CHAPITRE IV
Des qualités de la prédication
La prédication peut se considérer ou dans le prêtre qui en est le ministre, ou dans l'auditeur auquel elle s'adresse, ou dans son action sur les âmes, ou enfin dans l'ensemble des parties dont elle se compose. Suivant ces divers rapports, elle doit avoir divers caractères.
Considérée dans le prêtre qui en est le ministre, elle doit être adaptée à sa personne.
Considérée dans l'auditeur, elle doit être appropriée à ceux auxquels elle s'adresse.
Considérée dans son action sur les âmes, elle doit instruire, plaire et loucher.
* Lib. XII. c. iT.
64 TRAITÉ DE l\ PRÉDICATION.
Considérée dans reusenible des parties qui la conslilueiit, elle doit former un tout ré«julier, et être confoi-nie au principe d'unité qui est essentiel à toute bonne composition.
Revêtue de tous ces caractères, la prédication est parfaite; privée d'un seul, elle est vicieuse. Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit coupable et ri'piéhcnsible devant Dieu : car tous ne peuvent pas s'élevtr jusqu'à la perfection de l'art, perfcctio paucorum est; et le Dieu juste et bon ne demande à ses ministres que ce qu'ils peuvent. Nous proposons la perfection parce que tous doivent y tendre; mais celui qui, sans y atteindre, s'en sera approché selon la mesure de talent qui lui a été donnée, aura rempli tout devoir devant Dieu et devant les hommes. C'est dans cette vue que nous allons exposer les divers caractères de la bonne prédication.
PREMIER CARACTÈRE DE LA PREDICATION; ELLE DOIÏ ÊTHE ADAPTÉE AU PUÉDIC.VTEIIR.
Saint Augustin a dit : Il n'y a de véritable éloquence que celle qui convient à la personne qui parle; et rien de plus juste que celte observation. On raconte de Socrate que, Lysias lui ayant lu un discours qu'il avait composé pour sa défense, ce philosophe lui dit : Votre discours est fort beau et parfaitement bien écrit ; mais il ne convient pas à Socrate : Prseclara sanè et elegans oratio est, sed non convenu Socrati. Mais, reprit Lysias, si mon discours est bon et bien fait, pourquoi ne vous conviont-il pas? C'est, répondit ce grand homme, que toute chaussure ne va pas à tous les pieds, par cela seul qu'elle est élégante : réponse digne de Socrate. Autre, en effet, devait être la manière de parler d'un philosophe austère, autre le genre d'un rhélheur aux formes gracieuses et polies. Le discours, jiourêlre utile et goûté, doit donc être adapté à celui qui parle*, c'est-à-dire être en rapport avec son âge ; avec l'autorité que lui donne sa position ou sa réputation ; enfin, avec son genre de laKiit. Ainsi, un vieillard vénérable pourra sans inconvénient dire bien di's choses qui seraient souverainement déplacées dans la bouche
' ProvUlendiim est ne qvx dicimtur ah eo qui dkit disxt'iitiattl. . . Idem alittr l'.xsar, aliter Ciccro, aliter Calo suadere debebil, dit Qiiiiililini. lib. lll, c. tiii. — Rien no s'appliiiue mieux à cette partie de l'art oraloiie que les priiuiiH.!! de conduite donnés p;ir Cicéroii, lil). I, c. xxxj, de Offîciis
d'un jeune homme *, par exemple, adresser certains reproches aux auditeurs, faire une instruction sur le mariage, sur l'impureté ou autres détails délicats relatifs à celte matière. Ainsi, un curé ancien dans sa paroisse, un évêque dans son diocèse, peuvent prendre un Ion de commandement et d'empire qui serait ridicule dans un jeune prêtre. De même, quoique Bourdaloue ait pu dire : Voilà ce que Dieu m inspire pour votre édification, on ne pardonnerait pas cet air inspiré à un jeune prédicateur sans renom. On ne lui pardonnerait pas plus de vouloir s'élever au-dessus de sa sphère, sortir de son genre etquitter le naturel. Le poêle a dit avec justesse :
Sumite materiam vestris, qui scribitis, œqttam Viribus '-....
Chacun a son caractère particulier qui le dislingue, un genre d'esprit qui lui est propre; chacun a sa manière de concevoir, de sentir, de rendre ses pensées et ses sentiments. Tant qu'on s'en tient là, sans chercher à faire mieux qu'on ne peut, on parle d'une manière, sinon élevée, au moins raisonnable ; et le discours, s'il n'annonce pas un homme de génie, annonce un homme de goût et de bon sens. Les grands hommes ne se sont élevés au degré de perfection où ils sont parvenus, qu'en suivant le genre qui leur était propre, qu'en cultivant la spéciaUté pour laquelle la nature les avait faits, et travaillant à en tirer le meilleur parti possible, m Remplissez « toute l'étendue de votre mérite, disait le cardinal de Retz; déve- « loppez, autant qu'il est susceptible de l'être, le talent qui vous est (( propre; restez ce que vous êtes, ou plutôt devenez tout ce que <( vous devez être. » Mais, si l'on veut sortir du naturel, si l'on ne veut plus être soi-même, on éprouvera la vérité de ce mot du poSte:
Tu nihil invilâ dices faciesve Minenâ.
Et l'on se donnera beaucoup de peine pour ne rien faire de bon. C'est un écart de jugement de mépriser ce qu'on a, de n'estimer que ce qu'on n'a pas, et de courir après des talents qui ne sont pas l.)S nôtres. Si Bourdaloue eût voulu être Bossuet, il eût été un pitoyable orateur, et si Massillon eût voulu être Bourdaloue, son nom serait demeuré sans gloire. Tel réussit dans le genre doux et calme, qui écnouera dans le genre véhément et terrible; tel traile fort bien un sujet où il faut du raisonnement, qui sera plus que médiocre dans
• Quimil., lib. XI, ci. — » Art poêt.
M TRAITÉ DE lA PRÉDICATION.
un autre où il faudrait du sentiment. Tel fera de bons prônes, qui fera de mauvais sermons ; et tel sera excellent catéchiste, qui sera pauvre piédicaleur. L'art doit perfectionner la nature, mais non pas la forcer : ce qui sort du naturel est faux, contrefait, maniéré, et dès lors ne saurait ni plaire ni toucher. Le grand secret est donc de se connaître, de cultiver son genre sans viser à en sortir, et d'adapter sa prédication à sa spécialité.
De ces réflexions, concluons, ]" que chacun doit étudier son aptitude naturelle, sa position relativement à ses auditeurs, et y accommoder son sujet, son style, son geste, son ton de voix, sans vouloir se donner plus d'art, plus de science, plus d'extérieur que le naturel n'en comporte.
Concluons, 2° que chacun doit laisser prédominer dans ses discours celle des trois forces oratoires (instruire, plaire, toucher) dont i'a particulièrement doué la nature. Si l'on a reçu d'elle le don de convaincre par un raisonnement profond, on ne doit pas quitter ce genre fort et sohde pour le genre fleuri et délicat ; si au contraire on a reçu le don de plaire et de toucher par un esprit vif, une imagination brillante, un cœur sensible, il faut se garder d'échanger ce genre pour la gravité sévère d'un théologien qui raisonne et disserte. Par la même raison, celui qui a la facilité naturelle de bien parler, ne doit pas détruire son talent pour prendre le genre recherché et extraordinaire, comme au contraire celui qui n'a reçu que le don de parler simplement, doit s'en tenir là sans vouloir s'élever plus haut. On ne saurait dire combien d'ecclésiastiques ont perdu leur talent, faute de suivre ces règles : ils auraient pu faire avec succès des instructions familières, et ils se sont rendus inutiles autant que ridicules en voulant faire des sermons relevés et au-dessus de leur portée. Parce qu'ils avaient réussi en quelques prônes, ils se sont imaginé être en état de prêcher des sermons; et, voulant se faire orateurs sans être nés pour cela, ils n'ont été que dêclamaleurs. Ce langage et ces hautes considérations sortaient de leur naturel ; c'étaient des armes trop fortes pour leur faiblesse, ils les ont maniées gauchement et sans succès; malheureux de ne s'être pas dit comme David, lorsqu'on lui fit prendre l'armure de Saùl : Je ne puis marcher ainsi au combat ; je n'ai pas l'usage de ces armes : Non possiim sic incedere, quia usum non habco. Plus malheureux encore de n'avoir pas eu, au défaut de sens pour comprendre qu'il fallait domourer dans leur sphère, assez de docilité pour prendre conseil et suivre les avis d'un ami sincère qui leur aurait dit do s'en tenir toujours à
QUALITÉS DE LA PRÉDICATION. Vf
des compositions simples, les seules pour lesquelles la nature les avait faits.
Concluons, 5° que ceux qui commencent ne doivent point, dès leur début, entreprendre de grands sermons ni traiter des sujets difficiles qui demandent le talent d'un prédicateur exercé, mais faire leurs premiers essais par des prônes sur des sujets faciles et pratiques, comme les dispositions à la pénitence et à l'eucharistie ; et peu à peu, si Dieu leur en a donné les moyens, ils s'élèveront à des compositions plus hautes.
Concluons, 4° qu'il faut se tenir en garde contre le désir d'imiter les prédicateurs qui passent pour les plus excellents. On peut bien emprunter d'eux ce qui revient à notre manière de sentir et de dire ; mais vouloir les singer en tout, renoncer à être soi-même pour chercher à être ce qu'ils sont, s'étudier sérieusement à prendre leur ton de voix, leurs gestes, leur regard et toutes leurs manières, c'est se rendre ridicule ; c'est une affectation indigne de la parole de Dieu, et que les auditeurs punissent presque toujours d'un sourire moqueur. Mieux vaut être médiocre en son genre que copie défigurée d'un beau modèle. On perd ce qu'on a de talent en voulant prendre celui d'un autre ^ : tantôt on copie ce qu'il a d'admiraljle, mais ce qui allait bien dans sa bouche et dans sa composition va mal à notre personne, cadre mal avec notre genre, et gâte notre travail, comme le plus beau trait, quand il est déplacé, gâte le plus beau visage; tantôt aveuglé par l'enthousiasme qui fait voir tout en beau dans les prédicateurs de renom, on veut les imiter en tout ; et comme le faux et l'irrégulier sont toujours ce qui frappe davantage» on copie d'eux précisément ce qu'il en faudrait éviter, semblable en cela au peintre qui attrape plus aisément les défauts d'un visage que la juste proportion des traits.
Concluons, enfin, qu'il n'est pas aussi utile qu'on le croit souvent d'entendre et de consulter les grands prédicateurs : c'est à chacun à se faire des règles propres à son génie, à se perfectionner par le développement de ses dispositions naturelles en conservonl toujours son genre de talent, selon que le tempérament, le goût, l'incUnulion, nous l'ont fait.
• L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'oo a> — Gresset
DEti'XIÈME CARACTERE DE LA PRÉDICATION ; ELLE DOIT ÊTRE APPROPRIEE
A l'auditoire '.
* Tous les maîtres dans l'art de bien dire ont proclamé la néces-
* site d'adapter le discours à l'auditoire. Quintilien, dans ses Insti-
* lutions, a consacré un livre entier au développement de cette
* importante matière, qu'il estime la plus essentielle de toutes : Qux
* est, dit-il, meojudicio maxime necessaria ' ; et Cicéron avait enseigné
* avîunt lui que l'orateur doit accommoder non-seulement ses pen-
* sées, mais encore ses expressions à ceux auxquels il parle : Non
* enim, dit-il, aiiditor omnis eodem aut verborum génère tractandus
* est, aut sententiarum^... Nec sempei\ nec apiid omnes, nec contra
* omnes, nec pro omnibus, eodem modo dicendum^. De là dépend
* tout le succès du discours, et on peut affirmer qu'une des princi-
* pales causes du peu de fruit que produisent tant de prédications,
* c'est que le plus souvent elles ne sont point adaptées aux audi-
* leurs. Les prédicateurs composent dans leur cabinet des discours
* vagues destinés à tous les auditoires possibles où ils seront appelés
* à porter la parole, sans songer à approprier leur langage aux be-
* soins et aux dispositions d'aucun auditoire particulier. On dirait,
* à voir leur manière de faire, que tous les peuples ont la même
* portée, de sorîe que ce qui sera compris dans un endroit devra
* l'être partout; les mêmes besoins, de sorte que le même remède
* devra convenir à tous les malades ; enfin les mêmes dispositions,
* à tel point qu'il soit inutile de varier ses moyens pour s'insinuer
* dans les cœurs et les gagner à la vertu. Par suite de cette erreur,
* on voit certains prêtres se faire un cours amuiel de prônes ou
* d'instructions, et se reposer après ce travail fini, croyant satisfaire
* à leur devoir en répétant tous les ans les mêmes discours ; comme
* si les besoins des fidèles ne variaient pas selon les temps, et que " les circonstances n'amenassent dans leurs idées et leur conduite au-
* cim changement qui exigeât de nouveaux avis, comme s'ils ne fai-
* saicnt aucun progrès dans la religion et la pratique de la vertu
* S. GiM^goirc, 5* livr. — S. Augustin, de catechizandis Rudibus. — Pastoral (le Liuioges, t. II, 1" part., tit. vu. — Introduclio Calichisnii Conc. Trie!., § l. — * Lib. XI, I. — ' Oiator, lxxi. — * Oralor, cxxiii, — Voyez encore de Orfll., - 10.
* comme si, enfin, après de longues années de ministère, le pasteur
* ne les connaissait pas mieux, n'était pas plus formé à la science
* de son état, capable, par conséquent, de leur dire des choses
* plus utiles et plus pratiques que le premier jour. Ce n'est pas
* ainsi que procède le prédicateur qui entend son devoir : convaincu
* qu'il n'y a de bonne instruction que celle qui est adaptée à l'audi-
* loire, selon l'avis de l' Esprit-Saint : Sermo opportimiis est optimus^,
* il considère moins ce qui convient à la nature du sujet que ce qui ■* convient à ceux à qui il adresse la parole, moins ce qu'on peut
* dire sur telle matière que ce qu'il est à propos de dire à de tels
* auditeurs : et le soin d'entasser des passages et des réflexions
* de manière à former un discours complet ne vient qu'en second
* lieu, après l'étude simultanée et de l'état moral des fidèles qu'il
* doit évangéliser, et des moyens les plus propres à les éclairer et à
* les convertir : car on ne prêche pas pour parler, mais pour chan-
* gerles cœurs, et il n'y a pas d'apparence que l'auditeur songea sa
* conversion, si le prédicateur n'y pense le premier et n'en prépare
* les voies.
