‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 17 sur 89 · QUATRIÈME CARACTÈRE DE LA PREDICATION; ELLE DOIT PLAIRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME CARACTÈRE DE LA PREDICATION; ELLE DOIT PLAIRE

La nécessité de plaire fera le sujet d'un premier paragraphe; et nous étudierons dans le second la manière de plaire.

R ■] er

De la nécessité de plaire.

ÎVous voici arrivés à un point sur lequel non-seulement les rhéteurs compilateurs, mais les maîtres mêmes se sont souvent trompés. Gicéron lui-même, dans plusieurs passages de ses écrits sur l'éloquence, n'entend par l'art de plaire que l'art de cadencer les périodes; et Fénelon^ à son exemple, confondant deux choses si distinctes, rejette la doctrine commune des rhéteurs qui impose à l'orateur l'ohligation d'instruire, de plaire et de toucher; et tout en louant les grâces du discours qui servent à la ijersuasion^ il substitue à l'art de plaire celui de peindre, lequel se trouve sans contredit dans l'éloquence, comme nous le dirons à l'article suivant, mais ne s'y trouve que sur un plan qu'on peut nommer secondaire.

Pour préciser les notions d'un point si mal éclairci, commençons par définir ce qu'est dans le prédicateur l'art de plaire. Ce n'est point seulement, comme quelques-uns l'ont pensé, l'art de cadencer des périodes ; car on peut plaire sans cela, déplaire avec cela, et même précisément à cause de cela; mais c'est, en prenant ce mot dans le sens large et vrai, le secret de se faire écouter avec plaisir, intérêt et confiance. Or, pour obtenir un tel résultat, il faut que le prédicateur plaise par ses mœurs, par le fond des choses qu'il dit et par la manière de les dire.

Plaire par ses mœurs, c'est conquérir par sa vertu et son caractère aimable celte confiance, celte affection et cette estime qui font écouter volontiers un orateur, et prédisposent les esprits à lui accorder créance ; c'est, pour plus préciser encore, donner à son discours et à son débit môme l'empreinte, la couleur, si je puis ainsi dire, de la vertu qui convient dans la circonstance où l'on parle. On ne saurait dire combien ce point est essentiel à toute bonne prédication. Difficilement on résiste à l'accent inimitable de la vertu, lorsqu'elle prête

* Dialogue sur l'éloquence

124 TRAITÉ DE L\ TRÉDICATION.

SOS cliarmosaii discours et l'ôclaliv de sa douce et vive lumière' ; la confiance quelle inspire fait seule la moitié de la persuasion; comme, au contraire, le défaut d'affection ou d'estime forme une prévention défavorable qui nuit aux meilleurs discours*. Cette observation, faite ici en passant, recevra son plein développement au chapitre suivant, lorsque nous traiterons les qualités du prédicateur.

Plaire par le fond des choses que l'on dit, c'est adapter son discours au caractère, aux goûts, aux préjugés même et aux passions de ses auditeurs, de manière qu'il ne s'y trouve rien qui les froisse ou leur déplaise, et qu'au contraire la vérité se montre à eux sous un jour si beau, si séduisant, qu'ils ne puissent lui refuser leur estime et leur amour, /ià nt Veritas placeat, dit saint Augustin'; c'est, plus spécialement encore, observer dans toutes ses paroles, comme dans toutes ses manières, les bienséances et précautions oratoires. Nous avons Irailé ailleurs* cette question aussi impoi'lante que délicate, lorsque nous avons montré la nécessité d'adapter son discours aux dispositions des auditeurs.

Enfin, plaire par la manière de dire les choses, c'est rendre ses pensées et ses sentiments avec l'éloquence ou la grâce qui leur convient devant l'auditoire auquel on s'adresse; et ici se trouve le point le plus délicat de la controverse. Faut-il s'attacher aux grâces de l'éloquence, ou faut-il les mépriser comme indignes de la simplicité de 1 Evangile et de la folie de la croix? Le pour et le contre en celle question sont soutenus par des hommes que recommandent égalemen; le iriéiite et la vertu. Pour nous, conlinuant à distinguer les différents sens qu'on peut attacher au mol plaire^ nous établissons comme incontestables les trois propositions suivantes : 1° le prédicateur ne doit point chercher à plaire par le bel esprit et l'élégance affectée; 1° il ne doit point chercher à plaire parle genre romantique; 5° il doit, en vue de convertir, embellir la parole sainte des charmes de la vraie et solide éloquence, de manière qu'elle plaise aux auditeurs. Ces propositions recevront successivement leur explication et leur preuve.

