PREMIÈRE PROPOSITION
La prédication est en tout temps un devoir rigoureux pour tout pasteur des âmes '.
En effet, si nous ouvre is l'Ancien Testament, nous voyons que les pasteurs y sont appelés des sentinelles destinées à avertir le peuple de Dieu de ses devoirs, à lui dénoncer les malheurs qui le menacent s'il est infidèle ; et l'Esprit-Saint frappe des plus terribles anathèmes ceux d'entre eux qui négligeraient celte divine mission : Speculatores ejuscœci... Canes mutl non valentes latrare^... Specidatorem dedi te domui Israël; si non fueris locutiis ut se ciistodial impius à via suâ, sanguinem ejus de manu tua requiram'^, paroles auxquelles saint Paul faisait sans doute allusion quand il disait aux Éphésiens : Mnndiis sum à sanguine omnium; non enim subterfiuji quominhs annuntiarem omne consilium Dei vobis ; per triennium non cessavi cum lacrymis monens unumquemque vestrûm*. Sur quoi le droit canonique fait cette remarque : Miindus à sanguine eorum non esset, si eis Dei consilium annuntiare noluisset, quià cùm increpare delinquentes noluerit, eos procid diibio tacendo pastor occidit *. Évidemment donc, d'après l'Ancien Testament interprété par saint Paul et par le droit canonique, le pasteur répondra, âme pour âme, de toutes les ouailles qu'il n'aura pas suffisamment instruites. — Si de là nous passons au Nouveau Testament, nous y retrouverons la même doctrine clairement enseignée. Car ce n'est pas seulement aux apôtres que Notre- Seigneur a dit: Prxdicate Evangelium omni creaturx^... docete omnes gentes''; le concile de Trente déclare que ces paroles regardent tous ceux qui ont charge d'âmes : Frxcepto divino mandatam est omnibus quibus animarum, cura commissa est, oves suas... verbi divini prsedicatione... pascere^, et le contexte de l'Évangile nous le dit assez clairement : car Notre-Seigneur parle ici à un corps de
* Voyez Ilabert, de Ordine, c. v, §12. — Pastoral de Limoges, t, II, tit. II.
— Collet, Devoirs d'un pasteur, v. — Miroir du Clergé, t. II, — Le Guide de
ceux qui annoncent la parole de Dieu, liv. III, specialiU^, p. 57i et 573. —
* Isaï, Lvi. — s Ezecli., xxxm. — •* Act. Apost., xxi. — !> Dist. XLin, c. Ephesiis.
* .'iorc, XVI. — "^ Mattli.. xxviii. — * Sess. xxiii, c. i. de Reform.
24 TKMTÉ DE LA PUÉ DICATION.
pasteurs qui ciuit durer jusqu'à la fin des siècles, puisqu'il leur dit : Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus iisque ai consnmmationem sœcitli : c'est donc aux successeurs perpétuels dos apôtres qu'il s'adresse; et à quels successeurs? Ce n'est pas aux évèques seuls, puis- (ju'ils ne peuvent pas se nuiltiplier dans chaque paroisse de leur diocèse pour prêcher; c'est donc aux pasteurs du second ordre, clahlis dans ces mêmes paroisses pour remplacer l'évêque ; c'est à eux qu'il dit : Docele. Aussi quand le grand Apôtre, cet excellent interprète de l'Évangile et des volontés de son Maître, énumère les grâces que l'Esprit-Saint répand dans l'Eglise, il joint ensemble comme inséparables la qualité de pasteur et celle de docteur: Alios vero pastores et doctores\ selon la belle remarque de saint Thomas, qui ne fait en cela que suivre saint Jérôme et saint Augustin : Siib eodem addit pastores et doctores ad ostendendum quod proprmm officium pastonim Ecdesix est docereea qux pertinent adfidem et bonos mores*; et quand il veut inculquer à Timothée l'obligation de prêcher, il emploie, po-.ir mieux la lui l'aire sentir, les instances, les piotestations, tout ce que le langage humain a de plus énergique, et il en appelle même au tribunal de Dieu et de Jésus-Christ qui doit juger le monde : Testificor coràm Deo et Jesu Christoquijudicaturm estvivosetmortuos, prœdica verbum, insta opportune, importuné; argue, obsecra, increpa inomni patientiâ et doctrine'. Or, demande saint Augustin, quel est celui qui, après avoir entendu une exhortalion si pressante, n'apportera à la prédication tout le zèle et tous les soins que demande l'Âpôire? Quel pasteur, après de telles paroles, serait assez osé pour négliger le devoir sacré de l'instruction : Qais hxcaudiens ab hâc diligentiâ et instantiâ conquiescat? Quis sub hâc tcstificatione segnis esse audeaf'l
Cette même obligation a été promulguée dans tous les siècles depuis l'origine du christianisme. Les canons apostoliques ordonnent d'excommunier le prèlre qui n'instruit pas, et s'il ne se corrige point, d'en venir à la déposition : Presbyter qui negligentiùs cirai populum agit neque in pietate eos erudit, à communione segregdur : si vcrà in eâ socordiâ perseveraverit, deponatwr^. Saint Basile appelle U!i tel prêtre un homicide : Cuidocendi mnnus commissum est, si is onmintiare neglexerit, perindè ac homicida jiidicatur'^. Saint Grégoire dit dans le même sens : Tôt occidimus, quoi ad mortem ire quotidiè
* Epli., IV, II. — - S. Tliom., in Fp. lul F.jili., vu. — ^U Tiiu., iv. — * Lib. 1.
