‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 20 sur 89 · C. ÏVII · texte numérisé non relu

C. ÏVII

qu'on ne pouvait faire un plus digne usage de l'or et des pierreries que de les employer aux vases deslinés à le contenir, le respect dû à sa parole, qui selon saint Augustin, n'est pas moins vénérable que son corps, doit nous porter aussi à employer pour elle tout ce que le langage humain a de plus parfait ; et comme celui-là serait Irèscoupable qui déposerait le corps du Sauveur dans des vases vils et ignobles, celui-là ne l'est pas moins qui, par sa négligence, avilissant celte divine parole aux yeux des peuples, la leur présente sous une forme désagréable, dépourvue des ornements propres à la faire aimer et respecter. Quelle irrévérence, d'ailleurs, ne serait-ce pas envers la parole sainte, si les prêtres avaient moins de zèle pour la traiter avec honneur que n'en ont les hommes du monde pour traiter dignement la parole humaine? Or, que l'on voie au barreau, à la tribune, dans les feuilles publiques, au théâtre, comment toutes les ressources de l'art sont mises en jeu pour donner de l'intérêt à la parole humaine et remporter par elle des victoires. Les orateurs ont un langage pur, brillant et énergique, les écrivains composent de belles pages, les acteurs pâlissent sur les livres, sacrifient w?ur repos, n'épargnent rien pour bien savoir et bien débiter leur rôiù^ ne se pardonnent pas un ton de voix faux, un geste déplacé : et ne tOrait-ce pas une chose honteuse que tandis qu'une parole de fiction et de mensonge est maniée avec tant d'adresse, la parole de Dieu fût traitée négligemment, présentée dans un style bas, rampant et trivial, débitée froidement et maladroitement?

Aussi les plus saints prédicateurs nous ont donné en cette matière et l'exemple et le précepte. Un des auteurs qui ont le mieux étudié la tradition sur ce point, le savant Thomassin ', pense que pendant les trois ou quatre premiers siècles, la plupart des évêques et des prêtres, jugeant les ressources de l'art suffisamment remplacées par le don des miracles, alors si commun, se contentaient de faire des instructions familières dans le genre le plus simple, et de verser, de la plénitude d'un cœur rempli du Saint-Esprit, les paroles de lumière et de grâce qu'ils avaient puisées dans l'oraison; mais il ajoute que, le don des miracles étant devenu rare, les plus L^aints évêques crurent devoir y suppléer par les ressources de l'art, et virent dans ce moyen nouveau un auxiliaire puissant pour gagner les âmes de Dieu. C'est ce que nous remarquons, en effet, chez les Pères grecs et les Pères latins. Chez les Pères grecs nous voyons saint

• Ancienne et Nouvelle Discipline, t. II. liv III, c. lsxxui.

Grégoire de Nazianze, d'ailleurs si plein de mépris pour l'arrangement des paroles et les vaines délicatesses du langage qui ne servent qu'à flatter l'oreille, professer la plus haute estime pour tout ce que la solide éloquence peut avoir d'utile. Il nous apprend dans son troisième discours que, pour acquérir le talent de la parole, il avait voyBgé sur terre et sur mer ; et (i je ne me repens point, dit-il, des c peines et des fatigues au prix desquelles j'ai acheté un talent si utile ; fi je désirerais en posséder toute la force... J'ai tout abandonné pour « Dieu, dit-il ailleurs^; c'est là le seul de tous les biens qui me soit « resté... Je m'attache uniquement à l'art de parler, j'en fais mon c partage et je ne l'abandonnerai jamais. » Dans un autre discours', il dit qu'il s'est formé à l'éloquence par l'étude des auteurs profanes, mais qu'il a ennobli ces premières connaissances par la lecture des livres sacrés et par le bois vivifiant de la croix, lequel leur a ôté ce qu'elles avaient d'amertume : et il ajoute qu'il ne partage pas le sentiment de ceux qui veulent qu'on se contente d'un discours sec, sans ornement, sans élévation, et qui, couvrant leur paresse ou leur ignorance par un mépris dédaigneux des règles, prétendent en cela imiter les Apôtres, sans considérer que les miracles et les prodiges leur tenaient lieu d'éloquence. Saint Basile, contemporain et ami de saint Grégoire, s'appliqua comme lui à l'art de bien dire ; et, dans la chaire de Césarée, il déploya toutes les ressources de l'art qui lui avait valu auparavant tant de succès au barreau. Un peu après ces deux grands hommes, parut saint Chrysostome, qui, non content de cultiver l'éloquence, enseigna comme un principe incontestable, dans son beau Traité du Sacerdoce, que 1er devoir d'un pasteur est d'acquérir le talent de la parole au plus haut degré dont la nature la fait capable', parce que c est de là que dépend le salut de 1? •7lupart des âmes qui lui sont confiées ; d'où il infère combien se trompent les pasteurs qui, n'ayant ni les vertus^ de saint Paul ni le don des miracles, négligent le secours de l'éloquence que le grand Apôtre lui-même n'a pas dédaigné. Et la même doctrine se retrouve chez les Pères latins. Saint Âmbroise, dans le livre 1" de ses Offices*, enseigne que le discours de l'orateur chrétien, tout en rejetant Pèlégance affectée, doit conserver de l'aménité et de la grâce : Non affectatà elegantiâ, sed non intermissâ gratin, et il observait lui-même admirablement ce principe : car, au témoignage de saint Augustin',

* Disc, XII. — * Disc, ixvii. — s IV* et V« livre. Xph tôv Upix navra noteU inip ToO Tu\jTr)-j xr^^KsOcct t/jv iaybv. — * G, xxil. — ^ Confess., lib. V, C. XOI

et XIV.

