DEUXIÈME PROPOSITION
* Le devoii" de la prédication est plus pressant aujourd'liui que jamais pour (ont
î* pasteur des âmes.
* En effet, plus il y a pour les fidèles, d'un côlé dilficulté de s'in-
* struire, de l'autre profonde ignorance, plus il y a pour le pasteur
* devoir pressant de ne pas négliger la prédication. Or, cette dif-
* ficullé de s'instruire et cette ignorance sont plus grandes aujour-
* d'hui que jamais.
* Autrefois on s'instruisait en famille, on y parlait volontiers le
* langage de la religion, et par là on apprenait ce que l'on ne savait
* pas, et ce qu'on savait on ne l'oubliait pas : aujourd'hui les tradi-
* lions et l'enseignement de famille n'existent plus ; on laisse au
* pasteur le soin de parler de la religion, et on ne se réserve, au
* moins dans un grand nombre de familles, que la liberté de la
* blasphémer, de la tourner en ridicule et d'en violer les préceptes.
* Autrefois la religion était la première des sciences qu'on enseignait
* dans les écoles et les collèges; aujourd'hui elle est à la dernière
* place, et souvent même on n'en parle que pour jeter dans " les esprits des objections et des préjugés contre elle. Autrefois on
* s'instruisait à l'église en écoutant les prédicateurs, parce que la
* science qu'on avait de la religion mettait en état de les compren-
* dre; aujourd'hui on est si ignorant, que tous les sermons qui ne
* sont pas une exphcation élémentaire de la doctrine ne sont pour
* plusieurs auditeurs que comme un assemblage d'énigmes. Autrefois
* on s'instruisait en particuUer, parce qu'on attachait un grand prix *à connaître sa religion; aujourd'hui l'indifférence, qui glace les
* esprits et les cœurs, a introduit des dispositions toutes contraires ;
* l'étude de la religion a été prise en dégoût et mise au rang des oc-
* cupations puériles et surannées.
* Aussi l'ignorance en matière de religion n'a-t-elle jamais élô
* aussi profonde et aussi générale. La plupart dos lionunos qui
* composent aujourd'hui la société en France, quelles que puissent
* être leurs lumières sur d'autres points, n'ont que des connais-
* sauces très-superficielles et pleines de préjugés sur la religion :
* ils en ignorent jusqu'aux éléments, et ne savent que les objections
* et les blasphèmes vomis contre elle. Ceux-là même qui l'ont ap-
* prise autrefois, trouvant dans ses maximes et ses pratiques la
* condamnation de leur vie déréglée, cherchent à l'oublier, à ne
* pas la croire, et en viennent à bout'. Il y a plus : un grand nombre
* de fidèles, même parmi ceux qui fréquentent les sacrements,
* ignorent les vérités dont la connaissance est nécessaire, soit de
* nécessité de précepte, soit même de nécessité de moyen. C'était
* la remarque que faisait Bossuet dans son temps : « Elle est fort
* « grande parmi les fidèles, disait-il, la troupe de ceux qui pé-
* « rissent faute de connaître la religion, et ce ne sont pas seule-
* « ment les pauvres et les simples, dépourvus des moyens d'ap-
* « prendre, mais les puissants, les riches, les grands et les princes
* « même qui négligent presque toujours de se faire instruire de
* « leurs obligations particulières et des devoirs communs de la
* « piété chrétienne, et qui tombent, par le défaut de cette science,
* « pêle-mêle avec la foule dans les abîmes'. » Or, si l'ignorance de
* la religion perdait tant d'âmes au temps de Bossuet, que doit-ce
* être aujourd'hui après tous les ravages de l'impiété déchaînée sur
* la France depuis plus d'un demi-siècle? Combien l'ignorance est-
* elle plus profonde et plus générale ! Le mal en est au point qu'un
* grand nombre de chrétiens, même assidus à l'église, quand on les
* presse par des interrogations, se montrent assez ignorants pour
* répondre que Dieu n'a pas toujours exasté, que le ciol, le soleil et
* la terre existent de toute élernité, que dans la Trinité, le Père
* existait avant le Fils, qu'il a un corps comme le Fils, que les trois
* personnes ne font qu'une seule personne, que c'est le Père ou le
* Saint-Esprit qui s'est fait homme, que le coi ps de Jésus-Christ est
* éternel comme sa divinité. Combien parmi eux n'ont pas la moindre
* idée de la foi, de l'espérance, de la charité ! La fui est, à leur avis,
* une simple opinion ; ils pensent que tel article de foi est vrai,
* pourquoi ? on le leur a dit, ils n'en savent pas davantage. L'es-
* Voyt/ la Conférence de M. de Froyssinous sur les causes de nos erreurs et le discours préliminaire du Catéchisme historique de Fleury.
