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CINQUIÈME CARACTÈRE DE LA PRÉDICATION", ELLE DOIT TOUCHER

Suivant notre marche accoutumée, nous montrerons, dans un premier paragraphe, la nécessité de toucher, et dans un second paragraphe, la manière d'y réussir.

De la nécessité de toucher '.

* Toucher ou émouvoir, c'est remuer dans les profondeurs de

* l'âme les passions, ces puissants mobiles delà volonté humaine^

* et par là faire entrer dans les cœurs les sentiments et détermina-

* tiens généreuses analogues au sujet qu'on traite. C'est, dit saint

* Augustin, amener l'auditeur à aimer le bonheur qu'on lui promet,

* à craindre le châtiment dont on le menace, à haïr le mal qu'on

* condamne, à embrasser le bien qu'on recommande : Flectitur

* si amat quod poUiceris, timeat quod niinaris, oderit qiiod arguis^ *quod commendas amplectatiir^ : ce n'est pas seulement con-

* vaincre et montrer la lumière, mais c'est persuader et déterminer

* à suivre la lumière que l'on voit; c'est entraîner la volonté, ravir

* l'auditeur à lui-même pour le gagner ù la vertu. Au théâtre, on ■* veut émouvoir tant que iure le spectacle; au barreau, jusqu'à re

* que l'arrêt soit prononcé ; mais dans la chaire, il s'agit d'exciter *des sentiments qui durent, de changer le cœur en déiînilive et

» Rollin, Traité dos Études, t. II. — Pastorale de Limoges, t. II. — QuiiUi- Uen, lib. X, c. VII. — * De Doct. christ., lib. IV, xxvu.

*ponr toujours; et ce qui augmente la difficulté, c'est que si, au

* barreau, le juge auquel l'orateur s'adresse est indifférent entre les

* parties, dans la chaire, celui que vous voulez soumettre est juge *et partie, et se croit intéressé à résister. Nos deux grands ora-

* leurs, Bourdaloue et Bossuet, si parfaits d'ailleurs, l'un sous le

* rapport de l'instruction et de la solidité, l'autre pour le sublime

* des pensées et îa grandeur des vues, laissent beaucoup à désirer

* sur ce point : aucun d'eux n'est cet orateur véhément qui triomphe *des volontés rebelles, entraîne les populations et captive tous *les cœurs. Massillon, un peu plus heureux, ne traitait presque *jamais un sujet de sentiment sans faire verser des larmes à tout *son auditoire, dit le cardinal Maury*; mais toutefois on n'était

* pas converti pour cela ; la sensibilité était émue sans que le cœur *fût changé. C'est dans l'antiquité surtout qu'on trouve ces grands

* effets de l'art d'émouvoir. Lorsque saint Augustin, encore simple

* prêtre, fut chargé, par l'évêque Valére, de le remplacer dans le

* ministère de la chaire, le peuple d'Hippone était dans l'usage de

* célébrer à l'église, le jour de la fête de saint Léonce, des réjouis-

* sauces accompagnées de festins, qui dégénéraient en ivrogneries *eten débauches : le nouveau prédicateur entreprend d'abolir cet

* usage : la multitude murmure ; il prononce un premier discours,

* il rencontre de nombreux contradicteurs; il reprend la parole le *jour suivant, fait éclater toute la douleur que la charité lui in-

* spire, il prie, il gémit, il conjure par les humiliations et les souf-

* frances de Jésus-Christ, par sa couronne d'épines, sa croix et son *sang, parla tendresse du vénérable Valére, quil'aétabH pour être *Ie ministre de leur salut et non le témoin de leur perte, par les

* châtiments dont Dieu, dans sa miséricorde, les frappera sans *doute en ce monde pour ne pas les damner dans l'autre. A ces

* accents si touchants de la charité et du zèle, tout l'auditoire fond *en larmes : Augustin y mêle les siennes, et la victoire est rem- *portée; l'usage est aboli à jamais. — Le même saint docteur

* trouve à Césarée, en Mauritanie, l'habitude ancienne d'un spec- *tacle barbare qui faisait les délices du peuple : il monte en chaire

* pour demander la suppression de cette coutume, et s'élève, avec

* toute la force de son génie, contre un spectacle si indigne d'âmes

* chrétiennes. On applaudit : il croit n'avoir rien fait, il continue *avec plus de véhémence; on fond en larmes, alors il espère,

* Essai sur l'Éloquence de la chaire.

150 TllAliK DE L\ PRKDICAÏION.

* </. En effot, ajoulc-t-il en racontant co trait, le peuple renonça

* « au spectacle, et il y a huit ans (juil n'en est plus question. »

* Voilà ce qu'on appelle le talent d'émouvoir. On trouve ce même '* talent clans saint Chrysostomc désarmant par la bouche de

* Flavien la colère de Théodose contre les habitants d'Anlioche, *ct dans Démosthènes, dont Fénelon a tracé un portrait si vrai\

* lorsqu'il le fait parler ainsi à Cicéron, au trentième dialogue des

* moi ts : « Tu occu[)ais l'assemblée de toi-même, et moi je ne

* « l'occupais jamais que de l'affaire dont je parlais ; on t'admirait,

* « et moi j'étais oublié par mes auditeurs, qui ne voyaient que ie

* « parti que je voulais leur faire prendre. Tu réjouissais par les

* u traits de ton esprit, et moi je frappais, j'abattais, je terrassais ' « par des coups de foudre; lu faisais dire : Qu'il parle i/tV/t/ei

* « moi je faisais dire: Allons, marchons contre Philippe. » On ne

* saurait donner une idée plus parfaite du talent d'émouvoir. Si *donc, en m' entendant, l'auditeur demeure froid, assez calme pour

* s'occuper de mon élocution et de mon geste; si, après m'avoir

* entendu, il n'éprouve que le plaisir que laisse une musique agréa- *ble, et s'écrie : Qu'il parle bien! qu'il est grand, orai.nir! ie n'ai *pas touché, et mon discours manque d'un des plus beaux carae- *téres de la véritable éloquence. Si, au contraire, pendant que je

* parlais, l'auditeur s'est senti profondément ému; si, uniquemenl

* frappé des vérités que j'annonçais, il n'a pas eu le loisir de songer *à la diction; si je l'ai entraîné comme tout palpitant dans ma

* course s'ins lui laisser, pour ainsi dire, la liberté de respirer; *si, à mesure que je parlais, son cœur s'est attendri, s'il a poussé *des soupirs, éclaté en sanglots, versé des larmes, et pris une

* résolution ferme de faire ce que je lui demandais, j'ai atteint *mon but, ma prédication a été louchante, elle a été co qu'il

* fallait.

