‹ Traité de la pneumonieChapitre 111 sur 157 · MARCHE DES MALADIES ORGANIQUES DU COEUR · texte numérisé non relu

MARCHE DES MALADIES ORGANIQUES DU COEUR

queront longtemps peut-être, nous pouvons presque juger la valeur des opinions de Corvisart et de Laennec en recherchant l’état du cœur chez les sujets qui succombent à la phthisie pulmonaire, car il y a entre ces derniers et ceux qui sont emportés par les pneumonies chroniques beaucoup de conditions communes, telles que la longueur de la maladie, un amaigrissement considérable, la dureté, l’imperméabilité du poumon ; aussi les auteurs avaient-ils regardé pendant longtemps la phthisie comme une cause puissante des anévrysmes du cœur. M. Louis a prouvé, il y a longtemps, que cette opinion n’avait pas été sanctionnée par les faits (1) ; plus récemment, M. le docteur Bizot a également mis hors de doute (2) que le cœur, loin d’augmenter de volume chez les phthisiques, subissait au contraire dans ses dimensions une diminution notable, portant non-seulement sur l’organe en masse et sur la capacité des ventricules, mais encore sur l’épaisseur des parois elles-mêmes. Il est donc infiniment probable que le même fait doit se produire chez les sujets qui meurent de pneumonie chronique, autant du moins qu’il est permis d’affirmer une chose lorsqu’on ne peut invoquer en sa faveur que le témoignage souvent trompeur de l’analogie.

De nos jours, M. Bouillaud (3), reproduisant les idées de Corvisart, pense que la pneumonie est une cause de maladies du cœur et des gros vaisseaux, par suite de l’extension à ces organes de la phlegmasie qui a envahi primitivement les poumons. Legroux, dans un travail très-intéressant (4), a aussi beaucoup insisté pour prouver l’influence toute-puissante que la pneumonie exercerait dans la production des maladies organiques du cœur. Ce regrettable et judicieux médecin dit en effet que sur les trente et une observations rapportées par Corvisart, huit fois l’afièclion cardiaque aurait débuté à la suite de la pneumonie; enfin, suivant le même auteur, sur les dix-huit faits consignés dans l’ouvrage de Bertiu et Bouillaud, les seuls où l’on ait mentionné les commémoratifs, on remarquerait encore qu’une pneumonie aurait précédé trois fois le développement d’une lésion organique du cœur; Legroux s’en rendait compte en supposant, avec Corvisart et avec RI. Bouillaud, que l’inflammation pulmonaire s’était étendue aux enveloppes du cœur. J’ai relu à mon tour avec soin les observations consignées par Corvisart, et je n’en ai trouvé réellement que deux (la vingtdeuxième et la vingt-cinquième) dans lesquelles la pneumonie pût

(1) Recherches sur la phlhisie, 2° édit., p. 51.

(2) Mém. de la Soc. méd. d’observ ., t. I, p. 290.

(3) Clinique médicale, t. II, p. 137.

(û) L'Expérience, t. I,fp. 212.

être considérée comme cause de l’affection du cœur, puisque chez les deux malades, les premiers symptômes de la maladie cardiaque se déclarèrent pendant la convalescence, ou du moins peu de temps après la guérison de la plilegmasie pulmonaire. Dans les autres cas, les renseignements donnés sont trop peu précis, ou bien il s’est écoulé un temps trop long entre la cause qu’on invoque et le développement de la maladie consécutive, pour qu’on puisse établir entre eux aucun rapport probable de cause à effet.

M. Bouillaud (1) rapporte aussi cinq observations d’individus qui avaient eu une ou plusieurs fois dans leui’s antécédents, une pneumonie plus ou moins grave ; mais en lisant ces faits avec attention, il est aisé de se convaincre que dans trois cas (observations 62, 114 et 119), il n’existe aucune relation certaine ni même probable entre les pneumonies antérieures et l’affection du cœur. Dans les deux autres (observations 64 et 69), ce rapport paraît évident, car l’oppression et les palpitations se développèrent pour la première fois à la suite d’une pneumonie.

Si je consulte maintenant les faits que j’ai moi-même recueillis, je vois que sur trente-six observations de maladies organiques du cœur, dans lesquelles les antécédents des malades ont été indiqués avec grand soin, je n’en trouve que trois qui aient présenté les symptômes d’une pneumonie à une époque plus ou moins éloignée; chez deux de ces malades, il ne m’a pas semblé qu’il y eût aucun rapport entre l’inflammation pulmonaire et l’affection cardiaque, puisque pour eux il y eut, après la pneumonie, plusieurs années d’une santé parfaite : mais chez une femme de soixante-huit ans, qui avait été atteinte, douze ans auparavant, de pneumonie, il m’a paru que les premiers symptômes de la maladie du cœur s’étaient déclarés immédiatement à la suite de la plilegmasie pulmonaire. On pense bien que je ne puis accepter ce fait qu’avec la plus grande réserve à cause de l’époque éloignée à laquelle la malade était obligée de reporter ses souvenirs; mais ce que j’ai dit, dans un des précédents chapitres, sur les complications qu’on observe quelquefois dans le cours des pneumonies du côté du centre circulatoire, explique comment, dans quelques cas, les symptômes d’une maladie organique ont paru succéder immédiatement à une inflammation pulmonaire. Le fait suivant, que j’ai observé en 1840, prouve également l’influence dont je parle.

Un homme de quarante-huit ans, assez fortement constitué, d’une

(1) Traité clinique des maladies du cœur.

