‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 14 sur 89 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des matières de la Prédication.

Nous exposerons : 1° ce qu'il faut traiter dans la chaire sacrée ; 2° ce dont on doit s'y abstenir.

1 Jérera., Thren., iv, 4. — « MaUh., ix. — s Miroir du clergé, Miroir du chanoine, à la fin du premier volume. — * I Cor., viii.

DE CE qu'il faut TRAITER EN COAIRE.

Jésus-Christ, comme nous l'avons dit ailleurs, n'a fondé la prédication que pour le salut des hommes. De ce principe, nous pouvons conclure que tout ce qui est nécessaire ou utile au salut, peut élre la matière de la prédication, et doit l'être plus ou moins, selon que la chose est plus ou moins nécessaire ou utile au salut. Mais quel est cet ordre de nécessité ou d'utilité qui doit régler les matières de la prédication? Telle est la question que nous avons ici à examiner.

1° 11 faut placer en tête les trois principaux mystères avec le symbole et les vertus théologales, les commandements de Dieu et de ■ TEgUse avec les sacrements qu'on doit recevoir et les dispositions nécessaires pour s'en approcher, enfin l'oraison dominicale et les devoirs d'état. Voilà la base de l'édifice spirituel, et par conséquent de l'instruction religieuse ^ voilà le corps de doctrine que Dieu obhge tous les fidèles à savoir distinctement, et sur lequel, par conséquent, il faut revenir sans cesse jusqu'à ce qu'ils le possèdent, selon la sage prescription du Concile de Trente : Parochi... pascant plebcm sibi commissam saliitaribus verbis, docendo qux scire omnibus necessarium est ad salutem- : devoir d'autant plus rigoureux aujourd'hui que, si l'on excepte un très-petit nombre de paroisses longtemps gouvernées par un pasteur zélé et capable, qui ait donné un soin spécial à l'instruction, la plupart des auditeurs ignorent ces premiers éléments de la religion, ou parce qu'ils ne les ont pas appris suffisamment au catéchisme, ou parce qu'ils les ont oubliés. « Ceux qui « ont quelque expérience des fonctions ecclésiastiques et quoique « zèle du salut des âmes, dit Fleury dans la préface de son Caté- « chisaie, sont sensiblement touchés tic l'ignorance de la plupart des « chrétiens : ce ne sont pas seulement les paysans, les ouvriers, ce « sont les gens du monde, polis et éclairés d'ailleurs, souvent même « les gens de lettres, que l'on trouve foit mal instruits do nos niys- « lères et des règles de la morale... On voit même des per.'ionnes « dévotes qui ont lu beaucoup de livres spirituels et savent t( grand nombre de pratiques de piété, mais qui n'ont pas encore

• Miroir Ju clcrfré, t. II, p. 103 à 111. — Devoirs d'un pasteur, c. v, § 2, 11*" 2 et 4. — Instruct. pastorale de l'ovOiiiio de Giartres, eu août 18"2S, ilaiis VAmi de la rclijion du 10 décembre l^'ib. — * Sess. 5, de Ileforin., c. ii. —

MATIÈRES DE La PREDICATION 49

« compris l'essentiel de la religion. » Frappé de la même observation, le Père le Jeune raconte de lui-même^ que, pendant quarante ans, en quelque endroit qu'il prêchât l'avent ou le carême, il exposait presque tous les Dimanches et fêtes, à la fin du sermon, les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, de la passion, la résurrection et l'ascension du Sauveur, tout ce qui est essentiel aux sacrements de baptême, de pénitence et d'eucharistie, faisant remarquer à ses auditeurs que le Fils de Dieu n'a pas toujours été homme ; qu'étant Dieu de toute éternité il s'est fait homme par amour pour nous, et sera homme à jamais ; qu'il est dans l'eucharistie en chair et en sang; que la confession ne sert de rien sans un vrai repentir, et qu'il faut le demander à Dieu avec instance. « Si vous avez du zèle pour la 0 gloire de Dieu et le salut des âmes, ajoute ce célèbre missionnaire « en s'adressant aux prédicateurs, vous ferez de moine : autrement « les peuples tomberont et demeureront dans une effroyable igno- « rance de ces mystères si nécessaires au salut. » — C'est donc à tort que beaucoup de pasteurs n'instruisent presque jamais leurs peuples sur les vérités fondamentales, bornant toutes leurs prédications à quelques réflexions morales tirées plus ou moins heureusement de l'Évangile du jour. Suivre une pareille méthode, là surtout où ces vérités ne sont pas gravées dans tous les esprits et tous les cœurs, c'est bâtir un édifice sans fondement, c'est abandonner les âmes à leur perte éternelle. « C'est se perdre soi-même, dit l'évêque a de Chartres*, et méconnaître la grande dette des pasteurs. Mon, « continue ce Prélat parlant à son clergé, vous ne sauriez vous dis- 0 penser de poser pour le fondemesit de vos instructions l'explication « de ces articles essentiels. Ce n'est que lorsque toute votre paroisse (( en sera profondément imbue que vous pourrez passer à autre « chose. Si vous suiviez un autre ordre, vous donneriez desahments « peu profitables, au lieu de ceux dont on ne peut se passer et dont « la privation cause la mort. Traitez donc d'abord ces matières, a approfondissez-les, reproduisez-les sous mille formes ; il est Irès- « facile de les orner, de les environner de détails qui les rend 'nt « agréables et attrayantes. Par là vous assurerez tout à la fois voîre a salut et celui de vos frères. » Conformément à tant d'autorités et do raisons, un pasteur ne peut rien faire de mieux que de suivre le plan d'instructions tracé par les soins de saint Charles dans le Catéchisme du Concile de Trente, ou, s'il ne croit pas devoir suivre ce plan, de

* Piéface de tes Sermons. — * Instrucf. pastorale du mois d'août IS2S.

