‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 18 sur 89 · DEUXIÈME PROPOSITION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PROPOSITION

* Le prédicateur ne doit point chercher à plaire par le genre romantique.

* Pour bien comprendre le sens de cette proposition, avant d'en

* établir les preuves, distinguons deux genres d'éloquence, le clas-

* sique et le romantique. Le classique est le genre qui suit les règles

* données par les grands maîtres dans l'art de bien dire, Aristote,

* Cicéron, Quintilien, et qui a pour caractères distinctifs des plans

* bien ordonnés où tout se suit et s'enchaîne, des exphcations nettes,

* des définitions exactes, des preuves solides, une marche logique

* et toujours claire, un style coulant et naturel, des expressions «♦propres et sans prétention, des mouvements oratoires bien amenés

* et sagement dirigés, en un mot la manière d'écrire de Massillon

* ou de Fénelon, de la Bruyère ou de d'Aguesseau, de M. Frayssi-

* nous ou de M. Mac Carthy. Le genre romantique, au contraire,

* tient, peu de compte de toutes ces choses; il n'entend pas s'as-

* treindre à un ordre régulier de raisonnements et de pensées, à des

* explications de la religion, de ses mystères et de ses préceptes : il

* lui semble que ce serait rétrécir le génie et le lier sous les bande-

* lettes de l'enfance, que de l'enfermer dans les règles des rhéteurs :

* en conséquence, il s'abandonne aux élans de l'imagination affran-

* chie de toutes règles, court sous sa conduite à travers son sujet,

* entassant pêle-mêle toutes sortes de raisons et de moyens, sans

* les graduer dans ce bel ordre qu'enseigne la rhétorique, chargeant *tout ce qu'il dit d'ornements, d'images et de grands mots jetés à

* profusion sans discuter sévèrement leur à-propos et leur conve-

* nance. Ce sont des néologismes, des constructions forcées, des

* idées vagues et sans précision ; enfin c'est l'opposé des écrivains du

* grand siècle ; on ne veut pas parler comme eux, avoir comme eux

* un style coulant et naturel : on croirait s'abaisser.

* Ces notions du classique et du romantique ainsi précisées, nous

* établissons que le prédicateur ne doit point chercher à plaire par

* le genre romantique. Nous pourrions nous borner ici à renvoyer

* aux preuves développées dans la question précédente : nul doute *que le partiuin du romantisme qui les pèserait devant Dieu avec

* un cœur droit, n'y reconnût la condamnation de ce genre, trop

* semblable sous plusieurs rappoi ts à l'élégance affectée. Mais Yhv-

* poitiince do la matière demandant des prouves spéciales, nous di-

* sons que le genre romantique doil être réprouvé, en premier lieu,

* comme iiiintoUigiblo à la masse dos auditeurs : en effet, dans nos

* auditoires, dont l'immense majorité se compose presque toujours

* do personnes d'un esprit peu cultivé ou tout à fait inculte, un

* discours ne peut être bien compris qu'autant que la plus grande

* clarté règne dans l'expression, la netteté la plus parfaite dans la

* pensée, une sorte do limpidité pure dans le style et un ordre con-

* stant diins la suite des idées : chose très-difticile, comme nous

* l'avons remarqué ailleurs, et écueil de bien des prédicateurs. Or si

* ceux-là môme qui s'y appliquent n'y réussissent pas toujours,

* combien moins y réussira le prédicateur romantique qui n'y pense

* pas n'.ême et que la nature de son genre en éloigne ? Observez tous

* ses discours; tantôt c'est un mot nouveau dont la signification est

* inconnue aux auditeurs, tantôt une figure gigantesque, une tour-

* nure étrange, une tirade entière dont plusieurs ne saisissent pas le

* sens; le plus souvent, pour ne pas dire toujours, c'est le discours

* entier qui est pour eux une énigme, faute de clarté dans l'expres-

* sion, d'ordre dans les pensées : aussi n'est-il pas rare de les en-

* tendre s'écrier, au sortir de ces sortes de sermons : Cctait si heaUy

* si relevé^ que je n'ai pu rien y comprendre ; ou s'ils n'ont pas la

* franchise de faire cet aveu, il suffirait de les interroger pour s'as-

* suror que leur intelligence ne remporte rien de ce genre d'instruc-

* tion. Ici donc s'appHque tout ce que nous avons dit plus haut' sur

* la gravité de la faute que commet le prédicateur qui n'adapte pas

* son discours à la portée des auditeurs.