ï*0 TRAITÉ DE LA PRÉDICATION

il piêchait avec tant de grâce et de charme, que les auditeurs en étaient comme dans une sainte ivresse, ravis et transportés, hors d'eux-mêmes, a Peut-être, dit saint Augustin, je ne me serais jamais « converti si je n'eusse été attiré aux instructions par l'éloquence « d'Ambroise. Car je cherchais beaucoup moins le fond des choses « que la manière dont il les disait. Mais la vérité qiie j'estimais si « peu entrait dans mon esprit avec les agréments du discours que « je cherchais uniquement. Il n'était pas en mon pouvoir de séparer « ces deux choses, et tandis que je croyais n'ouvrir mon cœur qu'à « la beauté de la diction, la vérité y entrait en même temps et se « rendait maîtresse de mon esprit. » A l'exemple de saint Ambroise, saint Augustin employait en chaire toutes les ressources de l'éloquence, et recommandait aux prédicateurs de les cultiver, par cette raison, disait-il, qu'il en est de la parole comme de la nourriture : l'une et l'autre doivent être assaisonnées pour être reçues avec plaisir et par conséquent avec fruit ; la délicatesse des hommes l'exige, et il faut donner quelque chose à leur goût. Sans doute, ajoute-t-il, ce serait beaucoup mieux de n'aimer dans les mots que les choses, mais cette qualité est rare, et si l'on montre la vérité nue et sans grâce, on touchera peu de personnes^ C'est dans cette vue que le grand docteur a composé son IV^ livre de la Doctrine chrétienne, où, traçant d'une main habile les règles de la prédication, il ne fait qu'appliquer à l'orateur chrétien les principes que les anciens rhéteurs, et surtout Aristote et Gicéron avaient enseignés pour l'orateur en général. Saint Jérôme développe la même doctrine dans sa lettre à l'orateur Magnus, et là il fait un long dénombrement des écrivains sacrés et d'autres ecclésiastiques qui ont employé l'éloquence humaine à la défense du christianisme, faisant remarquer en particulier que saint Paul a cité les poètes grecs pour établir sa doctrine, parce que, dit le saint docteur, il avait appris de David à arracher à ses ennemis leurs propres armes pour les battre ol à couper la tête de Goliath avec sa propre épée.

Il demeure donc démontré que l'orateur chrétien doit chercher à plaire, non pas précisément pour plaire, mais pour faire goûter la vérité aux hommes, et par cet imiocent appât les engager à eu accepter plus volontiers les divins enseignements, à en pratiquer plus fidèlement les salutaires leçons. Ornatu non jactanter, sed •prudenter utamur, non ejus fine contenti quo delectatur auditur, sed

• De Doct cla-ist., lib. IV, xxvi.

hoc potiùs agentes ut ipse ad honum quod persuadera vohmus, adjuvetur^. Et voilà pourquoi TEsprit-Saint nous dit que la langue des sages embellit ce qu'ils savent, et que le charme de leurs discours est doux à l'âme comme un rayon de miel à la bouche : Lingua sapientium ornât scientiam^. Faviis mellis composita verba^. a

* Si l'on nous objecte la simplicité du langage des écrivains sa-

* crés, nous répondrons, 1" que le don des miracles et une émi-

* nente sainteté leur suffisant pour convertir les peuples, ils pou-

* vaient se dispenser d'une ressource qui nous est nécessaire à nous

* qui n'avons point les mêmes moyens de conversion. Nous répon-

* drons, 2° que le langage simple et calme dés évangéUstes en ra-

* contant les mystères les plus propres à émouvoir, est quelque

* chose de surhumain, impossible à l'homme sans un secours ex- * traordinaire, tel que l'inspiration, et qu'ainsi, tenter déparier,

* par exemple, de la passion de Jésus-Christ avec la simplicité des

* évangélistes, c'est tenter Dieu, c'est s'exposer à parler d'une ma-

* nière opposée à la nature et par conséquent ridicule. Nous répon-

* drons, 3° que, dans l'Écriture sainte, à côté des pages écrites avec

* une simplicité surhumaine, se trouvent encore des modèles ache-

* vés de tous les genres d'éloquence qui ont étonné les littérateurs

* anciens et modernes ; nous aurons occasion de le démontrer plus

* tard. Si, dans tous les livres saints, l'art ne paraît point, ce n'est

* pas qu'il y manque, dit saint Augustin*; c'est que les auteurs ne

* s'occupent pas à le démontrer, no7i qidà non habent, sed quià non

* ostentanty c'est qu'ils ont atteint la perfection de l'art, laquelle

* consiste à donner aux plus beaux ornements du discours tant de

* naturel qu'on n'y soupçonne pas l'art*. 11 est vrai que saint Paul

* s'appelle imperitus sermone; mais cela ne veut pas dire qu'il fût

* ignorant dans l'art de défendre la vérité avec adresse : car il ajoute

* aussitôt après : sed non scientiâ, et nous montrerons plus tard qu'il

* a réuni au plus haut degré toutes les qualités qui font le grand

* orateur. C'est donc ou une concession gratuite qu'il fait par mo-

* destie à ses adversaires, ou parce que, originaire de Tarse, il ne

* parlait que le grec corrompu des Juifs hellénistes, et savait assez

* mal cette langue.