Pour donner les développements nécessaires à une matière si importante, nous traiterons en trois paragraphes, l'obligation et la manière d'adapter son discours : 1" à la portée des auditeurs; 2" à leurs besoins; 5" à leurs dispositions.
g 1er
De l'obligation et de la manière d'adapter son discours à la portée des auditeurs.
Entre les divers rapports sous lesquels le prédicateur doit adapter son discours à son auditoire, il est évident que celui-ci est le premier. Car la première condition pour que deux personnes traitent l'une avec l'autre, c'est qu'elles se comprennent. Nous parlerons donc : 1" de l'obUgation d'adapter son discours à la portée des auditeurs, 2° de la manière d'y réussir.
SECTION f*.
De Tobligalion d'adapter son discours à la portée des auditeurs*.
* Quoique cette obligation soit si évidente par elle-même qu'aucun
* homme de sens ne la puisse nier, il n'est pas moins nécessaire de
> Prov , XV, 23,
• Voyez le Prédicateur apostolique, par le P. Eudes. — S. Liguori, VM table
* la fflire ressortir dans tùule sa force, car, si tous l'admettent en
* théorie, très-peu s'y conforment dans la pratique. On ne se repré-
* sente point assez, en écrivant ses discours, comment sont composés
* presque tous nos auditoires même dans les grandes villes ; on ou-
* blie que les hommes instruits étant partout en minorité, que nos
* églises étant d'ailleurs fréquentées par les petits et les pauvres
* beaucoup plus que par les grands et les t iches, les personnes capa-
* blés de comprendre les choses difficiles y sont presque toujours en
* moindre nombre, de sorte que la masse de l'auditoire se compose
* de gens simples et sans lettres qui n'entendent rien aux expres-
* sions relevées, au\ longues périodes, aux pensées subtiles et abs-
* traites. De là tant de discours qui n'apprennent rien, parce qu'ils
* ne sont pas compris ; de là l'inutilité de la prédication, l'igno-
* rancc des peuples, le dépérissement de la foi et la dépravation
* des mœurs *.
Prêcher ainsi sans se mettre à la portée de ses auditeurs, c'est abuser de la parole, s'écarter des règles de la véritable éloquence, jublier les exemples de Jésus-Christ et des Saints, prévariquer contre on ministère ; c'est la môme faute que si l'on ne prêchait pas ; c'est, sous certains rapports, une faute plus grande encore ; c'est enfin une faute sans excuse. Reprenons chacune de ces assertions.
1° C'est abuser de la parole : car la parole n'a été donnée à l'homme que pour être un moyen de communication d'idées avec ses semblables, et comme le véhicule des pensées de l'un dans l'esprit de l'autre : or, évidemment elle ne peut atteindre ce but qu'autant qu'elle est comprise : si donc celui qui me parle ne se met pas à ma portée, il manque la fin pour laquelle Dieu lui a donné la noble facullé du langage, il est pour moi comme un étranger qui me paile une langue inconnue : Si nesciero virtutem vocis^ quiloquitur^milii barbarus '. 11 dépense sa voix sans raison, dit saint Augustin, puisque
manière de prêcher à l'apostolique. — Lettre à un religieux de ses amis. — L'Éloquence chrétienne dans l'idée et la pratique, par le P. Gisbert de la S. J. — Muralori, de l'Éloquence populaire dans la Mct/iode générale de Catéchisme, par M. Dupanloup, t. II, p. 5 et suiv.
1 Continu'tt miiltis concionatorilnis, dit Rollin dans la préface de sou édition dos Institutions de Quintilion, quià non satis cogitant plerosque auàientiurn, etiam inter cK lui in cxteris erudili videntur, sxpè in rébus divmis infantes esse et novitios, contingit illis, inqiiam, ut diim magna et sublimia affectant, facii leliit xs sonaus aiit cijmbalum linniens, nihil pneler canoros strepitus edant, quibnâ non pasti, sed itlusi, pleriqtie vacni et inanes intcgram et jejuitam fantem do~ ninin référant. Varvuli pelierunt panem, et non erat qui franjeret eis.
• I Cor., XIV.
QUALITÉS DE LA PRÉDICATION. îl
nous ne devons parler que pour être compris : Loquendi omnino nulla causa, si quod loqidmur non intelligunt ii quos ut inteliigant loqidmur S et volontiers on lui appliquerait ces vers du poëte Maynard à un écrivain de son temps :
lion ami, chasse bien loin Cette noire rhétorique :
Tes écrits auraient besoin D'un devin qui les explique.
Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu'il pense, Dis-moi, qui peut t'emiiêchcr De te servir du silence *?
Le conseil était très-raisonnable : il vaut mieux se taire que de parler pour n'être pas entendu.
2° C'est s'écarter des règles de la véritable éloquence : car la véritable éloquence ne consiste pas à se faire admirer par les grâces de son style, par de belles périodes et d'élégantes figures, mais bien à agir sur les esprits et les cœurs : sur les esprits, on les éclairant par une instruction solide et leur imprimant de fortes convictions ; sur les cœurs, en y faisant pénétrer la persuasion avec ses vives émotions qui subjuguent la volonté, qui l'entraînent comme de vive force et ti'ansforment pour ainsi dire en un autre bomme l'auditeur vaincu. Or, il est évident que la première condition pour obtenir ces grands effets de l'éloquence, c'est de se mettre au niveau de ceux à qui l'on parle et de s'en faire parfaitement comprendre. Tel est le secret par lequel le fameux O'Gonnell a exercé sur sa nation, pendant tant d'années, une si grande puissance de parole, remuant les masses et les retenant, les maniant et les gouvernant comme un seul homme : c'est que son langage véritablement éloquent, précisément parce qu'il n'avait rien de semblable à cette parole brillante qu'il faisait entendre devant le Parlement, précisément parce qu'il était populaire, était parfaitement adapté à la portée de ses auditeurs ; un discours académique eût trouvé les populations inattentives et les eût laissées inertes. Aussi Quintilien a-t-il bien raison de dire : Apud populum qui ex pluribus constat indoctis, secundùm communes magis
» DeDoct. christ., lib. IV, 10.
* An scire a'que intelligere neminem vis, qux dicas? Qicidni, liomo inepte, ut quod vis, abitndè conseqmris, taces? Aulu-Gelle, i, 10. — Nonne satins est inu~ tum esse quàm, quod neino intelligat, dicere? Cic, l'hilippic., m, c. ix, n. 22^
it TIUITÉ DE LA PnÉDICATION.
wti'Uechis Iflqncvdinn *, et les prédicateurs de notre siècle no sauraient trop niéditiM- celle i^rande et utile leçon.
3» Ne pas se mi-ttre à la portée de ses auditeurs, c'est oublier les exemples de Jésus-Christ et des Saints; car Notre-Seigneur variait le fond et la forme de ses instructions selon la portée de ceux auxquels il s'adressait : il parlait un langage élevé et raisonné avec les docteurs de la loi, et les pressait par l'Écriture ; mais quand il s'adresse au peuple, il l'instruit de la manière la plus simple et la plus familière; toutes ses paroles sont claires, ce sont des maximes courtes, £iciles à retenir et pleines de substance, comme on le voit dans le sermon sur la montagne : pour se faire comprendre, il descend jusqu'aux comparaisons les plus humbles, celles du laboureur, du fermier, de la semence, de la vigne, du figuier et autres objets que les auditeurs avaient tous les jours sous les yeux. Il ne leur parle, dit saint Marc,que selon qu'ils étaient capables de comprendre, jjvont poU'.rant audire*, et il s'abstient de leur dire ce qui eût été au-dessus de leur portée : Adhuc haheo multa diccre vobis, sed non potestis poriare modo^. A l'exemple de ce divin Maître, les apôtres ont toujours proportionné leurs discours à leur auditoire. Je n'ai pu, dit saint Paul aux Corinthiens, vous parler comme à des personnes spirituelles; je vous ai donné le lait de la doctrine élémentaire comme à des enfants dans la piété, et non la nourriture solide d'une doctrine plus élevée ; vous n'étiez pas capables de la comprendre et de la goûter : Non potiii loqui vobis quasi spiritualibus. Tanquàm parvulis in Christo lac vobis dcdi, non escam; nondum enim poteratis^. Cet excellent prédicateur, qui savait parler la plus haute sagesse devant les parfaits, ménageait prudemment les sources de ce savoir immense puisé au troisième ciel, et n'en produisait au dehors que la petite partie que l'esprit de ses auditeurs pouvait porter : il craignait justement que trop de science ne les eût accablés comme on voit la pluie qui tombe par torrents écraser au lieu d'arroser, tandis que celle qui tombe goutte à goutte féconde heureusement la terre. — La méthode de Jésus-Christ et des apôtres a été celle des saints prédicateurs de tous les siècles. Saint Basile, au rapport de saint Grégoire de Nysse, prêchait de telle manière que les plus simples comprenaient ses discours, et que les plus savants les admiraient. Lorsque saint Jean Chrysostoine commença à prêcher, il employa un langage relevé; mais une fennne du peuple lui ayant dit : Mon pire, nous autres
» LiL. in, c. VIII. — * Marc, iv, 53. — ^ Joanii., im, 12. — * I Cor., m
pauvres d'esprit, nous ne vous entendons pas, il changea aussitôt sa manière et prit ce genre simple qu'on remarque dans ses Homélies, toujours intelligible à tous, malgré l'éclat de l'élocution, et abondant en comparaisons tirées d'objets sensibles connus du peuple. Saint Augustin, ce génie si sublime, prêchant devant les marins et les marchands d'Hippone, s'abaisse à leur portée et leur parle le langage ie plus clair : il avait d'abord écrit contre les Manichéens dans un style relevé, qui faisait que ceux qui avaient peu de science ne l'entendaient qu'avec peine; mais sur les représentations qu'on lui fit, il prit le style simple et ordinaire, qui, dit-il, a cet avantage au-dessus de l'autre, d'être intelligible tout à la fois et aux savants et aux. ignorants'. Quoi de plus clair et de plus à la portée des peuples, que les Homélies de saint Grégoire le Grand? On voit qu'il pratique excellemment ce qu'il avait dit en commentant ces paroles de Job : Super illos stillahat eloquium meum*. Celui qui instruit les autres, disait ce grand docteur, doit se proportiomier à la faiblesse de ses auditeurs, ne laisser tomber sur eux ses instructions que peu à peu, goutte à goutte, selon qu'ils sont capables de les recevoir, et s'abstenir de tout ce qui est trop relevé pour être utile; en agir autrement, ce serait chercher sa gloire plutôt que le bien des âmes. Tous les saints prêtres, tous les saints missionnaires qui ont fait de grands fruits dans l'Église, ont redit le même précepte et donné le même exemple. Saint François de Sales y insiste d'une manière spéciale, dans sa lettre à l'Archevêque de Bourges; saint Vincent de Paul ne cessait de recommander à ses missionnaires la plus grande simplicité dans la pensée et dans l'expression, comme le moyen le plus propre à instruire et à convertir. Enfin, saint Liguori a fait un traité entier sur cette matière^', « Si le bas peuple, y dit-il, ne doit pas comprendre, « pourquoi l'appeler dans les églises? dès lors la parole de Dieu lui « devient inutile, et toute la peine qu'on se donne en chaire est « perdue pour la presque lotaUté des auditeurs... Pour moi, ajoutait < ce saint Évoque, je n'aurai pas à rendre compte à Dieu de mes ser- « mons : car j'ai toujours prêché de manière à me faire comprendre « de la bonne femme la plus simple et la plus grossière. » Donc, pouvons-nous conclure, ne pas mettre son discours à la portée des auditeurs, c'est oublier les exemples de Jésus-Christ et des Saints. 4<* C'est prévariquer contre son ministère : car tout prédicateur est
» De Gen. contra Manich., lib. I, 1. — * Job, xxix, 22. — * De la Véritable Manière de prèclier à l'apostolique.
Tambassadonr de Jésus-Christ auprès des hommes ; or, le devoir d'un anibassadour est d'expliquer clairement et de faire comprendre à ceux vers qui il est envoyé les volontés de son maître. Tout prédicateur a pour mission d'instruire les peuples et de presser leur conversion. Or, celui qui ne proportionne pas ses discours à la portée des fidèles n'instruit pas et convertit moins encore, puisque évidemment un discours qu'on ne comprend point ne peut porter ni instruction dans les esprits, ni dispositions à la conversion dans les volontés*. En vain alléguerait-on pour excuse que quelques-uns comprennent : le prédicateur est redevable de son ministère à tous, aux ignorants et aux pauvres, autant et plus encore qu'aux savants et aux riches. S'il en prive les premiers qui sont partout en majorité, s'il semble avoir honte d'être compris par eux et ne vouloir être compris que par les gens de lettres qui sont partout en si petit nombre, il prévarique contre son ministère.
