TROISIÈME CARACTÈRE CE LA. PRÉDICATION ; ELLE DOIT ETRE INSTRUCTIVE
C'est un grand tort de certains prédicateurs et mi grand oubli de leurs devoirs, de s'occuper plus à embellir leurs discours qu'à les remplir de vérités utiles, à plaire par les grâces du slyle et de la déclamation qu'à éclairer par une instruction solide. Diseurs de rien ou de peu en beaucoup de paroles, ils ne portent ni lumières ni conviction dans l'esprit de leurs auditeurs, et leur prédication n'est qu'un verbiage vide de raisonnements et de choses. Pour prévenir ce grave abus, nous traiterons dans un premier paragraphe de la nécessité de rendre la prédication instructive ; et dans un second, de la manière de le faire.
De la nécessité de rendre la prédication instructive.
Soit qu'on envisage la prédication sous le rapport oratoire, soit qu'on la considère sous le rapport de la foi, on voit également la nécessité de la rendre instructive.
108 rH.VITÉ DE LA PnÊDlCATION.
1" A 110 l'cnvisa^or que sous le rapport oratoire, il est essentiel de la rendre inslruclive; car un discoins bien nourri de doctrines, l'or de preuves et de raisons, est presque infailliblementun bon discours. Les pensées solides, les grandes vérités dont l'orateur est plein, entraînent après elles des expressions qui y répondent.
Verbaque provisam rem non invita seqiientur.
Le secret de l'élocpionce, au jugement d'Horace, c'est d'être bien instruit de son sujet, de connaître à'fond toute la doctrine qui s'y rapporte ; et bien penser sert merveilleusement à bien dire.
Scribendl reclè saper e est prlncipium et fons '.
A cette })remière considération s'en joint une autre, tirée de Cicéron : Una res, dit-il, prx nobis est ferenda, ut nihil aiiud 7iisi docere vclle videamur ^. C'est-à-dire que l'instruction doit faire le fond du discours; tout le reste n'est que son accessoire, un moyen de le faire recevoir, goûter et pratiquer. Cicéron explique cette pensée par une belle comparaison : instruire à fond les auditeurs du sujet qu'on traite, dit-il, développer et faire ressortir la vérité qui doit les mener à la vertu, voilà ce qui doit former le corps ou la substance du discours, et les autres parties de l'éloquence qui consistent à plaire et à émouvoir, ne doivent y intervenir que comme le sang dans les veines, fondues et circulant en quelque sorte dans le corps de l'instruction : Siciili sangids in corporibus, sic illx in oraiionibus fiisx esse debehunt ^, ou, comme le dit Quintilien, elles n'ont droit de s'y montrer que pour venir au secours de l'instruction et la faire valoir *. S'il est donc important de plaire et de toucher, il l'est bien plus d'instruire ; et même on peut dire qu'on ne réussira à plaire et à toucher qu'autant qu'on instruira. Si les mouvements oratoires ne sont amenés et préparés par l'instruction, c'est-à-dire pai' un exposé clair du sujet et par des preuves solides, ils ne seront qu'une déilnmation vaine, un jeu de l'imagination sans objet, une fureur hors de saison, comme dit Longin; des actes d'un homme ivre parmi des auditeurs à jeun, selon Cicéron : Viitolentus intcr sobrios ^. Ces produits de l'éloquence, i-éparés de l'instruction, peuvent être comparés à un bel habit auquel il manqiu! un corps pour le porter, à une belle décoration à laquelle manque un sujet pour la recevoir. Aussi vo\ons-
« Ail iii.i't. — « De Ont.., lib. II, ca:x. — ' De Unit., lih. Il, cccx. — ♦ Quint., T, 8. — •■ Ui;it., xi.ix.
nous chez les grands orateurs de l'antiquité chaque mouvement amené par les preuves, engendré, si je puis ainsi dire, par les raisons et les faits ; ce n'est qu'après les arguments les plus décisifs que ces grands hommes ébranlent et entraînent l'auditeur par la vivacité des mouvements oratoires : ainsi procèdent Démosthènes dans ses Philippiques, dans son immortel chef-d'œuvre p'o Coronâ, et Cicéron dans ses discours contre Gatilina, contre Verres, etc.... Donc, même à ne considérer la prédication que sous le rapport oratoire, elle doit renfermer une instruction solide.
2'» Si on l'envisage sous le rapport de la foi, elle le doit bien plus encore.
Car l'obligation de prêcher est identique avec l'obligation de donner une instruction solide. Quand Jésus-Christ disait à ses Apôtres : Docete omnes génies... Docentes eos servare omnia quxcumque mandavi vohis; et quand saint Paul, son fidèle interprète, disait à Timolhée : Boce et exhortare... Attende lectioni et doctrinx, c'était une instruction solide que l'un et l'autre demandaient. Toi est le sens du verbe docere ; et prêcher sans instruire, c'est éluder l'obligation, ce n'est pas la remplir, puisque celui qui n'instruit point peut faire du bruit, mais pas de fruit ; se faire admirer, mais non être utile : Qui tantùm verba sectatiu\ nihll habebit, dit l'Esprit-Saint^ Ce qui a fait dire à saint Augustin : Docere necessitatis est... Populi prius docendi quam movendi ^.
