LÉSIONS CONCOMITANTES DE LA PNEUMONIE AIGUE
Chez ceux qui succombent à la pneumonie on trouve souvent, soit du côté des voies aériennes, soit vers les autres appareils , des lésions diverses que nous allons successivement étudier.
§ 1er. — État des plèvres.
Dans la pneumonie de l’àge adulte, la plèvre participe presque toujours, plus ou moins, à l’inflammation du poumon. Ayant exactement noté l’état de cette membrane dans trente-cinq autopsies, j’ai trouvé trente-trois fois une pleurésie plus ou moins étendue; deux fois seulement la plèvre était tout à fait intacte, quoique la pneumonie ne fût point centrale et qu’elle eût même envahi les couches les plus superficielles de l’organe. En général, la pleurésie était limitée aux points occupés par la pneumonie. On voyait au niveau de l’altération pulmonaire la plèvre viscérale tapissée par une ou par plusieurs fausses membranes plus ou moins épaisses; plusieurs fois je les ai trouvées tellement minces et transparentes, qu’elles eussent facilement passé inaperçues si l’on n’eût gratté avec l’ongle la surface du poumon, ce qui suffisait pour les détacher. En général, indépendamment de ces fausses membranes qui font souvent adhérer faiblement les deux surfaces contiguës de la plèvre, on rencontre encore, dans la cavité de cette membrane,
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une ou plusieurs cuillerées à bouche d’une sérosité trouble opaline, et quelques flocons albumineux. Sur trois sujets la pleurésie s’étendait beaucoup au delà des limites de la pneumonie; une fois môme elle était générale et avait produit un épanchement séro-albumineux très-abondant.
Une pleurésie plus ou moins étendue accompagne également la pneumonie qui frappe les enfants et les vieillards ; mais aux âges extrêmes de la vie, la lésion pleurale est moins constante et généralement moins étendue que chez les adultes. Ainsi, dans la pneumonie lobulaire des enfants, la pleurésie n’existe guère que chez un quart ou chez un cinquième des sujets. Mais si la pneumonie est lobaire, la pleurésie se montre en proportion beaucoup plus considérable, c’est-à-dire sur les deux tiers ou les trois quarts. C’est aussi dans cette dernière proportion à peu près qu’on trouve la pleurésie dans la pneumonie des vieillards. Si pendant longtemps les médecins, nonobstant l’opinion de Dugès (1), ont cru que l’hépatisation existait presque toujours chez les enfants sans pleurésie concomitante, si chez le vieillard on a pensé également que sans être aussi rare elle faisait plus souvent défaut que chez l’adulte, c’est parce qu’on avait confondu parfois avec l’hépatisation d’autres lésions qui s’en distinguent, la splénisation par exemple, qui existe le plus souvent, en effet, sans phlegmasie concomitante de la plèvre.
§ 2. — He l'état «les bronches.
L’examen des bronches nous offre à considérer : 1° le calibre de ces conduits; 2° la coloration, l’épaisseur et la consistance de la membrane muqueuse qui les revêt; 3° les produits de sécrétions ; liquides ou fausses membranes contenus dans leur cavité.
1° Calibre. — J’ai noté le calibre des bronches sur dix-huit sujets; dans aucun de ces cas elles n’étaient dilatées. Laennec, MM. Andral, Chomel, Hourmann et Dechambre ne paraissent pas non plus avoir observé la dilatation des bronches chez les adultes ni chez les vieillards qui succombent à une pneumonie aiguë.
On a dit qu’il n’en était pas de même pour les jeunes sujets. Il n’en est rien pourtant. Si l’on examine, en effet, le calibre des bronches chez des enfants qui sont morts d’une pneumonie lobaire , la seule qui soit comparable à la pneumonie de l’adulte, on ne constate pas d’ampliation dans le calibre des conduits aériens, ni au
(1) Thèses île Paris, année 1821, n° (i4, p. 27.