Quoique la prédication ne tende pas toujours à toucher ou émouvoir, elle doit cependant plus généralement avoir ce caractère. Cap que servirait d'instruire et déplaire, si l'on n'amenait l'auditeur à aimer et pratiquer les devoirs qu'on lui expose? Si l'on ne le fail arriver jusque-là, on demeure en chemin, puisqu'on n'a dû vouloir instruire et plaire que pour déterminer à pratiquera Or, pour l'amener là, il faut, par l'art de toucher et d'émouvoir, attaquer son

* Victorixest (lectere, dit saint Aiiguslin, quià fieri potest ut (aiulitor) doceatur et Uflt ci.ctur, et non assenlialur : quid autein illa duo prodcninl, si desU hoc terii m'.' Du Docl. ciiri.st., lili. IV, xxvui.

QUAl.ITl-S D'j; L\ I'r>EDIGATIf)N. 137

cœur où est le siège de sa volonté et des déterminations généreuses ; il faut s'en rendre maître à l'aide des passions et des mouvements oratoires qui sont les ressorts par lesquels il se gagne. La volonté sans passion, dit Plutarque, est un vaisseau qui, pour partir, attend que le vent vienne enfler sa voile. Le cœur de l'iiomme a naturellement peu de goût pour la vertu; on ne le décide à l'embrasser qu'en lui en parlant avec âme et sentiment; il est froid pour le bien, on ne l'y détermine qu'en l'échauffant par une parole passionnée et brûlante : c'est donc peu pour le prédicateur de donner de la lumière à l'entendement, dit saint François de Sales; il faut encore donner de îa chaleur à la volonté; comme c'est peu pour l'auditeur de sortir du sermon convaincu qu'il doit être vertueux, il faut qu'il en sorte déjà vertueux, c'est-à-dire décidé fortement à l'être. Si le soleil n'avait que de la lumière sans chaleur, il demeurerait toujours, à la vérité, le plus bel ornement de l'univers, mais il n'en serait pas la vie et cesserait d'être le principe des beautés de la nature : de même tout discours qui laisse l'auditeur froid, qui ne remue pas le cœur et ne lui fait pas prendre de résolutions fortes, peut être élincelant d'esprit et rayonnant de beautés, mais n'est certainement pas un bon discours. H lui manque la condition essentielle que requiert saint Augustin : Flectendus aucUtor ut moveatur ad agendum^.

Si au contraire le prédicateur réussit à toucher les cœurs, tout sera gagné. Il plaira ; car on plaît toujours quand on touche, et on plaît davantage à proportion qu'on touche davantage; ses preuves seront trouvées bonnes, car l'esprit ne songe plus à contredire quand le cœur s'est rendu, l'émotion l'entraîne, et la victoire est assurée. C'est en touchant, bien plus qu'en raisonnant, qu'on convertit; c'est en prônant les hommes par le cœur qu'on les ramène, Lien plus qu'en les prenant par l'esprit, parce que, pour la plupart, le siège du mal est bien plus dans la volonté que dans l'entendement; et voilà ce qui explique comment des discours médiocres pour la composition, mais touchants et pathétiques, ont produit Je si grands effets. C'est le sentiment qui est l'âme de l'éloquence, et c'est le pathétique, expression du sentiment, qui fait faire les conversions, les restitutions, les réconciliations : à la faveur des mouvements, on triomphe du cœur, et on en obtient tout ce qu'on veut. Tout le secret du succès est donc là : le discours qui n'attaque pas le cœur, qui ne le remue ni ne le touche, est presque nécessaire-

* De Doct. christ., lib. lY, xxvii.

menl un discours sans effet. On aura beau prouver, par exemple, qu'il y a un jugement dernier et un enfer, l'auditeur ne se convertira pas si, par des tours vifs et des mouvements passionnés, on ne lui inspire la crainte de l'un et de l'autre.

D'ailleurs, le christianisme étant une religion toute de sentiment, l'onction qui part du cœur et va au cœur doit être le caractère essentiel et comme l'âme de l'éloquence sacrée. Parler du christianisme avec froideur et sans âme, ce n'est pas s'en montrer le ministre, c'est oublier ce qu'on doit à Dieu, à ses frères, à soi-même : à Dieu, puisque c'est sa cause qu'on plaide, sa gloire qu'on défend ; à ses frères, puisque ce sont les grands intérêts de leur éternité heureuse ou malheureuse qui sont en question ; à soi-même, puisque les vérités que le prédicateur annonce le regardent aussi bien que ses auditeurs, et que si ceux-ci ne se sauvent pas par sa faute, il en est responsable devant Dieu. Loin de la chaire ces prédicateurs dont la parole froide montre des hommes pleinement résignés à la réprobation de leurs auditeurs. Quintilien enseigne, en parlant de l'éloquence profane, que les mouvements sont la partie essentielle de l'art oratoire, l'âme qui donne la vie au discours, lequel sans cela est sec, froid, languissant et mort : Hoc opus, hic labor est, sine qiio cœtera niula, jejuna, infLima et ingrata siint^. Mais si ce prince des rhéteurs exigeait ces mouvements pour les harangues sécuUéres, combien plus sont-ils nécessaires dans un discours chrétien où l'on a à faire prévaloir contre toutes les résistances de la nature des intérêts si grands, si propres à émouvoir? Plaire sans loucher eu pareilles matières, peut valoir la réputation de bel esprit, mais le titre d'apôtre et d'homme de Dieu, jamais : c'est là le privilège exclusif du prédicateur qui touche.

De la manière de toucher.