Et en effet, pour peu qu'on réfléchisse sur les besoins des peuples, on comprendra combien l'instruction leur est nécessaire L'instruction consiste à expliquer clairement la doctrine chrétienne et à la prouver solidement; or, n'est-il pas évident que les peuples ont un besoin immense de l'un et de l'autre? 1° Ils ont besoin qu'on leur explique clairement la doctrine : car la^ plupart, n'ayant d'autre moyen de l'apprendre que les instructions de leur pasteur, ne la connaîtront jamais, si on ne la leur explique en chaire; ou ils n'auront que des notions confuses, inexactes, fausses sur la religion, ses dogmes, ses préceptes, la pratique des vertus, la vraie et solide piété: et ici nous pouvons citer en preuve une trop malheureuse expérience. Combien de personnes ont suivi pendant de longues années les prédications de leur paroisse, qui n"en sont pas plus iut struitos sur la religion et sur tous leurs devoirs, qui n'en croupissent pas moins dans l'ignorance et les vices qu'elle traîne à sa suite? Le
* l'iov., XIX, 8. — * De I;ocl. christ., lib. IV, c. xii.
prédicaleiii' ne leur a pas assez expliqué la doctrine, on a supposé un fonds d'instruction qu'ils n'avaient pas. De là point de religion, ou une religion mal entendue ; point de piété, ou une fausse vertu ; de là les superstitions, l'alliance des pratiques religieuses et quelquefois même des sacrements avec le désordre. Si donc on veut être vraiment utile, il faut nourrir de doctrine toutes ses prédications, expliquer toujours, en chacune d'elles, quelques pages de tliéologie ou de catéchisme sur les mystères, les sacrements, les commandements de Dieu ou de TEglise. 2° 11 n'est pas moins nécessaire de prouver solidement la doctrine chrétienne. Sans doute il est des vérités si claires, si généralement admises, qu'il serait inutile et même dangereux d'insister à le prouver*; mais hors de cette classe de vérités premières, il faut appuyer de preuves solides tout ce que l'on dit; car, l" les auditeurs ne tiennent ni le prédicateur pour inspiré, ni sa parole pour infaillible : souvent même ils écoutent avec prévention et ne se rendent qu'à la force des preuves, si même encore ils s'y rendent, parce que la passion, appréhendant les sacrifices qu'on lui demande, cherche par tous les subterfuges à échapper à la conviction. 11 faut donc que, si l'auditeur résiste encore dans son cœur, il soit au moins confondu dans son esprit et réduit ou à se taire ou à se débattre en vain contre des raisonnements inattaquables. 2° Qui ne sait que la conviction est la seule chose qui demeure? Les émotions sont passagères, les résolutions inconstantes, les impressions faciles à s'effacer; tout cela, si une conviction profonde ne le soutient ou ne le remplace, ne sera qu'un édifice bâti sur le sable, qui tombera aux premiers vents des tentations, au premier souffle du respect humain, au premier entraînement de la passion, ou par le seul effet du dégoût naturel. 5° L'homme, étant un être raisonnable, veut être conduit par la raison, comprendre les choses et la raison des choses; auU'ement, ou il ne les adopte pas, ou ne les croyant que faiblement, il se laisse facilement aller à ce qu'on lui a défendu, ou enfin sa foi, ne reposant pas sur des fondements solides, sera en péril continuel d'être ébranlée, peut-être même tout à fait renversée, soit par les mauvais discours qu'il sera exposé à entendre, soit par les livres irréligieux qui tomberont sous ses yeux, soit enfin par les tentations que le démon ou son propre esprit lui suggérera. — La prédication qui n'instruit pas manque
* In rébus apei'lls argumenlari tàm stultum iiuùiu ia clarissimum sokm mot^ taie lumen inferre. Quirtil,, lib., V, c. xii.
QUALITÉS DE LA PRÉDICATION. Hi
donc tout à fait le but. Au contraire celle qui instruit l'atteint admirablement. Qu'on interroge l'expérience, et que l'on compare deux paroisses, l'une où se font habituellement de beaux discours, pleins de feu, d'une certaine éloquence même si vous voulez, mais vides de doctrine; l'autre où le pasteur instruit simplement, mais avec clarté et solidité. Dans la première de ces paroisses, on verra la religion peu connue et encore moins pratiquée; dans l'autre, au contraire, on trouvera une piété éclairée, une vertu véritable et bien entendue, les sacrements fréquentés ; et il ne faut pas en être surpris : le prédicateur ne fit-il qu'exposer les vérités chrétiennes, la rehgion est si belle par elle-même qu'on ne peut la connaître sans l'aimer : il suffit de la montrer telle qu'elle est pour déterminer la conversion, quand on parle à des âmes droites qui ne sont hors de la voie que par ignorance. Bossuet a obtenu plus de conversions par son Exposition de la doctrine catholique que par tous ses livres de controverse; et les saints Pères, comme l'observe le Concile de Trente S ont souvent converti les infidèles, ramené les hérétiques, et confirmé les catholiques dans la vraie foi par un simple exposé des vérités de la religion. Les esprits égarés eussent peut-être résisté à tous les mouvements oratoires et se fussent tenus en garde contre les prestiges de l'éloquence ; mais un exposé de la religion, simple, clair, méthodique et plein de calme, les gagnait; l'amour du beau, du juste, du grand et du subhme, dont l'âme humaine ne peut se dépouiller, ne leur permettait pas de résister à cet ensemble de vérités si belles, si pures, si divines : ils se rendaient avec bonheur, ils s'attachaient à la religion par amour.