coulr. Ci'iïcotit., c. VI, 11. 8. — ^ Caii. lvu — « llog brcv., 'l'k.
tepidi et tacentes videmus, quià peccatiim subditi, culpa prxpositi, si taciierit, reputaWK Saint Chrysoslome va plus loin encore; il prononce que le silence du pasteur est pire que l'homicide, parce que riiomicide ne fait mourir que le corps, et la négligence à instruire entraîne la mort éternelle des âmes : Quantum melior est anima quàm coi'pus, tanlo gravius peccatxim animahus laborantibus spirituales eleemosynas non prxstare quàm corporibus corporales... scianP pastores quantum beatitudinis sibi acquirant si diligentes fuerint circà verbum Dei, et quantum damnationis si fuerint négligentes^. Saint Isidore de Séville dit de même : Sacerdotes pro populorum iniqidtate damnantur, si eos aut ignorantes non erudiant, aut peccantes non arguant'. De là ces prescriptions des conciles : Oportet, dit le \l^ concile gènéial^, eos qui prxsunt ecclesiis, omnibus quidem diebus, sedprxcipuè diebus dominicis, omnem clerum etpopulum docere. Omne opus eorum, dit le IV^ concile de Tolède, in prsedicatione et doctrinâ consistit''. Ad evangeU%andum missi sunt parochi, dit le I" concile de Cologne ; vx ergo illis si non evangelizaverint. A la suite de tous ces conciles vient le concile de Trente, plus explicite encore et plus énergique : Curam animarum habentes, dit-il au cliap. II de la v^ sess., de Reform., per se vel alios idoneos, si légitimé impediti fuerint, diebus saltem dominici^et festis solemnibus plèbes sibi comrnissas, pro suâ et earum capacitate pascant salutaribus verbis... Si quis eorum prxstare negligat, per cen&uras ecclesiasticas cogantur ; paroles qui révèlent ici une obligation grave, puisqu'on ne peut infliger les censures que pour une faute mortelle. i\on content d'une injonction si formelle, le saint concile revient encore sur ce sujet dans la xxii^ session, chap. xni, de Sacrif. Missœ: Mandat sancta synodxis pastoribus et singulis curam dnimarun gerentibus, ut fréquenter inter missarum celebrationem vel per se vel per alios... aliquid exponant... diebus prsesertim dominicis et festlvis. Enfin, à la xxiv^ session, cli. vu, de Reform., il ajoute ; ?rxcipit sancta synodus... ut ijiter missarum solemnia aut divinorum celebrationem sacra eloquia et salutis monita... singulis diebus festis explanent, eademque in omnium cordibus... inserere atque eos in lege Domini eriidire studeant. Or, ces canons ont été adoptés et publics par les conciles des diverses provinces en France, de Rouen en 1581, de Bordeaux en 1583, etc..,, et sont devenus la base des staluls de
' 1I( m. XII, in Ezccli. — ^ Honi. uv, in c. xxv S. MaUli. — ^ Seul. lib. III. -- * C. XIX. — ^ C. xxv. can. i.
2C TUAITÉ DE LA l'RËDICATlON.
tous les diocèses. 11 n'ost donc point lî'arlicJG du droit ecclésiastique plus solidement établi, plus univcrsi'llonient vénéré.