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niveau de l’hépatisation, ni ailleurs. Mais il en est autrement chez les entants emportés par une pneumonie lobulaire généralisée. S’ils ont lutté longtemps, si la sécrétion bronchique a été abondante, on trouvera une ampliation générale d’un nombre plus ou moins considérable de rameaux bronchiques. Cette dilatation atteindra les tuyaux qui traversent les parties qui sont ou splénisées ou hépatisées, comme celles qui sont plus ou moins loin de la lésion pulmonaire, c’est là déjà une présomption que la pneumonie n’est pour rien dans la dilatation subie par quelques bronches; il faut ne voir ici qu’un résultat de la bronchite concomitante, qu’un effet mécanique, parce que les mucositées sécrétées en grande abondance et souvent difficilement expulsées s'accumulent dans les bronches et les dilatent plus ou moins. Le même effet a lieu pour les vésicules. Depuis la thèse de M. Fauvel (1), on connaît la fréquence de l’emphysème pulmonaire chez les sujets qui succombent à la bronchite capillaire; qu’elle se complique ou non de pneumonie, lorsque celle-ci existe seule, l’emphysème est rare et dans tous les cas sans proportion avec le degré d’imperméabilité du parenchyme.
2° Coloration , épaisseur, consistance (le la membrane muqueuse. — Dans les douze cas où j’ai examiné la membrane muqueuse, celleci était d’un rouge obscur, bleuâtre ou vineux. Cette coloration commençait généralement à la bifurcation de la trachée , et elle était d’autant plus foncée qu’on s’approchait davantage des dernières ramifications bronchiques. Ces rougeurs étaient irrégulières et formées par des arborisations fines de la membrane elle-même, ou bien elles étaient uniformes, et dans ce cas elles étaient aussi plus foncées et provenaient le plus souvent des tissus subjacents; si l’on venait alors à détacher la membrane, on la trouvait grisâtre ou tout à fait pâle. Sauf une fois, où la muqueuse bronchique était légèrement friable au niveau des parties hépatisées, dans tous les autres cas elle n’avait subi aucune modification dans sa consistance ou dans son épaisseur; elle ne m’a jamais paru ni boursouflée, ni épaissie, ni amincie; toutefois cette partie de mes recherches laisse peut-être à désirer. Je me suis contenté, en effet, d’apprécier la consistance de la muqueuse en la grattant avec l’ongle : il eût été préférable sans doute de former des lambeaux ; mais il est assez difficile d’en obtenir, surtout dans les petites bronches.
L ouverture des sujets qui ont succombé à une pneumonie ne révèle donc 1 existence d’une bronchite que dans des cas assez rares. Je ne saurais donc partager l’opinion de M. Andral, qui re-
(1) De la bronchite capillaire. Paris, 1840,
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garde la phlegmasie des bronches comme accompagnant constamment celle du parenchyme pulmonaire (1). La rougeur plus ou moins intense de la muqueuse que M. Andral signale comme constante, ne peut que révéler un état de congestion soit active, soit passive; mais pour conclure à une phlegmasie, il faut que le tissu membraneux ait subi quelque modification importante dans sa consistance ou dans son épaisseur.
Ce que je viens de dire ne s’applique qu’à la pneumonie lobaire. On comprend qu’il n’en est plus de même dans la pneumonie lobulaire et dans la broncho-pneumonie; car alors la bronchite, qui presque toujours a précédé d’un temps plus ou moins long la phlegmasie pulmonaire, se révèle par des caractères plus tranchés. Cependant redisons encore combien il est difficile d’apprécier rigoureusement les altérations d’épaisseur ou de consistance de la muqueuse bronchique ; combien aussi il est facile, surtout quand on examine les petites bronches, d’attribuer à la membrane muqueuse une coloration qui appartient exclusivement aux tissus subjacents.
3° Produits de sécrétion. — Ils sont liquides ou solides. Les malades succombant rarement au début de la maladie, lorsque la pneumonie n’a pas encore franchi le premier degré, on ne trouve pr.esque jamais à l’autopsie ces crachats rouillés qui constituent pendant la vie un des signes les plus certains de la phlegmasie du parenchyme pulmonaire. Dans les pneumonies lobaires simples, il y a dans les bronches une quantité variable et en général peu abondante d’un mucus blanc, opaque, visqueux, peu aéré.
11 n’en est plus de même dans la broncho-pneumonie, si commune aux deux extrêmes de la vie; ici les bronches contiennent alors beaucoup de liquide d’aspect très-variable ; son abondance peut être telle, que nous avons pu expliquer par elle la dilatation des bronches qu’on observe quelquefois dans l’enfance.
