II. Prétextes pris du côté du pasteur
* i^^ Prétexte. — Je n'ai pas le temps de préparer des instriic-
* lions ; tous mes moments sont absorbés par d'autres soins.
* Réponse. — Voyons d'abord s'il est bien vrai qu'on ne puisse
* pas trouver le loisir de préparer ses instructions : qu'on examine
* aux pieds du crucifix si Ton ne perd pas beaucoup de moments
* en conversations inutiles, en visites superflues, en repas, jeux et ■* amusements, en affaires temporelles où l'Apôtre défend de s'ingé-
* rcr ; qu'on se demande à soi-même si l'on met de l'ordre dans
* l'emploi de ses journées, si l'on mène cette vie de régie qui est le
* grand secret de multiplier le temps, si dès le commencement de
* la semaine on prépare le prône du Dimanche, de peur que, les
* derniers jours, des confessions inattendues, des visites imprévues ■* ou autres affaires n'en ôtent le loisir. Si la conscience fait des
* reproches sur quelqu'un de ces points, le pasteur est sans excuse ;
* Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 112.
* mais si réellement ou ne peut pas concilier la préparation des
* prônes avec la multiplicité des occupations, alors de deux choses
* l'une : ou l'on se fait remplacer en chaire par un prédicateur ca-
* pable, ou non : si l'on se fait remplacer, on n'est plus tenu sans
* doute de prêcher habituellement, puisque, par hypothèse, on
* ne le peut pas, et qu'on pourvoit d'une autre manière à l'in.slruc-
* tion du peuple : mais on n'est pas cependant entièrement dis-
* pensé de prêcher, et on doit le faire lorsqu'on le peut, soit parce
* que quiconque accepte un emploi s'engage à en remplir les obli-
* galions pur lui-même toutes les fois qu'il n'aura pas d'enipê-
* chements légitimes, soit parce qu'il y a une grâce d'état, une
* efficacité particulière attachée à la parole du pasteur : c'est, selon
* dom Barthélémy des Martyrs*, le lait de la mère qui vaut mieux
* à l'enfant que celui d'une nourrice, d'ailleurs saine et vigoureuse.
* Si, au contraire, on ne se fait pas remplacer, on doit retrancher
* de ses occupations le temps dont on a besoin pour prêcher aussi
* souvent que l'Église l'ordonne et que l'exigent les besoins des
* peuples. C'est ce que nous enseigne l'exemple des apûlres : car,
* s'il était une occupation sainte et importante qui pût dispenser
* du devoir d'instruire, c'eût été sans doute le soin de ces généreux
* chrétiens, pauvres volontaires, qui avaient renoncé à tous leurs
* biens pour l'amour de Jésus-Christ : or, cependant que lisons-nous
* dans les Actes? Les apôtres, accablés par la multitude de ces
* pauvres, ne disent pas : Nous ne pouvons prêcher, nous avons
* trop d'affaires ; mais ils disent r Non est xqmim nos derelinquere
* verhum Dei, et ministrare mensis*. « Quelque saint et excellent
* « que soit le soin des pauvres, nous devons cesser de nous y ap-
* « pliquer nous-mêmes, plutôt que de quitter la prédication; » et
* en conséquence, ayant institué l'ordre des diacres, ils se déchar-
* gèrent sur eux de la distribution des aumônes, afin de pouvoir se *hvrerlout entiers au ministère de la parole ; tant ils estimaient
* ce ministère le premier et le plus essentiel des devoirs; et certes,
* bien justement, car le soin des pauvres ne soulage que des misé-
* res corporelles ; la prédication guérit les âmes : les sacrements
* peuvent être suppléés dans les adultes par la charité jointe au désir
* de les recevoir; rien ne peut remplacer l'instruction; sans elle,
* le peuple tombe dans l oubli de Dieu, la foi se perd et la religion
* s'éteint.
• Sliiuuliis imstonim, 2 part., c. vu, ou Vie de dom Barthélémy des Martyrs», ilv. IV, c. V. — * Att. apost.. c. vi, '2.
* 2= Prétexte . — Faire un bon sermon est une chose au-dessus de
* mes forces; puis, ma santé ne tiendrait pas à prêcher si souvent
* et, enfin, je suis si timide que je n'ose parler en public.
* Répo7îse. — Si cette objection était fondée en vérité, je dirais
* au pasteur qui me la proposerait : Quittez votre poste sans tarder.