Comme toucher ou émouvoir dans le sens que nous l'entendons ici, c'est remuer les passions qui sont dans le cœur de l'homme et les diriger vers le bien, il est évident que le prédicateui' qui veut réussir dans cette partie doit connaître la manière dont le cœur se meut, ou plutôt connaître le cœur lui-même ; et c'est là la première science de l'orateur, celle qui lui vaut les plus beaux triomphes. De là l'ulililé

» Lili. VI, II.

immense dont peut lui être l'étude de la théorie des passions, telle qu'elle est présentée dans le second livre de la Rhétorique d'Aristote et dans les quatrième et cinquième livres delà Recherche de la vérité du P. Mallehranche : de là l'utiUté non moindre qu'il peut retirer de l'étude de son propre cœur pour y trouver le secret de remuer celui des autres, parce que tous les autres, étant hommes comme nous, ont un cœur comme le nôtre, où se remuent les mêmes passions que nous ressentons en nous-mêmes. Ces connaissances présupposées, nous indiquerons au prédicateur : 1° les conditions requises pour produire les mouvements ; 2° la manière de les diriger.

SECTION pe Des conditions requises pour produire les mouvements oratoires'.

Pour produire dans les auditoires chrétiens ces grands mouvements oratoires qui touchent et changent les cœurs, il faut aulre chose que pour émouvoir une assemblée profane. Il faut d'abord édifier el prier : édifier, parce que les peuples ne se laisseraient pas toucher par un homme dont la conduite démentirait les paroles; prier, parce que la grâce toute-puissante de Jésus-Christ peut seule opérer dans les âmes ces changements merveilleux qui transforment un homme tout entier. Nous réservons au chapitre suivant (art. 5 et 5) le développement de ces deux vérités.

Il faut, 2° étudier les dispositions des auditeurs : car elles varient selon les personnes, les lieux et les circonstances. Ici l'on sera touché d'une considération qui ne produirait rien ailleurs : l'amour et les affections douces gagneront ceux-ci, et ceux-là ne seront sensibles qu'aux affections de la crainte. Or, si le prédicateur ne sait pas discerner les fibres du cœur qu'il faut remuer, impossible qu'il touche; s'il le sait, sa tâche s'aplanit et le succès lui devient facile.

Il faut, 5° être profondément touché soi-même de son sujet : Pectits est quod disertos facit, a dit Quhitilien^; et TEsprit-Saint avait dit avant lui : Cor sapientis erudiet os ejiis, et labiis ejus addet gratiam^. Il n'y a qu'un cœur touché qui puisse toucher les autres; c'est une vérité d'expérience. — J'ai tenté, dit Cicéron *, tous les moyens d'émouvoir; je les ai portés à la perfection autant qu'il m'a été possible; mais j'avoue que je dois mes succès moins aux efforts de mon esprit

* Voyez le P. Albert, 1I« part., c. xxxiv et suiv. — * Inst. orat., x, 7. — 'Prov., xn, 25. — * Oralor., cxxxii.

100 TR.MTC DE LA PIlÈDICATION.

qu'à la véhémence dos passions qui m'agitent et me transportent hors de moi-même quand je parle en public... C'est par celte véhémence que j'ai réduit au silence Hortensius, que j'ai fermé la bouche à CatiHna, que j'ai réduit Cnrion à s'asseoir sans pouvoir répondre un seul mol, sinon ({ue je lui avais fait perdre la mémoire par quelques sortilèges'. » « Voulons-nous, dit Quintilien*, après Cicéron'% tou- « cher vivement nos auditeurs? soyons touchés les premiers du sen- « timent que nous voulons leur inspirer : A tali animo proficiscatur « oratioqualeAn facere {audilorem) volet. Commeni atlendrirai-je si ma « parole prouve que je ne sens rien? Comment échaufferai-je si je « suis iVoid? Comment ferai-je verser des larmes si j'ai les yeux « secs? Gela est impossible : on n'allume qu'avec du feu, on n'hu- « mecte qu'avec quelque chose d'humide ; et nulle chose ne donne à '( une autre la couleur qu'elle n'a point. » Tout le monde connaît le mot d'Horace :

Si vis me flere, dolendum est

Primiiin ipsi tibi.

Pour ino tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.

La raison de ce principe est facile à concevoir : lorsque l'oiateur eslproiondément pénétré de son sujet, l'émotion intérieure donne à ses paroles, à ses regards, à ses gestes, à son maintien, à toute sa manière une action passionnée qui exerce sur les auditeurs comme un pouvoir irrésistible : témoin saint Ignace, dont l'histoire rapporte que, malgré la grande simplicité avec laquelle il exposait les vérités de la religion, la manière pénétrée dont il en parlait touchait ses auditeurs jusqu'aux larmes; la véhémence du sentiment le rendait éloquent. Mais si l'on n'a pas dans l'âme le sentiment qu'on veut inspirer, en vain on essayera de le feindre; tout ce qui ne vient point du cœur ne va point au cœur, et rien n'a plus mauvaise grâce qu'un orateur qui veut faire l'homme touché sans l'être réellement. 11 crie avec effort, il gesticule avec excès, il s'agite en tout sens; et tous ces mouvements que le cœur ne dicte pas, n'aboutissent qu'à faire souffrir l'auditeur. Jamais l'affectation ou ce qui n'est point naturel n'a fait verser une laime. C'est ce qui fait dire à saint François de Sales* que « pour toucher il faut être bien épris de son sujet; il faut « que les paroles soient enflammées non par des cris et des relions

* Orator., rvxix. — * Lib. \I, ii. — * De Orat., ii, IbO et soq. — * Icltiv h. rarchcvcquc de Tournes, c. v.