Et si le simple exposé des vérités chrétiennes est si utile, que doitce être lorsqu'on y joint des preuves solides de tout ce qu'on avance? C'est alors qu'une conviction profonde s'associant à une intelligence parfaite de la religion, le fidèle devient inébranlable dans la foi, capable de rendre raison de sa croyance et de défendre ses pratiques religieuses contre quiconque oserait les attaquer ; c'est alors que la volonté embrasse généreusement le parti de la vertu, et ses résolutions sont durables parce qu'elles reposent sur la pierre ferme de la conviction. — Et qu'on ne croie pas que les preuves ne soient faites que pour les esprits cultivés ; les gens les plus simples ont du sens, se montrent intelligents sur ce qui les intéresse et sont capables de saisir, sinon des raisonnements profonds et subtils, au moins des
* Sess. m, de Symbole.
«2 Tn.MTK Dt: I.A mÉDICATlON
preuves claires et simples, telles ((n'en offre la religion. Quiconque se rapprochera de leur manière de concevoir et de raisonner leur -.iljprendra facilement à motiver leur croyance et leurs actes, rendra ?eur foi raisonnable, leur piété éclairée, et assurera ainsi leurfulolilè aux devoirs du christianisme ^
Aussi voyons-nous que les grands maîtres de la chaire se sont appliqués à nourrir leurs discours d'une instruction solide. Bour daloue ne songe pour ainsi dire qu'à instruire, prouver et convaincre s'il émeut et gagne ses auditeurs, ce n'est qu'à force de les presser par le nombre et le poids des raisons ; il est, sous le rapport de l'instruction, le roi des prédicateurs. Massillon lui est bien inférieur en ce genre; mais cependant on trouve une instruction très-solide dans plusieurs de ses discours, par exemple dans les sermons sur la divinité de; Jésus-Christ, sur la vérité d'un avenir, sur la vérité de la religion, sur les doutes en matière de rel'gion. On regrette seulement que dans beaucoup d'autres discours, il ait supposé l'instruction sans la donner, ou ait outré la morale en fondant sur celte exagération des mouvements pathétiques, comme dans les serinons sur le petit nombre des élus, sur la tiédeur, sur le jeûne. Bossuet, comme les Sfrands orateurs de l'antiquité, ne fait venir les mouvements oratoires qu'à l'appui des preuves; il instruit, il raisonne et démontre; il porte un regard d'aigle sur la religion, sur les mystères, et découvre à l'auditeur étonné des aperçus neufs, vastes et sublimes. Seulement ses raisonnements ont parfois le défaut, ou d'être trop profonds pour être saisis par les intelligences ordinaires, ce qui peut venir de ce que son esprit, nourri des plus hautes conceptions, était moins propre à abaisser la discussion à la portée du vulgaire, "ou d'être d'une subtilité qui fatigue l'esprit plus qu'elle ne le convainc, ce qui peut venir encore de ce qu'il a composé ses sermons à un âge où son goût w'était pas mûri par l'expérience, ou de ce qu'il les a peu travaillés fine les a jamais retouchés ensuite, n'en faisant aucun cas dans la deruièic riiMiiiê de sa vi;-, comme on peut le voir dans son histoire par 11' cardinal de Heausset.
De la iiianic're d'instruire.
i'our l'iire un discours vraiment instinctif, il ne faut pas counnenciT par consulter son imagination, rêver des mouvements oraloires et des
• Féndoii, G» leltrosur la religion, n" 1 et 2. Miroir du clcrgo, t. H, p. 112. — Pleury, iliscoui? im'liiii. du CaU''cli. liist.
figures : te serait vouloir faire l'habit avant de connaître la taille et les formes du corps auquel il est destiné; mais il faut commencer par étudier sa matière, voir ce qu'enseignent là-dessus la théologie et les bons auteurs spirituels, et se faire de son sujet des idées nettes et précises, en observer les divers rapports et en embrasser l'ensemble. Après l'avoir étudié pour soi, il faut l'étudier pour les autres : car autre chose est de savoir pour soi, autre chose de savoir pour enseigner : l'homme qui possède le mieux une matière quelconque, a besoin d'y réfléchir beaucoup encore pour être en état de l'exposer avec clarté, méthode et d'une manière qui convienne au genre d'esprit de ses auditeurs. Dans cette étude de son sujet, il doit, comme nous lavons dit, se proposer deux choses : la première de bien expliquer la doctrine chrétienne ; la seconde de la prouver solidement : comment faire l'une et l'autre? C'est ce que nous avons maintenant à traiter.
SECTION r\ De la manière d'expliquer la doctrine clin-tienne.