5° 11 commet la même faute que s'il ne prêchait pas. En effet, que dirait-on d'une nourrice qui, au heu de donner du lait à des enfants à la mamelle, ne leur donnerait que des viandes soUdes qu'ils ne sauraient ni manger ni digérer? Que dirait-on d'un père qui, au lieu de couper le pain par morceaux à ses enfants de manière qu'ils pussent s'en nourrir, placerait devant eux un pain entier qu'ils n'auraient pas la force de rompre pour apaiser leur faim? Est-ce que cette nourrice, est-ce que ce père ne seraient pas réputés, devant Dieu et devant les hommes, coupables d'homicide comme s'ils avaient laissé mourir ces enfants sans aucune nourriture? Or, telle est l'image exacte du pasteur qui ne met pas sa prédication à la portée de ses auditeurs : il leur donne bien un certain aliment, mais un aHment qu'ils ne peuvent prendre ni digérer ; il leur faudrait, comme à des enfants dans la foi, le lait des doctrines élémentaires, et il leur présente une viande solide qui ne convient qu'aux forts ; il faudrait leur rompre par morceaux, pour ainsi parler, le pain de la parole évangoli(iue,
• Saint Ligiiori, parlant des prédicafcurs de carême qui ont leurs discours dans la mémoire, et n'y changent jamais un mot, quel que soit l'auditoire, raconte que le cardinal l'ignalelli, arcbevèjue de Naples, recommandait un jour à des prêtres qui partaient pour une mission do mettre leurs discours à la portée du peuple, parce que, disail-il, fout sermon qui n'est pas à la portée de cens ïui doivent l'entendre, est un sermon inutile. Vous me répliquerei, ajouta ce prélat, que la recette est faite; en ce cas, je réjiondrai : Pauvres malades I — Ce prélat, reprend saint I.iguori, avait raison; car quel Lien iieut tirer un malade d'une recelte que le médecin aurait faite au has;\rd et à l'avance, sans coiHiaître celui qu'il aurait à guérir?
c'csl-â-dire la leur expliquer jusque dans les plus petits détails, et il ne leur dit que des généralités qu'ils ne peuvent saisir, de sorte qu'ils demeurent tout aussi ignorants, tout aussi étrangers à la foi que ceux qui n'en entendent jamais parler. Il ne suffit donc pas aux pasteurs de prêcher chaque Dimanche ; s'ils ne mettent leurs discours à la portée de leurs auditeurs, ils seront condamnés devant Dieu comme s'ils n'avaient pas prêché.
6° C'est même sous certains rapports une faute plus grande que l'absence de toute prédication : car, en prêchant ainsi, on dégoûte les peuples de la parole de Dieu, ils la prennent en aversion et neviennent plus l'entendre, tandis que si l'on ne prêchait pas, il y aurait une prévention de moins contre les prêtres qui se présenteraient ensuite pour les instruire. Puis on prend la place d'un prédicateur utile, et par là non-seulement on ne donne pas aux peuples le pain de la divine parole dont ils ont besoin, mais on empêche qu'un autre ne vienne le leur rompre. De plus, on donne un exemple contagieux à ses confrères, qui finissent par l'adopter, croyant que c'est là le bon ton de la chaire. Enfin, l'absence de toute prédication serait un mal patent que le pasteur se reprocherait, dont le peuple se plaindrait, et dont les supérieurs ecclésiastiques feraient justice, tandis que la prédication qui n'est pas à la portée des peuples est le voile qui cache le mal, c'est le palliatif de la gangrène, lequel trompe les fidèles, les supérieurs ecclésiastiques et souvent même la conscience du pasteur qui se fait illusion.
7° Prêcher ainsi, c'est une faute sans excuse : car que peut-on alléguer pour justifier un pareil abus de la parole sainte? C'est, dit-on, qu'il peut se trouver dans l'auditoire un certain nombre de personnes instruites. Mais est-ce qu'un discours simple, clair et solide n'est pas fait pour plaire à tous les esprits? Mais n'est-ce pas un abus déplorable de ne prêcher que pour le très-petit nombre de personnes éclairées qui peuvent se trouver dans l'église, quelquefois même pour un ou deux prêtres dont on convoite l'estime, dont on redoute la critique, et de laisser sans instruction la presque totalité des auditeurs? Où est, dans une pareille conduite, la pureté d'intention, le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes? Quoi! pour contenter quelques personnes, priver tout un grand peuple qui écoute de l'instruction dont il a besoin ! Un pareil désordre ne peut certainement trouver grâce devant Dieu, ni même devant les hommes d'esprit (jui ont du sens; car ils doivent se dire en entendant ce discours : Non erat hic lociis : ce laiiiraffc est un contre-sens devant un
tel aiidUoiro. — On allègue encore que, ne vouloir rien dire que ne puissent comprendre les gens simples et sans lettres, ce serait flipper de mort léloquence de la chaire. A celle excuse, nous répondrons que, si ce genre d'éloquence ne pouvait se conserver qu'au détriment du salut des âmes, il vaudrait mieux mille fois qu'il périt. Mais il est faux que l'éloquence de la chaire soit incompatible avec le genre simple; saint Vincent de Paul, dans ses discours familiers, est pathétique et entraînant, et on y trouve des traits qui feraient honneur aux plus grands orateurs. Il n'y a, dit Quinlilien, que des orateurs de mauvais goût qui croient avoir beaucoup d'esprit quand il en faut pour les entendre : Tune demiim ingeniosi si ad intelligcndos nos opus sit ingenio ^ Le seul bon discours, au contraire, nous dit ce prince des rhéteurs, est celui qui est clair pour les ignorants, sans que les savants y trouventrien à reprendre : Sermo doctis probabilis et plamis imperitis-; et loutes les fois que l'auditeur n'a pas assez de son esprit pour comprendre un discours, on peut prononcer que ce discours est mauvais : Otiosum {seu vitiosum) sermonem dixerim, quem auditor suo ingenio non intelligit^.
De la manière d'adapter son discours à la portée de ses auditeurs.
* On se fait rarement une idée exacte de ce que doit être un dis-
* cours pour èlre à la portée du peuple qui compose ordinairement *nos auditoires. Nous nous imaginons que les autres comprennent
* ce que nous comprenons nous-mêmes ou ce que comprendraient
* îes gens de lettres, que ce qui est clair pour notre intelligence le
* sera aussi pour l'intelligence des autres, et nous oublions la dis-
* lance immense qui existe entre la portée d'un esprit cultivé et la
* portée d'un esprit inculte, incapable de saisir toute pensée, toute
* tournure ou expression qui n'est pas de la plus grande clarté: pre-
* inière erreur de bien des prédicateurs*. Une seconde, c'est (ju'ils
* s'imaginent que se mettre à la porlée du peuple, c'est park-r un
* langage trivial, bas et négligé; et ils ne pensent pas que la parole
* de Dieu doit toujours être traitée avec honneur, que la simplicité
« In Prtem., lib. VIII. — * Ibiil. — * Lib. VIII, ii.
* On raconte de Molière qu'il récitait ses pièces de théâli'e à sa serv:iiite, et estimait mauvais tout ce qui n'était pas clair pour elle et ne lui faisait pas une imprebsion aiialojîue aux paroles. Que de choses à réformer dans les serinons, ai on les soumettait à ime épreuve scmblai)lel
* de l'expression n'en exclut point la noblesse, et que la manière de
* parler de la religion ne doit jamais provoquer le rire ou le mépris
* des peuples, mais commander leur respect et leur vénération. Une
* troisième erreur consiste à penser que la bonne manière de parler
* aux peuples, c'est de dire les choses comme elles se présentent à *resprit, sans s'y être préparé : étrange illusion, que nous aurons
* occasion de réfuter plus tard. Nous dirons seulement ici que plus
* les peuples sont grossiers et ignorants, plus il faut de préparation
* pour se rendre intelligible. On se fait facilement comprendre à un
* homme d'esprit : Intelligenti paiica; mais s'adresser à une multi-
* tude sans instruction, avoir à mettre à sa portée des notions spiri-
* tuelles de l'ordre le plus élevé et étrangères au cercle accoutumé
* de ses pensées, voilà qui est vraiment difficile et demande une
* forte préparation, beaucoup de tact et une grande patience de ré"
* flexion.
Pour réussir dans une telle entreprise il faut : i" choisir un genre et un sujet proportionnés aux auditeurs; 2" disposer le tout avec ordre; 5° l'énoncer avec clarté. Ceci a besoin de quelques développements.
1° Il faut choisir un genre et un sujet proportionnés aux auditeurs; c'est-à-dire que, s'ils sont pour la plupart peu versés dans la connaissance de la religion et la culture des lettres, l'instruction familière et caléchistique est le genre qui convient ; si, au contraire, ils connaissent déjà les vérités de la foi et ont reçu une certaine éducation, c'est le sermon ou un cours de religion développé; si, enfin, il y a mélange de ces deux classes d'auditeurs, il faut prendre un genre mitoyen, propre tout à la fois à se faire comprendre des ignorants et à intéresser les savants. — Quant au sujet ou au fond du discours, il ne faut choisir pour les auditoires ordinaires que des sujets simples, accessibles à toutes les intelligences, n'employer, en les traitant, que des preuves qui soient à la portée de tous, des raisons faciles à comprendre, des comparaisons familières, des exemples sensibles, des traits d'histoire, surtout d'Ecriture sainte, et omettre toutes les raisons qui ne pourraient être saisies que par des esprits exercés et élevés. Avec un sujet simple, traité simplement, un prédicateur médiocre produit plus de fruit que n'en produirait (ians sa place le premier des orateurs, développant de sublimes flùctrines; et son infériorité même tourne au bien des âmes, selon la remarque d'Aristote, qui dit que les hommes peu érudits sont plus propres que les savants à persuader le peuple parce que,
n'étant capables qu' de choses communes, ils se trouvent par là inôme plus à la portée de leurs auditeurs ; Mugis idonei ad persuadendum sunt ineriiditi qiiàm erudili intermlgares, quià communia diciint.
2" Il faut disposer tout son discours avec ordre, c'est-à-dire qu'il faut que dans le discours tout soit à sa place, que la maliére soit bien divisée, les pensées parfaitement coordonnées et si bien enchaînées entre elles qu'elles paraissent naître sans effort les unes des autres; il faut que l'esprit soit toujours mené par une marche droite et naturelle du connu à l'inconnu, du plus coimu à ce qui l'est moins, sans qu'il y ait jamais de passage brusque et non ménagé d'une notion à une autre. Ce bel ordre fait que les auditeurs saisissent facilement et trouvent presque toutes les matières à leur portée.
3° Il faut s'énoncer avec clarté, c'est-à-dire d'une manière si intelligible, que la pensée exprimée par la parole passe sur-le-champ et sans effort dans l'esprit de l'auditeur, et que comme le soleil frappe nos yeux sans que nous y songions et presque malgré nous, le discours par sa clarté non-seulement puisse se comprendre, mais ne puisse pas ne point être compris ^ C'est la qualité fondamentale de tout discours, dit Quinlilien : Prima virttis perspiciiitas^, et c'est là en particulier comme l'essence de la langue française ; elle cesse d'être elle-même, dès qu'elle cesse d'être claire. Mais si elle doit être claire partout, elle doit l'être plus encore dans la prédication. Là, elle doit surpasser la clarté du genre épistolaire, la clarté même si Umpide du langage de la conversation, parce que, dans une lettre on peut découvrir le sens d'un passage obscur par une seconde lecture plus attentive; et dans l'entretien familier, on peut se faire expUquer ce qu'on n'a pas compris, tandis que, dans la prédication, l'usage et les bienséances ne permettent ni de faire répéter au prédicaleur ce qu'il a dit, pour essayer de mieux comprendre, ni de lui demander des explications'. II faut donc que le sens de toutes ses paroles soit tellement clair, qu'il soit saisi du premier coup, et pour ainsi dire à la volée, par des auditeurs dont plusieurs sont peu intelligents, et qui presque tous ne donnent pas à toutes les parties du discours une attention également soutenue. C'est l'avis (pie donne
* Id in cons'lio est habondiim . . . Mult s eum (aiiditorcm) fréquenter cogitationibus avocari, iiisi lùiu clara lucrint ca quic diciinus ut in aniniam ejus oratio, ut sol in oculos, elianisi mm iiiteiid;ilur, incurrat. Quarè non ut iuielligere possit, sed ne omnino possit non inteiiif^ere curandum. Quint., lib. YllI. ii. — * Ibid. — * S. Aujjust., de Doctr. christ., lib. IV, xxt.
Quintilien pour tous les discours publics : Vitandum sermonis genus quod otiosiim fartasse lectorem minus fallit, audientem tmnsvolat, nec dùm repetatur expectat ^ ; et tel est aussi le sentiment de saint Prosper : Tarn simplex et apertus... sermo débet esse, dit-il, w^ a& intelligentiâ suî nullos quamvis imperitos exdudat*.
Pour atteindre cette parfaite clarté, il est des règles à observer dans l'emploi des mots, dans la tournure des phrases, dans la marche générale du discours, et enfin dans l'usage de certains moyens dont p eut s'aider le prédicateur .
4» Régies concernant l'emploi des mots.
!'• Règle. — Pour être clair, le prédicateur doit éviter : l^tous les termes de l'école, tels que essence, substance, accidents, personnalité, cause matérielle, formelle, efficiente, finale, genre, espèce et autres que le peuple n'entend pas ; 2" les mots techniques et scientifiques, tirés des arts et des sciences, du grec ou d'une autre langue que les personnes éclairées peuvent seules comprendre ; 5° les mots abstraits, les termes trop généraux, comme le sensualisme, le spiritualisme, le mysticisme, etc., toutes expressions auxquelles la plupart des auditeurs n'entendent rien ; ^° tous les mots surannés ou tombés en désuétude, aussi bien que tous les néologismos ou mots nouveaux qui ne peuvent être compris que des savants, et pour l'intelligence desquels le public aurait besoin d'un dictionnaire'. Fuyez, disait César, cité par Âulu-Gelle, fuyez comme un écueil toute expression non consacrée par un usage constant : Tanquàm scopulum, sic fugias tnsolens verbum''; b° les expressions qui manquent de naturel, qui sont affectées, prétentieuses, guindées ou boursouflées. Rien n'est si opposé à la clarté que cette manière de s'exprimer, et volontiers on rappellerait aux partisans de ce mauvais genre ce mot de la Bruyère : « Vous voulez, Âcis, me dire qu'il fait froid? que ne me disiez-vous : « Il fait froid ? Est-ce donc un si grand mal d'être entendu quand on « parle et de parler comme tout le monde? » 6° Les expressions tirées du langage mystique que le peuple ne comprend pas, comme la vie spirituelle, l'homme animal, le vieil homme et le nouvel homme, l'abnégation, la régénération et les autres paroles de l'Écriture
* Quintil., lib. IV, c. ii. — * Lib. I, de Vit. contempl., c. xxm. — ' Voyez la Vie du cardinal de Cheverus, p. 55, 3i et 400. — ♦ Aulu-Gelle, lib. I, i. — Quintilien dit, dans le même sens : Consueludo, cerlissima loquendi magistfa utendumque plane sermone, ut nummo, cui pnbUca forma est. Lib. I, iv, 3.