* Point de prédication, point de cure; c'est un principe invariable,
* il n'est point permis de garder une place dont on ne peut pas
* remplir l'obli^^ition la plus essentielle. Mais il n'est pas vrai.senibla-
* ble que ces difficultés soient réelles. 1° La préoccupation qui porte
* à se croire incapable de prêcher vient uniquement de la fausse
* idée qu'on se fait de ce ministère. On s'imagine qu'il faut compo-
* ser des pièces d'éloquence, des discours à grands mouvements,
* genre dans lequel on désespère de réussir ; tandis que dans la
* réalité il ne s'agit que d'expliquer la doctrine chrétienne avec sim-
* plicité, piété, onction, et surtout assurance, sans hésitation, en
* termes clairs et à la portée du peuple. Si on le fait ainsi, ce sera
* merveille, et l'on sera sûr d'emporter les suffrages de tous, des
* savants comme des ignorants, des grands comme des petits. Or,
* pour cela que faut-il ? Il n'est pas nécessaire d'avoir de grands ta-
* lents; il suffit de lire sur le sujet qu'on veut traiter quelque bon
* auteur, comme Lambert, Guillet, Lhomond, et, après s'en être bien
* pénétré, de diviser sa matière en deux ou trois réflexions, puis
* d'aimer beaucoup ses paroissiens, d'avoir à cœur de les pénétrer
* de la vérité qu'on a à leur prêcher, et d'écrire, sous l'inspiration
* de la charité, les pensées et les sentiments dont on est plein.
* C'est assez de bien aimer pour bien dire, remarque saint François
* de Sales*; le cœur rend éloquents ceux qui le sont le moins, et
* supplée à tous les agréments du style. Uu père, sans être habile
* orateur, sait donner de bons avis à sa famille, et il le fait avec
* plus de succès que personne ; toutes ses paroles sont entendues
* avec plaisir, recueillies avec bonheur, parce qu'on l'aime et
* qu'on sait en être aimé : de même un pasteur qui a pour ses
* ouailles un cœur de père, qui leur parle avec simplicité, mais
* d'une manière cordiale et paternelle, avec un grand désir de les
* sauver tous, est nécessairement goûté, et produit un grand fruit.
* Il est possible qu'en commençant, la difficulté de composer et
* d'apprendre, ou peut-être même certains vices d'organe, fassent
' Lettre à l'archevêque de Courges.
* croire qu'on est incapable de prêcher; mais l'expérience démontre
* que l'exercice vient à bout de tous ces obstacles : on s'enhardit
* peu à peu, on devient plus maître de soi, et bientôt on a acquis
* une assurance et un aplomb dont on ne se croyait pas capable.
* Démosthènes, le plus parfait orateur de la Grèce et de l'antiquité
* tout entière, avait dans sa jeunesse un embarras de langue qui eût
* dégoûté pour jamais de l'éloquence un homme moins laborieux ^
* Saint Charles Borromée éprouva de même en commençant de
* grandes difficultés, et à force de travail il parvint à prêcher avec
* aisance et noblesse, ordonnant parfaitement la marche de ses dis- ■* cours et les soutenant par la vigueur et la solidité des raisonne-
* ments'. — 2° La santé ne peut guère être compromise par la
* prédication : comment un quart d'heure d'instruction tous les huit
* jours fatiguerait-il à ce point? On se fatigue plus quelquefois à
* soutenir des conversations longues et animées, à faire des lectures
* ou des compositions qui intéressent, et on ne songe pas même à
* s'en plaindre ; preuve évidente que, dans le prétexte allégué, il y
* a plus d'imagination que de réaUté. Du resle, si la santé était réel-
* lement compromise, il faudrait en référer à l'autorité, et s'en tenir
* à ses décisions. — 5" La timidité n'est point un obstacle insur-
* montable : il faut d'abord concevoir une volonté ferme d'en triom-
* pher, en considérant le compte terrible que le souverain Juge nous
* demandera de nos ouailles, et que ne pourra couvrir cette mau-
* vaise excuse : Je n'ai pas osé les instruire. Cette volonté une fois
* arrêtée, il faut, pour la mettre à exécution, 1« envisager avec une
* foi vive l'autorité et la grandeur de notre ministère : en chaire,
* nous sommes les ambassadeurs de Dieu et les représentants de
* Jésus-Christ; c'est à l'auditeur à trembler devant nous. Nous som-
* mes ses juges ; c'est notre parole qui le jugera. Nous sommes ses
* maîtres, nous avons droit de le reprendre et de l'enseigner. Il
* faut, 2" avoir une intention droite et pure. Le prédicateur qui n'a
* que Dieu en vue ne s'inquiète pas de l'opinion des hommes, et ne
* craint point la confusion que lui attirerait une infidélité de mé-
* moire ; il dit comme l'Apôtre : Mihi pro minimo est, ut à vobis ju-
* dicer aut ab humano die'^. 11 faut, 5" ne pas s'exagérer le mérite de
* son auditoire : partout la plupart des auditeurs sont peu capables
* d'apprécier un discours, et sont même disposés à le trouver bon,
, * Voyage d'Anacharsis, c. m. — * Préface de ses Homélies, publiées en 1747 ; Milan, 5 vol in-folio. — 'I Cor., iv, 5.