50 Th\ITE DE LA PREDICATION.

traiter au moins chaque Dimanche celles des vérités chrétiennes qui ont le uUis de rapport avec l'évangile du jour ou de la lète qu'on célèbre, suivant la table qui se trouve à la fin du Catéchisme du ïiiême Concile. C'est l'avis que donnait Bossuet à ses curés ^ : « Nous « vous exhortons, leur disait-il, à répandre toujours dans vos prônes « et dans vos sermons quelque chose du catéchisme, et à y ramener « souvent les mystères de Jésus-Christ et la doctrine des sacre- « mcnts. »

2° Après les vérités fondamentales, les fins dernières doivent être la matière la plus fréquente des prédications. C'est là, dit saint Liguori, ce qui fait d'ordinaire le plus d'impression sur les hommes et es porte à changer de conduite ; c'est en parlant de la mort, de l'enfer, de réternité, et en intéressant par là la nature immortelle de l'homme, qu'on remue les cœurs, qu'on réveille le remords, qu'on arrache les larmes, et que le prédicateur, s'élevant au-dessus de lui-même, se montre vraiment l'envoyé du ciel et parle en son nom ; puis, cette matière est plus à la portée de tous, plus adaptée à tous les besoins, plus intelligible à tous les esprits, plus efficace sur tous les cœurs pour les détourner du vice et les porter à la vertu. Les fins dernières, dit un célèbre orateur, sont le grand ressort qui fait aller toute la vie chrétienne, et leur souvenir, dit l'Esprit-Saint, préserve de tout mal* : on ne pèche que parce qu'on les oublie; si l'on y pensait bien, on ne pécherait jamais. Aussi saint François Xavier donnait-il cet avis à un de ses compagnons' : « Faites sentir combien le péché est abomhiable ; représentez l'excès « de l'injure que fait à la souveraine majesté de Dieu l'homme qui « se souille d'un péché mortel; imprimez dans les esprits un sa- « lutaire effroi de la terrible condamnation qui, au grand jour du « jugement, sera fulminée contre les coupables convaincus ; pei- (( gnez d'une manière vive les affreux tourments de l'enfer ; mena- « cez de la mort, surtout d'une mort inopinée et subite, ceux qui « ne se mettent point en peine de servir Dieu, et dorment tranquilles « avec une conscience souillée et abominable; saisissez en raôoiô « temps les moments favorables pour rappeler aux pécheurs la « croix de Jésus-Christ, ses blessures, sa mort, par lesquelles il a « daigné expier nos offenses, et que votre discours, alors animé des « affections les plus touchantes exprimées par des figuies patlié-

» Préface de son Catécliisme. — *Eccl., vu, 40. ■— * LetU-e du suint au P. B.-u'- ^c, en 1549, §8.

MATIÈRES DE LA PRÉDICAtlON. 51

« tiques, des apostrophes et des colloques propres à émouvoir, « inspirent une telle douleur du péché, que les larmes, s'il est pos- « sible, coulent de toutes parts. Voilà le véritable et l'unique portrait « d'une prédication fructueuse. » — Contre cette doctrine, on objecte que les temps sont changés, qu'aujourd'hui on ne veut plus entendre parler de sujets terribles, qu'il faut s'accommoder au siècle et ménager sa faiblesse. A cela nous répondrons, 1° que, tout en traitant les fins dernières, on peut et on doit entremêler le terrible et le consolant, opposer les fins dernières du juste aux fins dernières du pécheur, encourager après avoir effrayé, montrer la route du ciel après avoir décrit l'enfer, et faire voir en Dieu un père plein de tendresse envers celui qui se repent en même temps, qu'il est un juge terrible contre celui qui s'obstine. Nous répondrons, 2*^ que, si dans les siècles de foi et de vertu, on prêchait surles fins dernières, la chose est bien plus nécessaire dans ces derniers jours d'indifférence où la crainte de la mort et de l'enfer ne retient plus les passions déchaînées. C'est aujourd'hui plus que jamais qu'il faut élever la voix pour faire entendre ces grandes vérités : Clama, ne cesses, quasi tuba exalta vocem tuam, et annuntia populo meo scelera eonim^. Malheur au prêtre qui, en dissimulant les justices du Seigneur, laisse les âmes dans une fausse sécurité qui les perd : Si dicente me ad impium, morte morieris, non annuntiaveris et... ipse impius ininiquitate sud morietur ; sangxdnem auHm ejus de manu tua requiram^. La modération que les gens du monde demandent au prédicateur n'est qu'un ménagement coupable pour la mollesse de leurs mœurs, la nullité de leurs principes, les vices de leur vie et le sommeil de leur conscience qui ne voudrait pas être réveillée : il est indigne d'un ministre de la parole de céder à de telles considérations.