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bonne santé habituelle, n’ayant jamais eu ni des palpitations, ni l’haleine courte, entra le 17 juillet 1860, dans le service de l’Hôtel- Dieu (annexe), dont j’étais alors chargé, pour y être traité d’une pneumonie assez grave, datant de quatre jours et qui occupait la moitié inférieure du poumon droit. Le cœur, ausculté par moi les i deux premiers jours seulement, ne me présenta rien de morbide ; la pneumonie qui avait résisté à deux saignées copieuses céda à 1 l’emploi du tartre stibié administré pendant quarante-huit heures : seulement. La convalescence était complète le neuvième jour à (Compter des premiers accidents; cependant quelques jours après, lie malade s’étant levé, éprouva de l’oppression, de l’essoufflement ipour monter quelques marches, et ses jambes s’œdématièrent. i L’ayant alors examiné avec soin, je trouvai le pouls régulier, batitant soixante-seize fois par minute; il était petit et assez dépresisible; il n’existait aucune impulsion morbide à la région précori diale, mais les battements étaient entendus sur une plus grande : surface; ils étaient sourds, et sur le bord gauche du sternum, à la I hauteur du mamelon, on distinguait un bruit de souffle au premier I temps. La percussion faisait reconnaître que la matité précordiale s’étendait transversalement sur une étendue de 12 centimètres et (qu’elle avait 1 décimètre verticalement. Il n’existait aucune voussure ; quoique sourds, les battements du cœur étaient superficiels iet n’étaient séparés de l’oreille par aucun corps intermédiaire ; il y avait une oppression assez grande. Les jours suivants, les accidents •s’accrurent, de la sérosité s’épancha en petite quantité dans le •ventre, et le pouls offrit de temps en temps quelques irrégularités. (Ces symptômes persistèrent pendant vingt-cinq jours dans toute leur i intensité. Sous l’influence de la digitale donnée en poudre, de (quelques diurétiques et des laxatifs, les accidents cédèrent peu à 1 peu ; à la fin de juillet le souffle avait cessé ainsi que l’œdème,

1 l’oppression était beaucoup moindre, la matité du cœur avait (diminué de 3 centimètres transversalement et de plus de 1 centii mètre verticalement. Enfin le malade sortit un mois après, n’éprou- ’vant plus qu’un peu d’essoufflement lorsqu’il montait un escalier i rapide. Cependant ces accidents eux-mêmes n’ont pas tardé à dis- 1 paraître presque complètement, car ayant revu ce malade deux (mois après, à l’occasion d’un accident qui le ramenait dans nos •salles, il me dit qu’il était à peine oppressé et qu’il pouvait travailler à son état de couvreur. Les battements du cœur étaient toujours un peu sourds, mais ils ne présentaient aucun bruit morbide ; la matité de la région précordiale avait à peine 9 centimètres tranversalement et 6 verticalement.

Ainsi, voilà des accidents aigus du côté du cœur qui sont survenus brusquement dans le cours ou dans la convalescence d’une pneumonie. A quelle maladie rapporter les troubles observés chez ce malade du côté du centre circulatoire? La chose est peut-être difficile à déterminer d’une manière exacte. Ce n’était certainement pas une péricardite. Y avait-il endocardite? la chose est possible, mais non démontrée. Ce qu’il y a de plus certain, c’est que chez notre malade le cœur était augmenté de volume. N’y a-t-il eu qu’une dilatation passive des cavités? Je serais assez porté à le croire ; cette opinion me paraît être en effet la plus probable, et c’est celle que font naître naturellement l’examen et la comparaison des symptômes observés.

Ainsi, en réunissant les observations de Corvisart, celles de M. Bouillaud et les miennes, on trouve trois cas de dilatation anévrysmale, et trois d’induration valvulaire, qui prouvent que les premiers symptômes d’une maladie du cœur peuvent se développer à la suite d’une pneumonie. Cependant je ne crois pas qu’il soit démontré que, dans tous ces cas, la pneumonie a réellement produit la maladie du cœur, car il n’y aurait rien d'impossible que celle-ci eût existé déjà à l’état latent depuis un temps plus ou moins long, mais qu’elle eût fait explosion à l’occasion du trouble qu’avait excité dans la circulation cardiaque une maladie grave des poumons. Cette opinion n’est peut-être pas sans fondement, il n’y aurait d’ailleurs rien d’extraordinaire qu’il en fût ainsi, puisqu’on a vu plusieurs fois des maladies organiques du cœur très-graves, et en particulier une communication entre les cavités droite et gauche n’exciter pendant longtemps aucun trouble dans les fonctions, et se révéler ensuite graduellement ou brusquement à la suite d’une commotion morale, d’une douleur vive ou d’une maladie aiguë, c’est-à-dire à la suite de causes qui avaient apporté un trouble subit dans la circulation.

En résumé, on ne peut s’empêcher d’admettre aujourd’hui que la pneumonie peut être une cause déterminante des maladies organiques du cœur et de l’aorte, toutefois on doit reconnaître aussi que ce n’est que dans des cas très-rares que les inflammations pulmonaires ont un résultat pareil. 11 est probable que la pneumonie peut agir alors de plusieurs manières; tantôt c’est l’inflammation qui, du poumon s’étant propagée aux enveloppes du cœur ou bien à l’aorte, a modifié la nutrition de ces organes et a donné lieu à des lésions persistantes ; d’autres fois ce sont des caillots qui, ayant contracté des adhérences avec les parois du cœur ou de l’aorte, s’organisent, subissent plus tard diverses transformations organiques,

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