle part. Le sentiment artistique a disparu, et avec lui le secret du beau ; l’inspiration, l’idéalité, sont taries dans leurs sources et ont fait place au réalisme et à l’envahissement toujours croissant de l’art industriel ; la mécanique a pénétré jusqu’à l’individu, elle l’a pour ainsi dire automatisé ; l’homme, en un mot s’est mécanisé : conséquences logiques de la suprématie de la matière sur l’esprit.

Les progrès accomplis dans les sciences naturelles nous ont enorgueillis et ont troublé notre pauvre raison à ce point que, portant une main sacrilège sur la nature, nous en brisons l’harmonie, nous la défigurons, en prétendant la réformer. C’est là un singulier cachet de notre triste époque, qui s’évertue à fausser la nature, en pervertissant ses admirables lois, en fabriquant des phénomènes, des monstres, dans les différents êtres de la nature : soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal; ainsi, animaux monstrueux, par le développement exagéré du système adipeux ; productions de roses noires, etc. ; partout des anomalies, partout des monstres.

Notre époque est vieille et soucieuse. La gaieté a disparu. Cependant, on ricane de tout. Mais on ne sait plus rire; par contre, on pleure; oui, on pleure beaucoup et partout; les uns dans les palais, les autres dans les taudis.

Nous vivons dans un temps vraiment étrange. Nous pro-

clamons lo progrès, cl cependant, en dehors de ceux qui sont accomplis dans la rapidité des communications, la société recule à grands pas. Nous avons rompu avec le ciel, avec la spiritualité; aussi, nous nous sommes animalisés et courbés vers la terre, n’aspirant qu'au confortable et aux jouissances matérielles ; et encore, cette possession du confortable n’estelle le privilège exclusif que de quelques-uns; la masse des déshérités est presque incalculable.

Cette civilisation dont nous proclamons si haut les bienfaits, ne cache-t-elle pas un grand fond d’égoïsme et bien des plaies honteuses? Avec une apparence de bien-être, le flot croissant du paupérisme envahit la société moderne; il s’attache après elle, comme un chancre rongeur. L’homme meurt de faim au sein d’un luxe effréné, de la profusion et du gaspillage. Ici, l’indigestion du riche ; là, l’inanition et le râle de la faim du pauvre, qui meurt oublié sur son grabat, maudissant la terre, méconnaissant Dieu, et sans espoir dans une vie meilleure.

D’un autre côté, la mère infortunée donnant à son enfant, avorton maudit du destin, son sein décharné et desséché par l’abstinence. Plus loin, la jeune fille, vieille avant l’âge, étiolée et comme diaphanéisée par la misère, buvant à longs traits l’amer calice des déceptions et de la pauvreté, et n’ayant, pour échapper à la honte, à la fange de la prostitution et à la souillure de son corps virginal, d’autre refuge que l’affreux suicide.

Que seront donc les générations futures, si la décadence morale, l’énervation des caractères et l’affaissement des courages vont ainsi toujours en croissant? l’humanité marcherait-elle à une prochaine caducité ? va-t-elle entrer dans sa période finale ? ou bien subira-t-elle quelque crise terrible, mais salutaire, d’où elle sortira renouvelée et régénérée? Car, nous avons beau vanter nos progrès scientifiques, nos conquêtes industrielles, on ne peut se dissimuler que plus l’homme perfectionne ses outils et ses machines, plus la

misère s augmente et s accroît; plus il acquiert de puissance sur les forces cle la nature qu’il lente de dominer, plus son énergie physique et morale tend à s’amoindrir; tandis que ses besoins factices, inconnus aux générations passées, se multiplient de jour en jour.

Puisse l’avenir apporter une régénération dans les âmes, une transformation heureuse dans les intelligences, une résurrection des vertus viriles et héroïques, l’amélioration des conditions et des choses, et faire enfin briller sur la terre la vertu, la justice, la paix et la fraternité, seules bases solides des sociétés humaines !

En attendant, appliquons-nous sérieusement à réformer nos vices, pratiquons la sagesse et la vertu, et par nos enseignements, préparons nos neveux au retour de cet âge d’or, annoncé par l’école socialiste, mais que les sages et les clairvoyants ne distinguent pas encore dans les horizons de l’avenir.

La société actuelle est en pleine décadence et vogue à pleines voiles vers le cap des tempêtes et des plus épouvantables catastrophes sociales.

Les hommes, dans leur aveugle orgueil, croient dominer par la force brutale et sans le secours de Dieu ; ils se trompent ; l’homme livré à lui-même ne peut rien sur les événements, il les subit; et là où il croit triompher d’une tempête sociale, elle l’emporte dans sa fureur; les événements conduisent l’homme sans qu’il s’en aperçoive; ils surprennent les plus habiles et renversent inopinément les pouvoirs les plus forts.

Des savants enseignent au peuple la négation de Dieu et celle de l’âme; la presse répand à profusion le poison dans les cœurs ; les riches sont desséchés par le plus affreux égoïsme. La société, gardée par cent mille fusils, se croit en sûreté; elle boit, mange, chanté, rit, danse et s’endort dans les orgies de la volupté, sans souci de l’avenir, jusqu’au jour où elle sera réveillée en sursaut par la tempête révolutionnaire qui renversera tout dans sa fureur.

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