* 1° Le genre romantique, lors même qu'il se rendrait intelli-

* gible, est impropre à enseigner la religion : en effet, pour bien

* l'enseigner, il faut dans le discours : 1" un fond abondant de doc-

* triiie théologique qui donne aux fidèles dos notions complotes sur

* nos dogmes, nos mystères et les préceptes moraux ou positifs ;

* 2» une exactitude rigoureuse dans l'énoncé de chaque proposition ;

* 3* des explications nettes et détaillées qui forcent les intolligonces

* les plus bornées à comprendre ; 4* des prouves solides do tout ce

* qu'on avance : or, tout cela est peu compatible avec le genre ro-

* mantique. Ce serait en vain, pour l'ordinaire, qu'on chercherait

* dans ces sortes de discours un fond abondant de doctrine : l'inia-

* gination, avec ses grandes figures, ses mouvements exagérés, y

» Ai-t.'i, §1.

* occupe presque toute la place, à ce point que, si on les dépouille

* de tout ce qui surcharge la pensée et qu'on les soumette à l'ana-

* lyse, on trouvera que le fond de la doctrine se réduit presque à

* rien, et que ce grand bruit de paroles est vide d'idées. Ce serait

* en vain qu'on y chercherait l'exactitude Ihéologique : l'expérieuce

* démontre que le plus souvent l'imagination emporte l'orateur ro-

* mantique et ne lui laisse pas le calme et la \nalurité de réflexion "* nécessaire pour ne rien dire d'inexact, et peser sévèrement toutes

* ses propositions et toutes ses paroles. On y trouverait encore moins

* les explications nettes et détaillées propres à faire comprendre la

* religion à ceux qui ne la connaissent pas : l'orateur romantique ne

* descend point à ces menus détails qui lui semblent trop froids

* pour son imagination, trop petits pour qu'il y concentre l'ardeur

* impétueuse de son génie avide de s'élancer dans {e grand et de

* produire effet. Enfin on n'y trouvera pas plus les preuves solides : *pour bien prouver, il faut peser la valeur de chaque raison avec

* un grand calme de réflexion, les disposer ensuite avec ordre et

* méthode, et enfin les développer avec une parfaite lucidité de style :

* tel est le caractère des Conférences de M. Frayssinous, et voilà

* pourquoi elles satisfont si pleinement l'esprit ; mais tout cela est

* évidemment opposé à la nature du genre romantique, d'où il suit

* que si ce genre finissait par prévaloir dans la chaire, la science de

* la religion périrait et la foi s'éteindrait dans tous les cœurs.

* 5" Le genre romantique est impropre à convertir et sanctifier les

* âmes. Les discours propres à cette fin sont ceux qui partent d'un

* cœur touché de Dieu, et pénétré jiar une fervente méditation,

* qui allient l'onclion de sa piété avec l'exposé lucide des principes

* d'une conversion et d'une vertu solides, et toutes les saintes in-

* duslries propres à gagner le cœur à Dieu. Or, dans le discours ro-

* mantique on ne trouve rien de semblable : là, ce n'est pas le cœur

* louché de Dieu, mais l'imagination exaltée qui inspire la parole; ce

* n'est pas l'esprit divin qu'on consulte dans la méditation, c'est une

* ardeur tout humaine dont on cherche à s'enflammer; ce n'est pas

* l'onction de la piété qui sanctifie le langage et le fait entrer dans le

* cœur, c'est la véhémence des mots et des figures qui ne tend qu'à

* frapper et saisir l'imagination. Enfin, le discours romantique est

* vide des principes de la vraie et solide piété, et on n'y reconnaît

* pas celte étude du cœur humain et des moyens par lesquels on le

* gagne, des ressorts par lesquels on le meut. Tout l'effet que peuvent

* produire les prédicatioi>fi romantiques est donc de séduire les ima-

* ginations ardentes et d'entraîner ainsi la foule. On est content

* d'avoir entendu autre chose qu'un sermon, d'avoir écouté un beau

* diseur qui a amusé rimagiiiation ; mais on ne songe pas à se con-

* vertir; ou si parfois il en résulte quelques conversions, elles du-

* rent peu, parce que le prédicateur n'a pas posé les principes

* solides qui les rendent durables.