* pourvu qu'il soit clair, pieux, bien ordonné, et qu'on le prononce
* d'un ton ferme et sans s'arrêter. 4° Enfin, il faut essayer et se
* lancer. Plus on retarde, plus la timidité croît ; et plus tôt on com-
* mence, plus tôt on triomphe : « Prêchez souvent, disait saint Fran-
* « çois deSalesS il n'y a que cela pour devenir maître : hardiment,
* ^( monsieur, et courage pour l'amour de Dieu. Dites quatre mots, et
* « puis huit, et puis douze, jusqu'à demi-heure : montez en chaire, "'■ « il n'est rien d'impossible à l'amour. »
* 5° Prétexte. — Je suis trop vieux, je ne puis plus prêcher.
* Réponse. — Je le veux bien, vénérable vieillard; mais alors, que
* vos cheveux blancs me pardonnent cet avis, alors cédez à un autre *la place que vous ne pouvez plus remplir. Jamais un vieillard ne
* s'honore plus que lorsque, comprenant son impuissance, il quitte
* de lui-même un poste au-dessus de ses forces. Si toutefois votre
* évêque veut que vous restiez au milieu de votre peuple, comme un *pére au milieu de sa famille, faites instruire vos ouailles par une
* voix étrangère ^, comme autrefois Yalère, évêque d'Hippone, qui
* faisait prêcher Augustin en sa place ; et alors il vous suffira d'y
* joindre de temps en temps quelques mots de salut, à l'exemple de
* saint Jean, qui, dans sa dernière vieillesse, se faisait porter à l'église
* pour répéter aux fidèles : Filioli, diligite alterutrum. Les paroles *d'un vieillard de mérite, blanchi à l'ombre du sanctuaire, ont quel-
* que chose de si touchant et de si vénérable ! Il ne dit que quelques
* mots, mais ces mots vont au cœur. La parole divine, en passant
* par sa bouche, semble acquérir un plus grand poids ; on l'écoute
* avec vénération, comme un maître qu'un long exercice a rendu
* plus habile et plus capable de donner des conseils judicieux. Ces
* efforts iVime voix qui tombe, d'une ardeur qui s éteint, faibles restes *dece qu'il fut autrefois, consolent et réjouissent ses enfants. Ce *sont les débris d'un beau monument, qu'on admire et qu'on res- *pecte jusque dans sa chute. La vieillesse, relevée par une vie hono-
* rable, dit l'Esprit-Saint ^, est une couronne de gloire ; il y a dans
* les cheveux blancs une majesté qui rend le vieillard vénérable.
* 4« Prétexte. — Je fais des lectures en chaire : cela vaut bien des
* prédications.
* Réponse. — Le concile de Trente demande plus qu'une lecture ;
* LcUre à l'archevêque de Bourges, versus finem. — ^ Le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, pag. 362 et 372. — ' Corona dignitatis senectus qux in viis justitix reperitur, Prov. , IG, 31 DignUas senum canities. Ibid.. 20, 29.
*il veut une prédicalion, parce que ce dernier genre d'instruction a *une tout autre vertu pour exciter rattention, provoquer l'intérêt,
* toucher les cœurs, et l'on peut bien mieux s'y accommoder à la
* poitée et aux besoins de tous. Eût-on composé soi-même son in- *sfruction, ce serait encore un abus de la lire en chaire, si, avec du
* travail, on pouvait faire autrement. Cette lecture ôte au discours le
* mouvement et la vie, elle le prive de cette puissance de persuasion
* qu'un déhit animé et naturel exerce sur l'auditoire, et le paralyse
* en quoique sorte tout entier. Cette pratique est d'ailleurs contraire
* à la coutume universelle de l'Église catholique, dont la sagesse doit
* l'aire règle sur ce point comme sur tous les autres. Si toutefois on
* était dans 1 impossibilité de prêcher, on devrait, avec la permission
* de l'évêque, y suppléer par des lectures appropriées aux besoins *des auditeurs. Le cinquième concile de Milan le recommande; saint
* Augustin le dit expressément*; saint Césaire et saint Grégoire le
* Grand, au sixième siècle, ont même composé, dans cette vue, des
* instructions à l'usage des prêtres incapables d'en faire de leur pro- *pre fonds *; et saint Charles Borromée, vers la fm de sa vie, mit
* par écrit ses Homélies dans le même dessein : ce qui prouve que
* l'Eglise a cru que, dans le cas de nécessité, ces lectures pouvaient
* tenir lieu de la prédication. — Les pasteurs qui seraient réduits à •adopter cette méthode doivent observer les avis que nous doimerons
* dans le second livre, II® partie, chap. vni, pour rendre ces lectures *plus profitables.