1 C'est cette expression naïve et simple des plus belles mœurs iiui n'-panil tant de charmes sur Us discours de saint Vincent de l'aul, les écrits de saint François de i^alcs, le l'clit Carême de Massillon, et surtout les péroraisons, entre autres celle du sermon sur le Triomphe de la Ueligiou.

• Voyez une lettre de saint François Xavier dans le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu. p. 328. — =^ De Doct. cln-ist., lib. IV. — « Pag. 111 et siiiv

* niEMlÈliE PROrOSlTION.

* Le préJicateur ne doit pas chercher â plaire par le bel esprit et l'élégance affectéii*.

* Car, 1° il n'est point de modèles plus sûrs de la bonne prédica-

* lioi) que Jésus-Christ et les saints : or, comment ont-ils prêché? ''Notre-Seigneur, s'il l'eût voulu, eût pu, sans doute, embellir sa pré- *dication de tout ce que le bel esprit a de plus fin et de plus délicat :

* cependant on ne trouve dans ses discours rien de semblable. Élevé *et profond dans la pensée, il est simple et populaire dans l'expres- *sion ; et l'on chercherait en vain dans son langage le jeu des anti-

* thèses, et les raffinements du bel esprit. Les apôtres ont prêché de *la même manière; tous ont pu dire comme saint Paul : Prandicatio

* mea non inpersuasihilibus humanx sapientiati verbis, ut fuies vcstra '^ non sit in sapientiâ homimim, sed in virlute Dei. Misit me Cluistus

* evangeliz-are non in sapientiâ verbi,iit non evacuetur crux Cliristi'^. *hl; elle a été aussi la méthode des saints prédicateurs de tous les

* siècles, des hommes apostoliques de tous les pays : ces maîtres

* consommés dans l'art d'annoncer la divine parole, habitués aux

* succès d'une éloquence mâle et vigoureuse qui remuait tous les

* cœurs, dédaignaient comme indignes d'eux les ornements étudiés, *le bel esprit, l'élégance recherchée. On raconte même de saint

* François de Sales, qu'un jour, s'apercevantque ses audileurs étaient

* près d'applaudir aux traits d'esprit dont il avait parsemé le sermon

* qu'il prêchait, il quitta tout à coup ce qu'il avait préparé, et se mit *à parler simplement, afin de ne pas partager le cœur de ses audi-

* teurs entre la parole humaine et la parole divine, et de laisser à

* celle-ci seule tout le fruit et l'honneur du sermon. On lit de Taulère

* quelque chose de semblable, La gi âce recherchée de ses discours le

* taisait admirer de toute la ville de Cologne : mais, sur l'avis d'un

* saint solitaire, il échangea ce genre fleuri avec le genre aposto- *lique, et alors on ne se borna plus à l'admirer; en l'entendant, on *se frappait la poitrine, on fondait en larmes et on se convertissait. 'Or, un genre de prédication opposé à celui qu'a adopté la sagesse de

* Jésus-Christ et des saints, et que l'expérience des siècles a démontré

* être le seul fécond en œuvres de salut, est par cela même réprouvé.

* Voyez le Pastoral de Limoges, t. II, 1" partie, lit. v, c. n, § 3, et tit. vm c. 1 et IV. — Le P. Albert, 2» part., c. xv ; 3= part., c. x et xi. — Le Guide de ceux qui annoncenl la parole de Dieu, p. 551 et 552. — Ibid., p. 195, 257 et 2:.8. — * I Cor., I et u.

*2" Ce mauvais genre est contraire au bon goût. Car, 1' le bon *goiit dit à rorateur de se faire oublier pour qu'on ne pcn^^e qu'aux

* choses qu'il dit; par conséquent, de cacher son art sous le naturel *et la simplicité de ses paroles. Le peintre ne laisse pas remarquer

* les coups de pinceau sur sa toile, mais seulement les olijcts qu'il a

* voulu peindre ; de même le vrai orateur met sa gloire à ne point

* paraître pour vous occuper uniquement du sujet qu'il traite; telle *est la règle que dicte le bon goût. Or celui qui cherche à plaire par *le bel esprit et l'élégance affectée pèche évidemment contre cette

* règle. 2° C'est un autre principe du bon goût, que la vraie élo-

* quence consiste dans une parole forte de choses et pleine de mou-

* vemcnts; que faire le bel esprit par des expressions ingénieuses et *la profusion des ornements mêlés à un style toujours parfaitement