Du reste, la raison seule, éclairée par la foi, suffirait pour démontrer cette obligation. Car tout pasteur doit à son Iroupoau de le nourrir : Pastor à pasceiido; et la nourriture qu'il faut à l'esprit et au cœur de l'homme, c'est la parole de Dieu : Non in solo pane vivit ho7no, sed in omni verho qiiod procedit de ore Bei}. En prenant charge d'âmes, le pasteur s'est engagé à donner aux fidèles confiés à ses soins les secours nécessaires pour les sauver, puisque le salul est la fin essentielle du ministère pastoral ; or, l'instruction leur est doublement nécessaire : nécessaire, parce que, les uns ne sachant pas lire, les autres ne sentant pas l'importance d'apprendre, et manquant ou de bon vouloir, ou de temps, ou d'intelligence, il n'est point pour eux d'autre moyen d'acquérir, en matière de religion, les connaissances suffisantes au salut ; nécessaire encore, parce que la volonté humaine, si faible pour le bien, si fortement inclinée vers le mal, a besoin d'être avertie, exhortée, pressée; et si on la laissait à elle seule, elle négligerait bientôt tous ses devoirs. Ici donc s'applique dans toute son énergie la parole de l'Apôtre : Fides ex aiiditu, auditus aiUemper verbum Christi... quomodo autem audie7ît sine prxdicante^'i Le pasteur qui n'instruit pas manque donc à la première de ses obhgalions envers son peuple : c'est un parricide, disent les saints, puisque comme pasteur il est le père de son peuple, et que, d'après une maxime de droit, ne pas nourrir son enfant c'est le tuer, autajit que si on l'étouffait : Necnre videtiir non solum qux partmn prxfocat sed qux alimenta denegat. Crime horrible qui ne perd pas seulement une âme, mais une paroisse tout entière, et cela quelquefois pour plusieurs générations, parce que l'ignorance une fois établie, les peuples n'attachant plus aucun intérêt à ce qu'ils ne connaissent pas, ignoti niilla cupido, ne veulent plus entendre parler de la rehgion, et résistent à tous les efforts du zèle qui voudrait réparer le mal. — Telle est la gravité de cette faute, que c'est de la part du pasteur un péché de lèse-société : la société chrétienne l'a placé pour instruire au poste qu'il occupe : dans son plan, chaque cure est une école fondée pour enseigner les vérités et les vertus chrétiennes , le pasteur est le inailre de celte école, les paroissiens en sont les disciples. S'il n'y donne pas exactement ses leçons, il trompe la confiance de l'Église
* Mallii., IV, — ■* Iloiu., X, 17.
et de la société; il pèclie contre la probité et la justice, comme le professeur de science ou de belles-lettres qui garderait le silence dans sa classe, avec cette différence, que la faute du pasteur qui n'instruit pas surpasse celle du professeur qui ne donne pas ses leçons, de toute la distance qui existe entre l'importance des vérités religieuses et l'importance des connaissances scientifiques ou littéraires; c'est-à-dire qu'il se rend coupable envers les particuliers dont il cause la damnation éternelle, envers la société qui attendait de lui cette garantie de paix et de sécurité que peuvent seules donner ^es doctrines religieuses, envers l'Église, dont il laisse périr la foi, dont il fait mourir les enfants. Si, après cela, il ose percevoir le traitement que la société ne lui alloue, comme au professeur public, qu'à la condition de leçons exactement données, ne doit-i-l pas se dire au fond de sa conscience, comme ces pasteurs dont parle saint Grégoire : Qiiid nos, ô pastores, agimiis, qui mercedem consequimuv etoperarii neqiiaquàm suînus ? Fruclus Ecdesix percipimus et pro Ecclesiâ minime m prxdicatione lahoramiis^. — Une telle prévarication est une offense directe et immédiate de Dieu lui-même. Car Dieu, en l'établissant pasteur, l'a constitué son ambassadeur auprès du peuple qui lui est confié : or, tout ambassadeur est obligé à notifier les volontés de son maître ; il prévarique s'il ne le fait pas, et est responsable des maux qui sont la suite de son coupable silence. De même et au même titre, Dieu l'a établi gardien de la religion et de la vertu dans sa paroisse : or, s'il n'instruit pas, il est un gardien infidèle ; et selon la désolante prédiction du Prophète qui disait : Lexperibit à sacordote^, il laisse périr la religion et la vertu dans la portion de l'Église commise à ses soins. Car c'est un fait d'expérience que là où la prédication est négligée, la foi se perd, les sacrements sont abandonnés, les solennités désertes ; on ne sait ni se confesser ni prier; tous les vices se débordent, et les mœurs se dépravent en proportion de l'ignorance : Non est scientia Dei in terra; maledictio, et mendacium, et homicidium, et furtum, et adulterium immdaverunt '\
De toutes les preuves que nous venons d'exposer, on peut inférer combien est exacte cette conclusion de Médina, qui en cela est d'accord avec tous les théologiens : Advertant quicumqiie in Christi Ecclesiâ ad pastoralis officii dignitatem assumpti simt, nd apostolicum prœdicationis munus exercendum nalurali, divinoct ccdcsiastico
* Ilom. XVII, in Evang. — * Ezecli., v;i, 2(3. — ^ Oscc, iv, 2.
28 TnMTl'; HE I,A PRÉDICATION.
jure ilà esse cnnstrictos ut, nisi id diligenter exiyf.evcnnt, certnm^uhituri sint dumnationis suppliciuni; et combien encore sont justes ces analhèmes du pape Nicolas dans sa lettre à l'empereur Michel : Dispensatio cœlestis seminis nohis crédita est : vx si non sparserimus, vs&si tacuerimus^ vx nobis qui ministerii opus suscepimus, si Domini veritatem quam Apostoli prxdicaveru7it, prxdicare neglexerimus!