Mil. Prétextes pris du côté des supérieurs ou des confrères.
* 1" Prétexte. — Les supérieurs ecclésiastiques laissent ou plaident *à la tête des paroisses des pasteurs qui ne prêchent pas.
* Réponse. — Si les supérieurs agissent ainsi, c'est ou qu'ils igno- *rent la négligence de ces pasteurs, ou qu'ils ne peuvent les changer, *ou que, n'ayant personne à mettre en leur place, ils estiment un
* moindre mal pour les paroisses d'avoir de tels prêtres que de resler *sans culte extérieur, sans sacrements, sans aucun secours religieux.
* Mais, d'ailleurs, quoi qu'il en soit de la conduite des supérieurs, les
* pasteurs qui ne prêchent pas n'en sont pas moins coupables : l'obli-
* gation d'instruire est de droit divin, et indépendante de la manière
* d'agir des hommes, lesquels n'ont pas droit de l'abroger.
* Do Doct. clirist., lib. IV, c. xxix, n. 62. — * Abré^;^ de la discipline d« l'Église, par d'IIoricoiirt, 1 part., c. x, p. 80 et 93.
*2« Prétexte. — On voit des prêtres instruits et estimables qui *ne prêchent pas aussi souvent que l'exigent les règles établies *jusqa'ici.
* Réponse. — Personne ne possède plus de science et n'est plus *efeliniable que l'Eglise et ses docteurs; or, les principes que nous
* avons Aiablis ne sont autre chose que la doctrine de l'Église et de *tous les théologiens. Ici, comme en tout le reste, il faut donc se
* rappeler l'axiome : Nos non exemplis, sed regidis vivimus.
DE l'oBJ-IGATION DE PRÊCHER, PAR RAPPORT AUX PRÊTRES QUI n'ont POINT CHARGE d'aMES.
\" Principe. — Le vœu de l'Église est que tous les prêtres, sans exception, soient capables de prêcher d'une manière utile et convenable. On en peut juger par la loi du concile de Trente, qui prescrit de n'admettre au sacerdoce que des personnes capables d'enseigner au peuple les vérités dont la connaissance est nécessaire pour le salut : Hi sint qui... ad popidum docendum ea qux scire omnibus necessa-
rium est ad sahUem diligenti examine prxcedente, idonei corn-
probeniur ^. On en peut juger encore par le Pontifical qui, dans la cérémonie de l'ordination des prêlres, leur dit à tous sans distinction : Sacerdotem oportet prœdicare, et prescrit de les revêtir de Fétole, ornement que toute l'antiquité a regardé non-seulement comme le symbole de la puissance sacerdotale, mais plus spécialement comme l'indice du pouvoir de prêcher; ce qui lui a fait donner le nom à'orarium, selon l'étymologie que nous en a laissée le IV* concile de Tolède, en 551 : Or arium oportet levitam gerei'e^ quiàorat,id €st,prxdicat^. Enfin, les exemples de l'antiquité nous révèlent encore le vœu de l'Église sur ce point. 11 est vrai que plusieurs auteurs prétendent que les évêques des premiers siècles avaient seuls le droit d'adresser aux peuples la prédication solennelle, tellement que, selon eux, Origène, saint Chrysostome, saint Augustin, ne durent qu'à leur merveilleuse et précoce éloquence le privilège de faire entendre leurs voix dans l'assemblée des fidèles ; mais les auteurs qui ont le mieux approfoiKii ce point de disciphne ' enseignent généralement que,
• Sess. 23, c. XIV, de Reform. — * Voy. Ilabert, de Ordine, c. v, g 12 ad fincm. — * Tliomassin, Discipline de l'Église, t. II, p. 1759 et suiv. — D'Héricourt, Abrégé du même ouvrage, I part., c. x. — Fleury, Mœurs des chrétiens, n. 40,