* peigné, c'est imiter les enfants qui préfèrent le clinquant à l'or

* massif, les bagatelles qui amusent aux choses sérieuses qui sont

* utiles; c'est énerver le discours^ comme on affaiblit une colonne à

* mesure qu'on la taille pour y ajouter des ornements. C'est même se

* rendre désagréable aux auditeurs : car l'abondance produit la sa-

* tiété; et les grâces n'ont de charmes qu'à la condition de n'être pas

* prodiguées. Elles s'effacent par le nombre, et cessent de plaire si

* elles sont trop continues^. C'est avoir de l'esprit, dit la Bruyère, *que de plaire par un style fleuri, des traits brillants et de vives

* descriptions; mais ce n'est pas en avoir assez. Un meilleur esprit

* néglige ces ornements indignes de servir à l'Évangile : il prêche sim- *plement, fortement, chrétiennement; il n'a garde de remplacer la

* manière forte et tout apostolique des vrais prédicateurs par la va- *nité du genre académique ; de manquer le touchant et le sublime *des vérités chrétiennes, pour faire du bel esprit. Les hommes les *plus propres aux succès de la chaire y perdraient leur propre talent. "* Qu'on hse les prédicateurs du siècle de Louis XIV ; ils sont partoil

* naturels. Bossuet ne recherche jamais la phrase; s'il est grand, c'est

* par la force de son génie. Massillon est toujours pur, et Bourdaloue

* toujours solide.

* 3" Ce mauvais genre est contraire au bon sens. Quintilien' se

* plaignait autrefois de ce que cette envie démesurée de plaire par

* les charmes du style avait envahi le barreau, à ce point que les

' Cultiis muliebris et liixuriosus non corpus exornat, scd detegit menteni. Simiiiter illa translucida et versicolor elocutio res ipsas effceminat qn» illo ter- Loi'um habitu vestiuiitiir. Quiutil., lib. VllI in proa'mio. (Legantur scfiuetitia.) — « Ciccr., de Orat., m, 1)5 et soq, — Ad Hcrcu., iib. IV, 23 et 31. — » Lib. IV, c. M, versus flnem.

* avocats, dans les procès même où la fortune et la vie des citoyens

* étaient mises en cause, s'amusaient à faire le bel esprit, à parsemer

* leurs discours de fleurs de rhétorique qui ne faisaient rien à l'af-

* faire, au lieu de raisonner avec force, de s'appliquer à convaincre, *à persuader et toucher les juges. In ipsa capitis ant fortunanim * pericula irmpit voluptas. C'était là sans doute un grand oubli du

* bon sens ; c'est comme si un médecin près d'un malade à l'extrémité

* s'amusait à débiter des phrases élégantes et des pensées ingé-

* nieuses pour faire montre de son esprit, au lieu de prescrire promn-

* tement le remède qui va arracher le malade à une mort imminente,

* Mais si, dans l'avocat et le médecin, cet abus d'un esprit plus oc-

* cupé des mots que des choses est si condamnable, combien plus

* Test-il dans le prédicateur chargé de traiter des intérêts bien au- "* trement graves ! Quoi ! lorsqu'il faudrait des coups de tonnerre

* pour réveiller le pécheur endormi, y a-t-il du sens de s'occuper à

* charmer son oreille par l'harmonie des sons? Lorsqu'il faudrait

* le terrasser par le cri du sang de Jésus-Christ qui demande ven-

* geance d'avoir été si longtemps profané, par la menace de la colère

* d'un Dieu prête à éclater sur sa tête, de la mort qui s'approche et

* de l'enfer ouvert sous ses pieds pour l'engloutir, est-il raisonnable

* de penser à faire un vain étalage d'esprit, à ramasser des pensées

* brillantes, à entasser des figures et arrondir des périodes? Ce n'est

* pas en jetant des fleurs sur les pas des pécheurs qu'on leur inspire ■* la crainte des jugements de Dieu, qu'on brise les cœurs et qu'on ^ arrache des larmes. Quand le feu prend à une maison, dit saint

* Thomas de Villeneuve, faut-il une période étudiée pour crier à

* l'incendie ; et, ajoute saint Liguori, faut-il de Feau de rose pour

* l'éteindre? On peut conclure de là quelle est l'aberration de ces

* prédicateurs qui veulent, non effrayer, mais plaire; non remuer

* les consciences, mais flatter les oreilles ; non opérer la conversion, *mais enlever les suffrages. Le P. de Neuville, prédicateur remar-

* quable sous beaucoup de rapports, mérite bien des reproches sur

* ce point; on souffre de le voir épuiser toutes les finesses de son

* esprit riche en antithèses, pour dépeindre les horreurs du juge- "* ment dernier ou les supplices affreux du réprouvé dans l'enfer, et

* l'on se dit malgré soi que, s'il avait eu le cœur touché, l'âme brisée •* par ce spectacle, il n'aurait pas eu le courage de s'amuser à faire

* le bel esprit en disant des choses si terribles.