*Si on r7us objecte encore que vouloir convertir par les moyens

* De Doct. christ., lib. IV, xxv. — * Prov., xv, 2 — s Ibid., xvi, 24. — * De Doct. christ. , n. 10 et 14. — ^ Desinit ars esse, si apparet, dit Quintilien, lib. IV, c. a, ad finem.

* humains, en s'adrossant à l'imagination et aux passions, c'est

* anéantir la croix de Jésus-Chrit^t, lui dérober sa gloire, et employer

* des moyens de succès indignes d'un orateur chrétien, nous répon- *drons;-1'> que, quoique la conversion des âmes soit l'ouvrage de

* l'Esprit-Saint, l'homme, étant l'instrument dont cet Esprit divin se

* sert pour l'opérer, doit faire tout ce qui dépend de lui pour aider

* son action : Dei enim siimus adjutores ; et comme on ne laisse pas

* d'employer leb remèdes que prescrit la médecine, quoique leur

* effet dépende uniquement de Dieu, ainsi on doit mettre en œuvre *tous les moyens de l'éloquence, quoique la parole de l'homme

* n'ait d'effet qu autant que la grâce touche les cœurs. Nous répon-

* drons, 2° que l'imagination et les passions sont des dons excellents

* du Créateur, qui, employés selon ses vues, peuvent servir à sa

* gloire et à notre perfection. Notre-Seigneur ne s'adressait-il pas à

* l'imagination, cette faculté que nous avons de concevoir les

* choses sous des images sensibles, lorsqu'il mêlait dans ses discours *tant de paraboles, d'images et de figures? N'a-t-il pas éprouvé lui-

* même les passions, ces mouvements de l'âme qui se porte avee

* ardeur vers quelque objet? 11 a pleuré sur Lazare et sur Jérusalem ;

* il s'est indigné dans le temple; il a été triste au jardin des Olives.

* Si donc on peut abuser de l'imagination et des passions, on peut

* s'en servir aussi pour le bien.

Du principe que nous venons d'établir, il suit, !•> que le prédicateur doit bien posséder les règles de l'art oratoire, et savoir se servir contre le mensonge des mêmes armes dont le mensonge s'est servi si souvent contre la vérité. Il suit, 2" qu'il doit préparer et soigner ses discours, mais en môme temps bien diriger son intention vers Dieu seul, et ne vouloir plaire que pour convertir.

De la manière de plaire.

D'après les principes posés plus haut, le prédicateur doit plaire par ses mœurs, par le fond des choses qu'il dit et par la manière de les dire.

Pour plaire par ses mœurs, il faut que toutes ses paroles, ses gestes, ses regards, les traits de son visage portent le cachet de la vertu et de la sainteté ; qu'il se montre tendrement affectionné à ses auditeurs, non par des expressions flatteuses qui avilissent le mi . nistère, mais par un désir ardent de leur plus grand bien, leur fai-

sant envisager leur devoir comme leur bonheur, et leur bonheur comme nécessaire au sien. L'orateur qui paraît nous vouloir du bien et chérir nos intérêts, nous plaît sans peine et range facilement notre volonté à son avis ^

Pour plaire par le fond des choses, il faut avoir ce tact, ce bon sens qui sait éviter tout ce qui peut blesser, et trouver le secret de faire goûter la vérité qu'on prêche. Nous avons donné plus haut* les règles relatives à ce secret de l'art oratoire.

Enfin, pour plaire par la manière de dire les choses, le prédicateur doit, en premier lieu, éviter tout ce qui décèlerait en lui soit ignorance, soit négligence peu respectueuse pour son auditoire', comme les fautes de français, le mauvais style, le mauvais geste, la mauvaise prononciation, les discours froids, sans chaleur et sans vie, et surtout cette prétendue abondance, fruit de la paresse, qui dit les choses comme elles viennent, sans choix, sans ordre et sans justesse, qui a toujours la même morale et des redites ennuyeuses, qui est triviale dans l'expression, basse et rampante dans la pensée, acerbe dans l'invective. Aussi saint Augustin recommande-t-il que, lors même qu'on dit les choses les plus simples, on les dise de manière à ne pas dégoûter l'auditeur : Nohmus fastidiri, etiam quoi siibmissè dicimus'*.

Mais si le prédicateur doit éviter la paresse qui néglige l'art de plaire, il doit aussi éviter la préoccupation qui recherche trop les moyens de plaire. Il est, dit la Fontaine, un art de plaire et de n'y penser pas. Si on laisse soupçonner à l'auditeur qu'on s'applique à lui plaire, il s'en scandalise, il veut voir dans le prédicateur un dessein plus haut, et on lui déplaît par cela seul qu'on paraît préoccupé du désir de lui plaire. 11 y a plus : souvent même on plaît davantage en paraissant ne point craindre de déplaire ; ce secret était celui de Démosthènes lorsqu'il traitait si sévèrement les Athéniens.

