CAUSES EXCITANTES. — REFROIDISSEMENT
grand soin ; il ne suffirait pas de leur demander d’une manière générale si, immédiatement après l’action du froid, ils se sont sentis malades ou indisposés; car beaucoup, n’ayant éprouvé que peu de malaise, pourraient bien répondre négativement; mais on devra passer en revue toutes les fonctions, et si l’on apprend que, peu après avoir reçu l’impression du froid, l’individu a éprouvé un malaise général, qu’il a perdu l’appétit ou les forces, on devrait, dans ces cas, reconnaître l’action délétère du froid, quand même les symptômes caractéristiques de la pneumonie ne surviendraient que plusieurs jours après. Si, au contraire, un malade nous dit qu’après avoir subi un refroidissement quelconque, il a été bien portant sous tous les rapports pendant un ou deux jours, il sera fort douteux qu’on puisse rattacher à cette cause la pneumonie qui surviendrait plus tard. Pour moi, je n’iiésite pas alors à ne voir là qu’une simple coïncidence ; mais comme le fait peut paraître incertain à quelques personnes, j’ai dû tenir compte des quatre observations dans lesquelles un intervalle d’un à deux jours a séparé l’action du froid et le début du premier malaise.
Dans les pneumonies qui reconnaissent pour cause l’action du froid, celui-ci ne peut être considéré que comme cause occasionnelle, c’est-à-dire que la maladie, préparée plus ou moins longtemps d’avance par une prédisposition intérieure, éclate à l’occasion d’un refroidissement auquel l’individu s’est exposé. La prédisposition est très-probablement ici la condition essentielle, indispensable, car la plupart des individus qui contractent une pneumonie après faction du froid s’étaient exposés nombre de fois, quelques-uns même s’exposent tous les jours impunément à la même inlluence. 11 faut donc admettre que le jour où le froid a déterminé une pneumonie chez l’individu qui l’avait bravé tant de fois, il y avait quelque circonstance qui n’existait pas antérieurement. Ajoutons que le froid n’a pas toujours les mêmes résultats; ses elïets varient chez les divers individus, précisément en raison de la prédisposition de chacun d’eux. C’est ainsi que l’un contractera une angine, un autre un rhumatisme, un troisième une pneumonie, une bronchite ou un coryza, suivant qu’ils étaient prédisposés à l’une ou à l’autre de ces maladies avant l’action de la cause déterminante.
Quel est le mode d’action du froid lorsqu’il détermine une pneumonie? Nous avons dit qu’il produisait généralement cet effet chez des individus qui s’étaient exposés à son influence, le corps échauffé et baigné de sueur. Dans ce cas, le premier effet du froid est de supprimer la transpiration et peut-être de congestionner aussitôt les poumons; c’est un des résultats qu’on produit lorsque, à
ÉTIOLOGIE.
l’exemple de Foucault (1) et de M. U. Bouley (2), on supprime l’évaporation cutanée chez les animaux, en recouvrant leur peau d’enduits imperméables; toutefois il y a plutôt ici stase, comme dans l’asphyxie, qu’une congestion active, de sorte que ces expériences ne sauraient nous renseigner encore sur la manière dont agit le froid pour la production des phlegmasies, et particulièrement des phlegmasies pulmonaires.