La présence des mucosités, leur abondance indique-t-elle l’existence d’une inflammation des bronches? S’il est vrai de dire que les bronchites capillaires s’accompagnent presque toujours d’une accumulation assez considérable de liquide séreux dans les voies aériennes, il faut convenir aussi que fréquemment les mucosités existent en grande quantité sans qu’à l’autopsie on puisse constater d’une manière positive l’existence d’une phlegmasie de la muqueuse. D’ailleurs il est bien prouvé aujourd’hui qu’une supersécrétion n’est pas nécessairement subordonnée à un état phlcgma-
(1) Clinique médicale, 4e édit,, t. lit, p. 472.
LÉSIONS CONCOMITANTES. — BRONCHES
sique. Je dirai aussi que fréquemment on ne trouve les mucosités en aussi grande ab.ondance dans les tuyaux aériens que parce que l’expectoration est devenue moins facile et même a cessé de se faire dans les derniers jours de l’existence, à cause de la faiblesse des malades. C’est aussi ce qui explique en partie pourquoi les liquides bronchiques sont généralement plus abondants chez les enfants et chez les vieillards.
Je n'ai jamais rencontré de fausses membranes dans la cavité des bronches. Cependant quelques auteurs en ont rapporté plusieurs exemples. Lobstein (1) dit avoir fréquemment trouvé dans le troisième degré de la pneumonie les bronches bouchées par une substance couenneuse, solide dans les gros rameaux, et quelquefois creuse dans les petits, d’où l’on pouvait l’extraire sous forme de tubes; la muqueuse bronchique était manifestement enflammée dans les points correspondants. M. A. Reynaud parle également (2) d’une matière plastique pouvant exister dans les bronches d’un petit calibre, s’y présentant sous la forme de cylindres solides, dont l’effet est d’en déterminer la complète oblitération. Ce genre d’altération, quand il a son siège dans les très-petites bronches, et qu’un grand nombre d’entre elles se trouvent simultanément affectées, constitue, d’après M. A. Reynaud, une forme particulière de pneumonie. M. le docteur Nonat a réuni dix observations de pneumonies avec productions de fausses membranes dans les bronches. Ces faits furent recueillis dans les hôpitaux de Paris pendant l’épidémie de grippe de 1837 (3). Les concrétions fibrineuses sont tantôt pleines, plus souvent elles sont creuses ; elles sont libres ou adhérentes dans les bronches des lobes hépatisés. Elles sont d’un blanc jaunâtre ou grisâtre, tantôt molles, tantôt plus ou moins résistantes ; constituées par une matière fibrino-albumineuse, elles présentent la plupart des caractères physiques et chimiques des fausses membranes qui se forment à la surface des autres muqueuses.
Loin de considérer ces productions comme un pur accident, un observateur distingué de l’Allemagne, le docteur Remak (de Berlin), a prétendu que dans toutes les pneumonies il existait des
(1) Archives médicales de Strasbourg, n° 1, mars 1835, p. 9.
(2) Dictionnaire en 30 vol., t. VI, p. 28. — Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1835, t. IV, p. 13G.
(3) Archives générales de médecine, 3e série, t. II, p. 214. — Voyez aussi deux thèses, l’une soutenue à Strasbourg, en 1854, n° 327, par M. Wiedemann ; l’autre à Paris, en 1855, n° 111, parM. Cadiot.
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concrétions ramifiées dans les bronches les plus ténues ; que c’était là un phénomène constant, et par conséquent caractéristique de la maladie. Cette opinion pourtant n’est point acceptée en France, où l’on considère à juste raison les concrétions polypiformes des bronches comme une lésion rare, et constituant bien moins une forme spéciale de pneumonie qu’une complication de la maladie. Plus tard, en traitant des matières expectorées, nous reviendrons sur ces faits ; nous prouverons que les concrétions fibrineuses des bronches sont loin d’être identiques, et qu’on a confondu sous ce titre deux choses très-distinctes.
§ 3. — État tics ganglions bronchiques.
Je n’ai examiné l’état des ganglions bronchiques que sur neuf cadavres; et, chez sept, j’ai constaté qu’ils étaient le siège de quelque altération récente. Leur volume était plus considérable ; ils étaient plus ou moins ramollis, friables, parfois diffluents ; plusieurs fois ils avaient une couleur rouge ou lie de vin, ou bien ils étaient nuancés de rose, de gris et de noir, suivant la quantité de matière colorante pulmonaire qui les avait pénétrés. Une seule fois j’ai reconnu du pus infiltré dans leur parenchyme, mais jamais ce liquide n’a été réuni en un seul foyer de manière à former un abcès. Dans un cas, je n’ai trouvé qu’un seul ganglion altéré; dans tous les autres on en comptait plusieurs, et l’altération était généralement parvenue dans chacun d’eux à des degrés différents. MM. Rilliet et Barthez, ainsi que M. Barrier, ont fréquemment trouvé la même lésion chez les enfants.