* 4" Le genre romantique est contraire aux principes de la saine

* éloquence. En effet, le bon goût, comme le bon sens, prescrit à

* notre langue, plus encore qu'à toute autre, la clarté dans Texpres-

* sion, la netteté dans le style, et ne lui permet d'être hardie qu'à

* condition d'être correcte, d'être gracieuse dans sa marche qu'à "* condition d'être facile, de revêtir toutes les formes qu'à condition

* qu'elles seront naturelles, de prendre tous les ornements qu'à

* condition qu'ils seront vrais. Le bon goût, comme le bon sens, de-

* mande encore dans l'orateur cette raison judicieuse qui dirige ses

* conceptions vers un but unique, qui coordonne, d'après un plan

* arrêté, les diverses parties d'une composition et en fait un tout ré

* gulier, cette force calme qui, réglant les écarts de l'imagination,

* se modère elle-même, gradue habilement ses moyens et les fait

* tous converger vers une impression unique et profonde qu'elle a

* dessein de produire : tout ce qui s'écarte de là sort des vrais prin-

* cipes. Or tout cela reste à désirer dans le genre romantique; vous

* y trouvez des élans désordonnés de l'imagination, des ornements

* ambitieux, de bizarres alliances de mots, des acceptions étranges

* de termes, des images incohérentes, la confusion et le désordre

* dans la marche du discours.

* 5* Enfin le genre romantique est condamné par les autorités les

* plus compétentes en littéralure et en religion. Les romantiques

* font profession de ne plus vouloir des règles tracées par tous les

* grands maîtres dans l'art de bien dire. Mais parler ainsi, c'est pro-

* noncer soi-même sa condamnation. Car des règles qui, dans tous ' les temps, ont obtenu l'assentiment général, sont évidemment la

* voix de la raison et de la vérité; prétendre s'en affranchir, c'est

* s'inscrire en faux contre le témoignage de tous les siècles, et pré-

* férer son opinion au jugement de tous les hommes qui ont honoré

* l'humanité par la puissance de leur génie et l'étendue de leur intel-

* ligence. 11 est vrai que quelques écrivains romantiques, Ossian,

* Shakespeare, Young, Schiller, Cœthc, lord Uyron, Victor Hugo, ne

* sont pas sans beautés; mais à côté de ces traits de génie, que de

* choses étranges et bizarres qui avertissent l'homme de goût que ce

* ne sont pas là les vrais maîtres à suivre! Et que sont, d'ailleurs, ces

* novateurs en littérature près de celte foule de beaux génies qui ont

* illustré les siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV? Que ■* vaut leur autorité près de celle de Longin, de Cicérou, d'Horace,

* de Quintilien ; et dans nos temps modernes, de Boileau et de Féne-

* Ion ; près de tous les siècles enfin ? Si à ces autorités littéraires nous

* voulions joindre les autorités religieuses, nous dirions à ces parti-

* sans du romantisme : Est-ce ainsi qu'a prêché Jésus-Christ, qu'ont

* prêché les apôtres et tous les hommes apostohques? Est-ce là l'élo-

* quence grave et austère des Basile et des Chrysostome, des Am- *broise et des Augustin? Et comment pouvez-vous espérer faire le

* bien dans l'Église de Dieu avec un genre opposé à celui qu'ont

* employé tous les saints?

* Mais, dira-t-on peut-être, il faut approprier la prédication au

* goût des temps où l'on vit, et attirer par l'appât d'un genre qui

* plaît tous les mécréants à l'église pour les y prendre au filet de la

* divine parole. — Nous répondrons à cela : 1° qu'on peut attirer

* les auditeurs autour de la chaire chrétienne sans recourir à ce

* mauvais genre. Le feu sacré du bon goût ne s'éteint jamais entiè-

* rement dans la société; la foule peut applaudir quelque temps au

* mauvais genre comme à une mode qui passe ; mais lorsque le bon

* goût lui apparaît dans toute sa beauté native, elle ne peut en au-

* cun temps lui refuser son approbation, elle admire par instinct ; et

* les Frayssinous et les Mac Garthy, ces orateurs au goût si pur et si

* classique, en sont une preuve éclatante. 2° Il est inutile d'attirer

* la foule à l'église si l'on ne l'instruit de la religion, si l'on ne la

* dispose au moins à se convertir. Or ces discours romantiques n'in-

* struisent ni ne disposent à une conversion solide.

* Mais, d;ra-t-on peut-être encore, vous voulez donc bannir de la

* chaire l'imagination et les grands mouvements de l'éloquence? —

* Non, certes ; nous voulons seulement qu'on réprime les écarts de

* l'imagination, qu'on respecte la langue et le bon goût, qu'on s'en

* tienne aux règles qu'ont suivies les Cicéron, les Démosthènes, les

* Massillon, sans sacrifier pour cela les ressources que l'imagination

* bien diwgée fournit à l'éloquence.

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