* M. de La Motte, dans une ode au cardinal de Polignac, censure

* ainsi cette classe de prédicateurs :

m TRAITÉ DU LA rHÉDlCATION.

* Mais qui lèvera le scandale

' De CCS faux proj)lièles du Ciirisl,

* Qui font d'une sainte morale

* Un sacrilège jeu d'espril?

* C'est leur gloire et c'est leur adresse I * Non nos maux et notre faiblesse,

•Qu'ils veulent nous faire sentir;

* Et, fiers du vain succès de plaire.

* Ils laissent au pasteur vulgaire

* L'humble gloire de convertir.

* Que l'orateur évangélique

* A mon seul intérêt s'applique :

* S'il veut plaire, il va m'attiédir;

* Il n'a qu'à rougir de sa gloire,

* S'il laisse un nombreux auditoire

* Tranquille assez pour l'applaudir.

* A' Ce mauvais genre est indigne de la sublimité du ministère

* évangélique. Prêcher de la sorte, c'est rabaisser ce sublime mi-

* nistère au rôle d'un jeune rhétoricien qui s'exerce à tourner la

* phrase, ou d'un homme vain qui veut se faire admirer ' ; c'est

* mettre la parole de Dieu au service de l'éloquence humaine, au

* lieu de faire servir l'éloquence humaine à la parole de Dieu, '* comme le dit si bien saint Augustin : Non doctor verhis serviatj

* sed verha doctori-; c'est porter en chaire, au lieu des grandes vues

* de l'éternité, de la gloire de Dieu et du salut des âmes, les vues

* étroites de sa vanité et les misérables intérêts de son amour-propre;

* c'est imiter le soldat qui, au lieu de suivre vigoureusement l'en-

* nemi, fait le beau en sa présence et s'occupe plus à faire admirer '* sa bonne mine qu'à terrasser ceu.v qu'il a à combattre, comme si

* c'était pour une fin si vile que le glaive de la parole a été mis au.\

* mains des prédicateurs; c'est enfin se dégrader jusqu'à prendre

* pour but de ses efforts le plaisir de l'oreille, lorsqu'il faudrait au

* contraire déchirer les cœurs, les arracher au plaisir, et leur l'aire

* embrasser la pénitence. Ceux qui avilissent ainsi la chaire, dit

* .saint Liguori, sont des ennemis de Jésus-Christ, des traîtres à la

* parole de Dieu qu'ils profanent, et leur conduite est un forfait contre le saint ministère dont ils sont chargés. — Ils veulent, di-

* sent-ils, apprivoiser le siècle avec la divine parole et faire goûter

• Si vous voulez faire du bel esprit, disait un courtisan au P. de La Rue, vous trouverez des gens qui en mettront plus dans un couplet de chanson que vous ddns tout un sermon, et ils se croiront vos maîtres; mais parlvz-leur de Dieu avec force et science, c'est ce qu'ils n'entendent point, et en cela tùus Sirei mailrcet ils vous respecteront, — 'Do Doct. christ , lib. IV, lxi.

QUALITES DE LA PREDICATION. Vl'i

* la religion aux gens du monde: misérable prétexte pour couvrir la

* vanité qui brigue la réputation d'orateur et veut faire montre d'es-

* prit. Saint Paul ne croyait pas devoir user de ce moyen pour faire

* goûter la religion aux beaux esprits de Corinthe et d'Athènes; il

* était éloquent, mais non pas élégant dans le sens de nos adversaires.

* Un orateur chrétien doit dompter son siècle, et non s'en laisser

* maîtriser; être le juge de ses auditeurs, et non les acccpîer pour

* arbitres; leur parler en maître, et non se faire leur esclave. Il doit,

* disait le P. Mac Ca^^thy, se proposer d'être, non pas prédicateur,

* dans le sens que le monde attache à ce mot, mais convertisseur. Y.n

* conséquence, il ne doit pas s'occuper à chatouiller les oreilles, mais *à changer les cœurs; à amuser ses auditeurs malades, mais à les

* guérir : et s'il fait entrer dans son discours les ornements qui se

* présentent d'eux-mêmes, et qu'emporte comme par force la nature

* du sujet, il ne doit pas les rechercher pour paraître et se faire re-

* marquer : Fertur impetu siio, et elocutionis pulchritiidinem, si occur-

* rerit, vireriim capit, non cura decoins assiimit^; il les saisit comme *en passant, parce qu'ils lui tombent sous la main, mais il les dé-

* daigne s'ils nuisent à la Hberté de son action, au pathétique de

* ses mouvements, ou ne conviennent pas à l'intelligence bornée de

* ses auditeurs; il veut la force et la clarté de l'expression plutôt que

* son agrément, comme l'orateur Antoine, au rapport de Cicéron ^ :

* Nequeid ipsum tàm leporis causa quàmponderis, parce qu'il n'am- *bitionne ni l'admiration du monde ni la réputation d'homme d'es-

* prit; il ne veut que le salut de ceux qu'il évangélise.