* Sermon ni pour le premier Dimanche de carême sur la prédication. — Benoît XIV remarquait aussi de son temps la même ignorance de la religion. Voyez le Guide de ceux qui annoncent Ut parole de Dieu, p. 370.
* ptM'anc*^, ils l'apprécient si peu, que s'il dépendait d'eux de vivre
* îoujours sur la terre, ils consentiraient bien volontiers à se passer
* du ciel. L'amour de Dieu pour lui-nième, quoique cet amour
* soit d'obligation, est une chose qu'ils ne soupçonnent pas, et
* l'amour surnaturel du prochain ne leur est pas plus connu. Com-
* bien enfin sont incapables, par lo fait seul de leur ignorance, de
* recevoir validement une absolution, ne connaissant pas plus la
* contrition, ses qualités et ses motifs que les dogmes delà foi? Or,
* en présence d'une telle calamité, qui ne sent combien est pres-
* sant, pour un pasteur, chargé du salut des âmes, le devoir d'ac*
* complir la parole de l'Esprit-Saint : Labia sapicntium dissemina-
* hunt scienticmi^'}
jusQu'oD s'Étend l'obligation de prêcher '.
1° Tout pasteur est obligé à faire ce qui lui est moralement possible pour instruire tous ses paroissiens de toutes les vérités dont la connaissance est nécessaire, soit de nécessité de moyen, soit de nécessité de précepte, de telle sorte qu'on ne puisse lui imputer l'ignorance où serait un seul d'entre eux de quelqu'une de ces vérités. Si, en effet, les fidèles sont obligés siib gravi de connaître tous ces points de doctrine, le pasteur, par une obligation corrélative, est tenu de les leur enseigner de manière qu'ils les sachent, s'ils ont bonne volonté ; autrement, Dieu, en les obligeant à les savoir, leur ferait un commandement impossible, puisque la plupart d'entre eux n'ont d'autre moyen de les apprendre que l'enseignement de leur pasteur. Par conséquent, tout pasteur des âmes est responsable, devant Dieu, de l'ignorance où serait sa paroisse de ces dogmes essentiels ; 'tt il n'a droit de se rassurer qu'autant qu'il peut se dire , la main sur la conscience : Si quelqu'un de mes paroissiens ne connaît pas ces vérités ; si chaque année, à l'époque des Pâques, quelque absolution se trouve nulle par l'ignorance du pénitent ; si, ce qui est plus affreux à penser, quelque moribond reçoit une absolution inutile, parce qu'il ne sait pas les principaux mystères ou les conditions de la con-
* Prov., XV, 7. — * Collet, Devoirs d'un pasteur, c. v, n" 3, 8. 9, 10. — BdiioîtXlV, (i(i Synod., lib. IX, c. xvii. — DuUar., t. I, Conslit. 42, iiistil,. 9, 10, l'I. — Scgueri, c. v. — Le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 500 et suiv.
ÎJÉCESSITÉ DE LA I'r.ÉDICATIO>\ 31
(rition, ce n'est pas à moi la faute; j'ai expliqué toutes ces choses assez clairement, assez souvent, pour que personne de bonne volonté ne puisse les ignorer.