Reste donc à voir mainlenant quels sont les moyens de plaire. Les règles données par les rhéteurs à ce sujet regardent les mots, la con. struction des phrases, l'élocution, le style et la manière de présenter son sujet : autant de points qu'il ne faut pas confondre, et qu'une comparaison nous rendra sensibles. Les mots sont au discours ce que sont les matériaux à Tédifice ; la construction des phrases ce qu'est la disposition des matériaux entre eux ; l'élocution ce qu'est la taille

* Voyez au chapitre suivant les qualités du prédicateur, surtout la sainteté. — * Pages 113 et suiv. — ' Voyez Grenade, liv. V, c. xxiv. — * De Doct. christ., lib. IV, LTi.

et le poli des matériaux; le style ce qu'est le genre d'architecture; la manière de présenter san sujet ce qu'est l'appropriation de l'édifice au goût et au bien-être de ceux qui doivent l'habiter. Voici maintenant ces règles en substance.

i° Règles pour les mots y

1" Règle. — Il faut avoir pour chaque pensée le terme propre ou l'expression juste qui lui convient. U n' y a presque plus de termes entièrement synonymes ; chaque idée a un mot qui l'exprime plus clairement que tout autre, qui la rend tout entière, et est fait pour elle; c'est ce qu'on appelle le terme propre qu'il faut toujours rechercher, et qu'il faut saisir dès qu'on l'a trouvé ; aucun autre ne le vaut. César tenait comme un principe que l'origine de l'éloquence est dans le choix des mots*, et la Bruyère observe que, s'il y a peu d'écrivains supérieurs, c'est que la science du mot propre, de l'expression unique pour chaque pensée est très-rare. Qui ne pos sède pas cette science, ajoute-t-il, n'est ordinairement qu'un esprit médiocre.

2« Règle. — Il ne suffit pas que l'expression soit juste, il faut encore qu'elle soit digne et convenable; c'est-à-dire qu'il faut éviter tout terme bas et trivial, toute parole non consacrée par l'usage dans le sens qu'on emploie ^, tout mot non approuvé par la foi, comme le destin, la fatalité, la fortune, le hasard. Le français porte dans le choix de l'expression l'exactitude jusqu'au scrupule; et, comme on l'a observé, un mauvais mot fait souvent plus de toit qu'un mauvais raisonnement.

5*^ Règle. — Il faut n'employer les mots qu'autant qu'ils sont nécessaires pour rendre les pensées, et les pensées qu'autant qu'elles sont utiles pour le sujet*. Tout mot superflu, toute épithète qui ne multiplie pas le sens, et en général tout ce qui peut se retrancher san jue le discours y perde, doit être impitoyabh'ment supprimé- C'c! e fait d'un charlatan de parler pour dire des riens, et il est indigne d'un ministre de l'Évangile de faire servir la chaire sacrée à étaler des phrases qui ne tendent qu'à une vaine montre d'esprit.

2» Règles pour la construction des phrases* .

\'^ Règle. — U faut, dans la construction des phrases, disposer

* Voyez le P. Albert, III» part., c. vm et ii. — • Rectè et verédicebal Casar deleclum verborum esse orhjinem cloqueiituv. Muret, Orat., xiii. — * Cic , Orat., 153. — ♦ Cic, de Orat., lib II, 3iO et 'itiQ. — » Yoyei le P. Albert, III» part., c. T, Ti, Tii, viu.

les mots selon l'ordre même des idées et des sentiments '. Il est entre les idées une subordination naturelle qui les lie les unes aux autres; et plus cette liaison est rendue sensible par la disposition de l'expression, par le tour de la phrase, plus le discours est net et parfait; c'est là ce qui caractérise le bon écrivain; comme au contraire, sans cette liaison, la lumière disparaît avec l'ordre, et le discours ne produit plus que de faibles lueurs. Prenons uu exemple de l'uiie et de l'autre manière d'écrire :

Discours parfaiieDient lié.

Quand riiistoire, dit Bossuet, serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes. Il n'y a p.is de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions, et les intérêts, et les temps, et les conjectures. Si l'expérience leur est nécessaire pour acquérir cette prudence qui fait régner, il n'est rien de plus utile à leur instruction que de joindre les exemples des siècles passés aux expériences qu'ils font tous les jours. Au lieu qu'ordinairement ils n'apprennent qu'aux dépens de leurs sujets et de leur propre gloire à juger des aifaires dangereuses qui leur arrivent, par le secours de Thistoire ils forment, sans rien hasarder, leur jugement sur les événements passés. Lorsqu'ils voient jusqu'aux vices les plus cachés des princes, malgré les fausses louantes qu'on leur donne pendant la vie, exposés aux yeux do tous les hommes, ils ont honle delà vaine joie que leur cause la flatterie, et ils connaissent que la vraie gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite.

Même discours sans liaisons tV idées.

Il faudrait faire lire l'histoire aux princes, quand même elle serait inutile aux autres hommes. Il n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les pa sions, et les intérêts, et les temps, et le?

conjonctures. II n'est rien de plus utde à leur instruction que de joindre les exemples des siècles passés aux expériences^ qu'ils font tous les jours, s'il est vrai que l'expérience leur soit nécessaire pour acquérir cette prudence qui fait régner. Par le secours de l'histoire, ils forment, sans rien hasarder, leur jugement sur les événements passés, au lieu qu'ordinairement ils n'apprennent qu'aux dépens de leurs sujets et de leur propre gloire à juger des affaires dangereuses qui leur arrivent. Ils ont honte de la vaine joie que leur cause la flatterie, et connaissent que la vraie gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite, lorsqu'ils vuient jusqu'aux vices les plus cachés des princes, malgré les fausses louanges qu'on leur donne jiendanl la vie, exposés aux yeux de tous les hommes.