« rlémesurées, mais par l'aflection intérieure, et qu'elles sortent du « cœur plus que de la bouche. On a beau dire, ajoute-t-il, le cœur « seul parle au cœur et la langue ne parle qu'aux oreilles. » Voilà ce qui explique le peu de fruit qu'ont produit certains prédicateurs de beaucoup d'esprit; leurs discours brillaient de tout l'éclat du style; la vivacité, la hardiesse et le nombre des figures, rien n'y manquait; mais en entendant ce beau langage, on reconnaissait que l'orateur n'était pas pénétré des sentiments qu'il exprimait, que sa parole ne partait pas du cœur; et dès lors, on ne voyait plus en lui qu'un froid déclamateur. Voilà aussi ce qui fait comprendre comment les mêmes hommes qui parlent si bien d'inspiration dans les moments où ils sont touchés, sont si inférieurs à eux-mêmes quand ils écrivent dans le silence du cabinet; comment, par exemple, Maury, qui parlait à la tribune un langage si plein d'âme et de chaleur, nous a laissé des discours écrits où l'on ne retrouve le plus souvent qu'un style froid, ambitieux et boursouflé. Pectiis est quod disertos facit, tel est le mot de l'énigme. Une personne même ignorante s'exprime éloquemment dans un moment de douleur, de colère ou de quelque autre passion ; une personne simple et sans lettres parle des choses de Dieu avec une élévation de pensées et de sentiments qui confond les plus habiles docteurs ; c'est que l'une et l'autre sentent vivement, et le cœur les inspire.

C'est donc une condition indispensable, pour quiconque veut toucher et émouvoir, de se bien pénétrer de son sujet; mais comment s'en pénétrer? La chose est facile à ceux qui ont reçu du ciel une âme tendre et sensible ; sans grands efforts ils sentent vivement, ils se pénètrent fortement, et il leur est aisé d'être éloquents : car les grandes pensées, aussi bien que les grands sentiments, viennent du cœur ; et pour parler avec Corneille, il est facile de

Verser dar.s tous les cœurs ce que ressent son cœur.

C'est cette exquise sensibilité qui répand tant de charmes sur les écrits de Fénelon, sur les sermons de Massillon^ et qui, dans les temps anciens, a inspiré à saint Bernard tant de morceaux d'un pathétique achevé, tels que le discours sur la mort de son frère Gérard, et à saint Jean Chrysoslorne tant de chefs-d'œuvre d'éloquence.

* Voyez, entre autres morceaux, son homélie sur l'Enfant prodigue : dès les premiers traits qu'il dessine des combats inlérieurs du prodigue, on se sent ému, tant il y a de vérité dans la peinture : Comlallu par as agitations infinies, etc.

Mais si l'on manque de sensibilité, jamais on ne sera oralcur. Ne sachant pas s'attendrir soi-même, comment saurait-on allondrir les autres? C'est pourquoi ceux qui ont reçu du ciel ce don précieux doivent travailler à le développer, et ceux que la nature n'a pas créés sensibles doivent s'efforcer d'y suppléer. Il est pour les uns et pour les autres un moyen assuré, c'est la pratique journalière et fervente de la méditation, comme nous le dirons au chapitre suivant (art. 5) ; et si la méditation seule n'émeut pas assez, on peut lire attentivement quelque bon auteur sur la matière, y remarquer les mouvements oratoires et les considérations les plus propres à toucher, s'efforcer par la prière et de pieuses affections de les faire passer dans son âme, et concevoir un grand désir de les communiquer aux auditeurs pour leur salut. Cette disposition de zèle mettra nécessairement dans le cœur des mouvements tendres et pleins de sensibiUté propres à toucher l'auditoire.

4° Après qu'on s'est ainsi pénétré de son sujet, il ne reste plus qu'à bien peindre les sentiments qu'on éprouve. La vive peinture des choses, dit FénelonS est l'âme de l'éloquence; le véritable orateur ne se contente pas d'énoncer ce qu'il veut dire, il le peint ; et quiconque n'aura pas ce talent ne réussira jamais à émouvoir. Le sentiment se peint par le ton de la voix, le regard, le geste, la physionomie et tout l'extérieur qui annoncent si l'on est touché et jusqu'à quel point on l'est; mais il se peint surtout par la parole. Quelquefois il inspire lui-même son expression, et c'est alors qu'elle est meilleure :

* Lorsqu'il ne l'inspire pas, il faut appeler à son secours l'imagi-

* nation, la rhétorique et le goût. L'imagination est cette faculté de

* l'âme qui nous peint tous les objets de manière à les rendre aussi

* présents à l'esprit que si on les avait sous les yeux ; ce qu'elle

* nous montre, on croit le voir, on croit le toucher-; et il n'est pas

* jusqu'à la pensée, jusqu'à l'objet même spirituel ou idéal, à qui

* elle ne donne un corps pour le faire servir à former dans le dis-

* cours ces tableaux si pleins dévie, ces images si touchantes qui

* ravissent, qui donnent de la force à la diction et du sentiment aux

* choses même inanimées. La vérité toute nue est comme une ii-

* gure morte et un cadavre, l'auditeur s'en laisse peu émouvoir ;

* mais, revêtue par l'imagination de qualités sensibles, elle vit et

* respire, elle émeut le cœur, elle l'intéresse, elle l'attendrit. Les

Dialo{jue sur rÉlociuence de la chaire. — » Quintiiioii, l'w YI

* images, dit Longin % animent et échauffent le discours, captivent

* et persuadent ; et voilà ce qui a fait dire à un écrivain de beaucoup

* d'esprit* que « l'éloquence est tout entière dans le cœur et l'ima-

* « ginalion. C'est là qu'elle va prendre ces vives couleurs qui vous

* « font voir ce dont elle vous parle, ces charmes qui embellissent

* « tout, ces tours hardis et véhéments qui donnent aux pensées des

* « ailes de feu et les jettent comme des traits brûlants dans l'âme

* « de l'auditeur. » Or le moyen de cultiver ou plutôt de féconder

* cette faculté précieuse, brillante et nécessaire auxiliaire de l'élo-

* quence, c'est de se représenter vivement les faits dont on parle ■* comme si l'on en était l'acteur ou le témoin, en étudiant par la