2° De ce principe, on doit conclure qu'il faut prêcher souvent. C'était l'avis de saint François Xavier : « Faites des instructions au peuple, « le plus souvent que vous pourrez, écrivait-il à ses compag-nons ; il « n'est point de fonction d'une utilité plus universelle pour la gloire « de Dieu et le salut des âmes. » Saint François de Sales pensait de même : « Croyez-moi, disait-il à M. de Belley, on ne prêchera jamais a assez : Numquam satis dicitur quod niinquam satis discitur. » Et celte conviction était si profonde dans saint Liguori, que non-seulement il ne manquait aucune occasion d'instruire son peuple, mais encore il donnait par lui-même ou faisait donner par ses prêtres, des missions fréquentes dans toutes les paroisses de son diocèse, et des retraites plusieurs fois chaque année.
5* De cette conclusion générale descendant à des conclusions particulières, nous établissons avec le concile de Trente que tout pasteur, s'il n'a un empêchement légitime, est tenu de prêcher au vioins tons les Dimanches et tous les jours de fêtes solennelles : Diebus saltem dominicis et festis solemnibus S et même tous les jours pendant l'avent et le carême, ou au moins trois fois la semaine, si le peuple a besoin de cette instruction fréquente et veut venir l'entendre*.
A' Les théologiens conviennent que la loi du concile de Trente, ou plutôt le droit divin dont elle est l'interprète, n'oblige pas sub gravi pour chaque Dimanche ou cbaque fête en particulier. Mais quel est le nombre précis de Dimanches où l'on ne peut omettre la prédication sans qu'il y ait péché mortel? Ceci est assez difficile à déterminer, et, en cette question comme en bien d'autres, il n'y a souvent que Dieu qui sache la limite rigoureuse qui sépare le mortel du véniel. Le pasteur qui méditera au pied du crucifix le principe posé en tête de cet article, ne s'enquerra guère de cette solution, il instruira le plus qu'il pourra, et craindra toujours de n'avoir pas assez instruit. — Quant à ceux qui voudraient une détermination précise, nous leur répondrons : !• que le concile de Trente, par cela même qu'il ordonne à l'évêque de sévir par les censures ecclésiastiques contre le pasteur qui laisserait passer trois mois dans une année sans instruire^ déclare que cette omission est suffisante pour un péché mortel, puisqu il n'y a qu'une faute mortelle qui puisse être frappée de censure.
* Seis. V, 2, de Reform. — * Sess. xxiv, c. iv, de Reform. -- ' Sess. v, c. il^
5^2 TP, VITE DE LA PRI'lDIC^TlON.
Nous répondrons, 2" qu'au jugement des théologiens, il n'est pas re(iuis, pour qu'il y ait péché mortel, qu'on omette la prédication pondant (rois mois de suite ; il suffit qu'on l'omette la valeur de trois mois dans le cours d'une année, c'est-à-dire treize Dimanches, sans y comprendre toutefois ni les six semaines ou deux mois deslinés à la moisson ou aux vendanges, pendant lesquels Tévêque peut permettre la suspension des instructions, ni les cas de légitime dispense dont nous parlerons à l'article suivant; d'où l'on peut conclure quelle serait l'erreur de celui qui croirait pouvoir se contenter de prêcher tous les quinze jours, puisqu'alors il laisserait passer par le fait six mois ou la moitié de l'année sans instruire. Nous répondrons, 5" que laisser passer un mois de suite sans prêcher, hors le temps des vacances, c'est, au jugement d'un grand nomhre de théologiens, matière suffisante pour un péché mortel. A l'appui de ces diverses assertions, nous pourrions ciler Navarre, Azor, Antoine, Collet, Bonacina, saint Liguori, Mgr Bouvier : nous nous bornerons à citer les trois derniers. Bonacina s'exprime ainsi dans son Traité du Décalogue * : Ego arbitror mortaliler peccare si uno integro mense continua, aut etiam si diiobus vel tribus mensibus totius anni discontinuis non concionentw\ quia hœc videtur materia gravis, non solum secundum