Quelle dilTérence entre ces deux morceaux ! Dans le premier, il fni'/lraU faire lire l'histoire aux princes, se lie naturellement avec

Voyez Ccniliilac, de l'Art d'écrire.

il n'y a pas de meilleur moyen, etc., et voilà que dans le second on a séparé ces deux idées. Dans le premier, après avoir remarqué que l'étude de l'histoire est utile aux princes, l'esprit, en suivant la liaison des idées, se porte naturellement sur l'expérience, autre source d'instruction. Dans le second, cet ordre d'idées n'existe plus. Dans le premier, Bossuet, voulant démontier l'utilité que les princes peuvent retirer des exemples du passé, connnence par faire voir rinsui'flsance de l'expérience, observe ensuite lus secours que donne rinsloire ; et, pour démontrer quels sont ces secours, il expose d'abord ce que les princes voient dans l'histoire, et puis il considère quelle impression elle peut faire sur eux ; dans le second, au contraire, tout cet ordre d'idées est changé. Aussi les phrases ne tiennent plus les unes aux autres, il semble qu'à chacune on reprenne un nouveau discours, sans égard à ce qu'on a dit ou à ce qu'on va dire; on est comme un homme fatigué qui s'arrête à chaque pas et qui n'avance que par efforts, tant le principe de la liaison des idées est fondamental dans l'art d'écrire et de parler.

2« Règle. — Tout en construisant ses phrases selon l'ordre des idées, il faut éviter ce qui peut blesser l'oreille; car, comme le dit Boileau,

la plus noble pensée

Ne peut plaire à l'esprit si l'oreille est blessée.

D'après ce principe, il faut éviter la répétition des mêmes mots, excepté celle qui rendrait la phrase plus nette, plus nombreuse et plus élégante, le concours des syllabes de même consonnance, la rencontre des voyelles qui forment Jiiatiis, comme dans cette plirase : Ualla à Amiens, oîi il s appliqua à apprendre la musique : le rapprochement des sons pesants et rudes, trop légers ou trop sautillants; en un mot, tout arrangement de mots qui s'opposerait à une prononciation coulante de la phrase, et surtout l'accumulation des de, comme dans cette phrase : J'ai reçu de Paris de mon marchand de livres des recueils de musique à' une grande beauté; plus encore l'accunmlation des qui, et des que se rapportant à des substantifs différents, comme dans cette phrase de Nicole : « Qui ne croirait « que ceux que Dieu a éclairés de si pures lumières, à qui il a dé- « couvert la double éternité de bonheur ou de misères qui les at- « tend, qui ont l'esprit rempli de ces grands objets, sont incapables « d'être touchés des bagatelles du monde? » Ou cette autre phrue du même auteur : « Nous tombons sans y penser dans une inlluitû

A de fautes à l'égard de ceux avec qui nous vivons, qui les disposent « à prendre en mauvaise part ce qu'ils souffriraient sans peine, s'ils « n'avaient déjà un commencement d'aigreur dans l'esprit. » Tous ces qui se rapportant à différents objets forment une construction vicieuse, embarrassent la phrase en même temps qu'ils font des équivoques.

3« Règle. — Ce n'est pas assez de ne point blesser l'oreille, il faut encore la charmer par les combinaisons heureuses, qui donnent à la contexture, à la coupe et à l'enchaînement des phrases, cette harmonie qu'on appelle le nombre oratoire. Pour cela, il faut, i° que les périodes soient variées dans le nombre et la longueur de leurs membres, sans être jamais ni trop courtes ni trop longues. L'oreille se lasse d'entendre toujours la même coupe de phrases, au lieu qu'elle se plaît à cet heureux mélange de longues et de courtes périodes qui donne du fou et de la majesté au style. Il faut, 2° que les sons soient hés entre eux par certaines proportions et tempérés l'un par l'autre S une syllabe rude adoucie par une plus douce qui la suive ou la précède, une syllabe faible soutenue par une plus forte; que les consonnes et les voyelles, les longues et les brèves s'assortissent ; que la phrase se cadence de manière à précipiter ou ralentir la prononciation au gré de l'oreille, du goût et du cœur, sans avoir jamais rien de dur ni de lâche, rien de pesant ni d'embarrassé. Il est une sorte de modulation résultant de la valeur syllabique et de la disposition des mots, qui en rend la prononciation facile et harmonieuse; l'oreille seule en juge par l'instinct du sentiment et indépendamment des règles^; toutefois ce nombre oratoire ne peut produire son effet qu'autant qu'il semble se présenter de lui-même plutôt qu'être amené par artifice'. Il faut, 5° qu'il y ait rapport entre les sons du discours et l'objet qu'ils expriment. Ce rapport, qu'on appelle l'harmonie imitalive, crée des images, peint par les sons et produit des effets merveilleux. Nos grands orateurs, comme nos poètes, en offrent de nombreux exemples. Il faut, 4° savoir dans l'occasion symétriser entre eux les membres de phrase, de telle sorte que chacun contienne une pensée différente, comme dans celte description d'une âme pénitente :

« Ce n'est point son tempérament qu'elle consulte, ce sont ses « besoins; ce n'est pas la nature qui la règle, c'est la grâce; ce n'est

» îic, de Orat., m, 171. — 2 Gic, Orat., 129. — s De Oiat., 1G5,

IIX • Tr.AIlÉ HE I,.\ r;;Éi)ic\TiON.

« pas la faiblesse huiuaiuL' (|iii la soutioiil, c'est la main de Dieu qui « la porte. »

3" Règles pour iéloculion^.