Pour bien expliquer les vérités chrétiennes, il est plusieurs règles à observer :
i° 11 faut supposer peu de choses comme sues d'avance, laisser peu à deviner, et éclaircii tout ce qu'on soupçonne n'être pas parfaitement clair dans l'esprit des auditeurs. Il y a moins d'inconvénients à risquer d'en dire trop pour les gens d'esprit qu'à risquer de n'en pas dire assez pour le vulgaire ; tout d'ailleurs dans la religion est énigme pour le peuple, si on ne le lui expUque. Plongé dans les sens et les intérêts matériels, il ne voit les choses spirituelles que d'une manière tout à fait confuse, comme nous voyons les objets placés à une grande distance de notre vue : il faut donc les rapprocher de son intelligence, et les lui montrer dans tout leur jour.
2* Dans ces explications, il faut se faire un devoir de conscience d'être exact, de bien discerner les préceptes d'avec les conseils, les dispositions essentielles d'avec ce qui est de perfection, et surtout s'attacher plus à la pratique qu'à la spéculation, à ce qui peut bien faire recevoir les sacrements qu'à ce qui peut en donner de l'admiration. Les raisons de cette règle sont évidentes.
3* Pour que l'explication soit claire, il faut suivre les règles données â l'article précédent sur la manière d'adapter son discours à la portée
des auditeurs, et la plupart des règles que nous exposerons plus bas* sur la manière de faire le catéchisme ; mais surtout il faut bien définir, bien diviser et éclaircir sa matière par des comparaisons et des exemples : une définition exacte dont on explique tous les termes, ou à laquelle on amène comme par degrés l'intelligence de l'auditeur en procédant à magis noto ad minus notum^ fait connaître la nature de la chose dont on parle : une bonne division en fait discerner les différentes parties ou ramifications, empêche la confusion des idées et précise le sens des mots. Enfin, les comparaisons, les exemples, rendent la chose sensible et la font pour ainsi dire toucher au doigt.
4° Après avoir expliqué la vérité considérée en elle-même, il faut déduire les conséquences pratiques qui en découlent, en faire 1 application aux besoins des auditeurs selon ce que nous avons dit plus haut^, leur préciser d'une manière claire les résolutions qu'ils doivent prendre, c'est-à-dire telle chose à faire en telle circonstance et dételle manière, ou telle chose à éviter en telle occasion et par tel moyen ; puis enfin leur faire comprendre que, pour être fidèles à ces résolutions, il faut en demander la grâce à Dieu par des prières ferventes et prendre les moyens de s'en souvenir, par exemple, en se les rappelant tous les jours après la prière du matin et du soir.
5° Ces explications de la doctrine chrétienne demandent un style simple et le langage calme de la raison ; tout autre genre y serait déplacé : le style élevé, les grandes figures, les mouvements oratoires doivent être réservés pour les autres parties du discours.
De la manière de prouver '.
1° Il ne faut jamais donner de preuves qui ne soient solides : donner une preuve dont on sent le faux, c'est manquer de probité, c'est exposer la religion à la dérision des impies qui, s'ils découvrent le faible de l'argument, jugeront toutes les autres preuves de notre croyance aussi défectueuses ; c'est enfin faire tort à tout son discours, parce qu'une preuve faible ou mal exposée fait soupçonner le discours entier de n'être pas solide, el inspire l'envie de le contredire ; souvent même cette partie faiblo est la seule qu'on retient, la seule dont on parle. Il vaut donc mieux donner moins de preuves et n'en donner
» Liv. II, c. X, art. 0, g 2. — * C. iv, art. 2, § 2. — s Voya le V. Albert, 2» ir.;i., cl). XIII, xiv, xvu et suiv., 31, 52.
que de convaincantes. Les preuves ne se comptent pas, elles se pèsent, et plusieurs faibles raisons n'en valent pas une concluante.
2" Il ne faut point entreprendre de donner sur chaque chose toutes les bonnes preuves possibles; il vaut mieux choisir les meilleures et laisser les autres. En laissant entrevoir plusieurs preuves sans les pousser, on fait sentir à l'auditeur qu'on a une surabondance de droit et de raison. Puis, il serait impossible de mettre un si grand amas de preuves dans tout leur jour : on ne pourrait que les effleurer, et dès lors elles feraient peu d'impression, au lieu qu'un moindre nombre, mais qu'on fera fortement ressortir, entraînera bien plutôt la conviction. Enfin, peu d'auditeurs sont capables de suivre une trop longue série d'arguments et de démonstrations, et d'ailleurs, quand ils le pourraient, tout un discours employé en preuves serait nécessairement sec, peu propre à émouvoir. Il n'y aurait rien pour le cœur, rien pour ces grands mouvements oratoires qui ébranlent, entrament, emportent d'assaut la volonté. — On excepte de cette règle certaines vérités qui trouvent de grandes contradictions, et où il faut non-seulement convaincre, mais terrasser son adversaire : alors on peut accumuler les preuves plus que dans les discours ordinaires.
5° Dans le choix des preuves, il faut préférer celles que l'auditeur saisira plus aisément, qui l'intéresseront davantage et lui feront plus d'impression. Les preuves les plus fortes en elles-mêmes ne sont pas toujours les meilleures : on peut même dire qu'elles ne valent rien relativement, si elles dépassent la portée des auditeurs ou si elles ne doivent pas les frapper. Il faut donc nous tenir en garde contre le penchant qui nous porte à croire que les autres saisiront les démonstrations que nous saisissons nous-mêmes, éviter dans les auditoires vulgaires les raisonnements profonds et ne jamais rechercher les preuves extraordinaires : les plus communes sont souvent les meilleures ; elles ne sont devenues communes qu'à force d'être vraies, et l'auditeur les revoit avec plaisir si on leur donne un tour neuf.