dés les premiers siècles, on reconnaissait dans les simples prêtres le pouvoir de prôcher, et qu'ils prêchaient effectivement dans plusieurs diocèses : c'est ainsi qu'au troisième siècle on voit saint Félix, encore simple p. être, prêcher souvent à Noie sous deux évêques successivement ; au cinquième siècle, saint Jérôme hlùme, dans sa lettre à Népotien, la coutume de quelques églises oîi le prêtre ne parlait point en présence de l'évoque ; preuve que plus généralement les prêtres prêchaient, même l'évêque présent. A la même époque, Valère, évêque d'Hippone, en chargeant saint Augustin, encore simple prêtre, du ministère de la parole, justifie cette innovation par l'exemple des Églises d'Orient; preuve évidente encore qu'en Orient, le ministère de la prédication était dévolu aux simples prêtres dès les premiers siècles. Si donc en quelques endroits les prêtres n'exerçaient pas le pouvoir de prêcher, c'était que l'évêque se le réservait, soit parce qu'en certains pays ils en avaient ahusé, comme il arriva à Alexandrie du temps d'Arius, soit parce que, les diocèses étant alors très-multipliés et peu étendus, l'évêque ne voyait pas de raison de confier à de simples prêtres un ministère qu'il pouvait facilement exercer luimême, soit enfin parce que telle était la discipline particulière des lieux, fondée sur des circonstances que nous ne connaissons pas.
2'' Principe. — Il est certain que les prêtres qui n'ont point charge d'âmes ne sont pas obligés, à titre de justice, à prêcher. C'est un point trop universellement reconnu pour nous y arrêter plus longtemps.
5« Principe. — Il est certain que, sans avoir charge d'âmes, les prêtres n'en sont pas moins obligés, à titre de charité, à prêcher en certaines circonstances : car 1" lorsque Dieu leur a donné dans leur ordination le pouvoir de prêcher, et qu'ils ont reçu de la nature les moyens de le faire, c'est sans doute pour le bien du prochain et le salut des âmes : si donc ils n'annoncent jamais la divine paiole, ils encourent le reproche qu'adresse l'Esprit-Saint à ceux qui enfouissent leur talent, à ceux qui placent la lampe sous le boisseau lorsque la maison de Dieu est dans les ténèbres, à ceux enfin qui tiennent la vérité captive. 2" Si c'est une faute grave contre la charité de refuser à des frères qui languissent ou se meurent faute de pain, la nourriture corporelle qu'on pourrait leur donner, n'est-ce pas une faute bien plus grave de leur refuser la nourriture spirituelle qui leur manque? Si l'aiiniône qui fait vivre le corps est obligatoire, combien plus peWa qui fait vivre les âmes! Or, c'est un fait patent que, dans un grand nombre de diocèses, les peuples n'ont pas cette mesure
d'instruction dont ils ont besoin : les âmes languissent ou se meurent faute de la parole de Dieu.
Mais quelle est la gravité de cette obligation? la solution de cette question dépend des besoins plus ou moins pressants des localités. Si l'on demeure dans un diocèse où la parole de Dieu soit distribuée abondamment aux peuples avec zèle et intelligence, l'obligation du prêtre qui n'a point charge d'âmes sera légère, et pourra même se restreindre à certaines circonstances où on l'inviterait à prêcher pour remplacer un confrère malade, ou pour réveiller l'attention des fidèles par l'intérêt qu'inspirent la variété et la nouveauté ; mais si Ton demeure dans un de ces diocèses, malheureusement si nombreux, où l'on peut dire : Parvulipetierunt panem, et non erat qui frangeret eis^... Messis quiclem multa, operaniautem paud^, l'obligation alors acquiert une gravité proportionnelle aux besoins, sauf le cas où l'on se rendrait utile par un autre genre de ministère, comme celui de la confession. En effet, plus la nécessité des pauvres est extrême, plus le précepte de l'aumône devient urgent et grave pour le riche. Or le même raisonnement s'applique ici : plus les peuples ont besoin d'instruction religieuse, plus celui qui peut la leur donner y est obligé. Demeurer oisif en présence de cette famine si commune et si désastreuse de la parole de Dieu, ou perdre en lectures frivoles et vains amusements les longs loisirs qu'on pourrait employer à préparer d'utiles instructions', c'est être cruel envers ses frères, c'est manquer à rÉghse, c'est manquer à Jésus-Christ même : Sic peccantes in fratres, in Christum peccatis *.