1'« Règle. — L'élocutioii de la chaire doit toujours être pure. Les meilleures choses déplaisent si elles sont mal exprimées, et le mauvais langage a le triple inconvénient de distraire l'attention, de provoquer la critique et de déshonorer le ministère.

2« Règle. — L'clocution doit être naturelle, sans affectation, paraître couler de source, de telle sorte qu'on n'y reconnaisse ni élude ni travail, et que les auditeurs s'imaginent que cette manière do s'énoncer est facile*. Les figures qui l'ornent et les mouvemenls qui l'animent, doivent naître du fond même du sujet, et y aller si bien, peindre tout avec tant de vérité, qu'on ne songe pas môme à la figure ; si on y pense, elle est mauvaise : d'où il suit que le bon discours, quoique élevé quand il le faut, n'est jamais guindé : il ne connaît ni l'enflure qui est de tous les défauts du langage le plus ridicule, ni les expressions ampoulées et à prétention qui dénotent la vanité, ni la recherche qui court après l'élégance. H procède bonnement et naturellement, mais non négligemment; et voilà ce qui plaît cà l'auditeur. On charme toujours quand, par sa simplicité et son air naturel, on persuade qu'on ne pense pas à charmer. Et qu'on ne croie pas que cette simplicité dispense du travail, qu'elle consiste à s'arrêter à la première pensée qui se présente, à lui laisser le tour sous lequel elle se montre, à l'exprimer sans choix de termes, à la placer où le hasard l'a fait trouver; c'est là de la négligence, ce n'est pas du naturel et de la simplicité. Pour être naturel et simple, il faut, au contraire, souvent beaucoup de travail : celui-là seul qui, à force d'étude, s'est rendu bien maître de sa matière et de sa langue peut tout disposer et tout dire dans cet ordre naturel qui dissimule l'art, qui semble tout simple et coule doucement comme une rivière paisible dont le lit est droit et bien uni.

5* Règle. — L'élocution doit être noI)le : Oratio sit plena gravitatis et ponderis, dit saint Ambroise'. Ce qu'on a bien pensé, perd de son prix, s'il n'est dignement exprimé, comme un diamant s'il est mal enchâssé*. L'élocution de la chaire sacrée est 1 ' vêtement de la

* Voyez le P. Alborl, lil» part., c. i, xii ot xvi, — Trailô des ÉliuUs, de Ilollin, t. II.— l'astoral de IJiuoj^es, t. II, I" part., lit. vin. — Grenade, liv. V. — « Ouintil., IV. 2. — Cic, Orat., 77. — =* Do Oflic, lib. I, c. xxu — * Uaichicz.

QUALITÉS DE LA MlÈUICATiON. 149

vérité; ce vêtement doit être grave comme le corps qu'il couvre. Il est d'ailleurs de la dignité de la chaire d'y parler toujours noblement, d'y porter une majesté douce et modeste, incompatible avec toute plaisanterie, toute façon de parler capable de faire rire, toute parole de flatterie envers qui que ce soit, fût-il roi ou prince, toute louange de soi-même indirecte, toute expression peu digne d'un homme grave, tous les bons mots et les proverbes vulgaires, toute parole blessante ou injurieuse, vive, colère, inspirée par l'aigreur ou le mécontentement.

4^ Règle. — L'élocution doit être modérément ornée. 11 faut des ornements au discours pour réveiller l'attention, donner à la véiilé une couleur plus vive qui la fasse mieux saisir et dispose les cœurs à la conversion. La rhétorique désigne ces ornements sous le nom de figures, parce qu'ils revêtent la pensée comme d'une forme, d'une figure nouvelle; ils lui donnent, dit Quinlihen, force et beauté : Vim rebiLs adjiciunt et gratiam prsestant^, et, par elle, une idée conr mune devient grande et magnifique. Quoi de plus commun, par exemple, que cette pensée : L'homme conserve, jusqu'au dernier moment., des espérances qui ne se réaliseront jamais. Et quoi de plus frappant que la même pensée ainsi rendue par Bossuet : « L'homme « marche vers le tombeau., traînant après lui la longue chaîne de ses « espérances trompées. » Quoi de plus connnun encore (lue celte pensée : « En Angleterre, sons Charles I", les catholiques ne pouvaient ni se confesser ni entendre la messe sans péril. » Et quoi de plus beau que la périphrase de la même pensée, toujours par Bossuet :

« Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne plus voir ni l'autel ni « le sanctuaire, ni ces tribunaux de miséricorde qui justifient ceux « qui s'accusent. 0 douleur! il fallait cacher la pénitence avec le 0 même soin qu'on eût fait les crimes, et Jésus-Christ même se voyait « contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher '.( d'autres voiles et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténèbres « mystiques dont il se couvre volontairement dans l'Eucharistie. »