4» Le fond principal des preuves employées dans la chaire doit être tiré des motifs de la foi, de l'Écriture sainte, des Pères ou des conciles et des exemples des saints. Parlant au nom de Dieu et comme son envoyé, le prédicateur doit faire valoir surtout la parole divine et la doctrine de l'Église interprète de cette parole. Ce serait se dégrader que de fonder son discours sur des raisons profanes, comme ferait un académicien. Cependant il ne faut point négliger les preuves de raison ; elles sont un accessoire utile aux preuves tirées de la révélation, et elles ont cet avantage qu'elles excitent plus l'attention et
116 TRAITL DE (.A lUKDICATIUN.
l'intérêt que toulo autre. L'auditeur se fait honneur de les comprendre, et l'esprit superbe de notre siècle en est plus satisfait. On aime même non-seulement les preuves démonstratives, mais encore les raisons de convenance qui rendent d'une croyance plus facile les mystères de la religion, en èclaircissent les ténèbres et en lèvent les contradictions apparentes. Seulement, le prédicateur doit se garder de donner comme preuves ces raisons de convenance, de sonder té mérairement le mystère et de chercher à le faire disparaître.
50 Pour s'assurer de la force des preuves, il faut voir si, proposées froidement dans la conversation, elles convaincraient un homme sensé; si, en cas que nous fussions à la place du pécheur que nous voulons convertir, elles nous convaincraient nous-mêmes; si, réduites en syllogisme, il en résulte deux prémisses claires et une conséquence évidemment déduite qui soit la proposition même qu'on veut prouver. Ce n'est qu'après leur avoir fait subir cette épreuve qu'il faut les adopter*.
6" Le choix des preuves une fois arrêté, il faut les disposer de manière que le discours aille toujours croissant, que chaque preuve enchérisse sur la précédente, et que les dernières soient les plus fortes, les plus propres à toucher l'auditeur, afin de le laisser sans réplique et sous l'empire d'une conviction profonde. Quelques rhéteurs sont d'avis qu'il faut placer au milieu les preuves moins fortes * et observer l'ordre suivant : fortiora, fortiay fortissima : ce sentiment, moins commun, peut cependant quelquefois avoir son apphcation selon les circonstances '.
7* Les preuves ainsi disposées, il reste à les développer ; et pour cela, il faut 1° déguiser les formes de l'argumentation sous les grâces du langage. Le syllogisme est, par rapport au discours, ce que sont les os et les nerfs par rapport au corps : si on les voyait à nu, ils offriraient à l'œil un spectacle repoussant ; de même le syllogisme, s'il était présenté dans toute sa nudité, ne formerait que le squelette d'un discours vigoureux peut-être, mais sec et disgracieux. Il faut donc le revêtir des charmes de l'éloculion*, mais ce-
1 Voyez le sermon de Massillon sur le bonheur des justes : l'exorde est la inaj.nire, le corps du discours la mineure, et la péroraison eonlioul la conclntion. — * Cic, lib. ad llcren., n. 18.
5 Argumenta, protit ratio causa' cujusque postulabit, ordinabuntur, uno excplo, ne à putcntissiinis ad levisaima dccrescat oratio. (Juint., lib. Y, c. xii.
* Orationcm cou fer tain esse cnthijiuematum slip;itione minime vilim... nisi delectattone allicimus et viribus trahimus, ipsa qux justa ac vtrra sitnt tenere um possumus. LocupUs et speoiosa vuU este eloqucnlia. .. Feratur igitur non
OUALITKS DE LA PKÈDICATIUN. Ii7
pendant ne pas tellement le dissimuler qu'il échappe au discernement de l'auditeur : pour cela il faut, après avoir prouvé solidement a majeure, la répéter pour en montrer la liaison avec la mineure, et après avoir prouvé cette dernière, réunir les deux prémisses ensemble pour faire ressortir la conclusion et la force du raisonnement. Faute de procéder ainsi, un grand nombre de prédicateurs font des discours tout à fait défectueux : ainsi, par exemple, pour prouver qu'il faut aimer Dieu, ils énumérent ses bienfaits dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce, et en restent là; tandis que, celle énumération n'étant qu'une des prémisses de ce syllogisme : Il faut aimer un Dieu infiniment bienfaisant; or Dieu est infiniment bienfaisant; donc il faut l'aimer, il y aurait à développer l'autre prémisse et la conclusion ; développement qui donnerait, lieu cà une foule d'inductions et d'applications du plus grand intérêt, et ferait en même temps toute la force comme tout le fruit du sermon. — 2* 11 faut éviter les raisonnements trop concis et trop serrés qui par là même sont obscurs ou demandent, pour être suivis, une grande contention d'esprit : autrement on place l'auditeur dans celle situation pénible qu'il ne peut perdre la moindre partie do la prédication sans en perdre la suite, ni réparer par le retour do l'allention ce qu'un moment de distraction lui a dérobé ; et s'il veut prendre sur lui d'être toujours attentif, on l'oblige à une fatigue d'esprit qui l'absorbe et ne laisse point assez de loisir à l'âme pour rentrer en elle-même, au cœur pour s'écbaulfer, à la volonté pour se déterminer. Voilà pourquoi l'orateur doit donner plus de développement à ses pensées que le théologien. Saint Augustin n'a pas prêché comme saint Thomas a écrit, et saint Chrysostome intéresserait moins s'il était plus serré. — 5" Il faut éviter les longs raisonnements qui enchaînent plusieurs propositions dont chacune attend sa preuve. Quand on se livre trop à la dialectique, il en résulte deux inconvénients : le premier, de fatiguer l'auditeur, qui aime qu'on lui épargne la peine de suivre si loin le iil de l'argumentation; le second, d'ôter au discours le coulant, la chaleur et l'onction : il vaut mieux donner moins à l'esprit et plus au cœur; un sentiment vivement exprimé enlève l'auditeur et en triomphe mieux que tous les raisonnements. — A" Quoiqu'en principe général il faille bien se garder de délayer ses preuves en les développant trop, il est
