TERMINAISON PAR GANGRÈNE
Les anciens auteurs regardaient la pneumonie comme une des phlegmasies viscérales qui se terminait le plus souvent par gangrène. Peu versés dans les recherches d’anatomie pathologique, ils croyaient trop souvent à une mortification véritable, lorsque les tissus étaient seulement ramollis et plus ou moins colorés en noir ou en brun ; plus souvent encore, ils admettaient l’existence de la gangrène d’après un état symptomatique insuffisant pour la caractériser. Ainsi l’expectoration noire, que nous avons comparée à du jus de réglisse ou de pruneaux, ou bien encore la cessation de la douleur, la décomposition des traits de la face, l’accélération du pouls, tous les symptômes enfin faisant soupçonner le passage de la pneumonie au troisième degré, ou qui étaient les avant-coureurs de la mort, étaient encore regardés par eux comme annonçant la terminaison par gangrène. Mais aujourd’hui, depuis J. Frank(l) etLaennec (2) surtout, on s’accorde à regarder la gangrène comme succédant très-rarement à l’inflammation des poumons. Laennec
(1) Praxeos mcdicce, part. II, vol. II, p. 374.
(2) Tome I, p. 548.
GANGRÈNE
disait même que la gangrène pouvait à peine être rangée au nombre des terminaisons de la pneumonie, et qu’on devait moins encore la regarder comme un effet de son intensité, attendu que le caractère inflammatoire était très-peu marqué dans cette affection.
Je partage tout à fait l’opinion de Laennec. J’évalue bien à 50 le nombre de gangrènes que j’ai observées depuis vingt-cinq ans; or, dans aucun cas la maladie n’a été consécutive à une pneumonie légitime. Ajoutons, en outre, qu’aucune des 305 pneumonies que j’analyse dans cet ouvrage, qu’aucune de celles que j’ai vues depuis en nombre plus que quadruple, n’ont été suivies de gangrène; enfin, ayant parcouru l’histoire de 70 cas de gangrène pulmonaire consignés dans divers ouvrages et dans les recueils périodiques, j’en ai à peine trouvé 5 qu’on pourrait regarder comme étant, à la rigueur, des exemples de pneumonies terminées par spliacèle. Chez presque tous, la gangrène survient après quelques jours de malaise, dans le cours d’une bronchite très-bénigne, souvent même tout à fait apyrétique. Mais si la gangrène est rarement la suite de la pneumonie, celle-ci, par contre, est fréquemment la conséquence de la première. On voit, en effet, dans le poumon, comme à l’extérieur, les tissus sains se phlogoser autour des parties sphacélées, et celte phlegmasie consécutive est presque toujours la cause principale de la mort, du moins celle qui la précipite.
Nous ne savons encore quelles sont les conditions qui peuvent favoriser la production de la gangrène dans le cours des pneumonies primitives. Les malades chez lesquels on l’a observée jusqu’à présent étaient jeunes, et d’une constitution qui ne devait pas faire craindre ce mode de terminaison. La nature des causes ne pouvait non plus expliquer l’accident grave qui est survenu ; quatre fois la pneupionie avait été spontanée , ou s’était déclarée à l’occasion de l’impression du froid ; dans un cas seulement, elle avait succédé à une contusion ; et il est impossible d’affirmer que celle-ci ait eu une part réelle dans le mode de terminaison de la pneumonie.
Laennec a dit avec raison que la gangrène qui succédait à la pneumonie, ne pouvait pas être regardée comme ayant été produite par la violence de la maladie elle-même. Si l’on recherche, en effet, quelle est la marche de la pneumonie dans les cas où elle s’est terminée par gangrène, on voit que la phlegmasie pulmonaire n’a pas eu une acuité exceptionnelle, puisque sa durée moyenne a été alors de dix-huit jours. On a encore tâché d’expliquer le développement des gangrènes pulmonaires consécutives à une pneumonie par quelque condition physique. On a supposé qu’un épanchement
TERMINAISONS
pleurétique, survenant dans le cours d’une pneumonie déjà pâsséê à l’état d’hépatisation, pouvait déterminer le sphacèle de l’organe par une sorte d’étranglement ; d’autres se sont demandé si la compression du poumon, subitement accru de volume, par son tissu propre ou par la cage thoracique, ne pourrait pas expliquer le même accident. Ce sont là tout autant de suppositions dont nous ne devons pas nous occuper ici, attendu que les laits qui les ont inspirées ne sont pas suffisants pour les justifier. Nous croyons que, lorsqu’une gangrène des poumons se déclare dans le cours d’une pneumonie, cela tient à quelque condition accidentelle, le plus souvent locale, qu’il est impossible de prévoir et de déterminer; de môme que nous voyons très-fréquemment dans des érysipèles de la face se produire des plaques gangréneuses sur les téguments, sans qu’il soit possible d’expliquer cet accident ni par l’intensité de la maladie, ni par la nature des causes qui ont présidé à son développement, ni par aucune autre circonstance individuelle ou extérieure.
La gangrène qui est si rarement observée dans la pneumonie qui règne dans nos contrées, serait-elle plus commune dans d’autres pays? On dit que dans l’Inde, sur la côte de Malabar (docteur Morehead), comme sur celle de Coromandel (docteur Godineau), la pneumonie qui atteint les naturels se terminerait souvent par des excavations gangréneuses (1). 11 serait nécessaire de posséder des renseignements plus précis pour déterminer exactement si, dans ces cas, la gangrène n’est pas plutôt une affection primitive survenant, comme nous le voyons si souvent ici, chez des individus qui présentent depuis quelque temps des symptômes plutôt d’une bronchite que d’une pneumonie vraie.
Le développement de la gangrène pulmonaire est caractérisé surtout par l’odeur infecte de l’air expiré; très-rarement c’est l’odeur sui generis qu’exhalent la gangrène des parties molles extérieures; c’est plutôt une odeur de pourriture comparable à celle qui s’échappe des baquets où macèrent des pièces anatomiques, ou bien à l’odeur des matières fécales, ou à la puanteur de la carie dentaire, etc. Les crachats que les malades rejettent sont muqueux, parfois brunâtres; ailleurs ils sont d’un gris verdâtre, sales ou bien noirs, mêlés ou non aux crachats jaunes pneumoniques. Parfois formés par du sang presque pur, tantôt rutilant, le plus souvent noir, ils exhalent fréquemment aussi une fétidité repoussante.
(1) Morehead, Clinical Recherches on discases in India. London, 185G. — Godineau, Notes manuscrites communiquées au docteur Jules Rochard.