3* Après les vérités fondamentales et les fins dernières, la matière la plus importante de la prédication, c'est l'ensemble delà religion, présenté de manière à mener ses auditeurs avec ordre et méthode, depuis les premiers éléments jusqu'aux plus hauts mystères. Cet ensemble se compose de faits, de dogmes, de morale et de pratiques. 1° L'exposé des faits doit entrer comme premier élément dans l'ensemble de l'enseignement religieux : car presque tout est historique dans la religion ; et on ne la connaît bien qu'autant qu'on connaît son histoire. Ce sont les faits qui établissent et consondent la foi, qui expliquent presque tous les dogmes, qui rendent raison des

' Isaïe, Lviii. — 2 Ezecl)., xxxin.

52 TRAITÉ DE L\ ri'.EDICATlON.

principales céréinonios du culte catholique, et donnent l'intelligence des inslriiclions religieuses qui se font dans les chaires chrétiennes. Tous les jours on parle aux peuples de l'Écriture, de l'Église, des doux Testaments ou des deux lois, des sacrifices de Moïse et d'Aalon, d'Ahi'aham et de Melchisédech, des prophètes, des apôtres ; et s'ils ignoioiit les faits, les choses et les personnes de l'Histoire taiiite, ils ne comprennent rien à ce langage. On leur dit que Jésus- VMrisi est notre Pùque, et quel sens peut avoir pour eux cette parole, s'ils ne savent auparavant quelle était la Pàque des Juifs nistiluée pour célébrer la délivrance d'Egypte et figurer la déliviance plus excellente de l'esclavage du démon par Jésus-Christ ? Toute l'année, enfin, ils voient célébrer les mystères du christianisme et administrer les sacrements ; et s'ils ne connaissent pas l'histoire de la vie deNotre-Seigneur, ils ne comprennent pas plus ce qu'ils voient faire que ce qu'ils entendent dire. Il est donc de la plus grande importance d'expliquer au peuple la partie historique de la religion ; et ce genre d'instruction aura le triple avantage d'être écouté avec plus d'attention et d'intérêt, de se graver dans la mémoire d'une manière plus nette et plus durable, et de faire mieux ressortir les vérités qu'il démontre : ainsi raclion de la Providence se montrera sensible dans l'histoire des patriarches et du peuple de Dieu ; la beauté et les charmes de la vertu éclateront dans l'histoire de Ruth, de Tobie, d'Eslher; la crainte de Dieu et l'horreur du péché ressortiront du récit de la création, du déluge, de l'embrasement de Sodome,des plaies d'Egypte, des miracles du désert, de la captivité de Babylone, et des autres effets de la justice, de la puissance et de la grandeur divines. Dieu, au contraire, paraîtra aimable si l'on expose les biens qu'il a faits à Abraham, Joseph et Mo'ise, les soins qu'il a pris de son peuple dans le désert et surtout l'incarnation du Verbe, la vie et la mort de Jésus-Christ*. On trouvera les matériaux tout préparés pour ce travail, dans le Catéchisme historique de Floury, dans l'Histoire de la Pieligion par Lhoniond, dans l'Abrégé de l'Ancien Testament par Mésenguy, et dans le Discours de Dossiiet sur l'Histoire universelle. La Bible do Uoyaumont pourra aussi fournir des réflexions pieuses à intercaler dans le cours de la nurrat'oii. — 2" H faut instruire sur le dogme. C'est dans plusieurs prédicateurs un étrange écart de ne jamais traiter que des sujets do morale, sans

• On peut appliquer aux gramlos personnes ce que Féiieiou dit de l'utilité (le rilisloiie sainte pour k$ eulauts : Lducatiou des filles, c. vi.

expliquer le dogme. C'est bâtir en l'air que de procéder ainsi : la morale a son fondement et sa sanction dans le dogme : sans lui, elle n'est qu'une morale philosophique, dénuée d'autorité et de vie ; élayée par lui, elle prend une majesté imposante et sainte ; Dieu la commande, l'éternité la sanctionne, Jésus-Christ la consacre par ses exemples, et ses mystères la persuadent mieux que tous les raisonnements ^ Aussi tous les grands maîtres de la prédication se sont-ils attachés au dogme. C'est dans la région sublime des mystères, dit M. de Boulogne ^, que l'on a vu planer les aigles do la chaire ; c'est dans ces vastes réservoirs qu'ils ont puisé les eaux abondantes de l'éloquence sacrée ; c'est dans ce saint des saints, qu'entrant comme le grand prêtre de l'ancienne loi, ils sont allés chercher ces oracles que les populations émues et saisies écoutaient comme la voix do Dieu même ; et c'est au contraire pour avoir négligé la partie doctrinale et mystérieuse, pour s'être trop attaché à la partie morale et humaine, que plusieurs prédicateurs modernes ont manqué le vrai but de l'instruction chrétienne, celui d'enrichir la morale par le dogme et le dogme parla morale. Voilà d'où vient encore l'incontestable supériorité des prédicateurs catholiques sur les prédicateurs protestants ; c'est que ceux-ci puisent tous leurs sermons dans une raison toute nue, qui semble s'effaroucher de tout ce qui est dogme et repousser tout ce qui est mystère. Il faut donc traiter à fond le dogme, faire connaître Dieu et ses perfections, Jésus-Christ, ses mystères et sa doctrine, l'Église et son autorité infaillible, la justification et la grâce, les sacrements, la nécessité et les qualités de la prière. — 3° Tout en instruisant sur le dogme, il ne faut pas négliger la morale. Puisque le salut des auditeurs, qui est le but de la prédication, ne s'obtient que par les œuvres, il est évident que le prédicateur qui s'en tient à la spéculation et aux considérations dogmatiques, manque tout à fait son but, et que celui qui veut être utile doit tout rapporter à la pratique, c'est-à-dire à la réforme des mœurs, à l'exercice des vertus, jusque-là que, lors même qu'il traite un sujet purement dogmatique, il doit toujours terminer par une conséquence morale qui tende à rendre l'homme meilleur. Les sujets principaux à traiter en ce genre sont les commandements de Dieu et de l'Église,