fetnitis, sedcampis; non uti fontes aufittslis ftstiilis coUigimiur, sed ni Inf/ssimi amncs, toits vallibus final... Miiltiim ad fidein adjiwat audienlis voluptas. .. Iiis tamen hubcndvs modiis, utsint onwijictilo, non iwpediineulo. QiiiiUil., lib. V,c. xiv
quelquefois nécessaire de présenter sous diverses faces et à diverse* reprises un argument péremptoire, une raison décisive, soit parce que la \aiiélé des tours pique et réveille ceux qui ont écouté une première fois sans intérêt, soit parce que plusieurs ont pu être distraits et perdre ainsi la preuve, etd'aulres, à conception lente, ne l'ont pas saisie ou l'ont écoutée avec prévention ; un retour au point décisif emporte la conviction. — 5" Comme les exemples enseignent mieux toutes choses que les préceptes, il sera très-utile de voir l'application de ces règles dans nos grands orateurs, en particulier dans les sermons de Massillon sur la vérité de la religion, et la vérité d'un avenir, et dans la célèbre Passion de Bourdaloue, Jîidœi signa pettmt et Grxci sapienliam quxnint, nos autem, etc.
8° Ce n'est pas assez au prédicateur de bien prouver : il faut encore, en matière de morale, qu'il poursuive le pécheur à travers les prétextes et objections où il se retranche, qu'il le pousse à outrance, se mettant en communication intime avec lui par un dialogue serré plein de naturel et d'adresse, mais sans amertume ni rien qui offense : celte réfutation est pleine d'intérêt quand elle est faite avec tact et discernement. On la place ordinairement à la suite des preuves, mais cependant on peut la donner plus tôt quand on a à détruire des préjugés qui empêcheraient de saisir le corps du discours, ou même on peut l'intercaler entre les différents membres de la preuve si elle y convient mieux. La chose principale à observer dans ces réfutations, c'est de bien choisir les objections qu'on veut attaquer, et de s'abstenir de celles qu'on n'est pas sûr de réfuter victorieusement et sans réplique : le pécheur s'affermit diins son désordre si 1 OR n'oppose aux prétextes" dont il le couvre que de faibles raisons. Quand le choix est fait, le meilleur moyen de présenter ces objections est de les mettre dans la bouche de l'auditeur, et de les exposer avec franchise et sans détour, telles qu'il les comprend et qu'il les sent, de sorte qu'en les entendant, il se dise que c'est bien là le point de la difficulté; par là, on captive son intérêt, on enchaîne sa curiosité. L'objection posée, il est bien des manières d'y répondre.
1° On peut montrer la fausseté du piiucipe sur lequel s'appuie le pécheur. Massillon nous eu offre de beaux exemples lorsqu'il réfute ce principe : La jeunesse est la saison des plaisirs, la vertu sera pour le déclin de Vdge, et cet autre principe : Il ne faut pas s'engager envers U public par une conversion qu'on n'est pas sûr de soutenir. Voici comment il renverse le premier principe :
Qui VOUS a dit que la mort ne vous surprendra pas dans le cours de ces années que vous destinez au monde et aux passions?... Je veux qu'elle ne vous surprenne pas, l'âge changera-t-il votre cœur?... Changea-t-il le cœur de Salomon..., de Saûl, de Jézabel, d'ilérodias?... Sous des dehors différents, et que la bienséance seule a changés, on conserve le même goût pour le monde, la même vivacité pour les plaisirs, un cœur jeune encore dans un corps changé et effacé... Mais quand ce malheur ne serait point à craindre, le Seigneur n'est-il pas le Dieu de tous les âges?... Le premier est-il trop précieux pour lui être consacré ? Vous ne lui réservez donc que les restes et le rebut de vos passions et de votre vie? C'est comme si vous lui disiez: Seigneur, tant que je serai propre au monde et aux plaisirs, n'attendez pas que je revienne à vous ; tant que le monde voudra de moi, je ne saurais vouloir de vous ; quand il commencera à m'échapper, et que je ne pourrai plus en faire usage, alors je me tournerai vers vous , je vous dirai : Me voici ; je vous prierai d'accepter un cœur que le monde rejettera, et qui sera même triste de la dure nécessité de se donner à vous... Le prophète Isaïe insultait autrefois aux adorateurs des idoles : Vous prenez un cèdre sur le Liban, leur disait-il, vous en retranchez la plus belle partie pour vos plaisirs et l'ornement de vos pakiis ; et quand vous ne savez plus à quoi employer ce qui reste, vous dites : Et de reliquo ejiis idolum faciam. Voilà ce que je puis vous dire ici à mon tour *.