* 5° Le genre que nous combattons est nuisible au succès de la •prédication. Il est impossible que Dieu bénisse la parole de ces

prédicateurs qui se prêchent eux-mêmes; et comme toute parole

* de l'homme est stérile si Dieu ne la bénit, il suit qu'ils seront dans *le champ de l'Église des arbres à belles fleurs, si vous voulez, *mais sans aucun fruit. A considérer même humainement la chose,

* lorsque le prédicateur donne trop d'attention au tour de la

* phrase, au choix de l'expression, à l'harmonie de la période, sa

* composition est moins animée, moins libre, moins passionnéi\

* moins touchante; l'esprit nuit au cœur et les mots aux choses. Ou

* réussit tout autrement lorsque, sans s'anêter à un vain luxe d'es-

* prit qui ne fait que gêner et ralentir la marche oratoire, on se

* précipite avec force vers son bul. Ajoutez que la plupart des au-

* De Dcict. christ., lib. IV, xui. — * In Bruto, 140.

*diteurs ne peuvent pas comprendre ces longues périodes, ces

* phrases poétiques, ces métaphores fréquentes et hardies, ces épi-

* thètes entassées, ces mots nouveaux inventés et ces vieux mots

* rajeunis, dont cette classe de prédicateurs aime à farcir ses dis-

* cours, et ainsi la prédication devient inutile, faute d'être comprise,

* Quand même on la comprendrait, elle ne produirait pas de fruit,

* parce qu'étant inspirée par un esprit tout profane, plutôt acadé-

* mique qu'évangélique, elle ne laisse aucune impression de grâces

* dans les cœurs ; elle perd sa vigueur et sa mâle énergie, sa no-

* blesse et sa dignité. Ce n'est plus ce glaive de la parole qui pénètre

* jusque dans la moelle des plus secrètes pensées ; les riches drape-

* ries dont on recouvre son tranchant empêchent son action sur les

* âmes. Puis, parmi les auditeurs, les uns se scandalisent de cette

* vaine ostentation de bien dire, de ces recherches d'amour propre

* mêlées à un ministère sacré; les autres s'en amusent, écoutant ces

* sortes de discours sans aucun but de conversion, comme un dis-

* cours profane, comme un concert de musique, uniquement pour

* le plaisir des sons, selon ce que disait Dieu à Ézéchiel : Es eis quasi

* Carmen musicum ^ ; et au sortir de là on s'écrie : Comme il a bien

* parlé ! comme c'est beau! mais on ne songe pas même à réformer *sa conduite ; on s'occupe du prédicateur, et on s'oublie soi-même.

* C'est un feu d'artifice qui éclaire, amuse, étonne les spectateurs,

* mais qui les laisse en finissant dans la plus profonde obscurité. De

* là le discours chrétien devenu comme un spectacle, un exercice

* académique où l'on va pour applaudir ou condamner, et non pour

* devenir meilleur, où l'on cherche, non des sermons qui portent la

* componction, mais des discours qui charment par l'harmonie des

* périodes; de là les peuples gâtés et perdus, dit saint Jean Chrysos-

* tome*. Il y a plus, c'est que ceux-là même (jui écoutent ces sortes

* de discours avec la bonne volonté d'en profiter se trouvent comme

* involontairement distraits à chaque instant du fond des choses par

* les fleurs de rhétorique jetées avec profusion, par les tours spiri- *tuels, les mots choisis et nouveaux, et autres vains ornements

* qui piquent la curiosité, occupent l'esprit et empêchent qu'on ne

* soit touché : on songe à la jiarure dont la vérité est ornée, et non

* à la vérité elle-même, à la beauté de la phrase, à la richesse de la

* xxmii, 52. — ' Subvert it ecclestas, quod vos non quseritis sermonem qui compungere possit, scd qui oblectet, quasi cantores audienles; et idem fit ac si pater vidnis puerum œgroium, illi quxciimque oblecteiit porrigat : t'alcn non ducrint patrem. Jlom. ixx, in Act. apost.

* période, et non aux choses qu'elles expriment et aux fruits qu'il

* faudrait recueillir : la forme emporte le fond.

Page 1