se , vernm etiam respective. Saint Liguori, qui n'a pas la réputation d'être trop sévère, parle dans le même sens, avec celte différence qu'il affirme que tel est le sentiment commun des docteurs : Doctores affirmant graviter feccare parochum qui per mensem continuuin, aut per très menses discontinuas concionari omittit, exceplis duobus mensibus in quibus permittit conc. Trideiit. parochis, ex justd causa ab episcopo approbandâ, passe licite abesse* ; et ailleurs il prescrit aux confesseurs d'interroger les curés dont ils dirigent la conscience, s'ils ont été exacts à prêcher chaque Dimanche : Etenim, ajoute-t-il, parachus, cîim non est légitimé impeditus, omittendo concionari per mensem continuum^ aut très menses discontinuas intrà annum^ à dactoribus non excusatur à gravi culpâ^. Enfin, Mgr Bouvier, dans son Traité du Décalogue*, dit en termes semblables : Graviter peccant parochi qui tribus mensibus anni etiam discontinuis per se vel per alias non concianantur, et il ajoute : lia scntiunt omnes théologie etiam meliores.
S» Quelque instruits qu'on suppose les paroissiens, la faute du
• De 5» F'vaock^pt., (^ 2, n. ôl. — * Praxis confcss., n. 203. — * Praxis coJifoss.,n. 52. — *De i" Praceiit., p. 329,
pasteur qui ne prêche que rarement n'en est pas moins un péché mortel, suivant ces paroles de Barbosa *■ : Qui rarô concionantiir y feccant mortaliter^ etinm prxcisâ gravi necessitate popidi. Et la raison en est que ceux qui sont instruits de la religion l'oublieraient bientôt si l'on n'entretenait leurs connaissances par des instructions fréquentes ; et que, quand même ils ne l'oublieraient pas, ils auraient besoin d'être exhortés à pratiquer ce qu'ils croient, et à combattre Ja tendance au relâchement, qui dégoûte notre nature du bien et la prédispose au mal : car toujours cette tendance malheureuse demeurera dans l'homme et y fera des ravages ; toujours il y aura des vices à déraciner, des scandales à réprimer, des âmes tièdes à réchauffer, des volontés faibles à fortifier, des pensées de foi à réveiller; toujours par conséquent la prédication sera nécessaire, quelque instruits qu'on suppose les paroissiens. Lorsqu'ils sont ignorants, l'obligation devient double, si l'on peut ainsi dire, et croit en proportion de l'ignorance, au point que si, dans telle paroisse où le peuple est instruit, il y a péché véniel à omettre la prédication un certain laps de temps, il pourra y avoir péché mortel à l'omettre pendant un temps semblable dans une paroisse où règne l'ignorauce. C'est à la sagesse des évoques à apprécier ces besoins respectifs des peuples, et à prescrire en conséquence le nombre des prédications strictement obligatoires. Dans le diocèse de Bordeaux, il y a suspense ipso fado contre tout prêtre qui laisserait passer trois Dimanches dans un mois sans instruire, et obligation, mais non sous peine de censure, de prêcher tous les Dimanches, à moins d'empêchements légitimes, excepté seulement six Dimanches dans l'année, au temps de la vendange ou de la moisson. Toutefois encore alors, pour ne pas laisser le peuple sans instruction, il est prescrit de lire le prône du lîituel, qui est un abrégé de la doctrine chrétienne.
6" Bonacina enseigne qu'une fois qu'un pasteur a omis la prédication assez de Dimanches pour constituer un péché mortel, il pèche ensuite mortellement chaque Dimanche qu'il laisse passer sans instruction, parce que, dit-il, Obligatio concionandi non est affixa diei, ita Ht transeat ciim ipso die *. Plus il a tardé à pi-ècher, plus l'obhgalion de le faire devient pressante le Dimanche suivant. De relte observation comme de celles qui précèdent, il suit que le prêtre, dans cet état de négligence, ne peut être absous par aucun confesseur, puisqu'il ebt dans une habitude de péché mortel, et qu'on ne
« De 01f:c. parocli., p. t. c. vi, n. 8. — * De ô'' IVicccpt., g 2, n. 32.