Dans la réfutation du second principe qui termine le même sermon, nous remarquons ce magnifique morceau :
Commencez toujours... La chose ne vaut-elle pas du m.oins la peine d'être tentée? Est-ce qu'un homme qui serait à la merci des flots et sur le point d'im triste naufrage ne tente pas premièrement s'il pourra aborder au port à la nage avant de se laisser submerger aux ondes ! Ne fait-il point d'efforts ! Se dit-il a lui-même pour ne rien tenter : Peut-êtreje ne me soutiendrai pas ! Ah ! il essaye, il combat contre le danger, il va jusqu'au dernier moment de sa force... Vous périssez, mon clier auditeur, les ondes vous gagnent, le torrent vous entraîne, et vous balancez si vous essayerez devons sauver, et vous mettez à sonder vos forces les seuls moments qui vous restent pour pourvoir à votre sûreté?...
2° On peut distinguer un principe qui a un double sens, l'un vrai, l'autre faux ; c'est ainsi que Massillon, dans son sermon sur les œuvres de miséricorde -, distingue le principe : La yniséricorde aide à expier les aimes.
La miséricorde aide à expier les crimes dont on se repent, mais elle ne justifie pas ceux qu'on aime ; elle est le secours de la pénitence, mais n'est
* Sermon sur le délai de la conversion, 2'= partie, Avent — ^ Dans le volume des Myslèrcs, vers la fin du sermon
120 IRAITÉ DE LA l'RÉDICATlUN.
pas rexcuso de la volupté... Ce qu'il y a ici de déplorable, c'est que... si quelquelbis la grâce jctle dos terreurs dans la couscience, la nudité couverte, la l'aira rassasiée, s'offrent à i'inst.mt et calment cet heureux orage. Ce sont des signes de paix qui dissipent nos alarmes; c'est l 'arc-en-ciel trompeur dont parle le Prophète, arcus dolosus, lequel, au milieu des nuages et des tempêtes heureuses que Dieu commençait à exciter dans le cœur, divertit notre esprit de l'image du danger. On s'endort sur ces tristes débris de religion, comme s'ils pouvaient nous sauver du naufrage ; et des œuvres chrétiennes qui devraient être le prix de notre salut deviennent l'occasion de notre perte.
7>° On peut montrer la fausseté de la conséquence qu'on tire d'un fait ou d'un principe vrai. C'est ainsi encore que Massillon, dans son sermon sur les élus S réfute les conséquences de ce fait allégué par le pécheur : Je ne fais que ce que font tous les autres : Venez nous dire mainletiant, etc.. (voyez dans l'auteur même), et que dans le discours sur le délai de la conversion il réfute les conséquences du principe posé par le pécheur : Supposons que la grâce vous manque^ qu'en conchœz-vous? etc.. (Voyez encore dans l'auleur.)
4" Souvent on peut nier en même temps le principe et la conséquence, comme le fait si hien Massillon* en réfutant cette objection : Il faut distinguer entre ceux qui sont du monde et ceux qui n en sont pas : donc puisque je suis du monde, je pids me dispenser d'une morale si sévère.
Réfutation du principe :
Y a-t-il un autre Évangile pour vous que pour ceux qui habitent les déserts?... Vous êtes du monde? Mais la pécheresse de l'Évangile était du monde ; se crut-elle dispensée de faire pénitence? David était du monde ; se persuada-t-il que ce titre dût modérer la rigueur de ses austérités?... Les Judith, les Eslher, les Taule, les Marcelle étaient du monde... distinguait-on entre les premiers fidèles ceux qui étaient du monde de ceux qui n'en étaient pas? Être chrétien, et n'être plus du monde, était alors la même chose. Vous êtes du monde, mon cher auditeur? Mais c'est là votre crime, et vous en faites votre excuse? Un chrétien n'est plus de ce monde, c'est un citoyen du ciel...
Réfulation de la conséquence :
Quand vous dites que vous êtes du monde, que prétendez-vous dire? Que vous êtes dispensé de faire pénitence? Mais si le monde est le séjour de finnocence, l'asile de toutes les vertus, le protecteur fidèle de la pudeur, de la
* '2« volume du Gi-and Carême. — * Sermon sur la Samaritaine, V* partie, 3* volume du Grand Carùiue.
sainteté, de la tempérance, vous avez raison. Que la prière est moins nécessaire? Mais si dans le monde les périls sont moins fréquents que dans les solitudes, les pièges moins à craindre, les séductions moins ordinaires, les chutes plus rares, et qu'il faille moins de grâce pour s'y soutenir, je suis pour vous. Que la retraite n'y saurait être un devoir? Mais si les entretiens y sont plus saints, les assemblées plus innocentes ; si tout ce qu'on y voit, qu'on y entend, élève à Dieu, nourrit la foi, réveille la piété, sert de soutien à la grâce, je le veux. Qu'il en doit moins coûter pour se sauver ? Mais si vous y avez moins de passions à combattre, moins d'obstacles à surmonter ; si le monde vous facilite tous les devoirs de l'Évangile..., vous dites vrai, et on vous l'accorde. 0 homme ! tel est votre aveuglement, de compter vos malheurs parmi vos privilèges, de vous persuader que ce qui multiplie vos chaînes augmente votre liberté, et de faire votre sûreté de vos périls mêmes !