Les figures ou ornements sont donc bien utiles au prédicateur; mais cependant il en faut user modérément. Nous l'avons déjà observé, il est dangereux de vouloir trop orner ce qu'on dit, parce que cette surabondance d'ornements sort du naturel, distrait l'auditeur du fond des choses, et l'empêche d'être touché; celte prodigalité de

figiipos masque la pensée au lieu de l'embellir, décèle l'ostenlalion ot déplaît : il en est de ces ornements conune d'une broderie qui ne doit pas couvrir tout le fond S comme de l'assaisonnement qui dégoûte quand on en fait sa nourriture. Voici les principes qui doivent en diriger l'usage. 11 faut, 1" ne se servir des figures, ou abandonner l'expression simple pour l'expression figurée, qu'autant que la pbrase en doit devenir ou plus claire, ou plus touchante, ou plus propre à faire entrer dans l'âme de l'auditeur la pensée ou le sentiment qu'on veut lui inspirer. Il faut, 2° ne les appliquer qu'aux circonstances qui le méritent et là où elles sont soutenues par le fond des choses et en rapport avec elles : une prosopopée,une apostrophe, une exclamation, seraient ridicules, si le sujet dont on parle n'était pas de nature à inspirer ce mouvement. Rien de plus déplacé que d'être grand ou sublime à contre-sens. Il faut, 5° amener avec art les figures, surtout celles qui sont destinées à produire de grands mouvements, soutenir les métaphores, et y éviter les incohérences, rejeter toutes celles qui auraient quelque chose de bas et de trivial, ainsi que les figures forcées, recherchées, qui ont un air à prétention ; et quand il est à craindre que la figure ne paraisse un peu trop dure ou trop hardie, on y ajoute le correctif, si je piiis ainsi dire, en quelque manière.

5« Règle. — L'élocution doit être plus ou moins polie, selon l'auditoire devant lequel on parle. Le bon sens dit, en effet, qu'il faut prêcher autrement devant un auditoire composé de savants ou d'ecclésiasiiques, que dans un catéchisme ou devant un auditoire vulgaire. Le style familier, qui conviendrait dans ce dernier cas, serait déplacé dans l'autre, où le sentiment seul des convenances avertit du ton plus relevé que réclame l'auditoire. Ainsi, saint Charles, qui prêchait habituellement au peuple en langue vulgaire, avec la plus grande simplicité et de l'abondance de son cœur, parlait en latin à ses prêtres, écrivait et apprenait par cœur ce qu'il avait à leur dire*. Fénelon, malgré sa prodigieuse facilité et sa longue habitude d'improviser, crut de même devoir écrire et apprendre par cœur son discours pour le sacre de l'électeur de Cologne ; et Bossuet, qui, dans la dernière partie de sa vie, parlait habituellement sans écrire, écrivit ses orciis-'Ub funèbres.

* Gaichiiz. — - Saxi prul'al. in lioin. S. Car., xiii et xit

QUALITÉS DE LA PRÉDICATION. loi

4" Règles pour le style '.

Il faut Varier son style selon les diverses parties de son discours et selon les sujets qu'on traite. Variare orationem maxime oportebit, dit Cicéron^. En toutes choses, l'uniformité et la monotonie engendrent le dégoût: Omnibus in rébus similitudo satietatis est mater ^; et ici elles seraient, plus que partout ailleurs, un défaut, parce que le devoir de l'orateur est d'assortir le style aux pensées et de le colorer différemment, selon la nature des choses qu'on traite ; ce que Quintilien appelle apte dicere^, et ce qu'un poëte a élégamment exprimé par ce vers :

Des couleurs du sujet je teindrai mon langage.

Ainsi, le style doit être simple et ferme dans l'exposé des principes, coulant et facile dans les récits, nerveux et serré dans les preuves, vif et rapide dans les mouvements. Les choses de sentiment ne veulent point d'un style enchaîné dans de longues périodes ; elles le veulent animé et pathétique. Les choses d'imagination veulen un style gracieux et fleuri, pittoresque et abondant en images. Pour les sujets simples, il faut le style simple qui, sans périodes et presque sans figures, beau des seules grâces de la vérité dont il porte le caractère, réunit la netteté dans le discours, le naturel dans la pensée, et l'abandon au moins apparent dans l'expression. Pour les grands sujets, il faut le style élevé qui prend sa source dans la grandeur d'âme et l'élévation des sentiments, qui déploie toutes les richesses de la belle éloquence, les nobles hardiesses, l'éclat des pensées, la véhémence des passions et la beauté des plus magnifiques figures. Enfin, pour les sujets moyens, il faut un style qui ne s'élève qu'à la hauteur convenable, ce style tempéré qui réjouit par ses charmes sans éblouir par son éclat, qui a des grâces, des peintures délicieuses et pleines de vérité, mais point de ces grands mouvements qui saisissent et étonnent. La perfection de l'art oratoire, dit saint Augustin ^ en s'appuyant sur Cicéron ®, consiste à savoir employer à propos ces trois genres d'éloquence : Ipse romani auclor eloquii dixit : is igitur erit eloquens qui j)oterit parva submissè, viodica

* Le P. Albert, Ill'part., c. xiii etsuiv. — - De Invent., lib. I, 7G - ^ Ibid. — * Lib. XI. — « De Doct. christ., lib. IV, xxxiv. — 6 Orator., 100, et de Oratore, lib. III, 90 et seq.

teniferatè ^ magna (jrandiler dicere ; et Boileau a dit dans le même sens :

Sans cosse en écrivant Aarioz vos discours;

Un slyle troi) égal et toujours uniforme

En vain lirillc à nos yeux : il faut qu'il nous endorme.

5° Règles pour la manière de présenter son sujet.