54 TRAITÉ DE L.\ PIIÉDICATION.
peut pas supposer en lui la bonne foi ou l'ignorance invincibîe sur un devoir aussi claii'emcnt et aussi souvent promulgué.
7» Selon Mgr Bouvier^, les vicaires qui, sans en être légilimemont empêcliés, ne prêchent pas à leur tour, et sont cause par là qu'il s'écoule treize Dimanches dans l'année sans instruction, ou môme seulement trois Dimanches dans un mois là où est admise la discipline du diocèse de Bordeaux, pèchent mortellement, parce qu'étant envoyés par l'évêque pour aider le curé dans les fonctions du nîinistère, ils partagent par cela même la responsabilité avec lui.
8" Le Père le Jeune* recommande aux curés comme un devoir très-important la prédication à la première messe. « Autrement, dit- « il, les valets, servantes et autres qui ne se trouvent qu'à cette messe « n'apprendront jamais leur religion. » De là vient que Mgr Bouvier' déclare coupables de péché mortel les curés qui ne préclient jamais à cette mess^, et à plus forte raison ceux qui ne veulent pas y laisser prêcher leur vicaire. Il oblige même siih gravi les pasteurs à instruire dans des catéchismes privés les ignorants d'un âge avancé, que la honte ou les travaux éloignent des instructions adressées aux enfants, ou qui, à raison de leur grossièreté, ont besoin d'explications particulières; et il recommande de choisir pour cela le temps de la journée qui leur est le plus commode ; ordinairement, c'est le soir, quand tous les travaux sont finis.
9° Tout curé ou vicaire qui ne prêche pas de manière à se faire comprendre, soit parce qu'il emploie un genre trop relevé, soit parce que, faute de se préparer quand il le pourrait, il parle sans ordre in clarté, est coupable comme s'il ne prêchait pas. La raison en est qu'il manque tout à fait le but de la prédication, et que, loin d'élre utile aux âmes, il les dégoûte de la parole de Dieu, et met par là obstacle à leur conversion future.
10'' Ce précepte de la prédication fréquente n'a rien de pénible si on le comprend bien : car ce ne sont pas de longs sermons qu'on demande; cette longueur est au contraire un grand défaut, comme nous le dirons plus tard ; il s'agit seulement d'un quart d'heure dinstruclion chaque Dimanche, sans toutefois y comprendre les catéchismes. Qui peut dire que c'est trop exiger? C'est à peu près une heure par mois ou douze heures par an; c'est même moins encore, à raison des vacances.
i De i" Prwcept . , p. r>:Si. —• Préface de ses Sermons, — *Loco citât', p. 350,
" FOTILITÉ DES PRÉTEXTES Qu'oS AtLÈGIJE POUR ÉLUDER L OEl.lCATIUi\ * DE PIlÈCnER *.
* D'après les principes posés à l'article précédent, le pasteur q\â
* ne peut pas prêcher habituellement doit se démettre de sa cure,
* puisqu'il n'est point permis de garder un emploi dont on ne pesÊ
* pas remplir la première et la plus essentielle obligation. S'il ne sV
* gissait que de suspendre la prédication pendant un temps asses
* long, avec l'espoir de reprendre plus tard ce ministère, le pasteur
* pourrait conserver son titre, de l'agrément de l'évêque, mais à k
* condition de se faire remplacer dans la chaire, pour ne pas laisser
* les fidèles sans instruction pendant ce long temps. Si enfin il n'était
* question que de quelques Dimanches en passant, et qiî'une bonne
* raison, soit locale, soit personnelle, s'opposât à une prédicalioa.