80 TIUITÉ DE L\ PRÉDICATION.
sainte, aUé^ori(|uos ou mélaplioriques, qui font allusion à des faits anciens, peu connus des auditeurs.
2" Règle. — Quand pour rendre certaines pensées il ne se présente d'expressions piopres que certains mots qu'on soupçonne n'être pas bien compris des auditeurs, il faut les expliquer avec une parfaite netteté et ne rien laisser passer d'obscur sans l'éclaircir. On doit éviter toutefois, autant que possible, de mettre dans son discours trop de mots à expliquer ou d'expliquer trop longuement ceux qui en ont besoin : des explications trop répétées ou trop longues rendraient le discours languissant, en interrompraient la marche et en ôteraient la vie.
o« liègle. — Quand les termes usités dans le vulgaire font mieux comprendre ce qu'on vent dire, il ne faut pas rougir de les employer, quoiqu'ils ne soient pas conformes à la langue. L'essentiel est de se faire comprendre et non d'avoir l'approbation des grammairiens : Meliùs est ut repreliendant nos grammatici quàm non intelligant populi, dit saint Augustin' : et le même saint docteur ajoute qu'eu Afrique, où les ignorants comprenaient mieux le barbarisme ossum que le mol latin os, il ne fallait pas faire difficulté de l'employer en les instruisant : Ciw doctorem pielatis pigeât imperitis loquentem ossum potiùs dicere quàm os'? Exemple qui nous apprend que là où le commun du peuple entend très-peu le français, il faut l'instruire dans son langage vulgaire qu'on appelle patois; autrement les fidèles croupiraient dans l'ignorance et dans tous les vices qui en sont la suite. On doit se garder toutefois des manières de parler basses ou ridicules. Il y a dans le patois, comme dans toute espèce de langue, une manière de s'énoncer qui ne prête point à rire, qui a même sa dignité et sa noblesse.
2» Règles concernant la tournure des phrases
1'* Règle. — 11 faut éviter les périodes trop longues dont le sens demeure longtemps suspendu, ou dont les membres n'ont pas une liaison facile à saisir. Ces longues périodes fatiguent l'attention des auditeurs ou en dépassent souvent l'intelligence. « Il faut se garder, K dit saint François de Sales, des qiianquàm et des longues périodes f des personnes de classe : tout cela est la peste de la prédication, i Il vaut mieux couper ces phrases trop longnis, sans cependant tomber
» lu Psalm. 158 — « De Doctr. christ., lib. IV, xxiv.
dans l'excès contraire des phrases trop courtes, d'où résulterait un style haché, sautillant, par conséquent maigre, sec et sans dignité.
2* Règle. — Il faut évilcr les circonlocutions, les phrases incidentes, les expressions ou épithétes inutiles, enfin les ornements superflus qui, noyant la vérité dans un luxe de paroles et d'images, rendent le discours obscur, et distraient ou au moins occupent sans utilité l'attention de l'auditeur : rien ne favorise plus la clarté que de parler simplement et avec précision, n'employant les mots (ju'antant qu'ils sont nécessaires pour rendre la pensée, et retranchant impitoyablement tous ceux dont on peut se passer sans que l'auditoire y perde rien.
5* Règle. — Il faut éviter les arrangements de mots qui ne sont pas naturels, les tournures de phrases embarrassées, entortillées, traînantes, obscures, qui ne présentent pas dès le premier abord un sens net et développé, mais surtout les ambiguïtés et équivoques qui résultent si souvent de l'emploi des pronoms : il, le, la, son, sa, ses^ parce qu'on ne voit pas clairement à quoi ils se rapportent, comme dans cette phrase : Les Mages qui cherchaient Jésus-Christ en ■présence d'Hérode, montraient bien qu'ils ne craignaient pas sa colère : ils disaient hardiment qu'ils avaient vu son étoile; ou mieux encore dans celle-ci : Le casque de Goliath qui fut tué par David, faisait la charge de son écuyer : il marchait devant lui, et il croyait l'effrayer par SES menaces.
A^ Règle. — 11 faut étudier la manière dont le peuple qu'on est chargé d'instruire conçoit les choses et rend ses idées, les figures et les comparaisons qui lui sont les plus ordinaires, les tournures qui lui sont les plus familières, et se rapprocher de sa manière de concevoir et de parler, autant que le permet la dignité delà chaire : rien n'est plus propre que cette méthode à mettre la prédication à la portée de l'auditeur.
5* Règle. — Lorsqu'il est nécessaire, 'ijour se faire mieux comprendre, de sacrifier les grâces et même la pureté du langage, il faut le faire sans hésiter et préférer la tournure ou la manière qui fait le mieux entendre ce qu'on veut dire, quoiqu'elle flatte moins l'oreille ou soit moins conforme aux règles. Evidentix appetitus, dit saint Augustin, aliquando negligit verbacuUiora, nec carat quid henè sonet, sed quid henèindicet quod ostendere intendit^. Et en effet, remarque ce savant docteur, que sert l'exactitude de votre phrase, la
* De Doctr. christ, lib. IV, xxiv.
pureté de voire style, si l'auditeur ne comprend pas, puisqu'on ne parle que pour se faire entendre? QuUl pvodest locutionis ''nlcqritas qnam non sequilur intellectus audientis^. Que me sert, ajoute-i-il par une ingénieuse comparaison, que me sert une clef d'or si elle n'ouvre pas le lieu où je veux entrer, et quel mal y a-t-il qu'elle soit de bois si elle l'ouvre? Qiiid pvodest clavis aiirea si apenre quud volumus non potest, ant quidobest lignea, si hoc potest^. — Et qu'on ne croie pas que celte manière de parler soit sans esprit et sans art : elle est, dit Cicéron, d'autant plus soignée, qu'elle le paraît moins, negligentia est diligens^; elle indique un honnne plus allcntif aux choses qu'aux mots, plus occupé du bien des autres que de sa propre réputation. Observons toutefois que cette manière de parler ne doit jamais aller jusqu'à rendre le discours bas et rampant : en le rendant plus clair et plus intelligible, elle doit toujours lui conserver sa dignité : Hxc sic ornatum detrahit lit sordes non contraliat, dit saint Augustin*.
3» Règles pour la marche générale du discours.
i'* liègle. — Il faut bien faire ressortir ses divisions, ses raisonnements, ses pensées principales et les divers enseignements et résolutions qu'on veut inculquer à ses auditeurs. Si l'on ne parlait qu'à des gens instruits, capables de décomposer un discours, d'en remarquer les raisonnements et les parties essentielles ou plus importantes, celle règle serait sans application; mais l'expérience démontre au contraire que la plupart des auditeurs ne savent discerner ni les parties d'un discours, ni les endroits qu'il est plus utile de retenir ; souvent même ils s'attachent à une pensée incidente, à des choses accessoires, et négligent l'important et l'essentiel. 11 ne laut donc pas craindre de leur dire : Nous avons vu premièrement telle vérité, secondement telle vérité, troisièmement telle autre vérité; vous ferez premièrement telle chose; secondement telle chose; troisièmement telle autre chose; remarquez bien ceci, faites attention à cela; voilà le fniit principal que vous devez retirer de ce discours, etc.. Celle méthode réveille rattenlion, frappe l'intelligence et grave l'instruction dans la mémoire.
2« Bègle. — Quand il s'agit de choses difficiles à comprendre ou dont il importe de pénéirer les auditeuis, il faut représenter la
* Do Docf. clirisf., lil). IV, xxiv. — *I!>i(l., \\\\ - ^ Orat , txxvii et lxxviii. *De Doct. clirist., lib. IV, xxvi.
même pensée sous diverses expressions, la tourner en plusieurs manières et quelquefois même la redire dans les mêmes termes : cela est nécessaire pour suppléer au peu d'intelligence ou au défaut d'attention des auditeurs.
5* Règle. — Le prédicateur, en débitant son discours, doit lire dans les yeux et dans la contenance des auditeurs s'il est compris ; et lorsqu'il s'aperçoit qu'on ne l'entend pas, il doit revenir sur ce qu'il a dit, donner à sa pensée différents tours jusqu'à ce qu'il reconnaisse qu'on le comprend ^. Il est vrai que cette règle est impraticable pour ceux qui apprennent leurs sermons mot à mot, et les récitent comme un écolier dit sa leçon, servilement attachés à leur mémoire : mais nous verrons plus tard la manière de s'affranchir de cette marche timide des commençants.
4"» Règles concernant les divers moyens dont doit s'aider le prédicateur pour se faire comprendre.
l""^ Règle. — Avant d'écrire ou de parler, il faut se rendre exactement à soi-même raison de son sujet et l'étudier jusqu'à ce qu'on le possède pleinement, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on en ait une idée nette, précise et lumineuse. Le défaut de netteté dans la pensée est la cause la plus fréquente de l'obscurité dans l'expression : c'est parce qu'on ne sait pas bien positivement ce qu'on veut dire, ou qu'on n'en a qu'une idée confuse, qu'on ne sait pas le dire clairement. De là ce mot de Quintilien : plus un écrivain est médiocre, plus il est obscur; plus, au contraire, il a d'instruction et de génie, plus il est clair et facile à comprendre '. De là aussi ces vers si connus de Boileau :
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser . Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit ou moins nette ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
2* Règle. — En composant son discours, il faut se considérer ou comme un père plein de tendresse pressant ses enfants bien-aiinés de se soustraire à quelque grand malheur, et leur parlant en censé-
* Solet motu stio signiflcare ulrhm intellexeril cognoscendi avida tnuUitudo: quod donec siguiftcet, v ersandiim est quod agilur multimodâ varielale dicendi S. Aug., de Docl. christ., lib. IV, xxv. — * Lib. II, c. v
qiioncc avec un dt'sir iiniriense d'être bien compris, ou comme un ami qui, voulant éclairer des persomies chères sur les périls qui les menacent, cherche de toutes les manières à s'en faire entendre, îans perdre de vue un seul instant qne ces personnes n'ayant pas fait d'étude, leur esprit inculte ne peut comprendre que les choses les plus simples. Le prédicateur qui aura pour ses auditeurs des enlr;iilles de père et d'ami, sera nécessairement clair, parce que, s'oLibiiant tout entier lui-même, il ne songera qu'au bien de ceux à qui il parle.
5* îl(''(ile. — Quand on a écrit son discours, il faut le lire lentement, le méditer attentivement; se demander ce qu'on a voulu dire, et si on l'a dit d'une manière nette et claire ; discuter jusqu'aux moindres délails de sa composition, comme si c'était l'ouvrage d'un étranger qu'on eût à cœur de critiquer sévèrement, enfin se mettre à la place des auditeurs, et examiner devant Dieu s'ils comprendront lelle expression, telle phrase, telle figure; toutes choses peut-être éminemment claires pour les esprits cultivés, mais non moins ebscuros pour les gens simples et sans lettres qui composent la majorité de l'auditoire.
Pe l'obligation et de la manière d'adapter son discours aux besoins des auditeurs.
Nous diviserons ce paragraphe comme le précédent.
SECTION f.
De l'obligalion d'adapter son discours aux besoins des auditeurs*.
Le prédicateur est tenu d'adapter son discours aux besoins des auditeurs, par la même raison qu'un médecin est tenu d'adapter ses remèdes an\ besoins de ses malades. S'il est fidèle à ce principe, il prêchera toujours utilement, et les auditeurs l'écouteront avec intérêt, parce qu'ils sentiront que le discours convient à leurs besoins, que le prédicateur n'est pas un charlatan qui colporte partout la même recette pour tous les maux, mais un médecin habile ft intelligent qui connaît leur mal et leur en apporte le remède propre et spécifique. Cette prédication, ainsi appropriée à leur état moral, les
« Voyez le P. AUiort, II* part., c. xvi, xxxvn cl xx\vi;i. — Grenade, liv. II, u. XI et XII. — Devoirs des cures, c. yu, art, 1.
forcora de rentrer en eux-mêmes, de se faire l'application des vérilés eiilonduos, de voir clairement ce qu'ils sont cl ce qu'ils doivent être, leurs défauts et les moyens de se corriger ; et ainsi sera obtenue la lin première et essentielle de l'éloquence chrétienne. Mais, au contraire, si le prédicateur n'adapte pas son discours aux besoins des auditeurs, il manquera tout à fait son but; car, ou ce qu'il dira ne ser.i pas en rapport avec leurs besoins, ou il négligera de leiœ en l'are l'application, ou il leur en fera une application fausse et à coiilre-sens : dans le premier cas, le discours sera déraisonnable; dans le second, il sera inutile ; dans le troisième, il sera mauvais, souvent jusqu'à êlre imisible.
l" Si la matière n'est pas en rapport avec les besoins des auditeurs, le discours sera déraisonnable; car quoi déplus déraisonnable, par exemple, que de prêcher contre le luxe et le mauvais usage des richesses là où tout le monde est pauvre, sauf peut-être deux ou trois familles; contre l'ambiLion ou rorgueil de César et d'Alexandre devant des femmes du peuple (pii ne portent pas leui's prétentions aa delà de leur ménage ; contre les philosophes et les incrédules devant un auditoire qui ne comprend pas seulement ce que signifient ces dénominations : contre l'ivrognerie là où personne ne s'enivre; contre la communion sacrilège là où très-peu de personnes font leiu's Pâques? On sent combien tout cela est absurde.
1" Ouaiid même la matière conviendrait aux auditeurs, si le prédicateur néglige d'en faire l'application à leurs besoins, il fera peu ou point de fruit. Les lidèles sont si peu habitués à rentrer en eux-mêmes, à étudier leur cœur, et à en observer les mouvements, ils craignent tant de te voir tels qu'ils sont de peur d'être réduits à se condamner, que si le prédicateur s'en tient à des généralités, sans descendre dans des détails pratiques qui les obligent à s'appliquer ce qu'ils entendent, ils écouteront l'instruction comme quelque chose de purement spéculatif d'où ils n'ont à tirer aucune conclusion pratique ; personne ne se dira : « C'est toi que cela re- « garde, le mal qu'on signale est le tien : Tu es ille vir. » Ainsi l'on sortira du sermon tel qu'on y était venu, sans même pensera se corriger; et quelque taleiit qu'ait un prédicateur, il sera à peu près inutile; comme, au contraire, n'eût-il qu'un talent médiocre, il instruira avec grand fruit si, descendant dans ces détails et conduisant l'auditeur comme par la main dans les différentes actions de sa vie, jusque dans les replis les plus cachés de son cœur, il l'amène à recoimaitre l'opposition de ses mœurs, de ses pensées.