* pensée toutes les circonstances de personnes, de lieu et de temps,

* et s'attachant principalement à celles qui sont plus capables d'en-

* flammer l'imagination ; c'est de lire les bons auteurs et d'y obser-

* ver tant de beaux tableaux, tant devives images qui représentent

* les choses avec vérité, les mettent sous les yeux et forcent le cœur

* d'y être sensible. — La rhétorique doit ensuite venir en aide à

* l'imagination avec son genre pathétique, ses grandes et vives figu-

* res si propres à exprimer les mouvements du cœur, comme Vexcla-

* mation, Vapostroplie, surtout celle qui s'adresse à Dieu par des re-

* tours doux et tendres qui semblent le rendre présent au discours^,

* Y interrogation^ de toutes les figures oratoires la plus dominante et

* la plus rapide ; le dialogue^ qui met en rapport le prédicateur et

* l'auditoire, et qui est si propre à échauffer le discours* ; le monO'

* logue, par lequel l'auditeur rentre en lui-même, se reproche le

* passé, s'encourage pour le présent ou prend des résolutions pour

* l'avenir; V adjuration ou le serment oratoire, qui consiste à prendre

* à témoin les êtres animés ou inanimés, l'autel, la croix, les tribu-

* naux sacrés, les murs de l'église, les personnes ; le souhait, qui

* consiste dans des désirs ardents de convertir son auditoire, de

* faire aimer Dieu, fallût-il pour cela donner son sang jusqu'à la

* Longin, Traité du sublime, c. xin. — ^ Le P. Guénard.

3 Massillon olfre de beaux exemples de ces épanchements de sensibilité vers Dieu : !• dans son homélie sur l'enfant prodigue : // semble, ô mon Dieu! que vous vouliez être particulièrement le père des ingrats, etc. 0 miséricorde de mon Dieu! eh! que vous rcvieni-il donc du salut de la créature? etc. . . 2° Dans le sermon sur le Mélange des bons et des méchants : Il semble, ô mon Dieu! que vous ne soijez pas assez aimable pour être servi dans la seule vue de vous^ même, r»» Dans la péroraison du Sermon sur les afflictions : Grand Dieu, c'est à vos pieds désormais, etc.

* On trouve des dialogues remarquables dans presque tous les sermons de Massillon; voyez, entre autres, dans le sermon sur l'Emploi du temps.

iCi TRAITÉ DE LA ri'.KDICATIOX.

* dernière goutta ; (juclquerois iiiêiiu', niais lai'omoiil, les interrup-

* lions, les sens siispemliis ou phrases iniparfailes. A ces fij^ures,

* ajoutez tout ce qu'un cœur pénétré d'une foi vive peut inspirer à " un orateur plein de son sujet : une courte prière, une asoiralion,

* un coup d'œi'' vers le ciel, un geste, un soupir suffisent souvent

* pour donner aux réflexions les plus communes une force capal)le

* de toucher jusqu'aux larmes. — Enfin, à l'imagination et à la rhé- ' torique doit se joindre le goût, cet instinct pur et délicat qui ap-

* précie le vrai beau et le discerne du faux, qui rend la pensée et *■ le sentiment avec une vérité parfaite sans rien de trop ni de trop " peu. Privée de sa direction, l'imagination se jette dans des écarts,

* et la rhétorique prodigue ses fleurs sans discernement. Avec son

* secours, au contraire, l'une et l'autre sont soutenues dans les lî-

* mites où il faut qu'elles restent, dirigées dans le sens où elles doi-

* vent marcher; les couleurs sont distribuées avec sagesse, chaque

* chose est à sa place, rien n'est outré, tout est comme il faut. Cette

* faculté si importante se cultive et s'épure par l'étude des grands

* modèles, l'habitude de la réflexion, la discussion sévère de ses

* propres compositions, comme si c'était l'ouvrage d'un étranger

* soumis à notre critique.

SECTION 2, De la manière de diriger les mouvements.

Autant les mouvements oratoires produisent un grand effet quand on les emploie avec sagesse et discrétion, autant ils gâleiit le discours quand on ne les conduit pas selon les règles. Or ces règles peuvent se réduire à six,

V Règle. — Tout mouvement oratoire doit être en rapport avec le sujet. 11 est de petits sujets où les grands mouvements seraient déplacés et ridicules ; il en est d'autres où il faut des mouvements forts et véhéments, par exemple l'énormité du péché, la mort du pécheur, le jugement, l'enfer: là les grands mouvements sont de mise; et, employés avec art par un orateur vivement pénétré, ils peuvent produire les plus heureux effets, comme on peut le voir en lisant la peinture du jugement dernier par saint Kphrem ^ ou par saint Jean Chrysostome*, et les fragments de Bridaine sur les fins dernières*.

* Bibliothèque des Pères, par H. Guillon, t. XI, XVI, ou Godescanl, Vie de saint Éplirein. — * Discours clioisis, par l'abbé Auger, t. 11, p. 282 et 455. — ' Vie de Bridaine, par l'abbé Carron.

Il est enfin d'autres sujets où il faut des mouvements doux et tendres: par exemple, l'amour de Dieu ou duprocJiain, le ciel, la confiance, la patience, l'aumône; et même on pourrait ranger (]ans cette classe la plupart des sujets de prédication, puisque le fond de la religion n'est que charité et amour, que la douceur est plus propre que la violence à gagner les cœurs, et que l'auditeur se fatiguerait bientôt des mouvements véhéments qui reviendraient trop souvent; d'où l'on peut conclure que le genre dominant de la chaire doit être l'onction, cet épanchement suave, pieux et affectif d'un cœur plein de Dieu, lequel s'insinue dans l'âme sans secousse, y réveille les sentiments les plus tendres, en gagne et soumet toutes les puissances par une victoire qu'elle chérit. Massillon avait bien saisi ce principe : dans presque fous ses sermons, son âme s'épanche en sentiments avec un naturel qui enlève^; et il est à regretter qu'un grand nombre de prédicateurs ne l'aient pas aussi bien compris. Emportés par une imagination vive et ardente, ils emploient à tout propos les grands mouvements, les peintures vives, les figures hardies, les paroles véhémentes, jusque dans les sujets qui demanderaient le langage le plus doux et le plus affectueux : par là ils dénaturent la rehgion, cachent aux peuples ce qu'elle a d'aimable et d'attrayant, et fatiguent leur auditoire. Eussent-ils même à traiter des sujets terribles, ils devraient savoir au moins qu'il faut toujours dans l'exorde des mouvements doux, dans la péroraison des mouvements véhéments, et dans le corps du discours un sage tempérament des uns et des autres.