* aussi fréquente que le prescrivent les règles, il devrait demander
* dispense aux supérieurs ecclésiastiques, et, s'il ne le pouvait pas
* commodément, il pourrait user de leur dispense implicite, ou légi-
* limement présumée, supposé que, devant Dieu, il jugeât qu'il y a
* motif suffisant. Delà il suit qu'on peut se dispenser de prêcher t
* 1° pendant les vendanges ou la moisson pourvu qu'on n'étende pas
* cette dispense au delà du temps fixé par l'autorité ecclésiastique j
* 2° dans un cas de maladie ou d'infirmité passagère qui rendrait la
* prédication impossible ou très-difficile ; 5° lorsqu'il y a, soit ur-
* gence d'administrer un malade, soit quelque autre obstacle que
* l'autorité ecclésiastique consultée jugerait certainement une raisou
* suffisante d'omettre la prédication ce jour-là.
* Mais, en dehors de ces raisons légitimes, il est un grand nombre
* de prétextes à l'omhre desquels on aime à se déguiser ses obliga-
* tions et il est utile d'en dévoiler toute la futilité, afin qu'on ne s'y
* laisse plus tromper. On peut partager ces prétextes en trois classes :
* les uns se prennent du côté du peuple, les autres du côté du pas-
* teur, et les derniers du côté des supérieurs ou des confrères.
* Voyez Ségneri, c. v et vi. — Devoirs du Sacerdoce, par l'abbé Matliieu, t. III, p. 2i8. — Collet, Devoirs des pasteurs, c. v. — Pastorales de Limoges, t. II, tit. II, c. III.
* I. Prétextes pris du côlé du peuple.
* \^^ Prétexte. — On r\o gagin» rien à tant instruire; le peuple n'en
* profite pas, et les paroisses où l'on prêche souvent ne valent pas
* nneiix que celles où l'on pn-che rarement.
* Réponse, — 1" Voilà près de trois mille ans que Dieu a résolu
* celle objection parle prophète Ézéchiel' : Si annuvtiante te ad
* hnpiuvi ut à viis suis convertatur, non fuerit conversus à via sud,
* ipse in iniquitate sud niohetur : porro tu animam tuani liberasti.
* Ainsi, loi s même que la paroisse ne profite pas de l'instruclion, le
* pastiur y gagne toujours d'avoir fait son devoir et mis son âme à
* l'abri de la justice de Dieu, qui lui demande d'avoir du zèle, mais
* non pas de réussir*; de semer, mais non pas de faire croître la se-
* mence; il y gagne la même récompense pour le ciel que s'il eût
* réussi, et même une récompense plus belle, puisque le travail sans
* succès est plus pénible, et par conséquent plus méritoire ; une ré-
* compense plus sûre, puisqu'il a moins à craindre que l'amour-
* propre ne l'enlève. Par conséquent, fût-il certain que la prédica-
* tion ne produira pas de fruit, il devrait prêcher également. Le
* soleil, dit saint Jean Chrysostome, ne laisse pas d'éclairer les dé-
* serls, ni les sources de couler sur les sables arides. — 2° Le fruit
* de la prédication, sans être sensible au moment même où l'on
* parle, n'en est quelquefois pas moins réel, et se montrera plus
* tard. On n'o[)èrepas encoie la conversion, mais on la prépare. C'est ' une semence jetée dans les âmes, il faut du temps pour qu'elle y
* germe et s'y développe. Un jour, qui peut-être n'est pas loin on en
* verra les fruits : Noli suhtrahere verbum, dit l'Esprit-Saint, si forte
* audierit et convertatur unusquisque à via sud mald^. Jamais un
* pasteur ne doit désespérer de la conversion de ses ouailles ; une
* mère tendre n'abandonne point son enfiuit tant quil respire, fût-il
* même désespétô de tous les médecins*. L'amour espère toujours et
* essaye les remèdes jusqu'à la fin. « Je n'ai pas persuadé aujourd'hui
* (( mon auditeur, dit saint Jean Chrysostome^; mais peut-être le ferai- <• je demain, peut-être dans trois ou (luatre jours ou dans quelque
" « temps. Le pêcheur qui a jeté inutilement ses filets pendant un
* (. jdur entier, prend quelquefois sur le soir, et au moment où il
* « allait se retirer, le poisson qu'il n'avait pu prendre pendant tout
* E/cch., c. XXXIII. — * Cwniu cx'.gcth, non citrathmem. S. Bern., de Consid. , til). IV, i;. II. — ' Jiit'in., c. xwi. — *.\(7«<» df&perundtts est (Juin in hoc cvrime constiluilur. De rœiiit., ilis-t. 7. — M'* Ucmiclio sur U/ure.
