DOIT-ON SAIGNER A TOUS LES DEGRÉS
§ 3. — Doit-on saigner A toutes les époques et à tous les degrés
de la pneumonie ?
A une époque où les médecins, exagérant l’importance de l’expectoration dans la pneumonie, la regardaient comme étant la crise naturelle et presque nécessaire de la maladie, ils conseillaient de s’abstenir des évacuations sanguines et des purgatifs, aussitôt que les crachats rouillés caractéristiques étaient observés. Parmi les hommes qui ont défendu et propagé cette doctrine erronée, on est très-étonné de rencontrer Pringle, qui est sans contredit l’un des praticiens les [plus éclairés du dernier siècle. Ce médecin célèbre disait qu’on pouvait saigner librement les trois ou quatre premiers jours de la maladie, mais si dans ce temps-là les crachements apparaissaient, on devait tout à fait discontinuer la saignée ou bien la modérer (1). D’autres auteurs, et ce sont, je crois, les plus nombreux, ont conseillé de s’abstenir des saignées générales et locales après le cinquième et même après le quatrième jour d’une pneumonie, non qu’ils crussent que les pertes de sang fussent précisément désavantageuses, mais ils les regardaient comme étant pour le moins inutiles, car ils pensaient que c’était à cette époque que la suppuration commençait à se faire dans les poumons. C’était sur une erreur d’observation que reposait la pratique dont je parle; on ne saurait donc l’adopter désormais. 11 est impossible, en effet, de fixer aucun nombre de jours au delà duquel la saignée ne soit plus praticable, c’était l’opinion professée par Stoll (2), par J. Frank (3) et par beaucoup d’autres. J’ai saigné et vu Chomel saigner le douzième, le quinzième et le dix-septième jour de la maladie ; j’aurais saigné plus tard encore, si l’indication de tirer du sang avait été positive. Ainsi l’emploi des émissions sanguines pour la guérison des pneumonies sera subordonné à la nature des symptômes généraux et locaux, sans avoir égard à l’âge de la maladie.
Si l’àge avancé auquel la maladie est parvenue ne constitue jamais par lui-même une contre-indication absolue à la saignée, cependant le médecin ne doit pas ignorer que les évacuations sanguines ont généralement des effets d’autant plus avantageux qu'elles ont été pratiquées à une époque plus voisine du début de la pneumonie.
(1) Observations sur les maladies des armées. Paris, 1743, p. 125.
(2) Médecine pratique, édit, de Mahon, t. I, p. 98.
(3) Pathologie interne, édit, de Bayle, t. IV, p. 192.
TRAITEMENT
M. Louis a prouvé en effet depuis longtemps que ceux de ses malades qui furent saignés dans les quatre premiers jours de l’affection guérirent, toutes choses égales d’ailleurs, quatre ou cinq jours plus tôt que ceux qui le turent à une époque plus éloignée (1). Voilà pourquoi j’avais dit ailleurs (2), en parlant du travail de M. Louis, que cet observateur avait prouvé qu’un traitement antiphlogistique commencé dans les quatre premiers jours d’une pneumonie pouvait en abréger beaucoup la durée. A ce sujet, M. Bouillaud m’a demandé si je n’ai pas pris le mot peu pour le mot beaucoup (3). Il est certain que je ne suis point coupable d’une pareille confusion. Chacun conviendra, en effet, que dans une maladie comme la pneumonie, dont la marche est si rapide et la durée si courte, s’d est un moyen ou une méthode thérapeutique qui diminue cette durée de quatre à cinq jours, on sera autorisé, et même forcé de dire que ce moyen abrège beaucoup la maladie.
Dans mes premières recherches sur la pneumonie, publiées en 1836, j’avais déjà reconnu la vérité de la proposition de M. Louis. En effet, les malades qui avaient été saignés dans les quatre premiers jours de leur pneumonie, entrèrent en convalescence au onzième jour; chez ceux au contraire qui furent saignés plus tard, la maladie eut une durée moyenne de quinze jours, elle ne fut jamais moindre de treize, et s’éleva quelquefois jusqu’à vingt et vingt et un. Les faits recueillis depuis cette époque ont fourni des résultats semblables. En 1837, les malades saignés dans les quatre premiers jours furent convalescents dès le treizième, tandis que ceux chez lesquels le traitement antiphlogistique fut commencé après cette époque virent leur maladie persister , en moyenne, jusqu’au dix-huitième jour. L’analyse des observations recueillies dans les années subséquentes, a fourni des résultats identiques. Ces faits sont d’une très-grande importance pour la thérapeutique de la pneumonie. Les résultats que j'indique doivent être considérés comme très-exacts, car ils n’ont pas varié pendant quatre années consécutives. D’ailleurs, à l’exemple de M. Louis, j’ai eu soin de n’opposer entre eux que des fails qui pouvaient être comparés sous le rapport de la gravité des symptômes. Comme un grand nombre de mes malades ont pris du tartre stibié, des purgatifs, comme ils ont eu des vésicatoires, j’ai lait en sorte que ces agents thérapeutiques qui étaient plus ou moins capables de modi-
(1) Recherches sur les effets de la saignée. Paris, 1835, p. 62.
(2) Mémoire sur la pneumonie (Journal hebdomadaire, 1836, t. III).
(3) Clinigue médicale de l'hôpital de la Charité, t. II, p. 247.