Il est inutile d’insister ici pour prouver que l’altération des ganglions bronchiques que je viens de décrire est le résultat d’un travail inflammatoire. C’est une inflammation symptomatique ; elle est analogue à ces adénites que nous observons si souvent à l’extérieur dans les ganglions superficiels qui reçoivent les lymphatiques provenant des parties enflammées. La phlegmasie des ganglions bronchiques marche en général beaucoup plus lentement que l’inflammation du tissu pulmonaire : c’est ce qui explique pourquoi, lorsque la pneumonie est arrivée au troisième degré, on trouve si rarement du pus dans la glande bronchique. Cependant, dans quelques cas exceptionnels, le travail de suppuration peut marcher plus vite, et un véritable abcès avoir lieu. Ainsi, M. le docteur Fauvel rapporte que, chez un enfant mort de pneumonie, il avait trouvé les ganglions bronchiques généralement volumineux, rougeâtres ou un peu jaunâtres et ramollis : l’un d’eux, placé à la racine du pou-
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mon droit, à l’angle rentrant de la bifurcation des bronches, était converti en un foyer purulent qui simulait d autant mieux un abcès ou une caverne pulmonaire que le tissu pulmonaire environnant était hépatisé ; aucun ganglion ni aucun autre organe 11e contenaient de matière tuberculeuse (1).
g 4. — État «lu cœur et état «lu sang contenu dans scs cavités et dans les gros vaisseaux.
La consistance du cœur, la quantité plus, ou moins considérable de sérosité épanchée dans le péricarde, n’ayant pas été notées, ou ne l’ayant été que vaguement, je n’en parlerai pas, mais j’étudierai avec quelques détails l’état du sang qui est contenu dans le cœur ainsi que dans les gros vaisseaux.
Dans le cœur de tous les cadavres des sujets morts de pneumonie, j’ai trouvé constamment du sang en quantité plus ou moins considérable, tantôt fluide, le plus souvent coagulé, et formant des caillots, les uns noirs, mous et friables, les autres jaunâtres, denses, élastiques et glutineux. A l’exception de deux individus chez lesquels les cavités du cœur avaient subi une grande distension par l’effet de l’accumulation des caillots, je n’ai pas observé que sur les cadavres des pneumoniques l’organe fût sensiblement plus volumineux que sur les sujets emportés par d'autres maladies aiguës étrangères au poumon.
Parmi les vingt-cinq individus dont je parle, il en est cinq dont les cavités du cœur ne contenaient plus de sang fluide ; mais elles étaient plus ou moins distendues par des caillots décolorés, jaunâtres, fibrineux, élastiques, un peu humides pour la plupart, adhérents aux parois des ventricules et des oreillettes, ou entortillés entre les colonnes charnues et les tendons des valvules. Ils étaient toujours plus abondants et plus volumineux dans les cavités droites que dans les cavités gauches ; ils se prolongeaient parfois dans les veines pulmonaires, dans les veines caves, mais surtout dans l’aorte thoracique et dans l’artère pulmonaire. Sur trois cadavres, ayant poursuivi les ramifications de ce dernier vaisseau dans les poumons, je les trouvai pour la plupart obstruées par des caillots de même nature que les précédents et dont quelques-uns adhéraient assez fortement aux parois. Sur quatre autres cadavres les caillots étaient aussi volumineux que précédemment; mais ils étaient pour la plupart noirs, mous, et se laissaient facilement diviser à la
(1) Archives gêner, de médecine, 3® série, t. VII, p. 77.
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moindre pression ; toutefois on rencontrait aussi chez tous ces su-jets quelques concrétions fibrineuses et décolorées, qui étaient généralement appliquées sur les parois ou entortillées autour des colonnes charnues, et se propageaient à l'origine des gros vaisseaux artériels. Sur quinze cadavres, c’est-à-dire chez les trois cinquièmes, le sang trouvé dans le cœur était noir, tluide ou réuni en caillots noirâtres, mous et friables, sans aucun mélange de caillots fibrU neux. Un seul cadavre n’a offert aucun caillot, ni dans le cœur ni dans les principaux vaisseaux ; le sang était partout fluide.