* « le jour. Le laboureur ne laisse pas de cultiver ses terres, quoiqu'il
* « n'ait pas eu de bonne récolte pendant plusieurs années ; et, à la
* « fin, une seule année répare souvent les dommages soufferts pon-
* « dant plusieurs. Il y a plus : le diable cesse-t-il de tenter chacun
* « dos fidèles, parce qu'il prévoit que plusieurs seront sauvés?
* « Voyez avec quels soins, quelle infernale persévérance, quelle
* c détestable sollicitude il poursuit l'âme jusqu'à ce qu'on ait
* i( rendu le dernier soupir: jusque-là il ne désespère pas ; et vous
* (I croyez, ajoute le saint docteur, que voire évèque ne fera pas
* (1 pour sauver votre âme, ce que le diable fait pour la perdre ? Je-
* ■-' sus-Christ savait bien que Judas ne se convertirait pas, et pourtant
* « jusqu'à la fin il voulut tenter sa conversion, lui reprochant sa
* « faute dans les termes les plus touchants : Amice, ad quid venlsti ?
* (( Or, si Jésus-Christ, le modèle des pasteurs, a travaillé jusqu'à la
* <( fin à la conversion d'un homme désespéré, que ne devons- nous
* !( pas faire pour ceux à l'égard desquels il nous est ordonné d'os-
* « pérer ^ ? » — o° L'expérience démontre que sur le nombre des
* auditeurs, il y en a toujours quelques-uns qui tirent du fruit de
* la prédication, et qu'en somme les paroisses où l'instruction a été
* soignée valent mieux que celles où elle a été négligée. Si quelque-
* fois il n'y a pas plus de communions pascales dans l'une que dans
* l'autre, c'est que dans la première il y a moins de sacrilèges, —
* A° Enfin, quel que soit le peu de fruit de la divine parole, le prédi-
* cateur doit, au lieu de se décourager, faire servir cette stérilité
* même à son profit spirituel, et en tirer, avec un nouveau degré
* d'humilité, un encouragement puissant à devenir meilleur. Si ma
* parole a été stérile, doit-il se dire à lui-même, c'est que je ne suis
* pas assez saint; je n'ai ni assez édifié ni assez prié. Si à ma place
* eût prêché un François Xavier, un François de Sales, combien de
* pécheurs se seraient convertis ! Il faut donc que, cessant de me
* plaindre de mes auditeurs, je m'en prenne à moi-même, que je prie
* davantage et que je me sanctifie.
* 2* Prétexte. — Il y en a si peu qui viennent entendre la parole
* do Dieu! Cela ôte le courage de prêcher.
* Réponse. — 1" Il n'est pas juste que le petit nombre do chrétiens
* présents soient punis de l'absence des autres par la privation du
* pain de la parole : le pasteur doit l'instruction à ce petit nombre
» Voyez sur le même sujet, le sentiment de S. François de Sales dans le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 71.
