‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 19 sur 89 · TROISIÈME PROPOSITION · texte numérisé non relu

TROISIÈME PROPOSITION

le prédicateur doit, en vue de convertir, embellir la parole sainte des charme» de la vraie et solide éloquence, de manière qu'elle plaise aux auditeurs*.

Pour avoir la preuve de cette assertion, il suffit d'étuditr le cœuf humain, d'examiner ce que demande le respect dp à la parole de Dieu, de voir ce qu'ont pensé et ce qu'ont pratiqué à ce sujet les plus saints prédicateurs de ranliquité.

Etndions d'abord le cœur humain : nous y trouverons une secrète et involontaire estime pour l'homme éloquent, laquelle captive l'attention, éveille l'intérêt, suspend tout un auditoire à la bouche do l'oratenr qui excelle dans son art, et au contraire, un dégoût naturel pour celui qui parle mal ou débite mal; nous y trouverons un fond d'amour-propre qui, flatté des égards qu'on lui témoigne en ne lui parlant qu'avec correction et grâce, dispose à mieux écouter ; nous y trouverons l'attrait du plaisir qui ne veut prêter attention qu'autant que cela amuse, et détourne sa pensée si on l'ennuie. Cela est mal sans doute, mais tel est l'homme, et il faut bien l'accepter et le prendre tel qu'il est : par conséquent, il faut lui plaire pour s'en faire écouter, lui plaire pour l'instruire et le convaincre. 11 est même difficile de le toucher sans lui plaire, parce que, le pathétique ne pouvant régner que par intervalles, celui qui ne s'appliquerait pas suffisamment à plaire dans le corps du discours risquerait ou de paralyser d'avance, ou de détruire postérieurement l'effet qu'il pourrait produire en s'adressant aux passions. Aussi Platon, malgré la sévérité avec laquelle il traite la rhétorique dans son Gorgias, recommandait à Xénocrates de sacrifier aux Grâces, et disait à Dion que plaire aux hommes était l'indispensable condition de tout succès^. Arit-lote de même enseignait que, par suite des wmidvirtse^ dispositions et de l'infirmité de l'auditeur'^, l'expression ou la forme n'est indifférente dans aucun genre d'enseignement; que telle chose sera comprise et goûtée, si vous la présentez d'une certaine manière, qui ne le serait pas, présentée d'une autre.

Mais si ces observations sont justes par rapport aux discours profanes, elles le sont bien plus dans la prédication, où il s'agit de faire goûter aux hommes des vérités qui leur imposent des devoirs péni-

♦ V. Rolliii, Traité des Étiulcs, t. II. — * iv* lettre. — ' Ati rn» ro'j àxpoocToO ;tox(Ji>j/5<av Voir tout le passaf^e, lit" livre de sa Uliéloriqiie, ch. i, p. 442 et 415 de l'édition et excellente tradiiclioii de M. E. llros. Paris, iii-b», 1822.

bles. Les mauvaises dispositions dont parle Aristote s'augmentent alors de toute la grandeur des sacrifices à faire, et le cœur effrayé cherche tous les moyens de ne pas se laisser persuader ; il essaye de se prendre à tous les mots pour ne pas être accablé par les choses, de trouver matière à critique pour se distraire de ce qui pourrait le convaincre ou le toucher; et l'esprit, facilement dupe du cœur, ne sent pas la force des preuves les plus solides : ou si l'évidence des raisons emporte la conviction comme de vive force, la lâcheté arrête la détermination de la volonté, et on ne fait pas le bien qu'on voit clairement qu'il faudrait faire : Video meliora prohoque, détériora seqiior. Or, pour faire goûter les vérités évangéliques à un cœur ainsi disposé, ce n'est pas trop de tous les charmes de la vraie et solide éloquence, de toutes ses industries et de toutes ses ressources; il faut que la doctrine, si elle est rude par elle-même, soit au moins aimable dans sa parure et dans sa manière de se présenter, que la forme fasse passer le fond, et que l'esprit satisfait ouvre à la vérité la porte du cœur. Hélas! à peine encore alors se laissera-t-on gagner ; que serait-ce donc si le discours était sec et sans agrément? 11 est vrai que certains auditeurs bien disposés peuvent quelquefois accueillir avec bienveillance tout ce qu'on leur dit, de quelque manière qu'on le leur dise, parce qu'ils s'attachent uniquement au fond des choses ; mais ce sont là de rares exceptions. L'expérience et la moindre connaissance du cœur humain démontrent que la plupart ont besoin d'être gagnés par des formes insinuantes, attirés par l'amorce du plaisir : lllum qui est delectatione affectus, facile qiiô volueris duces, dit saint Augustin ; nemo flectitur si molesté audit ^ Pour que les auditeurs écoutent avec fruit, dit encore le même Père, il faut qu'ils écoutent volontiers, libenter. Or comment écouteront-ils volontiers, si l'on ne leur parle d'une manière intéressante et avec une certaine grâce : Quis eum velit audire, nisi auditorem nonnullâ suavitate detineat^? On n'amye donc au cœur que par l'esprit, et pour remuer l'un, il faut plaire à l'autre'. N'y eût-il d'ailleurs que les égards dus à la parole sainte, c'en serait assez pour faire au prédicateur une loi de ne point négliger les ornements de la vraie et solide éloquence. Car si le respect dû au corps <îucharistique de Jésus-Christ a fait penser à tous les siècles

* DeDoct. christ., lib. lY, ixv. — * De Doct. christ., lvi. — * Vitx prxccpta, dit Quintilien, etiamsi nalurâ sunt honesta, plus tamen ad formandas mentes va- Unt. quodes pulchritudinem rerum claritas orationis illuminât. Quint., lib. II,

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