L’aorte, les cavités du cœur ont été examinées avec soin dans tous les cas qui précèdent, et jamais, même lorsque les caillots adhéraient fortement à la membrane interne, celle-ci n’a offert aucune modification d'épaisseur ou de consistance.
L’âge, le sexe des malades, le siège, le degré de la pneumonie ; l’époque plus ou moins avancée de la mort; le traitement mis en usage, n’ont paru exercer aucune influence sur l’aspect du sang contenu dans le cœur. 11 n’y a même pas eu de rapport constant entre l’état du sang tiré pendant la vie et celui qui existait après la mort dans les gros vaisseaux et dans le cœur. C’est ainsi que sur onze des individus dont les caillots contenus dans le cœur étaient noirâtres et mous, il y en avait neuf dont le sang extrait de la veine, souvent à une époque voisine de la mort, avait présenté un caillot dense, et s’était recouvert d’une couenne inflammatoire, épaisse et consistante. Dans deux cas seulement le sang des saignées avait été mou, diffluent et à peine couenneux. Chez les sujets qui présentèrent les caillots fibrineux, denses, élastiques, dont j’ai parlé en premier lieu, le sang tiré de la veine pendant tout le cours de la maladie avait toujours présenté un coagulum épais, dense et couenneux. La forme de la maladie paraît avoir eu quelque influence sur l’aspect du sang. Ainsi tous les malades, au nombre de six, qui ont succombé avec des symptômes typhoïdes très-marqués ou pendant la constitution grippale de février 1837, ont présenté dans le cœur des caillots exclusivement noirs et mous, mêlés rarement à quelques portions jaunâtres, denses et fibrineuses.
Pour connaître l’influence que la pneumonie pouvait exercer sur l’aspect du sang contenu dans le cœur, j’ai examiné quel était l’état de ce fluide chez ceux qui avaient succombé à d’autres affections; or, voici ce que j’ai constaté. Chez un peu moins de la moitié des individus qui sont morts de fièvre typhoïde, le sang n’a présenté que quelques caillots fibrineux plus ou moins rares; constamment ils étaient unis à des caillots noirs peu consistants. Dans plus de la moitié le sang était lluide ou ne renfermait que quelques grumeaux
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noirâtres. Sur vingt femmes qui succombèrent à la péritonite puerpérale, je trouvai du sang noir et fluide dans le cœur chez huit ; sur un nombre égal on trouvait aussi une certaine quantité de caillots noirs et mollasses : enfin ce ne fut que sur trois cadavres que je rencontrai quelques caillots fibrineux et denses; mais ils existaient exclusivement dans l’oreillette droite, sans adhérer à ses parois ; du sang fluide était contenu dans les autres cavités. J’ai obtenu le même résultat chez les sujets emportés par des fièvres éruptives. 11 en fut à peu près de môme pour huit sujets qui ont succombé rapidement, sans fièvre, à des maladies cérébrales; les caillots trouvés dans le cœur étaient volumineux, mais ils étaient en grande partie noirs et mous. Eidin, parmi les maladies chroniques qui ont amené la mort sans exciter de mouvement fébrile, du moins considérable, les affections organiques du cœur sont celles qui présentèrent a l’autopsie les caillots les plus abondants; sur vingt-deux de ces cadavres que j’ai examinés, un seul a offert les caillots denses, fibrineux, sans mélange de caillots noirs, tandis que chez tous les autres, sans aucune exception, les premiers étaient rares comparativement aux seconds.
On peut se convaincre par ce qui précède que de tous les individus qui succombent aux diverses maladies aiguës ou chroniques dont j’ai parlé, ceux qui meurent de pneumonie sont les seuls qui présentent à peu près constamment des caillots dans le cœur ou dans les gros vaisseaux, puisque, en effet, nous ne les avons vus manquer qu’une seule fois sur vingt-cinq. Chez dix-neuf les caillots étaient entièrement noirs et mollasses, ou bien ils étaient mêlés à quelques concrétions fibrineuses, et sous ce rapport il n’y avait pas une bien grande différence entre les sujets morts de pneumonie et ceux qui avaient succombé à d’autres maladies. Dans un cinquième des cas les caillots trouvés dans le cœur furent tout à fait décolorés, denses, élastiques, entortillés entre les colonnes charnues ou adhérents aux parois, disposition que j’ai rencontrée sur quelques sujets morts d’autres maladies ; mais je n’ai jamais vu ces concrétions aussi marquées ni en proportion aussi grande que dans la pneumonie.