1''* Règle. — Il faut subordonner l'art de plaire aux autres devoirs de l'orateur, et faire servir les autres devoirs de l'orateur à l'art de plaire : car, 1" plaire ne peut jamais être un but pour un ministre de l'Évangile, mais seulement un moyen; tandis que les autres devoirs de l'orateur, qui consistent à instruire, convaincre et persuader, sont le vrai but de la prédication ; d'où il suit qu'on ne doit s'appliquer à plaire qu'en vue de ces devoirs, c'est-à-dire pour faire goûter l'instruction, faire arriver la conviction dans les esprits, la persuasion dans les cœurs. 2° Quoique les autres devoirs de l'orateur ne suffisent pas seuls pour plaire, ils y contribuent puissamment. On plaît si on explique avec netteté et clarté la doctrine évangèlique: ce qui est clair, net et naturel s'écoute toujours avec plaisir, et le plaisir s'accroît encore quand ce que dit l'orateur est grand et magnifique, d'une importance souveraine, d'une utilité infinie, comme le sont les vérités chrétiennes. On plaît si on prouve solidement tout ce qu'on avance : le cœur de l'homme fait pour la vérité éprouve du plaisir à entendre raisonner juste, à voir la vérité invinciblement prouvée, fortement défendue. Undè acclamatur ità dicentibus, remarque saint Augustin, 7iisiquià Veritas sic demonstrata, sic defensay sic invicta delcctat^"! On plaît si on émeut: le cœur touché est toujours content. On plaît si on dispose toutes les parties de son discours avec un ordre parfait, et qu'on le prononce d'une manière naturelle, grave, pieuse, modeste et paternelle. Cette manière de faire plaît incomparablement plus que toutes les figures de la rhétorique et toutes les grâces du style.

2« Règle. — Pour présenter son sujet d'une manière qui plaise, il faut s'attacher à bien penser, bien sentir et bien rendre. Tel est le secret comme la mesure de toute bonne composition. Bien penser, c'est n'avoir (jue des pensées vraies, justes et naturelles, claires et nettes, qui aillent i)ien au sujet et y intéressent l'auditeur tantôt par leur élévation, leur grandeur et leur force, tantôt par leur vivacité,

* Do D.icl. cl.ribt., lil). IV. c. xxvi.

leur délicatesse et leur grâce, d'autres fois par un sens à demi produit qui laisse à l'esprit, non l'embarras de comprendre, mais le plaisir facile de deviner , ou par quelque chose de nouveau qui frappe et surprend. Bien sentir, c'est avoir l'âme fortement impressionnée par son sujet; et ce sentiment doit toujours être vrai, naturel, et selon les circonstances, plein de délicatesse ou de fuu, d'énergie ou de grandeur, de pathétique ou de sublime. Bien rendre, c'est dire ses pensées et ses sentiments de manière à les faire entrer dans l'âme des auditeurs par la vérité et la force, la grâce et la justesse de l'expression, quelquefois même par le pouvoir seul d'un mot mis à sa place ; et pour cela il ne faut pas voir seulement dans le bien rendre le vêtement de la pensée ou du sentiment ; c'est la pensée même avec sa forme, c'est l'âme mise en dehors, observe un littérateur habile * : ce qui fait dire à Montaigne que quand on voit de braves formes de s'expliquer, bien vives, bien profondes, il ne faut pas s'écrier que c'est bien dire, mais que c'est bien sentir et bien "penser ; et que dans tous les chef s-d' œuvre des lettres et des arts, il faut voir des peintures conduites non tant par dextérité de la main comme pour avoir eu l'objet plus vivement enpreint en l'âme.

5^ Piègle. — Il faut éviter la longueur dans ses prédications, et tendre à retrancher plutôt qu'à ajouter 2. Celle trop grande longueur fatigue et rebute : les murmures des auditeurs, quelquefois même leur désertion de l'église, en sont les tristes résultats : peu et bon, c'était la maxime de saint François de Sales ^ : peu de choses, mais des choses utiles et bien choisies. « Moins vous direz, disait ce saint {( évéque, plus on profitera ; plus vous direz, moins on retiendra; à « force de charger la mémoire des auditeurs, on la démolit, comme « on éteint les lampes quand on y met trop d'huile, et on suffoque « les plantes en les arrosant démesurément. Quand un discours est « trop long, la fin fait oublier le milieu, et le milieu le commence- « ment. » Le P. Grenade était du même avis. « Dès que ceux qui « nous entendent, dit-il, commencent à se lasser, ils ne font plus « attention à ce que nous disons; ils perdent même le goût et le « souvenir des choses qu'ils ont auparavant écoulées avec plaisir. » Aussi voyons-nous que les homélies des saints Pères étaient Irèscourtes : et Fénelon se plaint avec raison qu'on ait cru mieux faire en prêchant longuement. « Maintenant, dit-il, afin qu'un prédicateur

* M. Yillemain. — * Mémoires de M. de la Motte, t. I, p. 257. — = Le Guide ceux de qui annoncent la pai^ole de Dieu, p. 81.

« ait bien fait, il faut qu'on sortant de chaire il soit tout en eau, « hors d'haleine et incapable d'agir le reste du jour: les anciens « évêques ne faisaient pas tant de cérémonies. » D'après ces réflexions, voici les règles à suivre : 1° le prône du Dimanche ne doit jamais dépasser vingt minutes, et il sera meilleur s'il n'en dure que quinze: aller au delà de ces limites, c'est mécontenter ceux qui n'ont pas assez de loisir ou de dévotion pour rester si longtemps à l'église, et qui cependant ne peuvent décliner cette instruction, puisqu'elle est enclavée dans la Messe ; 2" les sermons ou discours de Vêpres seront toujours assez longs s'ils durent une demi-heure ; trois quarts d'heure , c'est beaucoup ; l'heure , c'est le nec plus ultj'à.

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