2« Règle. — Tout mouvement doit être amené, c'est-à-dire qu'il faut y venir par degrés , y préparer peu à peu les auditeurs par l'exposé des raisons et des preuves, et y arriver comme à une conséquence toute naturelle de ce qu'on a dit. Si l'on se jette brusquement et sans préparation dans ces mouvements, on sort de la nature, on devient ridicule. Cette précaution est surtout nécessaire quand les auditeurs sont dans des dispositions contraires aux mouvements qu'on veut produire: alors, comme nous l'avons déjà observé ailleurs, il faut commencer par entrer dans leur pensée, se conformer à leur situation ; puis arriver peu à peu à calmer les passions qui se sont opposées à notre but, et enfin exciter celle que nous souliailons. Si les mouvements ne sont préparés et amenés ainsi, il est impossible qu'ils réussissent.

* Voyez le sermon sur le Bonheur des justes, où, après avoir point le malheur du pécheur obligé de s'étourdir sur son élat, il s'écrie : 0 homme, etc.

<66 TRAITÉ DE LA rRÉDICATION.

3« Règle. — Tout mouvement doit être soutenu et ne pas s'arrêter brusquement. Il ne sert à rien d'arriver au cœur et de l'émouvoir, si on laisse imparfaite l'émotion commencée pour passer tout à coup à autre chose. En ne soutenant pas ce mouvement, on prouve à l'auditeur qu'il était factice, qu'il ne partait pas du fond de l'âme, et par cela seul on en détruit tout l'effet. Puis l'auditeur qui avait commencé à être ému, qui se préparait à suivre l'émotion, regrette de se voir trompé dans son attente et retombe dans la froideur. C'est donc manquer de tact et de goût que de quitter un mouvement à moitié : lorsqu'il commence à s'exciter, il faut le poursuivre et le conduire à sa perfection en développant par des tours énergiques ce qui peut toucher et pénétrer davantage.

¥ Règle. — Les mouvements oratoires ne doivent pas être poussés trop loin, c'est-à-dire qu'il faut savoir les arrêter à propos et ne pas les faire durer trop longtemps. Les mouvements ne doivent régner dans le discours que par intervalles ; rien de ce qui est violent ne peut ni ne doit être durable, et si l'orateur a assez de poumons pour tonner pendant tout un sermon, le cœur des auditeurs n'est pas fait pour tenir à cet excès d'agitation ; il s'en fatigue, et ces mouvements trop fréquents ou trop prolongés cessent de lui faire impression *. On s'accoutume à ce qui dure ; l'âme s'y endurcit comme le corps aux coups réitérés, et tout l'intérêt se refroidit. D'ailleurs, soutenir trop longtemps une émotion vive, c'est sortir du naturel, et s'épuiser à contre-temps. Plus même le mouvement est fort, moins il faut l'étendre ; on doit craindre de le délayer en le présentant sous trop de paroles : ce serait lui ôter toute sa force. On raconte d'un prédicateur que quand il avait ému le peuple jusqu'au.^ larmes, il descendait aussitôt de chaire et laissait dans son émotion l'auditoire consterné. Commotis animis, dit Cicéron^, diiitiùs morarinon oportebit: lacrymâ enim nihil citiùs arescit. Qu'on juge, d'après cela, combien se trompent certains prédicateurs à imagination vive, qui croient faire merveille en accumulant les tableaux, les figures, les élancements de cœur, les mouvements de toute espèce ; ils visent à l'effet et sortent du naturel. Observons toutefois que si les grands mouvements ne doivent régner que par intervalles, il n'est aucune partie du discours qui ne doive être animée de cette chaleur douce,

» Lacrymis fatigatur auditor. . . Non patiamur frigescere hoc opus, et affectum, cùm ad summum perduxorimus , relinquamus. .. Quidquid non adjicit prioribus dctralicre \idelur, et fucilè d. ficit aiiectus qui descendit. Quintil.,. lib. VI, CI. — * De invontione, lib. I, MO.

de ces mouvements modérés qui donnent la vie et l'intérêt à tout ce qu'on dit.

5« Règle. — Il faut retrancher des mouvements oratoires tout ce qui est étranger et tout ce qui est outré. Ce qui est étranger au mouvement lui donne un air faux qui le rend froid et ridicule ; quand on est bien touché de quelque objet, on ne pense pas à autre chose; l'âme est tout entière à ce qui l'émeut. D'un autre côté, ce qui est outré manque tout fait son but, et fait souvent rire ceux auxquels on Toulait arracher des larmes, observe Quintilien : Nihil habet ista res médium, sed aut lacrymas meretur aut risiim ' ; ou du moins quand ce pathétique outré n'est pas ridicule, il est froid et ennuyeux ; le cœur veut se donner, il n'aime pas qu'on le force. De là on peut voir combien il est facile de s'égarer en essayant le pathétique, et c'est ce qui fait dire à Quintilien qu'on ne doit point entreprendre de tirer des larmes à son auditoire, à moins de se sentir le talent nécessaire pour y réussir : Ne qids, sine summis ingenii viribus^ ad movendas lacrymas aggredi audeat... Metiatur ac diligente?' xstimet vires suas, et quantum onus subiturus sit inteUigat -.

6® Règle. — Les grands mouvements oratoires ne comportent pas un style châtié, minutieusement exact, fleuri et périodique. La nature émue a de l'abandon dans son langage et ne songe pas à amuser l'esprit par des périodes. Tout occupée de ce qui l'émeut et non de la manière dont elle le dit, elle a dans son style un certain désordre; son expression, sa voix, son geste, ne sont réglés que par son émotion. Le soldat qui pousse lennemi à outrance, dit Gaichiez, se met peu en peine si les spectateurs sont charmés de sa grâce, il est content pourvu qu'il vainque. Pour terrasser des monstres, on n'emploie pas des armes de parade ; il faut le sabre et la massue. Ces irrégularités éloquentes sont éminemment propres au sermon où le prédicateur envisage moins la perfection que le fruit du discours. Cependant il ne faut pas croire que la nature émue n'ait ni ses insinuations ni ses figures ; elle arrange même à la fin avec un reste d'émotion ce que dans le feu elle a traité en désordre.