• La véritable fin des mystères, dit Bossuet dans la préface de son Calé' chisme, c'est d'inspirer l'amour de Dieu et de toute^^ les vrrtus, Dieu n'ayant pas fait des choses si admirables pour être la pâture des esprits curieux, mais pour être le fondement des saintes pratiques auxquelles la religion nous oblige.

' Discours sur les causes de la décadence de l'éloquence.

5i TRAITÉ DE LA rRÉDICATION.

la nature des vices et des vertus, avec les motifs et la manière d'éviter les uns et de pratiquer les autres, la haine du péché et ses différentes espèces, sans oublier les péchés de pensées et de désirs, d'omissions et de paroles, la nécessité des bonnes œuvres, avec la manière de faire chrétiennement ses actions et surtout ses exercices de piété. Mais entre tous ces sujets, il faut choisir de préférence les grands devoirs du christianisme et les grands défauts les plus communs : l'esprit instruit des devoirs importants, et le cœur touché des vérités essentielles, corrigeront d'eux-mêmes les petits défauts ; et d'ailleurs, ne pouvant tout dire, ce serait employer moins bien son temps que de s'arrêter à des choses moins importantes. Ce n'est pas que le prédicateur doive négliger d'enseigner la perfection aux justes : ces âmes généreuses, si chères au cœur de Notre-Seigneur, ont droit à une part abondante dans la distribution de la divine parole. 11 ne faut quelquefois qu'un mot pour faire éclore une vocation : témoin saint Antoine, auquel il suffit d'entendre lire à l'église cette parole : Si vis perfectiis esse, vade, vende quod habes, et dapauperibus^. Mais le prédicateur pourra satisfaire à ce qu'il doit à ces âmes d'élite, tantôt en insérant dans ses discours des avis sur les conseils et la perfection évangéliques, tantôt en traitant ces matières ex professOy quand le genre de l'auditoire le comportera. — 4;° Il faut expliquer aux fidèles les pratiques de la religion, et par là nous entendons les cérémonies du culte public et de l'administration des sacrements, les prières du matin et du soir, enfin les pratiques pieuses. Les cérémonies ont toutes un sens caché et sont une prédication en action. Si le fidèle les comprend, elles l'intéressent, l'instruisent et l'édifient : si on ne lui en donne pas l'intelligence, il ne les voit qu'avec ennui et dégoût, sans profit pour la piété ; souvent même il les critique comme choses singulières qui n'ont pas de sens. Rien ne lui sera plus agréable que d'en entendre l'exphcation, soit parce qu'une instruction qui se rattache à des objets sensibles se saisit et se retient sans peine, soit parce que tout le monde éprouve un plaisir naturel à savoir la raison des ciioses qui se font sous ses veux. Même utilité et même agrément pour les fidèles se rattacheraient à l'explication des prières du matin et du soir : il y aurait utilité ; car, s'ils les comprenaient, ils les diraient plus aisément avec attention et piété, entreraient dans le sens qu'elles expriment et rendraient ainsi à Dieu un culte vraiment intérieur, tandisquo, s'ils ne les compreunontpas,

» Mi.ttli., XIX. 21.

ce qu'ils disent n'est plus qu'un jeu des lèvres où l'esprit et le cœur ne sont pour rien, où, aucun sentiment pieux n'occupant l'âme, ii est difficile de se défendre des distractions et de faire une bonne prière. 11 y aurait aussi agrément : car, qui ne prendrait plaisir à acquérir l'intelligence de paroles qu'on profère tous les jours, et à éviter par là l'ennui et le dégoût presque inséparables d'une récitation de mots incompris? Enfin, il serait également intéressant d'expliquer et de recommander aux fidèles les pratiques pieuses, propres à maintenir les âmes dans la vertu et à accélérer leurs progrès dans la perfection, par exemple, un règlement de vie, l'oraison mentale avec l'examen de prévoyance chaque matin, l'examen particulier et général, la lecture spirituelle, la visite au Saint-Sacrement, la prière en famille, au moins le soir; la pratique des oraisons jaculatoires, pour offrir à Dieu ses actions, accepter avec calme ses souffrances et ses peines, l'appeler à son secours dans les tentations, et demander son amour ; la piété envers le crucifix et l'usage si chrélien d'en avoir un exposé en chaque maison ; la dévotion à la sainte Vierge c^. la fidélité à l'honorer chaque jour par le chapelet et autres pratiques ou prières; la fréquentation des sacrements, l'audition journalière de la sainte messe, autant qu'on le peut ; la manière de l'entendre et d'assister aux offices ; un acte de contrition aussitôt après chaque faute, et la confession au plus tôt ; la fuite des occasions du péché, comme 'les mauvaises compagnies, les rapports trop intimes .avec les personnes d'un autre sexe, la modestie des regards, qui prévient la vue des objets dangereux, etc.. Le monde appellera communes et triviales les instructions sur ces matières ; mais ses vaines critiques n'arrêteront pas le prédicateur qui aura un vrai désir de sauver les âmes ; car c'est par de telles pratiques qu'on assure la conversion des pécheurs et qu'on sanctifie les justes. Saint François de Sales lî saint Liguori ne cessaient de les recommander^, et c'est même là presque la seule partie du sermon que retiennent les gens simples qui y assistent : ils oublient les divisions, les preuves, les mouvements oratoires, mais ils retiennent une pratique pieuse qu'on leur a exphquée et recommandée.