5'^ Les réfutations les plus piquantes sont celles où l'on réunit comme dans un faisceau plusieurs objections qu'on repousse l'une après l'autre par des réponses incisives aussi fortes que courtes. Ces traits brefs et lumineux d'une dialectique nerveuse et pressante, d'une clarté portée au plus haut point d'évidence, sont comme des dards qui vont s'enfoncer dans le cœur de l'adversaire, et qui tombant sur lui de toutes parts, ne lui laissent aucun moyen d'évasion. Massillon excelle en ce genre : nous en citerons deux exemples pour faire coipprendre la chose.
1" Exemple. — 11 s'agit de prouver que les vertus des bons laisseront les méchants sans excuse^
Que pourrez-vous répondre devant le tribunal de Jésus-Christ ! Direz-vous que vous n'avez fait que suivre des usages étabhs? Mais les justes qui sont parmi vous s'y conforment-ils? Vous excuserez-vous sur les suites d'une naissance illustre? Vous en connaissez qui, avec un nom encore plus grand que le vôtre, en sanctitlent l'éclat et trouvent le secret de le faire servir au salut. Quoi! la vivacité de l'âge, la délicatesse du sexe? On vous en montre tous les jours qui regardent tous ces vains avantages comme la boue, et n'ont de pensées que pour le ciel. Quoi! la dissipation des emplois? Vous en voyez chargés des mêmes soins que vous, et qui cependant font du salut la principale affaire. Votre goût pour le plaisir? L'amour du plaisir est le premier penchant de tous les hommes ; et il est des justes en qui il est encore plus violent. Vos afihctions? Il y a des gens de bien malheureux. Votre prospérité ? Il s'en trouve qui se sanctifient dans l'abondance. Votre santé ? On vous en montrera qui, dans un corps infirme, portent une âme remplie d'une force divine.
» Sermon sur le mélange des bons et des méchants, vers la fin de la l" partie, 2» vol. du Grand Carême
122 TRAITÉ DE LA PnÉDICATION.
2* Exemjle. — 11 s'agit de prouver que les discours du monde ne doivent pas nous détourner de la pratique de la vertu'.
Que pourra-t-on dire de vous dans le monde qui doive tant vous alarmer?
Que vous êtes changeant? Heureuse inconstance qui vous détacite (S\m monde toujours llottant et incertain, pour vous attacher aux biens immuables que personne ne pourra vous ravir ! Que vous êtes insensé de renoncer aux plaisirs à v^olre âge? Sainte folie, plus sage que toute la sagesse du siècle, puisqu'en renonçant aux plaisirs vous ne renoncez à rien, et qu'en trouvant Dieu vous trouvez tout! Que vous ne vous soutiendrez pas? Utiles reproches qui deviennent pour vous des instructions et doivent animer votre vigilance. Que vous ne quittez le monde que parce que le monde vous quille? Précieuse injustice qui vous empêche de recevoir ici-bas une vaine récompense ! Que vous ne jouez ce nouveau personnage que pour aller plus sûrement à vos fins? Soupçon plus honteux au monde qu'à vous-même. Que vous affectez des routes singulières qui vous donnent du ridicule dans le monde? Censure consolante qui vous déclare que vous suivez la route des saints qui n'ont jamais ressemblé à la multitude! Enfin, que depuis votre changement vous n'êtes plus bon à rien? Mon Dieu! mais vous servir, vous aimer, remplir ses devoirs, prier pour ses frères, les édifier, les secourir, les consoler, est-ce donc être inutile sur la terre?
Tels sont les différents modes de réfutation ; et après avoir ainsi pressé l'auditeur jusque dans ses derniers retranchements, et l'y avoir terrassé, on le relève, on l'encourage et on lui montre ce qu'il a à faire pour son salut.
Pour résumer et mettre en pratique toutes les règles que nous venons d'exposer sur la manière d'instruire, il sera très-utile de se rappeler la méthode deMassillon : « Quand je fais un sermon, disait- « il, j'imagine que quelqu'un me consulte sur une affaire sur laquelle « il n'est pas d'accord avecmoi : alors je mets toute mon application « à le convaincre, je le presse, je l'exhorte, et je ne le quitte point « qu'il ne se soit rendu à mes raisons. » A l'exemple de ce grand orateur, il faut se représenter avoir en face un homme qui n'a que des idées fausses ou inexactes sur la matière qu'on a à traiter : on essaye d'abord de la lui expliquer si clairement qu'il ne puisse pas ne point la comprendre, puis de la lui prouver en se demandant souvent : Cette preuve est-elle bien claire, bien concluante pour mon auditeur? qu'aurait-il à m'objecter, et qu'aurais-je à lui répondre? Serait-il obligé de se rendre à mes preuves, sous peine d'être souverainement déraisonnable?
* Sermon sur le respect humain, vers lu lia de la 2* partie, 2* vol. du Grand CarCnie.
QUALITÉS DE LA rRÉDICATION. 125