«G TRAITÉ DE LA riŒDlCATlON.
(le ses sentiments avec la vérilé prôchée, et à voir clairement ce qu'il a à rérormer en lui, soit dans sa conduite extérieure, soit dans SCS dispositions intérieures. C'est donc là un des points essentiels de toute instruction, un dos devoirs principaux des prédicateurs; et l'on ne saurait trop déplorer qu'un grand nombre d'entre eux^ craignant sans doute de paraître trop simples en s'abaissant à ces détails, et plus jaloux de leur réputation que du salut des tihos, se bornent à des généralité-, à des déclamations vagues sans rien de pratique, sans aucune application aux besoins des auditeurs.
3" Quand même le prédicateur essayerait d'appliquer la vérité qu'il prêche aux besoins des auditeurs, s'il n'en fait une application iuste, sa parole deviendra souvent funeste et nuisible : si, par exemple, quand je parle du péché mortel, je ne cite que des désordres énormes, et par conséquent rares; si, quand j'attaque l'orgueil, je frappe de mes analhèmes et Aman et Nabuchodunosor, non-seulement mes traits trop élevés passeront par-dessus la tète des auditeurs et n'iront point à leur cœur, je porterai mes coups en l'air et je combattrai des chimères; mais encore je contribuerai à tranquilliser les pécheurs dans leur état : car, voyant clairement qu'ils n'ont point les vices contre lesquels je tonne, puisqu'ils sont join d'être des Aman, des Nabucbodonosor et des monstres de scélératesse tels que ceux que je décris, ils se rassureront, par mon discours même, dans leurs désordres; et concluront qu'ils peuvent encore aller loin dans la carrière du vice avant de tomber sous mes anathémes Tel est l'inconvénient du défaut de justesse dans les applications ; et, sous ce rapport, Massillon n'est pas toujours irréprochable : les peintures qu'il fait de certains vices ou désonlres sont quelquefois tellement exagérées, que personne ne s'y reconnaît.
De la manière d'adaïUer son discours aui besoins des auditeursL
Pour remplir avec succès ce devoir si important du prédicateur, il faut : 1" bien connaître le peuple à qui l'on parle; 2^ embrasser dans son discours les besoins des différentes classes d'auditeurs auxquelles on s'adresse; 5° s'attacher surtout à combattre les passions dominantes, les abus ou désordres principaux qui régnent dans la paroisse.
« Partout où vous serez appelés à exercer le saint ministère, di-
« sait saint François Xavier aux compagnons de son apostolat', n'y « fussiez-vous que pour un peu de temps, interrogez avec soin des « hommes de bien qui aient l'expérience de la vie que mènent com- « munément les gens du pays ; apprenez d'eux le plus exactement « que vous pourrez, non-seulement les crimes, les fourberies ordi- « naires, les artifices dont on se sert pour faire des injustices et « tromper dans le négoce, mais encore les usages reçus parmi le « peuple, les opinions généralement répandues, les goûts de la c nation, la manière dont les hommes ont coutume d'agir entre eux. « Croyez-en mon expérience, il n'est point de connaissance plus « utile... Il faut mettre à acquérir cette science du monde, ajoute U « même saint *, autant de soin qu'à apprendrela philosophie ou la théo • « logie, parce qu'avec elle on fait les discours les plus utiles : par là (( on sait sur quoi il faut insister dans les prédications, et comment « il faut manier les esprits ; par là on acquiert une grande autorité sur « ses auditeurs, qui souvent méprisent nos discours par la pensée « qu'ignorant le monde, nous ne sommes pas aptes à le juger; mais « quand ils reconnaissent, par expérience, que le prédicateur est « aussi versé et aussi rompu qu'eux dans les usages de la vie civile, « ils l'admirent, se Hvrent à lui avec confiance et exécutent volontiers c ce qu'il leur conseille même de plus dur à la nature. » Conformément à des observations si sages, il faut étudier avec soin le peuple qu'on est chargé d'évangéliser : si l'on est étranger, on s'informe près du pasteur du lieu ; et si l'on est soi-même pasteur, on acquiert la connaissance de son troupeau par les observations auxquelles donnent lieu les rapports journaliers avec lui, par les renseignements qu'on recueille dans la conversation, ou qu'on demande adroitement aux uns et aux autres; par l'étude de son propre cœur, le meilleur livre où l'on puisse apprendre à connaître les hommes, suivant le mot célèbre de Fontenelle : C'est moi que j'étudie quand je veux connaître les autres', enfin par l'exercice même du saint tribunal, qui fait connaître d'une manière précise les vices à corriger, les erreurs à combattre, les préjugés à réformer, tous les besoins des auditeurs et les obstacles qu'ils ont à vaincre pour arriver au salut : toutefois il faut observer qu'on ne doit user de ce dernier moyen qu'avec discrétion, pour ne blesser personne et ne pas donner lieu au soupçon
* Lettre au P. Gaspard Barzée, du mois de mars 1549, § 59.
* Lettre au même, du mois de mars 1545, § 40.
' Voyez sur l'avaulnfcc de s'cMudier soi-même pour comiaîU'c les autres, l cardinal Maury, Essai sur l' éloquence ae la chaire, 1. 1, p. 56,
qu'on tiahil le secret des consciences. — C'est avec tous ces moyens de ca jKiître, que le prédicateur devra préparer ses instructions ; ot voici comment : supposons, par exemple, que je veuille prêcher sur la chanté envers le piochain ; je connnencerai par bien étudier la nature, l'étendue de celte vertu et les motifs qui portent à la pratiquer ; puis, me transportant, par la pensée, au milieu des hommes pour vois" comment par le fait ils la pratiquent, me rappelant ce que j'ai vu et entendu dans le monde, devinant le reste soit par analogie^ soit par l'élude de ce qu'éprouverait mon propre cœur placé en telle et telle position, je me demanderai : Quelle idée a-t-on de ce devoir dans le monde? Comment la charité y est-elle pratiquée? Ce son' dans les conversations des médisances, des railleries, des amusements aux dépens du prochain; dans les relations réciproques, peu d'égards et de complaisances les uns pour les autres, des brusqueries, des paroles dures ou piquantes, des reproches vifs pour les moindres torts, des refus de services qu'on pourrait facilement rendre, ou des services rendus de mauvaise grâce, par intérêt et espérance de retour, par bonté naturelle ou inclination, jamais par un motif de charité chrétienne et en vue de Dieu ; c'est, pour tous ceux qui ne sont ni parents ni amis, une insouciance complète qui, loin de voir en eux des frères, y voit à peine des hommes, et ne sait pas même dire avec le sage du paganisme : Homo mm, hiimanum nihil à me alienum piUo; ce sont enfin, dans les moindres démêlés, des altercations violentes, des haines et des injures; dans les concurrences, des jalousies, des rivalités et des vengeances. Toutes ces observations me fourniront la matière principale de mon discours, et m'apprendront les désordres dont j'ai à faire ressortir la gravité et à signaler les remèdes. Je n'aurai qu'à exécuter ces indications, et j'aurai fait une instruction vraiment utile, appropriée aux besoins de mes auditeurs. Après m'avoir entendu, ils verront clairement leurs devoirs; et se reconnaissant dans mes tableaux parce que je leur aurait dit les choses comme elles se passent, ils seront forcés de s'en faire l'application à eux-mêmes. «Avec cette méthode, observe saint François Xavier, « on fera des discours plus utiles que si l'on débitait au peuple des « bibliothèques entières de raisonnements spéculatifs. » Aussi, disaitil au Père Barzée ^ : « Employez la plus grande partie de votre serti mon à faire une peinture vive de l'élat intérieur et du trouble des « pécheurs ; que chacun se voie dans votre discours connue dans un
« L.Mlrc au T. D;u7rC, §§ i!) cl 47.
« miroir, et y reconnaisse l'inquiétude de ses projets, la frivolité de « ses pensées, le néant de ses espérances, les fraudes qu'il médite « dans son esprit. Les hommes n'écoutent rien avec plus d'attention « que les choses dont le témoignage intime de leur conscience leur « fait sentir la vérité. Faites-leur un portrait fidèle de tout ce qui se V passe en eux, et pour cela, examinez-les avec soin, observez, appro- « fondissez, étudiez ces livres vivants : par là, vous enseignerez ulile- (( ment, vous acquerrez un grand empire sur les pécheurs pour les « attirer à vous, les détourner de la mauvaise voie et leur faire goûter « la vérité et la vertu. »
Pénétré de ces sages avis, le prédicateur doit embrasser dans son discours les besoins des différentes classes d'auditeurs auxquels il s'adresse : car s'il ne traite que les besoins d'une certaine classe, son discours sera sans intérêt comme sans utilité pour le reste de l'auditoire ; il donnera aux uns la nourriture qui leur convient, et laissera les autres à jeun. Or, cependant, tous ont un droit égal à la distribution de la divine parole ; ils sont là autour de la chaire comme ces malades de l'Évangile autour de la piscine, et le prédicateur est l'ange envoyé de Dieu pour les guérir : médecin de tous, il se doit à tous, aux aveugles pour leur faire voir la lumière, aux faibles pour les fortifier et les encourager, à ceux qui sont tombés pour les relever, à ceux qui sont debout pour les affermir. Il faut donc pourvoir à tant de besoins divers*, et pour cela, se souvenir qu'il y a dans presque tous les auditoires trois classes de pécheurs, ceux qui pèchent par faiblesse ou igno rance, ceux qui pèchent par habitude, mais n'ont pas encore étouffé le remords, et les pécheurs endurcis ; comme aussi trois classes de justes, -ceux qui commencent à se donner à Dieu, ceux qui ont déjà fait quelques progrés et ceux qui sont fort avancés; enfin des personnes de différents états. Pour satisfaire aux besoins des diverses classes de pécheurs et de justes, si le prédicateur traite d'un vice, il combattra de toute la puissance de sa parole les péchés graves que ce vice fait commettre, parlant avec commisération de ceux qui tombent par faiblesse, avec force contre les habitudinaires, avec plus d'énergie encore contre les endurcis; puis il censurera les moindres défauts, les imperfections même relatives à cette matière, et enfin il prescrira les moyens de corriger ou prévenir ce vice, indiquant successivement ceux qui sont de nécessité ou de précepte, et ceux qui sont de perfection. Si, au contraire, il traite d'une vertu, il s'atta-
* Voyez Rhétorique ecclésiastique de Grenade, Uv. II, c. 12.
flO TRAITÉ DE LA TRÉDICATION.
chera à inspirer de l'horreur des péchés opposés, puis il proposera les pratiques communes de celte vertu, et enfin il en fera reconnaître les pratiques les plus parfaites : par là il s'atisfera à tous les besoins indiqués ; chaque classe de pécheurs ou de justes recevra son remède propre, et il n'y aura personne dans l'auditoire qui ne puisse tirer profit de la prédication. Quant aux divers états ou professions de ses auditeurs, il inculquera souvent dans ses discours le principe général que les devoirs d'état sont de tous les devoirs les plus essentiels, et .cependant ceux qu'on néglige le plus, dont on se reproche le moins l'infraction : puis, à l'exemple de saint Jean, qui fixait d'une manière si précise les obligations de chaque condition, des soldats, des publicains, d'Hérodo lui-même, il expliquera avec clarté, selon l'occurrence, les obligations des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, des pères et des enfants, aussi bien que celles des divers états qu'on exerce dans la paroisse, en ayant soin : 1** de ne décrier aucune profession honnête, et de relever au contraire les diverses professions de la société par ce qu'elles auraient de beau, si elles étaient remplies selon la religion ; 2° de ne point développer les devoirs d'état qui ont des obligations respectives, comme ceux de maîtres et de serviteurs, sans dire en même temps les devoirs de la partie corrélative, afin de ne pas donner à penser qu'il ménage les uns en attaquant les autres ; 5° de n'adresser ni reproches ni avis publics sur un état ou un emploi quelconque, lorsqu'il n'y a que deux ou trois personnes à l'exercer dans la paroisse, parce qu'alors il est évident que, dans l'opinion générale, cela équivaudrait à une personnalité offensante.
Tout en embrassant ainsi les divers besoins de son auditoire, le prédicateur s'attachera surtout à combattre les passions dominantes, les abus ou désordres principaux du lieu où l'on prêche. Car, par cela même que ces vices dominent en ce lieu, ce sont les plus grands obstacles au salut ; ce sont les maladies auxquelles il est le plus urgent d'apporter remède, et si l'on ne les déracine, ce seront celles qui feront le plus de victimes. Telle était la pratique des saints Pères; de là ces discours multipliés de saint Ambroise contre l'usure, de saint Chrysoslome contre le luxe et la dureté envers les pauvres, de saint Augustin contre l'ivrognerie et la débauche ; et lors même que ces Pères traitaient un autre sujet, ils savaient intercaler toujours quelques mots contre le vice dominateur. Tel était aussi l'avis que donnait saint Charles aux prédicateurs, leur reconnnandant de poursuivre dans leurs discours, jusqu'à extinction, les dérèglements
du lîeu où ils prêclioicnt : Cùm ad concionandiim aliqnô concionator venerit, acciiratè illhis loci morum coiriiptelas conqiaret, quas, ut occasio feret, constantissimè usque adeô exagîtahit utfunditùs, quantum in se est, extirpet^. « Les villes et les populations, dit Corneliusà Lapide, cité par Benoit XIV dans son Institution 27, n° 19, demeurent toujours plongées dans les mêmes désordres, sans que les prédications produisent parmi elles presque aucun fruit, parce que les prédicateurs, se jetant dans les sujets généraux de la religion, ne poursuivent pas à outrance et n'attaquent même pas les vices particuliers propres au lieu où ils prêchent. Qu'ils changent de méthode, continue ce savant homme, s'ils ont à cœur les intérêts de Dieu, de leur conscience, de l'Église et de leurs auditeurs 2. »
Toutefois en comhattant les désordres de la paroisse, il est plusieurs règles à observer :
1° Il ne faut point prendre le ton acerbe du reproche et de l'invective : le vrai zèle ne connaît point ce langage : il est doux et sans fiel, tendre et compatissant pour le pécheur qui s'égare. D'ailleurs, l'invective aigrit et ne corrige pas : la seule manière de rendre un reproche profitable, c'est d'en retrancher tout ce qui est offensant, et de le revêtir de toute la douceur du langage, de tous les charmes de la charité, et surtout des industries aimables qu'enseigne le grand art des précautions oratoires dont nous parlerons au paragraphe suivant. Un reproche est toujours une médecine amère ; on ne la peut faire accepter aux auditeurs qu'en tempérant son amertume par la bonté des formes, qu'en dorant la pilule, s'il nous est permis d'employer l'expression vulgaire.