¥ Dans le choix des matières de la prédication, il faut préférer les sujets communs et rebattus aux sujets nouveaux et extraordi-

* LeUrcs de S. Liguori à un religieux de ses amis, sur l'éloquence et la prédication populaire, dans la Méthode çe'nérale de catéchisme, par M. Dupanloup t. II: p. 4i.

nairos». La raison on est que los snjcls les plus commuus sont les plus utiles ; ils ue sont si couhuuiis que parce que leur importance a IVappé un plus grand nombre d'esprits qui ont cru ne pouvoir rien faire de miijux que de les traiter. Si les auditeurs les ont déjà entendus, il leur sera très-utile de les entendre encore, pour s'en pénétrer toujours davantage et les appliquer à la réforme de leui Vie. D'ailleurs, les sujets les plus rebattus ont souvent aujourd'hui le niéiite de la nouveauté, soit parce qu'un grand nombre de prédicateurs les dédaignent par une secrète vanité qui veut parler autrement que les autres, ce sont vraiment des sujets neufs et peu ordinaires dans la chaire ; soit parce qu'un nombre d'auditeurs n'ayant que des connaissances superficielles en religion, ces sujets communs, bien traités et bien approfondis, leur paraissent neufs. Enfin, les Pères dans leurs homélies, Massillon et Bourdaloue dans leurs sermons, n'ont point traité des sujets extraordinaires : ils se soiit attachés à traiter les vérités les plus communes, parce qu'ils les regardaient comme les plus importantes et les plus utiles Ur les prédicateurs modernes auraient mauvaise grâce à se croire plus habiles dans le choix de leurs sujets que ces grands maîtres de la chaire.

5° Tout pasteur doit régler ses instructions de manière à pouvoir dire conune l'Apôtre aux habitants d'Éphèse : Mufidus siim à sanguine omnium ; non enim subterfugi quomimis annuntiarem omke consilium Dd vobis ; c'est à-dire qu'il ne doit rien y avoir, dans la religion, qu'au bout d'un certain temps il n'ait enseigné à ses ouailles, pins ou moins, en proportion de l'importance de la chose et de la capacité des auditeurs.

DES CHOSES qu'il FAUT s'aDSTENIR DE DIHE EN CIIAir.E *.

Happeloiis ici le principe posé au commencement de l'article précédent : c'est que Jésus-Chiist n'a établi la prédication que pour le salut des hommes. On pourrait démontrer, par ce seul principe, qu'il faut éviter dans la chaire les inexactitudes de docliinc, la discussion des objections inconnues aux auditeuis, les

* s. Li^iiori, YtSritable Manière de prêcher à l'apostolique, n" 43 et 44. — — I.e i'. Sôgncii, Devoirs dos curés, p. 128. — * rastoral de Liiiiojros, t. Il, lit. IV, c. II.

questions douteuses et controversées, les nouveautés, les matières relevées et subtiles qui surpassent la portée de l'auditoire, enfin tout ce qui ne tend pas au salut ou n'est pas propre à le procurer. Mais, comme ces points sont d'une haute importance, nous allons les èclaircir par des preuves spéciales et des applications.