OBSERVATIOiSS SUR LES TROIS ARTICLES PRÉCÉDENTS.

* Avant d'aller plus loin, nous croyons devoir rappeler l'attention * du lecteur sur les trois articles précédents. Remarquons, 1" qu'in-

» Lib. VI, c, 1. — « Ibidem, c. vi, n" 1 et 4.

lt;S lUAlTÉ UIÎ I, l'REDICATION.

* slruiro, plairo et loucher foiniont los trois éléments que l'annlyse a

* lait découvrir aux rhéteurs dans le pouvoir de l'éloquence sur les *iHnes, les trois actions que l'orateur est appelé à exercer sur ses

* semblables, les trois arts qui font l'homme puissant par la parole;

* ce que saint Augustin a fort bien dit par ces mots aussi courts que

* pleins de sens : Veritas patent, veritas placeat, veritas moveat. —

* Veritas patent, voilà l'élément logique qui instruit ; veritas placeat^

* voilà, pour parlei- comme Aristote, l'élément politique qui capte la

* bienveillance et fait goûter la vérité ; veritas moveat^ voilà Télé-

* ment esthétique ou pathétique qui remue les passions et entraîne *la volonté.

* Remarquons, 1° qu'on retrouve, sinon toujours, au moins le plus

* souvent, la présence ou l'action de ces trois éléments dans toutes

* les opérations par lesquelles doit passer l'œuvre oratoire, savoir :

* 1° dans l'invention : car là il y a preuve ou élément logique, mœurs

* ou élément politique, passions ou élément pathétique; 2'' dans la

* disposition : car l'exorde ou le début demande l'élément politique ou

* l'art de plaire, le corps du discours l'élément logique, la péroraison

* l'élément pathétique ; 3" dans l'élocution : car ce triple élément est

* la base de la distinction des trois styles : le style simple sert à

* instruire et prouver; puis, comme la passion est poëte, chaque lu s

* qu'on est ému et qu'on veut émouvoir, on en prend spontanément

* un autre tout différent, le style noble et élevé ; et enfin quand on

* veut plaire, on a recours naturellement à un style intermédiaire

* entre les deux autres, et qu'on nomme le style tempéré; 4° dans

* l'action : car le ton et le geste doivent varier selon qu'on instruit,

* qu'on plaît ou qu'on touche.

* Remarquons, Z" que le concours de ces trois grands éléments de

* l'art oratoire n'est pas toujours nécessaire pour constituer l'élo-

* quence : il peut y avoir éloquence avec deux éléments, quelquefois

* même avec un seul, si celui-là est le seul qui soit de mise dans le

* cas posé. Qu'est-ce, en effet, que l'éloquence? C'est l'art ou le don

* d'agir sur les facultés de ses semblables par l'expression de sa

* pensée. Si donc je parle dans une circonstance où il ne faut qu'in-

* struire et prouver, je serai éloquent si j'instruis et je prouve, parce

* que j'aurai exercé sur l'esprit de mon auditeur la seule action que

* j'étais appelé à y exercer. Par la même raison, si je parle dans

* quelque grande circonstance où il ne faut qu'émouvoir, je serai

* éloquent si j'émeus, sans chercher à instruire et à plaire ; et la

* raison fondamentale de cette doctrine, c'est que souvent nous nous

* décidons sous rinfluence d'une seule des trois actions que peut

* exercer sur nous l'orateur.

* Remarquons enfin, 4° que cependant le plus souvent il faut fondre

* ensemble ou faire marcher de front ces trois éléments ; et alors

* chacun d'eux doit faire des concessions à l'autre et le laisser pré-

* dominer selon la nature dusujet, la partie du discours eties diverses

* circonstances.

SIXIÈME CARACTÈRE DE LA PRÉDICATION ; ELLE DOIT ÊTRE CONFORME AU PRINCIPE d'unité QUI EST ESSENTIEL A TOUTE BONNE COMPOSITION.

Nous montrerons dans un premier paragraphe la nécessité de cette «ondition, et dans un second la manière d'y satisfaire.

* Combien l'unité est nécessaire dans la prédicalioii '.

* L'unité, en fait de composition littéraire, consiste en deux cho-

* ses, l'unité de vue et l'unité des moyens.

* 1° Il y a unité de vue, lorsque tout, dans le discours, tend à une

* fin commune qui est comme le centre où tout aboutit, le foyer où

* tout converge ; lorsqu'il n'est pas une phrase qui n'aille à ce but,

* qui ne soit nécessaire ou utile pour y conduire et y faire arriver

* l'auditeur; lorsque, enfin, de ce but, comme d'un point central,

* vous voyez d'un seul coup d'œil le sermon tout entier, de même que

* de la place publique d'une ville, on voit dans toute leur longueur

* toutes les rues qui y aboutissent quand elles sont droites et en

* symétrie. Cette unité de vue donne au discours cette propriété '* remarquable, qu'il se réduit à mie seule proposition mise au plus

* grand jour par des tours variés, ou plutôt, comme dit Fénelon, il

* est la proposition développée, et la proposition est le discours en

* abrégé. 2° Il y a unité de moyens, lorsque toutes les parties du '* discours sont coordonnées, hées et assorties de manière qu'on "* avance toujours sur une même ligne de conceptions progressives :

* c'est un tissu de pensées et de sentiments qui se suivent et s'engen-

* drent, s'appellent et s'enchaînent, et forment un tout régulier, "* Chaque chose est placée en son lieu; chaque vérité prépare, amène,

* Voyez le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 259, 2CG. — Fénelon, Lettre à l'Académie.

* appuie une autre vérité qui a besoin de son secours, et toutes con-

* spirantà conduire l'auditeur au but, Ty mènent par une liaison de

* pensées telle qu'on ne peut rien en ôter sans rompre la marche,

* rien en déplacer sans affaiblir la force ou déranger l'harmonie du

* discours ^ Voilà ce qu'on appelle ïiinité, ce caractère si essentiel à

* tout ouvrage d'art.