2° Il ne faut point présenter les désordres comme plus grave," ou plus communs qu'ils ne sont. Si on les présente comme plus graves, on donne au pécheur qui ne va pas jusqu'à cet excès occasion de se dire : Je ne vis donc pas aussi mal que bien d'autres, et l'on s'expose à être traité d'homme exagéré qui ne mérite pas confiance. Si on les présente comme plus communs : Je ne vis donc que comme tout le monde vit, se diront les coupables, et ainsi ils s'en-
* Act. Eccl. Mcd., t. I, p. 104.
^ Concionatores comraunem tramitem explicandi evaiigclia sequuntur, peccatoribus commendant passionem Chrisli, misericordiam Dei et cullum B. Virginis, (piod illa siiî cuUores non siaat perire ; nec descendant ad \itia huic illive loco propi-io, ut conirà ea tonent et fulminent eaque extirpent : undè urbes et populi manent in iisdem \iliis nec ullum vel exignum ex concionibus omnibus fi'iictum refcnint. Mutent ergo modum concionandi, si Deo, conscientiïe, Ecclesia; et auditoribus consulere satagunt.
hardiront au mal par le mauvais exemple». Joignez à cela rinjuslice (le dilTainer une paroisse entière pour les désordres de quelques pai'licuiiers. C'est pourquoi, dans les reproches généraux, il faut toujours mettre quelque exception pour ne pas envelopper les innocents avec les coupables. De même, en s'élevanl contre les grands crimes, il faut toujours supposer qu'ils sont rares, afin d'inspirer plus de honte et de regret à ceux qui ont à se les reprocher ; mais il tant in.'^ister lonj^uemeiit sur les vices moins énormes, qui sont communs p.irmi les auditeurs, vices d'autant plus dangereux qu'ils n'ont lieu de déshonorant aux yeux du monde, et qu'on les rencontre fréquemment dans les personnes mêmes qu'on estime, qu'on appellebraves ethoiniêtos gens. Ainsi, par exemple, si je parle du salut, je ne. me bornerai pas à m'éleverconlre ceux qui le négligent entièrement, mais je m'étendrai sur ceux qui ne s'en occupent qu'à demi, et croient pourtant en faire assez, et je leur ferai toucher du doigt le danger de se perdre auquel ils s'exposent. Si je prêche sur l'orgueil, je laisserai de côté les excès qui révoltent et qui sont rares ; je montrerai l'orgueil tel qu'il est dans presque tous les hommes, dans ceuxlà même qui s'en croient le plus exempts ; et en faisant réllécliir sur les motifs qui les font penser, parler, agir, en leur représentant au naturel comment et dans quelles circonstances ce vice se manifeste en eux, je les forcerai de reconnaître que l'orgueil est le mobile ordinaire de leur conduite, que leurs pensées et leurs désirs ne tendent qu'à le satisfaire, et qu'il gâte souvent jusqu'à leurs meilleures actions. 5° Il faut porter dans la peinture du vice une réserve extrême pour ne souiller en rien l'imagination. Ainsi, point de ces peintures si vives et si délicates, qu'elles semblent laisser au vice ses agréments; point de ces descriptions des amusements mondains dans un langage plaisant et léger, plus propre à faire aimer le monde qu'à le décrier; point de ces détails qui annoncent dans le prédicateur un homme parfaitement instruit des modes, du nom des parures, des divertissements et des jeux : il ne faut pas que le prêtre paraisse trop connaître le monde ; son mérite, observe Gaichiez, est qu'on dise de lui qu'il l'a deviné ; enfin, point de ces locutions qui, quoique les termes soient chastes, réveillent dans l'imaginution quelque chose capable d'alarmer la pudeur. La langue française est la plus chaste de toutes les laiigui's ; avec elle, le voile dont on couvrirait certaines «nalières serait toujours transparent, les âmes pures et innocentes s'en offenseraient, les autres s'en scandaliseraient et croiraient piMit-èlreciu'on n'est pas exempt soi-même des vices dont on parle si volontiers.
4*11 faut éviter trois autres défauts dans les portraits ou pointures tie mœurs : le premier serait d'y mettre de la malice ou de l'humeur; ce qu'aurait peint la malignité ou l'humeur chagrine ne saurait être l)éni de Dieu, irriterait ceux qui s'y reconnaîtraient, divertirait ceux qui ne s'y retrouveraient pas, et ne convertirait personne. Le second défaut serait de descendre dans des détails trop bas et de tomber dans le trivial : ainsi, par exemple, il serait indécent de rapporter les paroles et do représenter les postures de deux femmes qui se querellent, de dépeindre les manières ridicules d'un ivrogne, de citer 'les propos que la passion inspire : il faut toujours conserver à la chaire sa dignité, à la parole de Dieu sa majesté. Le troisième défaut -serait de se permettre quelque personnalité ^ c'est-à-dire quelque reproche qui, par sa nature ou par l'interprétalion prévue des assistants, est tellement applicable à certains individus, qu'on peut le regarder comme une difl'amation Ce genre de reproches aigrit le coupable et le porte à de plus grands excès, met le trouble et la iiivision dans les paroisses, fait perdre au prédicateur l'estime et la confiance au moins d'un grand nombre, et décèle en lui une secrète animosité contraire à la douceur évangélique ; un esprit exagéré, satirique et vindicatif. Pour ne point tomber dans ce défaut, il faut énoncer les reproches en termes généraux qui ne puissent d'une ■manière quelconque désigner personne en particulier ; et plus les iieux où l'on prêche sont petits, plus les expressions y doivent être mesurées, parce que, le nombre des auditeurs étant plus restreint, les applications y sont plus faciles, et la malignité ne les manquerait pas. Tant qu'on se tient dans des généralités, on est irréprochable. Si alois beaucoup de personnes trouvent que ce qu'on dit s'applique à elles, le prédicateur n'en est que plus digne d'éloges. C'est une preuve que l'instruction est bonne et qu'on a mis le doigt sur la plaie. Le pécheur qui se condamne en secret démontre l'opportunité 4e la morale.
o" En même temps qu'on peint les désordres et qu'on lesdéplore^ il faut toujours en indiquer les remèdes. Il y en a de généraux et de particuliers. Les remèdes généraux sont la retraite, la prière, la méditation, les lectures de piété, le jeûne, la mortification et l'aumône. Les remèdes particuliers varient selon les défauts ou les dispositions des personnes, et doivent être présentés par le prédicateur, non d'une manière vague, mais avec tant de netteté et de précision, que
* Voyez la lettre de S. François Xavier au P. Barzée, en loiO, § 9, dans le ■Ciiidc de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. oOi.
tous voient clairement ce qu'ils ont à faire. Comme on leur a montré en détail ce qu'ils sont, il faut leur montrer aussi en détail ce qu'ils doivent être, les pratiques et les moyens divers par lesquels ils peuvent se corriger, les obligations qu'ils ont à remplir et la vie nou* velle où il leur faut entrer. La meilleure méthode pour réussir en ceci, c'est de leur présenter, si je puis ainsi dire, leurs devoirs en action, sous la forme d'un récit où leurs yeux suivent en quelque sorte pas à pas le chrétien accomplissant tout ce qu'on a dit dans l'instruction et tout ce qui en est la conséquence. Je suppose, par exemple, que je prêche sur le respect dû aux églises; je dirai à mes auditeurs : Voyez le vrai chrétien ; dés l'entrée du heu saint, tout son extérieur plus calme, plus recueiUi, annonce la foi vive dont il est pénétré ; il prend avec respect de l'eau sainte que l'Église a bénie, et trace sur lui le signe de la croix avec religion ; sa démarche est modeste, son maintien édifiant, ses regards retenus : voyez-le comme il tombe à genoux devant la majesté de son Dieu, comme il prieavec recueillement, etc.. Je suppose encore que je prêche sur le respect humain : je leur ferai d'abord, comme nous avons dit, le tableau des fautes où entraîne ce vice, je peindrai ces lâches et timides esclaves de l'opinion, n'osant, malgré le cri de leur conscience, remplir les devoirs du christianisme, venir à l'église, s'y tenir avec modestie, fréquenter les sacrements; mais ensuite, à ce premier tableau, j'opposerai le tableau du vrai chrétien foulant tout respect humain sous les pieds, suivant toujours avec noblesse et fermeté la voix de sa conscience, faisant bien et laissant dire; et je le montrerai dans toutes les positions fidèle à son devoir, parce qu'il est plus grand que l'opinion. On sent combien ces tableaux pratiques sont utiles; ils renferment tout le fruit que les auditeurs doivent retirer du sermon.
De l'obligation et de la manière d'adapter son discours aux disposiilons des auditeurs.
Encore même division que dans les paragraphes précédents.
SECTION i".
De l'obligation d'adapler son discours aux dispositions des auditeurs.
Autant il est nécessaire d'adapter le discours à la portée et aux besoins des auditeurs, autant et plus encore il est essentiel de
Tadapter â leurs dispositions. Cicéron tient pour une des premières qualités de l'orateur cette finesse naturelle et perfectionnée par l'exercice, qui sait discerner les pensées, les sentiments de son auditoire pour y approprier son langage : Aaito homme opus est naturâ iisuqiie callido, qui sagaciter pervestiget quid ii qiiibus aliquid dicendo persuadere velit, cogitent, sentiant, opinentui\ expectent: teneat oportet venas cujnsque generis, setatis, ordinis, et eonim mentes sensusque degustet ^ Le bon sens qui sait faire ce discernement, dit-il ailleurs, est le fondement de l'éloquence. Est eloqiientix fundamentum sapientia *; et Quintilien dit dans le même sens : Res in oratore prœcipua consilium est^... llhid dicere satis habeo nihil esse in orando prius consilio *. C'est qu'en effet tout le succès du discours dépend essentiellement de là. Si l'on présente auxauditeurs la vérité d'une manière qui leur convienne, ità ut Veritas placeaty selon la belle expression de saint Augustin ; si par certains tours adroits on ménage leurs dispositions et on capte leur bienveillance, on sera sûr d'être goûté : si, au contraire, on heurte de front et sans ménagements leurs préventions, leurs passions chéries, leur caractère ; si en un mot on leur déplaît, on ne fera que les aigrir sans produire aucun bien : car telle est la susceptibilité humaine, qu'elle reçoit mal, même les meilleures choses, si on ne les lui présente d'une manière qui lui convienne. Un mot, un seul mot qui blesse ou qui déplaît, peut faire échouer un discours tout entier. Jamais on ne choque impunément un auditeur déhcat et sensible. Aussi les plus grands orateurs ont-ils porté jusqu'au scrupule la crainte de déplaire à leurs auditeurs. Périclès, au rapport de Quintilien ^, formait des vœux, lorsqu'il avait à parler en public, pour qu'il ne lui vînt pas sur les lèvres un seul mot qui pût offenser le peuple; et en montant à la tribune, il se disait : Souviens-toi que tu vas parler à des hommes, à des Grecs, à des Athéniens. Cicéron, non moins scrupuleux observateur de ce grand principe de l'art oratoire, ne s'épargnait ni réflexions ni sollicitudes pour venir à bout de connaître parfaitement les dispositions, les manières de voir, les sentiments les plus intimes de ses auditeurs, afin d'y adapter son discours. Omni mente in eâ cogitatione ciirâque versor, nous dit-il®, ut odorer qiiàm safjucissimè possim, quid sentiant, quid existiment, quid expectent, quid velint, que deduci oratione facillimè passe videantur.
» De Orat , llb. I, cxxiii. — * Orot., ixx. — ' Lib. II, xiv. — « Lib. YI, ▼. — » Lib. XII, IX. — * De Orat., lib. Il, clxxxvi
On peut donc bien appliquer ici ce que le comédien Roscius disait de son art': Le point capital est d'observer ce qui convient : Caput esse artis àecere^. Et ce qui augmente l'importance du principe que nous établissons, c'est, 1® qu'il embrasse toutes les parties de la rbélorique; invention, disposition, élocution, ton et geste, tout doit être contenu dans les limites strictes des bienséances, adapté à l'auditoire, et réglé de manière que rien ne lui déplaise : c'est, 1" que la nature nous incline à suivre une marcbe toute contraire : quand les hommes ne font pas à notre gré et surtout quand ils nous mécontentent ou nous blessent, nous sommes portés à consulter notre humeur plutôt que leurs dispositions, à satisfaire notre vivacité plutôt qu'à peser l'effet que produiront nos paroles, et de là résultent les plus grands maux : c'est, 3° que les ménagements nécessaires pour bien adapter son discours aux dispositions des auditeurs sont doublement difficiles : dilficiles à discerner, il faut pour cela beaucoup de réflexion : Nihil (Ufficilhis qiiàm qiiid deceat videre^ dit Cicéron *, et difficiles à observer, il faut se retenir pour demeurer dans la mesure convenable, et l'homme n'aime pas ce qui le gêne et le captive : il lui est plus commode de se vider le cœur en toute liberté des mécontentements qu'il éprouve.
De la manière d'adapter son discours aux dispositions des auditeurs.