Ainsi se trouve confirmée l'opinion émise par Borsieri(l), savoir que la pneumonie doit être regardée comme une cause des concrétions polypeuses du cœur. M. Bouillaud (2) a dit qu’on devait po-
(1) Inst, médicinal, t. IV. p. 233,
(2) L’ Expérience , t. III, p. 345. — Traité clin, des maladies du cœur, 2e édition. Paris, 1841, t. Il, p. 710.
6h ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
ser on loi d’anatomie pathologique, que les concrétions sanguines existaient constamment chez les sujets qui succombent à une pleuro-pneumonie aiguë, franche, bien caractérisée et parvenue à son deuxième ou troisième degré. Si par concrétion sanguine M. Bouillaud avait voulu désigner indistinctement tous lescoagulum noirs ou jaunes, mous ou denses, qui peuvent se former dans les cavités du cœur, la loi serait peut-être vraie, quoiqu’on pût reprocher à l’auteur de l’avoir établie d’après un trop petit nombre de faits, et de n’avoir pas recherché si cette loi était seulement applicable à la pneumonie ou à tout autre état morbide. Mais par concrétion sanguine M. Bouillaud n’ayant voulu parler que des caillots jaunes, glutineux, décolorés, je crois qu’il a émis une proposition beaucoup trop générale, comme cela résulte d'ailleurs des faits que je viens d’analyser.
Des concrétions analogues à celles dont il a été question peuvent également se former dans les vaisseaux. J’ai déjà dit que les caillots fibrineux du cœur se continuaient assez souvent dans les vaisseaux artériels et veineux qui parlent de cet organe ou qui y aboutissent. Dalmas a rapporté à ce sujet un fait extrêmement remarquable d’oblitération de l’aorte par un caillot fibrineux récemment formé (1) ; je citerai plus au long cette curieuse observation, lorsque je traiterai des complications qui, dans le cours des pneumonies, surviennent du côté des organes circulatoires.
Les concrétions qu’on rencontre dans le cœur ne se développent pas à la même époque. Nul doute que ces caillots noirâtres et mous plus ou moins volumineux qui sont libres dans les cavités du cœur, et surtout dans les cavités droites, ne se soient formés après la mort ; car ils présentent tous les caractères des caillots récents. Quant à ces masses qui sont formées à la fois par un mélange de caillots noirâtres et fibrineux, libres ou adhérents aux parois, quelques-uns peuvent se concréter pendant l’agonie; mais je crois que la plupart se développent après la mort, comme je le démontrerai bientôt expérimentalement. Pour les concrétions glulineuses, élastiques, entortillées, entre les valvules, ou qui adhèrent intimement aux parois du cœur ou des vaisseaux, je crois qu’elles se forment un ou plusieurs jours avant la mort, ou au plus tard pendant l’agonie. And. Pasta (2), qui le premier osa s’élever contre la doctrine des polypes du cœur, soutint que toutes les concrétions, de quelque aspect qu’elles fussent, se développaient après la mort;
(1) L’Expérience, t. 1, p. 493.
(2) Epis t. de cordis polype.
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il ne faisait pas même une exception pour les caillots fibrineux adhérents, qu’il comparait, avec Zollincoffer, à la couenne du sang (1). Pasta avait prétendu pouvoir produire à volonté, toute espèce de concrétion sanguine. Il affirme, en effet, que si l’on reçoit le sang dans les ventricles du cœur d’un bœuf, il adhérera à leurs parois de la même manière que les polypes, pourvu que le sang soit couenneux. J’ai reçu dans des cœurs humains, préalablement vidés et lavés, une certaine quantité de sang au moment où ce liquide était extrait de la veine d’individus atteints de rhumatisme articulaire fébrile, ou de pneumonie. Le sang était conservé avec le cœur dans un repos parfait et à l’abri du contact de l’air. Vingtquatre heures après, examinant le résultat de l’expérience, j’ai constamment vu le sang rétinien caillots noirs, mous, peu adhérents; dans la moitié des cas, il y avait également quelques portions fibrineuses distinctes ou mêlées au caillot noir et occupant la surface, de celui-ci ; mais je n’ai jamais trouvé de concrétions entièrement jaunes, denses, élastiques, adhérentes, entortillées autour des colonnes charnues, semblables enfin à celles que nous avons rencontrées sur un cinquième des sujets morts de pneumonie.