* aussi liit'ii qu'à une multitude; et n'y eùt-il qu'une seule âme à en *profilor, elle vaut bien toute la peine que se donne le prédicateur ' pour prêcher : Jésus-Christ fit une de ses plus belles instructions
* pour une seule femme, la Samaritaine. Et puis, est-ce que les fontai- *nes placées de distance en distance parla main delà nature cessent
* de couler lorsqu'il ne vient personne puiser à leurs eaux? Or, nous
* sommes les ruisseaux de Celui qui a dit : Je suis la source d'eau *Tive; venez à moi, vous tous qui avez soif. Il faut donc que les *eaux de la grâce coulent sans cesse de notre bouche, afin que si
* quelqu'un de nos frères a soif, il trouve toujours dans notre parole *un rafraîchissement contre des passions qui le dévorent. — 2" Loin
* de refuser la divine parole aux petits auditoires, ce sont ceux au
* contraire oiî nous devons la répandre avec plus de consolation : le
* cœur du prédicateur s'y conserve plus humble, son intention plus
* pure, et le ciel y verse plus de grâces : « Ayez une grande joie,
* « disait saint François de Sales', quand, en montant en chaire,
* « vous apercevez peu de gens et votre auditoire clair-semé. Une
* « expérience de trente ans m'a appris que la prédication fait plus
* « de fruits dans les petites assemblées que dans les grandes. » Et,
* en effet, le saint évêque prêcha un jour devant sept personnes et ■* l'une d'elles se convertit.
* 5« Prétexte. — Le peuple n'aime pas les prédications ; il les écoute
* avec ennui et dégoût, ou plutôt il n'y fait aucune attention et
* fiense à toute autre chose pendant l'instruction.
* Réponse. — L'Église, qui n'a pu ignorer cette objection, ne l'a
* pas crue fondée, puisqu'elle n'en a pas moins posé la régie de
* prêcher aw woins tous les Dimanches et jours de fêtes solennelles.
* Saint Paul en a porté le même jugement, puisqu'il dit à Timolliée :
* Prxdica verbiim, insta opportune, importuné; c'est-à-dire, connue
* l'explique saint Césaire* : Opportune volentibus, importuné nolcnti-
* bus. Enfin, Jésus-Christ et tous les apôtres ont pensé de même,
* puisque sachant bien que beaucoup de Juifs n'aimaient pas leur
* prédication et ne l'écoutaient même qu'avec dépit, ils n'en ont pas
* moins prêché. Et, en effet, si quelques auditeurs ou même le plus
* grand nombre sont distraits ou dégoûtés, tous ne le sont pas, et il
* serait injuste que ceux-ci portassent la peine de la faute de ceux-là.
* Le prédicateur est comparé dans l'Évangile au laboureur qui ense-
* mence son champ : or, parce que quelques grains de semence se
* Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 82 et 200. — * llouj. xxvi.
* perdent, les uns en tombant sur la pierre ou dans un mauvais
* fonds, les autres emportés par le vent, le laboureur ne laisse pas
* de semer, convaincu que si quelques grains périssent, il en est
* dédommagé par ceux qui fructifient.
* A toutes ces raisons, nous pourrions en ajouter une autre qui
* sape par la base les trois objections à la fois que nous venons de
* combattre : c'est que le plus souvent il dépend du prêtre de faire
* tomber tous ces prétextes, et que les reproches qu'il jette aux
* peuples ne sont imputables qu'à lui. Oue la prédication soit ce
* qu'elle doit être, et les peuples en profiteront, et ils y courront en
* foule, et ils l'écouteront avec attention et intérêt : mais si, comme
* il arrive souvent, le prédicateur parle sans ordre et sans solidité,
* sans clarté et sans chaleur, dans un style bas et trivial, s'il se
* fâche et s'emporte contre les absents en invectives aussi désa-
* gréables pour les personnes présentes qui ne les méritent pas,
* qu'inutiles aux autres qui ne les entendent pas ^ ; si, trop long
* dans ses discours, et oubUant que les personnes malades et dé-
* goûtées ne peuvent prendre que peu de nourriture à la fois, il
* fatigue et ennuie ses auditeurs, il a mauvaise grâce de se plain-
* dre des fidèles ; il doit s'en prendre uniquement à lui-même, et
* cesser d'alléguer pour son excuse cela même qui fait sa condam-
* nation.