* Or, disons-nous, cette unité est requise pour toute bonne prédi-

* cation; et premièrement, l'unité de vue est nécessaire : car tout ce

* qui, dans un discours, ne va pas au but et ne fait rien au dessein

* que le prédicateur a dû se proposer, est un hors-d'œuvre. Fùt-

* ce de vrais traits de génie, dès qu'ils ne vont pas au but, ils déparent

* l'ouvrage, en dérangent l'économie, semblables, dit Horace, à \ * des bandes de pourpre cousues sans ordre les unes à la suite des

* autres, et rappellent la manière de faire du statuaire malhabile, qui

* réussit dans les détails et ne sait pas composer un ensemble', ou

* celle du peintre ignorant qui joint au corps représenté sur sa toile

* un membre qui n'y revient pas. Ces pensées disparates distraient

* l'auditeur ; pour peu qu'il ait d'intelligence, il s'offense de ce qu'on

* lui fait perdre de vue le sujet principal ; et mécontent d'entendre

* ce qu'il sent qu'on ne devrait pas lui dire, ne voyant plus dans le

* prédicateur qu'un voyageur hors de sa route, qui oublie où il veut

* aller, il n'écoute plus avec intérêt; le fruit du discours est manqué.

* 2" Quand même ce qu'on dirait se rapporterait au but du ser-

* mon, cela ne suffirait pas encore ; il faut de plus l'unité de moyens

* dans le sens que nous l'avons expliqué. En effet, ce qui fait un bel

* édifice, ce n'est ni un grand amas de pierres et de matériaux, ni

* même la collection de plusieurs petites maisons rapprochées sans

* vue d'ensemble; c'est la juste proportion de divers bâtiments en

* rapport les uns avec les autres et disposés dans le même dessein

* pour former un tout régulier. Ce qui fait une armée forte et capable

* de vaincre, ce n'est pas la multitude des soldats : s'ils étaient pêle-

* mêle et sans régie, ils s'embarrasseraient et se nuiraient mutuel-

* lement . c'est le bel ordre dans lequel on les dispose, l'ensemble de

* la marche et des mouvements. Enfin, remarque Quintilien', ce qui

* Bossuet laisse souvent à désirer sur ce point : bien des morceaux, dans plusieurs de ses sermons, pourraient se rctranclier sans que le discours cessât d'être complet.

* Infdix optris sumniâ, quià ponere totttm Nesciet. De Art. poet.

' Lib. YI, in proœmio.

* fait un corps humain fort et vigoureux, c'est l'union et la parfaite

* correspondance de tous ses membres. Mettez un membre à la place *d'un autre, vous n'aurez qu'un monstre; dérangez tant soit peu

* les muscles et les nerfs, ils ne feront plus leur fonction. Il en est

* de même du discours : ce qui fait sa force comme sa beauté, ce ne

* sont pas de belles tirades disparates et sans liaisons; c'est le rapport

* intime et la convenance parfaite de chaque partie entre elles et avec

* le tout; c'est le placement bien entendu de chaque preuve, de

* chaque mouvement, de chaque pensée ; c'est la suite etl'enchaîne-

* ment des idées qui se tiennent et se hent si bien les unes aux autres,

* qu'on n'en peut rien retrancher sans faire une lacune, sans couper

* dans le vif, si je puis ainsi dire : c'est l'ordre, en un mot ; et plus

* il y a d'ordre, plus le discours est parfait. Quiconque ne voit pas

* la grâce et la force de ce bel exemple n'a encore rien vu au grand

* jour, ditFénelon*. Si, au contraire, chaque vérité n'est pas mise

* à sa place, si l'orateur dit au commencement ce qu'il ne devrait

* dire qu'au milieu ou à la fin, ou s'il finit par où il devait commencer,

* s'il n'y a point de suite dans les idées, point d'ensemble, point de

* marche régulière, c'est un discours essentiellement mauvais; il

* manque d'unité, et l'unité, dit saint Augustin, c'est le principe et

* la forme de tout ce qui est beau: Omnispulchritiidiiiis forma imitas

* est^ . Sans elle, point d'ordre, et sans l'ordre, il n'y a que confu-

* sien et ténèbres.

De la manière de donner de i'unité à la prédication.

Pour faire une instruction qui réunisse l'unité de vue et l'unité de moyens, il faut, avant tout, se proposer une fin bien précise et nettement désignée. Plusieurs prédicateurs seraient fort embarrassés pour répondre, si on leur demandait quel est le , but où tend leur sermon ; ils se sont proposé de remplir leur tâche, de composer un discours quelconque, et n'ont pas eu d'autre vue. De là il résulte qu'ils errent à l'aventure, qu'ils parlent à tort et à travers, qu'ils frappent en l'air, faute d'avoir un but où diriger leurs coups; et l'auditeur ne voyant pas où tend cette instruction, et où l'on veut le mener, écoute sans intérêt ou du moins sans fruit. « Il faut donc, c dit saint François de Sales, bien se garder d'entrer jamais en < chaire sans avoir un dessein particulier d'édifier quelque coin des

* Lettre à l'Académie. — * I Epist. xvni.

K innraillcs do Jérusalem, » c'cst-â-dire qu'on doit toujours se proposer une fin. ydile au salut dos auditeurs, comme l'extirpation d'un vice, la pratique d'une vertu, Tabolition d'un abus, l'établissement d'une boime œuvre, et se dire à soi-même pour mieux préciser celte fin : Qu'est-ce que je veux obtenir de mes auditeurs? Quelles sont les réformes, les pratiques pieuses, ou la vertu spéciale que j'aspire à leur inculquer? Quelles dispositions, quelles résolutions désiré-je qu'ils remportent de mon discours? Et il faut que la réponse à ces questions soit bien nette dans l'esprit ; car si elle y est vague et confuse, on sera comme le voyageur qui se met en route sans savoir où il va».

Celte fin bien précisée, il faut : 1° se tracer un plan propre à l'atteindre ; 2"* remplir ce plan sans dévier du but ni déroger à l'ensemble.

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