Dans l’acte du refroidissement, ce n’est pas, il proprement parler, le froid qui agit. Nous avons vu, en effet, que lorsque celui-ci est très-intense, mais en même temps constant, il ne prédisposait pas à la pneumonie et ne la provoquait point ; ce fait est d’autant plus digne d’ètre mentionné que, depuis Lavoisier qui l’a établi le premier, on sait que la fonction respiratoire est d'autant plus active que la température extérieure est plus basse. Ce n’est donc pas -l’activité fonctionnelle plus grande qui est cause que le poumon s’enflamme, mais ce sont les changements subits, intenses, qui sont imprimés nécessairement à la fonction lorsque le corps est soumis à un refroidissement brusque. M. Gavarret a dit avec juste raison (3) que les modifications de la respiration, pour maintenir constamment •l’économie en harmonie avec les conditions diverses d’existence que lui font les changements de température extérieure, ne peuvent impunément s’accomplir subitement. Tout prouve, au contraire, qu’elles sont le résultat d’un travail intérieur, lent et progressif. C’est peu à peu, dit-il, et par voie de transitions successives, que l’organisme tout entier s’élève au degré d’activité fonctionnelle exigé par chaque climat ou par chaque saison rigoureuse, et qu’il en descend. Toute variation de la température ambiante retentit sur la respiration ; si elle est graduelle, l’action comburante exercée par l’oxygène sur les matériaux du sang se modifie aussi peu à peu, et l’économie se prête sans accident à ce changement successif. C’est ce qui arrive dans le passage d’une saison à uneauti’e. Mais si la transition est brusque, soudaine, comme lorsque le corps, échauffé ou en sueur, est soumis à l’action d’un froid intense, humide et prolongé, il faut, pour lutter contre cette cause puissante et imprévue de refroidissement, un effort proportionnellement énergique pour raviver la source intérieure de chaleur ; or, comme c’est le poumon qui doit, en pareil cas, faire un suprême effort, on comprend aisément que son organisation puisse en subir une grave atteinte.
(1) Comptes rendus de l’Academie des sciences, t. VI, XII, et XVI.
(2) Recueil de médecine vétérinaire, 1850.
(3) De la chaleur animale , p. 422.
CAUSES EXCITANTES DIVEUSES.
§ &. — De quelques autres causes excitantes ou occasionnelles.
J’ai recherché avec beaucoup de soin l’influence qu’avaient pu exercer, dans la production des pneumonies, les diverses causes occasionnelles signalées par tous les auteurs, telles qu’une fatigue excessive des organes respiratoires, comme dans l’action de crier, de chanter ou de jouer des instruments à vent; les efforts, les fortes émotions morales, les excès alcooliques, etc. Voici ce que j’ai appris par l’interrogatoire de mes malades : dans aucun cas la pneumonie n’a été produite par l'exercice immodéré des organes de la voix; je n’en ai presque jamais observé d’exemple sur ces troubadours ambulants, si nombreux à Paris, qui toute la journée hurlent leurs chansons, ou jouent des instruments à vent les plus durs et les plus fatigants.
L’inflammation des poumons peut éclater à l’occasion d’une vive émotion morale de joie ou de frayeur; c’est ce que j’ai observé sur une femme qui, apprenant qu’elle avait été victime d’un vol, éprouva à l’instant même un saisissement violent, qui fut promptement suivi d’un frisson, d’un point de côté et de crachats rouillés
Enfin, chez plusieurs malades, la pneumonie s’est déclarée à l’occasion d’excès alcooliques; il était impossible chez eux de reconnaître d’autre cause occasionnelle, comme un refroidissement, par exemple, parce que ces individus avaient été placés dans des conditions telles que le froid n’avait pu agir sur eux. Chez tous, l’in— fluence.de la cause s’est fait rapidement sentir; chez deux, on effet, les symptômes de pneumonie se déclarèrent dans les premières heures qui suivirent l'ivresse; chez le troisième malade, il y eut un intervalle de quatre jours entre l’excès alcoolique et le début des phénomènes caractéristiques de l’affection. Cependant, en interrogeant le makde avec soin, on trouvait qu’immédiatement après l’excès de vin qu’il avait fait, il était resté faible, il avait perdu l'appétit, et présentait un ensemble de symptômes pouvant être regardés comme des prodromes de la pneumonie. 11 est important, toutes les fois que l’individu a été affecté de pneumonie à l’occasion d’un excès alcoolique, de rechercher si aucune autre cause, et surtout un refroidissement, n’aurait pu agir concurremment. On conçoit, en effet, qu’un individu en état d’ivresse se refroidisse sans en avoir la conscience ou du moins sans en conserver le souvenir. On comprend aussi que dans la collapsus de l’ivresse, le froid impressionne d’autant plus vivement que la réaction de l’individu est devenue moins puissante.