* L'art d'adapter son discours aux dispositions des auditeurs, est
* à peu près identique avec ce tact exquis des convenances sociales
* qui sait non-seulement éviter tout ce qui blesse, mais encore char-
* mer par son langage et ses n anières, faire plaisir à tous et forcer
* la bienveillance même des esprits les plus prévenus. C'est la (inesse
* de l'homme du monde, poli et adroit, traitant avec des personnes
* qu'il a intérêt à ménager; c'est, qu'on nous passe cette compa-
* raison, l'art du courtisan, qui sait prendre les hommes, les tourner
* comme il lui plaît, et les amener à ses fins ; il n'y a qu'à en retran-
* cher la flatterie et le manque de droiture, qui seraient des crimes
* dans la chaire de vérité. C'est enfin, pour parler plus cbrélieii-
* jiemenl, cette parfaite intelligence des hommes et de lu manière de
* s'en faire goi'Uer, fruit de la prudence surnaturelle que conniui-
* iiiipie l'esprit de Dieu aux prédicateurs qui le possèdent, ou de
* De Onit., lib. I, txxxii, — - Oral., m.
* celle sagesse d'en haut, promise aux hérauts de l'Évangile : Unctio
* ejus docet vos de omnibus^. Dabitur vobis in illd horâ quid loqua^
* mini-.
* Pour réussir dans cet art difficile qui contient les plus rare?
* secrets et les plus profonds mystères de l'éloquence, il faut com-
* mencer par étudier et bien constater l'état moral des auditeurs,
* les sentiments qui les animent et qu'il s'agit de changer ou de for-
* tifier, leurs susceptibilités, leurs préjugés, leurs passions ou leurs
* attaches, ce qu'ils auront plaisir à entendre et ce dont ils s'offen-
* seraient. Dans celle étude, ou l'on ne découvrira aucun danger
* particulier de blesser l'auditoire, ou l'on reconnaîtra la nécessité
* de garder des ménagements : chacune des deux hypothèses a ses
* règles spéciales.
Première hypothèse, dans laquelle il n'y a aucun danger particulier de blesser
Vaiiditoire.
Dans ce cas plus facile, il suffit, pour adapter le discours au.v dispositions des auditeurs, de ne manquer à aucune des bienséances oratoires^. Ces bienséances sont de plusieurs sortes; elles sont relatives et au prédicateur et aux auditeurs, et au lieu et au temps où l'on parle, et au sujet qu'on traite.
Les bienséances oratoires, par rapport au prédicateur, lui prescrivent de ne rien se permettre qui ne convienne à son âge, à sa position, aux circonstances dans lesquelles il parle, de se montrer sans faste et sans prétention, simple et modeste, honnête et bienveillant, surtout de ne parler de soi que rarement, lorsqu'il y est forcé*, et de tendre à se faire oublier le plus possible pour ne laisser penser qu'à la vérité qu'il prêche. On a presque toujours mauvaise grâce à se mettre en scène, et l'auditeur le voit avec peine. Bossuet est louable d'avoir si noblement et si à propos parlé de lui-même dans la péroraison du prince de Condé ; mais on pardonnerait difficilement à un homme ordinaire de parler de son âge et de ses cheveux blancs pour donner plus de poids à son discours. 11 serait même difficile d'excuser dans Bossuet ce qu'il dit de lui-même sans ulihlé pour l'auditoire dans l'exorde de son premier panégyrique de saint Joseph.
* Joonn., II, 27. — * Matih., x, 1!). — > Voyez Grenade, lib. V, c. xviir. —
* le moi est liaùsnble. dit l'ascyl, il est l'ennemi ol voudrait ê!re le tyran d« tous les autres. Pensées, c ixv.
Los bienséances relatives aux auditeurs consistent à observer envers eux (eûtes les convenances, et à adapter son discours à leur sexe, leur âge, leur caractère, leur esprit et leur position. On doit parler un langage différent selon qu'on s'adresse à un auditoire d'hommes ou à un auditoire de femmes, à des personnes âgées ou à des jeunes gens. « Ne reprenez pas un vieillard avec sévérité, dit « saint Paul *, mais usez d'humilité, de douceur et de prières connue « envers un père : avertissez les jeunes gens comme vos frères, et les « femmes avancées en âge comme vos mères, les filles comme vos a sœurs. » Et si l'auditoire est composé d'enfants, on sent qu'il faut encore un autre langage, éminent en simplicité et en clarté. 11 est aussi une manière de parler différente selon le caractère des auditeurs. 11 y a des auditoires susceptibles qui veulent être traités avec délicatesse ; il leur faut le langage de la douceur et de la condescendance; il en est d'autres où il est plus utile de pailer avec vigueur .et sans détour ; il leur faut le langage de la fermeté et de l'autorité. Saint Paul prêche la douceur à Timothée, parce que celui-ci, d'une humeur ardente, avait à gouverner les Éphésiens, peuple sensible qu'il fallait ménager, tandis qu'il prêche la fermeté à Tite, parce que celui-ci, d'un naturel doux, avait à gouverner les Cretois, peuple farouche et grossier qui avait besoin d'être repris sévèrement: Increpa illos duré, argue cum omni imperio, lui dit-il, tandis qu'à Timothée il disait : Increpa in omni patientiâ. Enfin, il faut avoir égard à l'esprit et à la position des auditeurs, parlant un langoge plus simple avec les simples, un langage plus élevé avec les esprits cultivés, un langage d'insinuation avec les esprits hautains ou prévenus, un langage plus réservé devant les grands et les riches du monde, surtout si l'on veut leur expliquer leurs devoirs, leur reprocher leurs vices, leur luxe et leur ambition. Plus ils sont élevés, plus ils sont faciles à froisser, et dès lors ceci rentre dans la seconde hypothèse dont nous parlerons plus bas.
Les bienséances relatives au lieu où l'on parle consistent à approprier son langage à ce lieu, variant sa manière selon que c'est une ville ou une campagne, un collège ou une paroisse, une connnunauté de religieuses ou un pensionnat; et les bienséances relatives au temps consistent dans le rapport du sermon avec la circonstance dans laquelle on le prononce, par exemple avec le mystère qu'on solennise ce jour-là, avec les cérémonies qu'on y fait, ou avec l'esprit de rÉylise.
• 1 lim., T.
Enfin, les bienséances relatives au sujet consistent dans le rapport du style, du geste et du débit avec le sujet qu'on traite, rapport qui doit varier, selon que l'on fait ou un sermon, ou un prône, ou uiî catéciiisme, mais qui toujours doit être l'expression de sentiments analogues aux choses que l'on dit : tantôt ce sera la tristesse, tantôt la joie ; ici, la douceur et la bonté ; là, l'amour et la tendresse ; ailleurs, le mépris de la gloire, des richesses, des plaisirs et des honneurs.
Deuxième hypothèse, dans laquelle de grands ménagements sont nécessaires pour ne pas blesser l'auditeur.
* Ici le prédicateur a une question préliminaire à se faire : y a-t-i!
* lieu de penser que mes auditeurs, étant disposés comme ils sont,
* profiteront de telle vérité que je me propose de leur annoncer, de
* tel avis que je voudrais leur donner? à quoi servira mon discours?
* cui bo)70? Et, s'il ne peut pas prudemment espérer un heureux ef-
* fet, il doit taire la chose, et attendre pour la dire un moment fa-
* vorable, selon cette parole du Sauveur : Habeo midta dicere vobisy
* sed non potestis jmrtare modo, et se borner pour le présent à des
* instructions qu'on entende volontiers et qui disposeront à écouter
* plus tard des vérités sévères. En agir autrement, et dire à contre-
* temps certaines vérités, ce serait peine perdue, comme lorsque le
* médecin prescrit des remèdes à un malade qui n'est pas disposé
* à les prendre; ce serait pis encore ; on provoquerait le méconten-
* tement et le murmure, on augmenterait le mal qu'on voulait dé-
* truire. Le discours pourrait être excellent en soi, et faire beaucoup
* de bien, étant prononcé dans des circonstances favorables : mais
* adressé à un auditoire mal" disposé, il ne produit qu'un effet fâ-
* choux, comme la même herbe qui nourrit quelques animaux en
* fait mourir d'autres, ou comme le même remède qui guérit une
* maladie en augmente une autre. Qu'un prêtre, par exemple, nou-
* vellement arrivé dans une paroisse pour exercer le ministère pas-
* toral ou prêcher une station, commence par invectiver contre les
* désordres et à traiter des sujets terribles; les paroissiens, non dis-
* posés à ces sorties violentes, se préviendront et ne verront plus en
* lui qu'un homme dur, qui ne sait pas garder de ménagements ;
* tandis que s'il eût commencé par des sujets doux, attrayants, et
* réservé les vérités fortes pour le temps où il aurait eu gagné la
îoo TnA/ri: de \a piœdic.\tion.
•confiance, il eût paifaitonioiit réussi*. Qu'un autre attaque ds
* front les danses, les spectacles, les cabarets et auti-es désordres
* semblables, il ne fera, le plus souvent, que les multiplier; mais
* qu'il attaque ces maux dans leurs sources qui sont l'ignorance de "* la religion, l'amour des plaisirs sensuels; ((u'il s'attaclie à faire
* renaître la pudeur dans ceux qui l'ont perdue, à la cultiver dans
* ceux qui la conservent encore, et tous ces abus disparaîtront sans
* presque (ju'il en parle *.
* C'est ainsi qu'en interrogeant les dispositions de ses auditeurs,
* le prédicateur discernera ce qu'il doit dire ou ce qu'il doit taire.
* Mais si, dans cet examen, il reconnaît la nécessité et l'utilité d'a-
* border certains points délicats qui froissent des passions chéries,
* des préjugés enracinés ou des susceptibilités d'amour-propre,
* comment doit-il s'y prendre? C'est là le nœud de la difficulté :
* c'est alors qu'il faut avoir recours à ces tours adroits et insinuants,
* à ces ménagements ingénieux que les rhéteurs désignent sous le
* nom de précautions oratoires, et que peuvent seuls enseigner la
* connaissance du monde, de l'homme en général et des auditeurs
* en particulier, le bon sens, le tac!, le sentiment des convenances;
* c'est alors qu'il faut étudier toutes les avenues du cœur les plus
* douces et les plus faciles, molles aditiis, moUissijnn fandi tempora,
* comme dit Virgile, y entrer avec adresse, et une fois qu'on s'y est
* introduit, en toucher les fibres les plus sensibles sans blesser.
* Voilà sans doute pourquoi Aristote remarque' que la rhétorique
* tient à l'ensemble des sciences morales, et surtout à la politique,
* dont elle est, dit-il, comme un germe et un rejeton ; et il n'y a,
* en effet, qu'une science profonde du cœur humain, qu'un esprit po-
* litique fin et exercé, qui puisse révéler ces délicatesses et ces mystè-
* res de langage que n'enseignent poinlles préceptesdela rhétorique.
* Dans l'impossibilité oîi nous sommes de préciser le mode qu'il
* faut suivre en chaque occasion, nous nous bornerons à expo.ser ici
* certaines règlrs qui pourront au moins servir d'exemples ou d'in-
* dications au prédicateur pour se tirer de cette partie si difficile de
* son art.
1''* Règle. — Il faut mettre dans tout son langage un granil fonds de bon sens, accompagné d'estime et d'affection pour ses auiliteurs. Ce grand fonds de bon sens que nous requérons ici consiste à prè-
* s. Carol., liisliv pntdic. de mat. pni'ilic, p. ":1,'9. — * Viroir du Clergé, t. H, p. Ml. — 3 Ihot., lili. I, c. II
QUALirÉS DE LA PREDICATIUK Wl
senter la vér'lé qu'on prêche comme quelque chose de si juste, de si sage, de si conforme à la droite raison, que les auditeurs ne puissent s'empêcher de Tapprouver. Tel est le mérite éminent des Conférences de M. Frayssinous, et tel est aussi le caractère propre de Vlntroduction à la vie dévote, où saint François de Sales décrit la dévotion avec tant de sens et de vérité qu'en même temps que « le religieui « le plus austère la peut reconnaître, le courtisan le plus dégoûté, « s'il ne lui donne pas son affection, ne peut lui refuser son estime^. » Conformément à ces grands exemples, que le prédicateur montre toujours la religion et la vertu comme souverainement raisonnables, et ses paroles seront bien accueillies, parce qu'il est difficile b l'homme de se fâcher contre le bon sens, surtout quand on le lui présente avec calme et modération. A ce bon sens, toutefois, il est important de joindre des témoignages d'estime pour ses auditeurs, évitant de les supposer, au moins tous, coupables des excès qu'on censure, et semblant plutôt les prémunir contre un mal à ciaindre que les corriger d'un mal existant. Le cœur, flatté de l'estime qu'oa lui témoigne, écoute avec une prévention favorable, et supports même volontiers la plaie qu'on lui fait, surtout s'il reconnaît dans l'orateur cet amour tendre et ces douces effusions de charité dont l'apôtre saint Paul a donné dans ses épîlres de si beaux exemples aux prédicateurs de tous les siècles : Os nostrum patet ad vos, â CorintJiii, cor nostrum dilatatiim est. Non angiisliaynini innohis-... Non ut confundam vos hsecscribo, sed ut filios meos charissmos moneo '. . . Filioli, quos iterum parturio, donec foî'tnetur Christus hi vôbis'' ... Testis est mihi Deus, quomodo ciipiam omnes in visceribiis Jesw Christi^. Cupide volebamus traderevobis non solum EvangeVmm DeL, sed etiam animas nostras, quoniam charissimi nobis facti estis^. Un cœur qui aime tant a droit de tout dire, et l'auditeur ne peut s'en offenser : il comprend que toutes les paroles qui sortent dune bouche si amie ne sont inspirées que par l'amour qu'on lui porte, et par un vif désir de son plus grand bien. Fussent-elles sensibks à son cœur comme le vin sur la plaie, la cliarilé, comme une huile douce, en tempère l'âcreté.
Le cardinal deCheverus a pratiqué admirablement celte règle dans i'exorde de son discours à l'Kcole polytechnique le jour du Vendredi-Saint : un illustre prélat avait été obligé, par le tumulte des
1 Bossuei, Tanégyrique de S. François de Sales, i" part. — - H Cor., vi, H — 5 I Cor , IV, 14. — 4 Gai., iv, 19. — » Pliilip., i, 8. — « i Tlicss., a, 8.
i02 TRAITE DE LA PRÉDICATION.