Comment expliquer la formation des concrétions fibrineuses, et quelle en est la cause? Borsieri regardait la diathèse inflammatoire comme étant une des causes de ces concrétions. Il est certain qu’on ne peut révoquer en doute l’influence qu’exerce dans leur production l’existence d’une phlegmasie, surtout d’une pneumonie excitant un mouvement fébrile intense. C’est ainsi qu’ayant recherché comparativement l’état des caillots dans le cœur de huit sujets morts sans complication de phlegmasie, dans la dernière période des maladies organiques pour la plupart cancéreuses, j’ai trouvé constamment, quelle que fût la longueur de l’agonie, le sang partout flufde, décoloré ou réuni en caillots noirs, très-mous et peu nombreux ; tandis que, chez huit autres sujets qui, dans le cours d’une maladie organique arrivée à la même période, avaient été emportés par une phlegmasie intercurrente (péritonite, arachnilis et pneumonie), les caillots étaient plus volumineux, plus abondants, plusieurs étaient denses et fibrineux ; ces derniers étaient surtout plus nombreux dans le cas où il y avait eu pneumonie. Ces faits démontrent donc d’une manière positive l'influence qu’exerce l’état phlegmasique dans la production des caillots fibrineux. L’augmentation du chiffre de la fibrine, qui de trois peut s’élever à huit, explique la disposition qu’a le sang à se coaguler. Mais
(1) Morgagni, De sedibus, epist. XXIV, § 30.
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pourquoi a-t-il plus de tendance à le faire dans la pneumonie que dans les autres phlegmasies?
Faut-il admettre que, le poumon devenu moins perméable, le sang stagne davantage dans les cavités cardiaques et se trouve ainsi dans des conditions favorables pour sa coagulation? Cette opinion est vraisemblable, mais non encore démontrée.
J’ai bien rarement recherché si les vaisseaux du poumon malade présentaient quelque altération. Je le regrette d’autant plus vivement qu’un des maîtres les plus illustres en anatomie pathologique, M. Cruveilhier, a dit que la phlébite de l’artère pulmonaire coïncidait fréquemment avec la pneumonie, siégeant tantôt dans les petites divisions, tantôt dans les divisions principales du vaisseau (1). Il aurait été nécessaire que M. Cruveilhier eût donné des renseignements plus précis, afin de pouvoir déterminer si ce qu'il a vu était vraiment une phlébite bien caractérisée ou plutôt des simples concrétions sanguines plus ou moins adhérentes formées sur place ou venues soit du cœur soit d’un point plus éloigné.
§ 5. — » État des voies digestives.
1° Ëstomûc. — Chez les sujets qui succombent à la pneumonie, il n’est pas rare de rencontrer un certain degré de ramollissement de la membrane muqueuse de l’estomac. Chez 2i individus dont la muqueuse gastrique fut examinée avec soin, 6, ou un quart, présentaient un ramollissement de cette membrane avec ou sans amincissement et dans une étendue variable. Cette proportion paraît être un peu plus considérable que celle que M. Louis avait trouvée dans les faits analysés par lui (2). Dans la moitié des cas le ramollissement était borné au grand cul-de-sac; dans l’autre moitié on l’observait également sur l’une et l’autre face. Une fois j’ai trouvé sur la grande courbure une ulcération grosse comme une lentille, et qui paraissait avoir été produite par l’émétique qu’on avait administré à haute dose. Enfin, sur un cadavre je trouvai toute la face postérieure de l’estomac d’un blanc mat, et il suffisait de la plus légère pression pour la déchirer et pour la réduire en pulpe. C’était probablement un exemple de digestion des parois de l’estomac par le suc gastrique dont on a cité d’assez nombreux exemples.
Tous les individus qui ont offert à l’autopsie un certain degré de
(Il Anatomie pathologique du corps humain, la-fol. 32e livraison. *
(2) Recherches sur la fièvre typhoïde, 2e édit. Paris, 1841, t. I, p. 153.