1* Il faut éviter avec le plus grand soin toutes les inexactitudes de doctrines, soit en dogme, soit en morale. Le prédicateur parle comme ambassadeur de Jésus-Christ : or un ambassadeur doit se conformer exactement aux instructions de son prince. 11 parle au nom de Dieu ; or dire au nom de Dieu des choses fausses, c'est faire Dieu auteur du mensonge, c'est blesser sa véracité infinie. Ajoutez que, s'il n'expose pas exactement le dogme, il déshonore la chaire de vérité et en fait une chaire d'erreur ; il trompe ses auditeurs, leur donne de fausses idées sur la religion, et court risque de leur faire perdre la foi. S'il n'expose pas exactement la morale, ou il l'atténue ou il l'exagère : s'il l'atténue, il corrompt la loi de Dieu, altère la sévérité de l'Évangile, fausse les consciences, se rend responsable de tous les péchés qui seront la suite de ses doctrines relâchées ; et, pour avoir condescendu aux pécheurs qui lui disent : Loquimini nobis placentia^, il s'attire l'anathème porté contre ceux qui consuunt ]mlvillos sub omni cuhito mamis, et faciunt cervicalia sub capite univei'sx xlatis'^; souvent même il perd la confiance des auditeurs, quand il s'en trouve d'assez instruits pour reconnaître l'inexactitude de sa doctrine. Si, au contraire, il exagère la morale, s'il présente comme mortel ce qui est véniel, comme précepte ce qui est de conseil ; s'il invective contre des fautes légères comme contre des fautes graves, en prenant à la lettre certaines propositions échappées aux saints Pères, ou s'il recueille, sans discrétion, tout ce que lui suggère une imagination ardente pour rendre son sujet plus tenible, il résulte de là que les uns se découragent et abandonnent la vertu comme impraticable, les autres se font une fausse conscience qui est pour eux une source de fautes et peut-être de fautes graves , d'autres enfin, frappés de ses exagérations, n'écoutent plus qu'avec défiance un prédicateur qu'ils jugent entraîné par son caractère dans une rigidité excessive, ou emporté par son imagination en de vaines déclamations : ils se persuadent qu'il y a toujours à rabattre de ce qu'il dit, et en viennent quelfjuefois jusqu'à mettre

* Isaïe, c. XXX. — * Ézcchicl, c. xiii.

en doute los maximes les plus incontestables de la perfection clirélienne. Massillon mérite des reproches à ce sujet ; il sacrifie quelquefois l'exactitude de la morale aux mouvements de l'éloquence, et les objets les plus terribles en eux-mêmes le deviennent encore davantage dans sa bouche par suite des exagérations où son imagination l'entraîne. Il semble oublier qu'il vaudrait mieux laisser le pécheur dans l'apathie que de le précipiter dans le désespoir ; que la voie du ciel est assez étroite par elle-même sans la rétrécir encore, et que le rigorisme d'une morale outrée contredit la parole du divin Maître : Jiigiim meum siiave^. L'exagération (Jans la morale, soit du côté de la sévérité, soit du côté du relâchement, est donc aussi funeste aux âmes que déplacée dans le ministre du Dieu de vérité ; et, en conséquence, il faut bien peser d'avance tout ce qu'on doit dire en chaire, ne rien s'y permettre qui ne soit incontestablement exact, n'y énoncer que les prmcipes qu'on peut suivre dans la pratique, et ne pas être comme ces prédicateurs dont on dit qu'ils surfont en chaire et rabattent au tribunal : Eloquia Domini igné examinata^, eloquia Domini, eloqiiia casta^ argentum igné examinatum, purgatiim sepiiiplmn^. 2*' Il faut éviter la discussion des objections inconnues aux auditeurs : car toute objection est comme le fruit défendu ; elle pique la curiosité, elle excite l'intérêt, et est toujours parfaitement écoutée : il n'en est pas de même de la réponse ; on y est souvent distrait, et l'objection demeure seule avec l'esprit, avec ses funestes conséquences que le démon et la passion savent bien déduire. De plus, les âmes simples qui ne croient pas possible

. qu'on ose attaquer la religion pourraient se scandaliser du trait lancé contre leur croyance ; et il est important de ne pas donner lieu à ce scandale.

5° Il ne faut point traiter en chaire les questions douteuses et controversées, ni entreprendre d'établir comme des dogmes ses opinions particulières. Incerta tractari non permittant episcopi,

, dit le Concile de Trente*. En effet, la prédication doit avoir pour objet la parole de Dieu; or la parole de Dieu, c'est le dogme catholique, et non les opinions particuUères de chaque individu. Le prédicateur est l'ambassadeur de Jésus-Christ et parle en son nom ; il doit donc parler comme parlerait Dieu lui-même, c'est-à-dire

* Matth., XI, 30.— * l'salm., xvn, 31, — ^ l'sahn., xi, 7. — * Sess. xxv, de- ,cret. de Purg-.

prononcer autant d'oracles que de paroles : mais s'il prêche ses opinions particulières, il ne parle plus comme Dieu ni d'une manière- digne de Dieu ; il parle comme homme, et ses paroles, loin d'être des oracles, sont sujettes à contestation ; il n'a point droit de demander créance pour elles et ne peut pas même sans témérité, dit saint Bernard, affirmer ce qu'il enseigne : Opinio qux assertionem hahet, temeraria est^. Ce qu'il dit aujourd'hui, un autre pourra le contredire demain, en soutenant que lui seul a raison ; et alors la chaire évangélique d'où la parole de Dieu devait seule descendre, deviendra une arène où les hommes se combattront pour des opinions humaines : témoin de ces débats et incapable d'ailleurs de discerner l'opinion d'avec le dogme, le peuple conclura qu'on peut bien ne pas ajouter foi à tout ce que disent des hommes qui ne s'entendent pas entre eux ; et dès lors, par une conséquence inévitable, le sacré ministère de la prédication sera déshonoré, et toute autorité sera enlevée à la parole de Dieu. — De là il suit qu'il ne faut point traiter en chaire certains point délicats, comme le sort des enfants morts sans baptême^, ou celui des infidèles qui auraient observé la loi naturelle ; la matière des sacrements de la Confirmation et de l'Ordre, le ministre du Mariage, la mitigation des peines des damnés, le titre de la loi par rapport à l'intérêt, les inventions de certains théologiens pour exphquer la présence réelle, etc.. — Observons cependant que le prédicateur ue doit pas se croire obligé à ne dire que les vérités définies; il peut et doit même traiter les vérités qui, sans être décidées, font partie de l'enseignement universel, -par exemple, l'union de la divinité au corps de Jésus-Christ pendant les trois jours de sa mort, la nature du feu de l'enfer, la matière et la forme du sacrement de Pénitence, la notion de l'indulgence plénière et de l'indulgence partielle, les opinions de morale généralement reçues dans l'École, pourvu toutefois qu'il sépare le certain du probable, les points définis de ceux qui ne le sont pas, qu'après l'exposé des principes généraux communément admis, il laisse les fidèles au jugement de leurs directeurs quant aux apphcations particulières sujettes à discussion ; qu'enfin il se garde bien de donner des décisions hasardées, de fixer la li-