ETIOLOGIE.
On a prétendu que certains poisons introduits dans l’économie pouvaient exercer une action spéciale sur le poumon, et l’enflammer. On a surtout attribué cet effet au venin des serpents, spécialement à ceux du serpent à sonnettes ( Crotalus horridus ) et du bothrops lancéolé. On a dit que les individus mordus par ces reptiles succombaient fréquemment à des pneumonies. Mais il n’existe à cet égard aucun renseignements précis. C’est ce que M. Rufz a constaté récemment, après enquête faite (1), du moins pour ce qui concerne le bothrops si commun à l’ile de la Martinique.
On a signalé plusieurs substances qui, prises à doses toxiques, seraient capables de phlogoser les poumons ; on a cité en particulier l’opium et l’émétique, mais il n’y a rien île fondé dans ces accusations, A la suite des empoisonnements par les agents dont je parle, on trouve souvent les poumons congestionnés, ecchymosés, on peut même constater des noyaux apoplectiques en plus ou moins grand nombre; mais ces lésions sont distinctes de la pneumonie. Les anciens auteurs ont décrit des pneumonies qui seraient symptomatiques de la présence des vers, des saburres dans les voies digestives ou d’une altération particulière de la bile. 11 serait oiseux aujourd’hui de combattre des opinions qui n’ont aucun fondement. On a parlé également de pneumonies qui auraient quelquefois succédé à la suppression d’une hémorrhagie constitutionnelle, spécialement du flux hémorrhoïdal ou des règles, ou encore à la suppression d’une suppuration ancienne. Sans en nier la possibilité, je dirai que je n’en connais aucune observation authentique, et, pour ma part, je n’ai jamais rien vu qui justifie cette opinion. Enfin, on a cité deux faits pour prouver que la suppression brusque de la sueur des pieds pourrait être suivie de pneumonie (2); mais ces deux observations ne sauraient être invoquées, attendu que le diagnostic de la maladie n’a pas été établi avec toute la précision désirable.
§ 5. — Constitutions épidémiques.
De temps en temps on voit les pneumonies apparaître en plus grand nombre, et se présenter avec tous les caractères d’une maladie épidémique. Les auteurs qui les ont décrites alors ont presque toujours essayé d’en expliquer le développement par quelque
(1) Enquête sur le serpent de la Martinique, p. 88. Paris, 18G0.
(2) Thèse de M. Salonne, 5 825, n° 16, p. 13. — Mémoire de M- Mondière, Journal l’Expérience, 1838, n" 51, p. 481.
HÉSUMË DES CAUSES.
condition atmosphérique. C’est ainsi qu’on a tour à tour invoqué l’action des vents du nord ou du nord-est, les variations barométriques, l’humidité, les alternatives de température, soit que ces causes aient immédiatement précédé l’invasion de l’épidémie, cas dans lequel on les considère comme occasionnelles, soit que s’étant déclarées plusieurs mois auparavant, elles n’aient (ait, pour ainsi dire, que préparer l’économie à l’action de quelque autre cause, ordinairement occulte. On ne saurait certainement blâmer le désir que l’on a de connaître les circonstances qui président au développement des maladies populaires; mais il faut convenir aussi que, dans la plupart des cas, les auteurs, pour les expliquer, ont invoqué le concours de conditions extérieures tout à fait insuffisantes, puisque nous les voyons chaque année se reproduire une et même plusieurs fois, sans que' cependant les phlegmasies pulmonaires se montrent d’une manière plus générale que de coutume. On ne peut, je crois, s’empêcher d’admettre que presque toutes les maladies épidémiques et que les pneumonies en particulier, pour la production et la propagation desquelles on invoque les changements atmosphériques, ne peuvent guère s’expliquer que par l’influence de quelque cause occulte insaisissable, dont les perturbations et les variations atmosphériques préparent ou favorisent l’action. Ce ne sont là que des suppositions, j’en conviens, pour lesquelles on ne peut invoquer l’observation directe des faits, mais que le raisonnement justifie. Laennec admettait, comme nous, que les pneumonies épidémiques dépendaient souvent de quelque cause générale répandue dans l’air. Ce grand médecin supposait qu’il pouvait y avoir dans l’atmosphère quelques miasmes, qui, en pénétrant dans l’économie, par l’absorption cutanée et pulmonaire, exerçaient ensuite une fâcheuse influence sur les poumons; car il avait reconnu avec tous les bons praticiens qu’on rencontre fréquemment des pneumonies auxquelles on ne saurait assigner aucune cause occasionnelle. C’est encore pour s’expliquer l’extrême fréquence des pneumonies qui surviennent dans certaines circonstances, que les anciens avaient attribué un caractère contagieux à cette affection; opinion qui, émise aussi par un ou deux médecins de ce siècle, est tout à fait insoutenable et en complète opposition avec les faits journellement observés.