élèves indociles, de descendre de chaire l'année précédehte. Monseigneur de Chevcrus arrive, et commence ainsi :
Nonjudicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Chrislum el hune crucifxxum, au milieu de vous je n'estime savoir autre chose que Jésus crucifié : « Si j'avais, dit-il ensuite, à parler des sciences humaines, ce sert rait au rniheu de cette savante école, ce serait de vous-mêmes, messieurs, « que je viendrais prendre des leçons; mais aujourd'hui il s'agit de la « science de la croix, c'est là ma science spéciale, la science que j'étudie et « prêche depuis quarante ans parmi les nations civilisées comme parmi les « peuplades sauvages, parce qu'elle convient également à tous; et vous périt mettrez à un vieil évêque de vous communiquer le fruit de ses longues « études. »
2* Kègle. — Il faut se supposer au rang des auditeurs, et se demander à soi-même : Si j'étais en leur place, comment voudrais-je qu'on me parlât? si j'étais imbu dételle prévention, dominé par telle passion ou tel esprit de parti, affecté de tel sentiment ou aveuglé par telle erreur, aurais-je plaisir à entendre ce langage? n'en serais-je pas au contraire blessé et révolté? Ce qui nous paraîtra alors propre à nous plaire dans l'hypothèse posée plaira très-probablement aux autres, et ce qui nous semblera capable de nous blesser les blessera, parce que tous les hommes portent en eux le germe plus ou moins développé des mêmes affections. De là ce mot de l'Esprit-Saint : hitellige qux sunt proximi lui ex teipso^, que Fonfenelle n'a fait presque que traduire, lorsqu'il a dit : C'est moi que j'étudie quand je veux connaître les autres.
o* Règle. — Il faut commencer par entrer dans l'esprit et les sentiments des auditeurs, et faire de leurs dispositions comme le point de départ pour les amener au but que Ton se propose. C'était là la tactique que suivait l'abbé de Polignac, depuis cardinal, dans ses conférences avec le souverain pontife Alexandre Vlll. Vous commencez toujours par penser comme moi, lui disait le pape, et vous finissez par me faire penser comme vous*. Beau modèle pour le prédicateur, lorsqu'il a à combattre des préventions ou à traiter certains sujets délicats. Par la même raison, s'il a à consoler des auditeurs affligés, il doit se garder de paraître gai et de les inviter à la joie dès le début de son discours ; ce serait les offenser et leur déplaire; mais il doit se montrer triste comme eux, compatir à leur
* Eccli., XXXI, 18. — ^ Louis XIV disait aussi do lui : a Je viens d'enirelcnir un jeune homme qui m'a toujours contredit et qui m'a toujours plu. »
QUALITÉS DE LA rRÉDICVTION. 103
douleur el les faire entrer peu à peu clans les sentiments de consolation qui sont le but de son discours.
4* Règle. — Si l'on a à parler de faits qui puissent blesser les susceptibilités de Tamour-propre, froisser les préjugés et l'esprit de parti, il faut saisir le côté honorable ou excusable de la chose et dissimuler l'autre, imitant l'artifice de ce peintre qui, pour cacher la difformité d'un visage, inventa l'art du profil. Ainsi a fait admirablement Bossuet dans l'oraison funèbre du grand Condé, lorsqu'il parle des guerres civiles dans lesquelles ce prince avait pris part contre son roi.
Puisqu'il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me laire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait pas seulement songé qu'on pût rien attenter contre l'État ; et s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. Je puis bien répéter ici devant ces autels les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son cœur ; il disait en parlant de cette prison malheureuse, qu'il y était entré le plus innocent de tous les hommes et qu'il en était sorti le plus coupable. Hélas! poursuivait-il, je ne respirais que le service du roi et la grandeur de l'État ! On ressentait dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais, sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n'en parler jamais, que, comme dans la gloire éternelle, les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer et de l'éclat infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus ; ainsi, dans des fautes si sincèrement reconnues, et, dans la suite, si glorieusement réparées par de fidèles services, il ne faut plus regarder que l'humble reconnaissance du prince qui s'en repentit et la clémence du grand roi qui les oublia.
Fléchier, dans l'oraison funèbre de Turenne, nous offre un autre exemple de la même difficulté vaincue.
Souvenez-vous, messieurs, de ce temps de désordre et de trouble où l'esprit ténébreux de discorde confondait le droit avec la passion, le devoir avec l'intérêt, la bonne cause avec la mauvaise, où les astres les plus brillants souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se virent entraînés malgré eux par le torrent des partis, comme ces pilotes qui, se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner pour un temps au gré des vents et de la tempête : telle est la justice de Dieu ; telle est l'infirmité naturelle des hommes. .Mais le sage revient aisément à soi, et.>l y a dans la politique comme dans la religion une espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires et par une ferveur continuelle. Que dirai-ja donc!
104 TRAITE DE LA rRÉDIGATlON.
Dieu peiniil aux vents et à la mer de gronder et de s'émouvoir, ella len.« pête s'éleva. Un air empoisonné de factions et de révolte j,'agna Itî cœur de l'État; les passions que nos péchés avaient allumées rompirent les digues de la justice et de la raison, et les plus sages mêmes, entraînés par le malheur des engagements et des conjonctures, contre leur propre inclination, se trouvèrent, sans y penser, hors des l)ornes de leur devoir.
5® Règle. — Si l'on a à traiter des vérités morales qui aient quelque chose de pénible pour l'auditeur, ou à faire des reproches, à donner dos avis délicats, il faut adoucir ce qu'on a à dire, non pas en altérant la vérité, ce qui serait un crime, mais en la proposant sous une forme aimable qui lui ôle son amertume. 11 est pour cela divers moyens : tantôt on tempère la leçon à la faveur d'un compliment délicat, comme fait saint Paul dans son admirable discours à l'Aréopage, où, trouvant jusque dans l'idolâtrie des Athéniens une matière à éloge et une disposition à l'Évangile, il les loue do leur caractère religieux, et de là, par une transition aussi fine que naturelle, prend occasion de leur prêcher Jésus-Christ, le Dieu inconnu qu'ils adoraient ; ou bien on convertit le reproche en un éloge déguisé, comme fait Démosthènes, lorsqu'il reproche aux Athéniens de ne pas se montrer dignes d'eux-mêmes, dignes des vainqueurs de Salamine et de Marathon, ou lorsqu'il s'écrie : « Vous venez de- « mander tous les jours sur la place : Qu'y a-t-il de nouveau? Et « quoi de plus nouveau que de voir un peuple, tel que les Atlié- « niens, près d'être envahi par Philippe? » Tantôt on se met du nombre de ceux qu'on veut corriger, et on s'apphque la leçon à soi-même, comme fait Massillon, lorsque voulant donner devant les laïques une leçon aux prêtres sur le respect dû au lieu saint, il s'écrie :
Par là vous nous avertissez, ô mon Dieu ! quelle doit être dans nos temples la sainte gravité et le recueillement inviolable de vos ministres ; que c'est à nous à porter ici, gravée sur notre front, la sainte terreur de vos mystères et le sentiment vif et intime de votre présence ; que c'est û nous à inspirer ici le respect au peuple qui nous environne, par le seul spectacle de notre modestie, et à ne pas paraître autour de l'autel, lorscjue nous sommes occupés aux saints mystères, plus inappliqués, plus précipités que la multitude morne qui y assiste ' .
D'autres fois on mêle à de justes remontrances des excuses qui alléruent la faute. C'est quehiuol'ois un moyen de porter lescoupabl.^
* Tome I du l'iraïul Carùine.
QUAUTÉS DE L\ PRÉDICATION. 105
à se condamner plus sévèremenl, et ce fut celui que saint Pierre employa pour reprocher aux Juifs leur déicide, s'appliquaiit à excuser leur faute en même temps qu'il la leur reprochait. Et mine, fratres^ scio quia fer ignorantiam fecistis sicut et principes vestri*-. On peut encore, sans adresser de reproche direct aux coupables, se borner à gémir en général sur tel ou tel désordre, laissant à chacun à prendre la part qui lui revient dans la censure du prédicateur'. A. ces manières d'adoncir ce que la vérité a d'amer, on peut joindre certaines foiines de politesse, par exemple : Permettez-wm de direou bien encore : il m'en coûte, mes frères, de vous faille entendre des vérités pénibles, mais mon devoir, mais votre intérêt m'oblige à parler, etc.. Enfin, on peut avoir recours à des tours ou des circonlocutions qui voilent ce qu'il serait trop accablant de montrer à nu. Ainsi Bossuet, pour dire que Charles 1" est mort sur l'échafaudj s'exprime en ces termes :
Qui pourrait raconter ses justes douleurs (de la reine d'Angleterre) ! Non, Jérémie lui-même, qui seul semble capable d'égaler les lamentations aux calamités, ne sufOraitpas à de tels regrets ; elle s'écrie avec ce prophète^ Voyez, Seigneur, mon affliction : mon ennemi s'est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m^élait le plus cher. La royauté a été profanée et les pri)ices ont été foulés aux pieds. Laissez-moi, je pleurerai amèrement ; n'entreprenez pas de me consoler; Vépée a frappé au dehors, mais je sens en moi-même une mort semblable.
Cette citation heureuse raconte l'horrible événement d'une manière noble et louchante.
*Nous terminerons ces régies par deux exemples remarquables
* propres à en donner 1 intelligence : le premier se lit dans le 29* ser- *monduP, Ségneri, célèbre prédicateur d'Italie, et nous offre un
* modèle de modération et d'urbanité dans la censure du vice. Après
* s'être élevé avec énergie contre ceux qui, n'étant pas bons, empê-
* chent les autres de l'être, il fait ainsi l'application de son sujet à ses
* auditeurs :
Je no veux pas vous offenser, mes frères ; il me serait bien plus doux de vous louer que de vous blâmer. Je sais qu'il en est plusieurs parmi vous qui s'appliquent à déraciner les vices par le zèle, à faire germer les vertus par
1 Act. apost., III, 17. — " Voyez, sur la manière de faire ces reproches, les précautions oratoires que recommandent S. François de Porgia dans le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 200, 210, 211, et S. François Xa-. vier, ibidem, p. 322, 552, 333.
l'exemple ; mais est-ce le grand nombre ? j'en appelle à votre conscience ; ne vous reproche-t-elle point d'avoir raillé quelquefois les jeunes gens qui, dédaignant vos réunions et fuyant vos jeux, mettaient leurs délices à s'entretenir avec Dieu dans nos églises ! Répondez, êtes-vous sûr de n'êlre pour personne un obstacle qui l'arrête dans les voies de la piété, qui le détourne d'assister au saint sacrillce, ou de participer aux sacrements aussi souvent que son cœur l'y porterait ! Dieu m'est témoin, mes frères, que j'ai plaisir à penser de vous tout le bien possible; mais plaise au ciel que vous ne soyez pas de ces hommes dont parle la Sagesse, qui invitent leurs compagnons à partager de coupables amusements : Venez, leur disent-ils, couronnons-nous de roses avant qu'elles se flétrissent, ne songeons qu'à nous divertir, à nous enivrer de plaisirs. 11 se rencontre parfois dans le monde des personnes qui, voyant un David prêt à pardonner à Saûl, l'animent à la vengeance ; qui, trouvant un Assuérus transporté d'une injuste colère contre Vasthi, applaudissent à ses fureurs; qui, s'associant à un Amnon dévoré d'un amour impur pour ïhamar, approuvent cette passion frénétique et lui enseignent l'art de la satisfl\ire. l'ourriez-vous assurer, mes frères, qu'il ne se trouve parmi vous aucun de ces hommes, qu'il n'y en ait pas un dans cette ville d'ailleurs si sainte, dans cet auditoire d'ailleurs si édifiant? Oh! plût à Dieu que vous pussiez m'en donner l'assurance? Pour cela, je donnerais, oui, je donnerais avec joie tout le sang de mes veines.
* Voilà sans doute des reproches graves ; mais comme ils sont pré-
* sentes avec délicatesse, grâce et force! Qui pouvait s'en offenser?
* et comment ne pas aimer au contraire le prédicateur qui parlait un *tel langage?
* Le second exemple se trouve dans les dernières pages du sermon *de Massillon sur la parole de Dieu. L'orateur, voulant condamner
* les censeurs de cette divine parole, ne leur dit pas : Quel droit
* ave%-vous sur nous ? Ce serait de l'arrogance ; mais avec une mo-
* destie qui désarmerait la malignité même, il leur dit :
S'il était permis de nous recommander ici nous-mêmes, comme le disait autrefois l'Apôtre à des fidèles ingrats, plus attentifs à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage que touchés des latigues et des périls infinis qu'il avait essuyés pour leur annoncer l'Évangile, nous vous dirions : Mes frères, nous soutenons pour vous tout le poids d'un ministère pénible ; nos soins, nos veilles, les travaux infinis qui nous conduisent à ces chaires, n'oiU point d'aulre objet que votre salut: eh! ne méritons-nous pas du moins que vous respectiez nos peines! Le zèle qui souffre tout pour vous assurer le salut, peut -il jamais devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos censures !
■* Il ne dit pas : Nous mcprisous vos critiques, ce serait de l'auior-
* tume, mais :
Nous vous montrons le glaive terrible du Seigneur suspendu sur votre têle, prêt à tomber sur vous; et, loin de frémir, vous vous amusez à examiner s'il brille, et vous cherchez dans les terreurs mêmes de la prédication les beautés de 1 éloquence. Grand Dieu! que le pécheur paraît méprisable et digne de risée, quand on l'envisage dans votre lumière 1
* Enfin il ne dit pas : Vos applaudissements, nous les méprisons,
* il nous faut des huâmes; mais avec la plus touchante onction, i^
* s'écrie :
Eh! que nous importe de vous plaire, si nous ne vous changeons pas ? Que nous sert d'être éloquents, si vous êtes toujours pécheurs ? Quel fruit nous revieut-il de vos louanges, si vous n'en retirez vous-mêmes aucun de nos instructions? Notre gloire, c'est l'établissement du règne de Dieu dans vos cœurs ; vos larmes toutes seules, bien mieux que vos applaudissements, peuvent faire notre éloge ; et nous ne voulons pas d'autre couronne que vous-mêmes et votre salut étei^nel.
* Comme ces phrases admirablement précises, sans être ni sèches, *ni obscures, ni incomplètes, ménagent adroitement toutes les §us-
* ceptibilités, et toutes les déUcatesses !