* De Consid., lib. V, c. m. — * Plusieurs abuseraient de l'enseignement général sur cette question pour différer de faire baptiser leurs enfants, pour se ménager moins pcndai:t la grossesse, ou môme peut-être pour mettre leur honneur à couvert à la faveur d'un crime.

mite du péché mortel au péclié véniel lorsque renseignemetit commun ne le fixe pas, et surtout d'introduire dans son discours des opinions singulières, quoique permises dans TÉcole : Ne singulares opiniones, quanquàm m sclwlis affevantur, ad concionem adhibeatj dit saint Charles; nihil quod ciim prohaiis Ecclesix doctoribus consentaneum non sit, proférât^.

A° Il faut s'abstenir en chaire de toutes les nouveautés, comme certaines considérations politiques, littéraires, purement philosophiques et autres semblables, car le Saint-Esprit dit, dans le Psalmiste, que c'est la parole de Dieu qui convertit : Lex Domini immaciilata convertens animas; testimonium Domini fidèle, sapientiam prxfitans parviilis; prxceptum Domini hicidum ilhiminans oculos. Or, ce serait une présomption d'espérer plus de ses propres pensées que de la parole de Dieu. L'Esprit-Saint, d'aillouis, a tracé le cercle dans lequel doit se renfermer le prédicateur : Prxdicate Evangeliurn, prœdica verbum; TÉvangile, la parole de Dieu, voilà la matière nécessaire, comme l'âme et la substance de la prédication : y substituer de profanes nouveautés, des questions sociales, économiques, politiques ou philosophiques; prétendre que la chaire doit subir une réforme, que les besoins de l'époque demandent un enseignement autre que celui de nos pères, mieux en rapport avec le siècle, c'est dénaturer la prédication et vouloir faire de la tribune évangélique nue école de philosophes livrée, comme celle du Portique ou du Lycée, aux disputes des hommes, à l'arbitraire des opinions, à la mobilité des imaginations humaines ; c'est contredire saint Paul, qui veut qu'on évite même les nouveautés d'expressions : Devitans profanos vocum novitates, et le saint Concile de Trente qui prescrit aux prédicateurs de ne prêcher que la loi de Dieu : Divinam legem annuniieni; c'est faire le procès aux Chrysostome, aux Grégoire de INassc et de Nazianze, aux Basile, qui tenaient sans doute par leur enseignement aux besoins de leur époque, et qui cependant prêchaient comme avaient prêché avant eux tons les hommes apostoliques, sans faire au siècle aucune concession, tenant pour certain (|ue la religion, antique comme le monde, ne souffre de nouveau que le tour qu'on donne à la pensée, ce tour ingénieux qui fait paraitie toujours nouvelles les choses les plus anciennes. C'est, enfin, insulter à la parole de Dieu que de croire qu'elle est une chose surannée, qui ne convient plus au siècle, qui ne peut plus avoir son efficacité pre-

* Act. Eccl. Mcdiol., i)ai-t. IV, iiislr. prœdic de materià sacra- concioiiis.

mière ' il y a, aujourd'hui comme toujours, des pécheurs à convertir, elpour cela il faut, aujourd'hui comme toujours, leur prêcher Jésus- Christ crucifié, quoique le Juif s'en scandahse, et que le Grec n'y voie qu'une folie ; il faut, comme l'Apôtre en présence de Félix, les effrayer par la terreur des jugements de Dieu. — De là, nous pouvons conclure combien sont répréhensibles ces prédications modernes qui n'ont plus de l'Écriture dans leurs sermons que le texte obligé, qui ne prêchent plus la parole divine, mais de profanes nouveautés ; qui ne vont plus cherclier leurs sujets dans l'Evangile, mais dans les spéculations de la philosophie ou de la politique, ou qui, quand ils parlent du christianisme, semblent prendre à tâche de le séculariser, rougissant do nommer Jésus-Christ en chaire,* et mettant à la place de ce nom adorable quelque nom nouveau, le MaUre, le Christ, etc., n'osant plus traiter ni nos mystères, ni les vertus chrétiennes, ni les anathèmes que lance l'Évangile contre les vices et les passions, el aimant mieux présenter cette religion divine comme le principe générateur du beau dans la civilisation, dans les arts, etc., comme si c'était pour la civilisation que le christianisme fût descendu du ciel; et ils disent tout cela à des âmes pieuses venues dans l'église pour s'édifier ! On suivrait ces prédicateurs pendant un carême entier, et on ne les entendrait pas parler du délai de la conversion, d'une seule des fins de l'homme, d'un sacrement , d'un précepte du Décalogue, d'une loi de l'Éghse, d'un mystère, d'un péché mortel : or, quel fruit peuvent produire dans les âmes de tels prédicateurs, et quel rapport y a-t-il entre leur genre et le genre des Pères et des prédicateurs de tous les siècles? Le remède à cet abus, c'est de poser en principe que le langage du prédicateur doit être tellement l'expression des pensées et des sentiments de Jésus-Christ, qu'après Tavoir entendu chacun puisse dire : Hxc dicit Dominus, et que toutes ses paroles puissent être traduites dans le langage même de lÊerilure. Tout discours qui ne peut pas subir cette épreuve n'est pas un discours évangélique.