§ 6. • — Résumé des causes.
En résumé, la pneumonie est une maladie de tous les âges. Plus commune aux deux extrêmes de la vie, elle a son maximum defré-
ÉTIOLOGIE.
quence, chez l’adulte, dans la période de vingt à trente ans. Si l’homme en est beaucoup plus souvent atteint que la femme, cela dépend bien moins d’une action spéciale exercée par le sexe, que par des conditions hygiéniques différentes. Si l’influence des tempéraments et de la constitution dans la production de la pneumonie n’est pas encore suffisamment établie, les faits précédents ont démontré que la conformation vicieuse du thorax ne paraissait pas prédisposer à la maladie; que celle-ci semblait être d’autant plus commune, que les individus étaient plus pauvres, qu’ils commettaient plus d’excès ou qu’ils se livraient a des travaux plus rudes. Des attaques antérieures en appellent de nouvelles, et dans les récidives la maladie a de la tendance à envahir le même poumon. Nous avons vu la péripneumonie sévir dans presque tous les pays du globe; mais nous l’avons trouvée plus commune dans les régions septentrionales ou dans les climats tempérés, et c’est dans les pays équatoriaux qu’elle paraît avoir son minimum de fréquence. Si elle sévit surtout dans les lieux froids exposés à de grandes vicissitudes atmosphériques, nous avons vu également que la maladie pouvait exceptionnellement être fréquente dans des pays placés dans des conditions opposées. La pneumonie peut régner sporadiquement ou épidémiquement à toutes les époques de l’année; mais on trouve qu’à Paris elle a en général son maximum de fréquence dans les mois d’avril et de mars. Quant aux causes occasionnelles, nous avons* vu combien le poumon s’enflammait difficilement par l’action des violences extérieures; ce n’est guère que sur un quart des sujets qu’on a pu constater l’action d’une cause occasionnelle, et chez presque tous ce fut un refroidissement du corps. Ainsi dans la grande majorité des cas, la pneumonie est survenue sans qu’on pût saisir l’action d’une cause excitante. Il faut admettre également que, lorsqu’une cause occasionnelle paraît avoir provoqué la maladie, elle n’a pu avoir cet effet qu’autantque l’individu était antérieurement prédisposé à en recevoir les atteintes, puisque cette cause avait déjà agi dans des circonstances en apparence semblables, sans avoir eu les mêmes résultats fâcheux. Enfin, c’est en vertu de cette disposition organique, préexistante, qu’on ne saurait nier, que l’on explique l’intluence très- différente, qüe peut exercer une même cause occasionnelle, lorsqu’elle agit sur plusieurs sujets à la lois, ou bien sur le même individu, à des époques plus ou moins éloignées. Je crois donc que Chomel a eu parfaitement raison d’établir que les causes occasionnelles n’avaient qu’une influence secondaire dans la production de la pneumonie, et que celte affection, comme la plupart des autres maladies internes, se développe