5° 11 faut éviter les questions relevées et subtiles qui surpassent la portée des auditeurs : A'piid rudem plebem difliciliores ac subtiliores question es... à popularibm concionibiis secliidantur, dit le Concile de Trente'. En effet, quel est le but de la prédication? c'est sans doute l'instruction et la sanctification des fidèles : or, que sert pour cette fin de leur dire des choses difficiles et subtiles qu'ils ne peuvent comprendre? Quelque relevé et magnifique que soit le discours pour

• Sess., xxT, decr. de Piirg

les savants, il n'est (raucuiip utilité pour ceux qui ne le comprennen pas, et par conséquent leur parler ainsi, c'est se prêcher soi-même plutôt que prêcher Jésus-Christ ; c'est suivre les inspirclions d'un amour-propre avide de gloire plutôt que celles d'un zèle éclairé et sincère ; c'est enfin s'écarter des exemples de Notre^Seignew, que nous voyons au contraire s'abaisser toujours à la portée des plus humbles esprits, ménager ses lumières pour ne pas éblouir leur faible vue, leur parler avec la plus grande simplicité et employer pour se faire comprendre les comparaisons les plus communes : modèle qui apprend aux prédicateurs de tous les siècles à ne point faire montre de leur esprit, et à ne dire en chaire que ce qui convient à la portée des auditeurs : d'où l'on voit combien seraient déplacés dans nos auditoires ordinaires, composés de femmes et de gens simples, soit les conférences de M. Frayssinous, soit les sermons de Bourdaloue, de Bossuet, et même la plupart des discours de Massillon : évidemment, les hautes considérations qu'ils renferment ne seraient pas comprises.

6° 11 faut éviter dans la prédication tout ce qui ne tend pas au salut ou n'est pas propre à le procurer. Quxstiones... qux ad xdificationemnon facimitet ex quibus nullafit pietatis accessio, à popularibiis concionibus secludantiir, dit le Concile de Trente à l'endroit déjà cité. Le caractère de la parole de Dieu, c'est d'être utile : Ego Dominus Deus tiius docens te iitilia, dit le Seigneur dans Isaïe^ Le Sage dans l'Ecclésiaste enseigne le peuple ; mais son discours ne contient que des choses utiles et pleines de vérité : Chmqiie esset sapicntissimus Ecdesiastes docuit popuhim... quxsivit verba utilia et conscripsit sermones rectissimos acveritate plenos^. Saint Jean-Baptiste est suscité pour préparer les voies au Messie, mais sa prédication se résume tout entière dans la science du salut : Puer propheta... ad da^idam scientiam salutis plebi ejiis^. Jésus-Christ dans ses prédications n'a pas dit un mot qui ne tendit au salut; saint Paul prenait à témoin les Éphésiens qu'il leur avait prêché tout ce qu'il leur était utile de connaître : Scilis quomodo nihil substraxerijn utilium^, et défendait à Tite de s'occuper des disputes de généalogie, parce qu'elles étaient inutiles pour le salut : Genealogiasdevita : sunt enim inutiles^. Et en effet, puisque le salut est l'unique but de la prédication, tout ce qui n'y tend pas est hors d'œuvre et chose déplacée.

* Isaïe, X1.VII1, n. — « Eccl., xii, 9. — ' Luc, i, 77. — * Act., xï, '20. — • Tit., III, 9.

Jamais donc on ne doit parler en chaire ni de politique, ni d'affaires temporelles, ni d'intérêts personnels, ni de querelles et contestations particulières. Jamais même il ne faut faire intervenir dans son discours des points d'histoire, de science ou d'art, qui ne font rien à la gloire de Dieu on au salut des âmes. Il faut négliger les systèmes de physique, parler du ciel et de la terre comme on en parlait avant Copernic et Descartes, et comme en parle encore aujourd'hui tout le monde dans le langage de la conversation. Les discussions scientifiques seraient là plus que superflues, et pourraient peut-être faire admirer le savoir du prédicateur ou repaître la curiosité des auditeurs, mais ôteraient au discours son onction et sa force, en allongeraient inutilement la marche, en feraient perdre de vue le but essentiel. Ici donc s'applique parfaitement le mot de Quinlilien, qui défend de se laisser détourner de ce qui est utile au sujet par l'appât de la vaine gloire, comme il arrive à plusieurs, dit-il : Cavendum antè omnia, ne, quod plerisque accidit, ah lUilitate causx prxsentis cupido lundis abdiicatK

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