DU PLAN
Sans plan ou avec un plan mal conçu, obscur ou indéterminé, l'unité est impossible : on peut assembler des phrases et des mots, mais il y a désordre et confusion : c'est un pêle-mêle d'idées jetées sans suite et sans enchaînement, parce que, ne les ayant pas subordonnées entre elles, on ne voit pas la raison de placer l'une dans un endroit plutôt que dans un autre : mais avec un bon plan on forme sans peine un corps d'ouvrage où tout se lie et se tient, où toutes les raisons apparaissant chacune à sa place, claires et distinctes, se prêtent une force mutuelle qui double leur effet, où les mouvements bien préparés arrivent à propos, où enfin la succession des idées qui naissent l'une de l'autre et l'ordonnance générale de tout le discours forment une éloquence de choses bien autrement
* M. de Belley rapporte 'que S. François de Sales lui demandait sonvcnt après ravoir entendu, quel avait été son but particulier dans son sermon, et il lui recommandait de ne pas se borner au dessein général de convertir les pécheurs et de sanctilier les justes, mais d'avoir toujours un but particidier. « Vous « ne sauriez croire, ajoute M. de Belley, jusqu'à quel point cet avis est impor- « tant et combien de sermons bien travaillés sont inutiles faute de tondre à un « but particulier ; mais quand on n'a qu'un but et que toutes les raisons et tous « les mouvements frappent là, l'impi'cssion est puissante et de nature à amollir « les cœurs les plus durs. »
On. doit tenir pour certain, dit le P. Albert, qu'on ne fera jamais un bon sermon si l'on ne se dit à soi-même, avant de le commencer : 11 faut que je persuade telle vérité : cette intention est comme un cordeau qui conduit les preuves en ligne droite et enq)èclie qu'on ne s'égare en choses inutiles.
* Voyez Cérutti, Discours sur l'intérêt d'un ouvrage. — Fcnelou, LeUre à l'Académie, g î.
entraînante que celle des expressions ou de quelques morceaux isoles.
Ce plan peut se faire de deux manières : ou par une division clairement énoncée, ou sans division. Les orateurs anciens, les Pères de l'Église, les prédicateurs d'autrefois, pendant plusieurs siècles, s'abstenaient souvent de diviser leur discours : ils proposaient leur sujet et le conduisaient jusqu'à la fin sans en distinguer les parties. On doit les imiter en cela : 1° quand un seul point doit suffire pour tout le discours : car il est ridicule d'annoncer plusieurs points en se réservant de dire qu'on n'a pas le temps de les traiter: à quoi bon promettre à l'auditeur ce qu'on ne veut pas lui donner? 2° quand la liaison des matières conduit assez l'esprit sans qu'il soit utile d'iuinoncer le partage de ce qu'on va dire : il est bon même quelquefois d'en cacher l'ordre et l'harmonie, comme dans une homélie ou une exhortation ; 5° quand le discours doit être très-court, comme un compliment, une allocution, une petite harangue : l'énoncé de la division, en ces circonstances, nuirait à l'effet, prouverait un esprit minutieux, un cœur froid.
Mais, hors de ces cas, il faut énoncer son plan à l'aide des divisions. L'usage constant en cette matière doit faire loi : s'en écarter, ce serait une singularité de mauvais goût, ce serait frustrer l'attente des auditeurs et les mécontenter. D'ailleurs, la pratique des divisions a les plus grands avantages : elle est utile au prédicateur pour aider sa mémoire, mais surtout pour le diriger dans sa composition : le génie a besoin d'être guidé dans sa route; la règle qui lui épargne les écarts le sert en le contraignant ; et il n'en est que plus ferme et plus grand lorsqu'il marche avec ordre, éclairé par la raison et le goût. La division n'est pas moins utile à l'auditeur : elle répand, dit Quintilien*, une grande clarté sur tout le cours du discours ; elle sert à démêler les questions principales d'avec les questions incidentes qui peuvent les obscurcir, et à faire ressortir les idées mères auxquelles se rattachent tous les détails; elle délasse l'esprit par les repos auxquels elle donne heu et qui disposent à un renouvellement d'attention ; elle excite l'intérêt par le désir qu'elle
* Orationi plurmUin lucis et fjraiix confert. Neque enim solkm id efficit ut clariora fiant quie diciintur, rébus velul ex turbâ exiractis; sed reficit quoque audientem certo singulaimn parlium fine, non aliter quàm facienlibus iter. multum delrahnnt fatigalionis notata inscriptis lapidtbus spalia. ISàm et exhausti laboris nosse mensuram voluptati est, et hoitalur ad reliqua forliUs exequenda tare quunlum supersit. Quiutil., lib. IV, c. v.
inspire de voir comment le plan annoncé sera rempli : enfin, dit saint Charles, c'est un fait d'expérience, que tous conçoivent et retiennent pins aisément un sermon dont les parties sont bien distinctes : sachant où l'on veut les conduire, ils suivent le discours avec plus de plaisir, et en retirent un plus grand fruit. Aussi est-il digne de remarque que, quand le sujet du discours est une proposition composée, ou, ce qui revient au même, quand l'orateur doit établir plusieurs propositions, comme cela se fait dans la plupart des sermons, tous les orateurs anciens et modernes, sacrés et profanes, énoncent les divisions, malgré leur usage habituel de les supprimer, comme on le voit dans les discours de Cicéron pro Milone'-, pro Archiâ poetâ^, pro lege Maniliâ^, pro Murenâ'', dans la harangue de Démosthènes contre Aristocrate, dans plusieurs discours de saint Jean Chrysostome, de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze ; d'où il suit combien est fausse l'assertion de quelques auteursmodernes qui prétendent que la méthode des divisions a été inconnue aux anciens et n'est qu'une invention de la scolastique. Celle-ci, à la vérité, les a rendues plus communes, mais elles existaient longtemps auparavant.
Fénelon objecte que ces divisions avec pause entre chaque partie dessèchent et gênent le discours, brisent l'action de l'orateur et l'effet qu'elle doit produire, ôtent l'unité et forment comme deux ou trois discours différents. Nous convenons qu'il est des divisions vicieuses qui peuvent produire ces mauvais effets ; qu'il fut même un temps où l'abus en ce genre était porté jusqu'au ridicule ; mais de l'abus des divisions conclure qu'il faut les supprimer toutes, c'est un sophisme que Fénelon réfute par son propre exemple, puisqu'il a divisé son sermon pour l'Epiphanie et son beau discours pour le sacre de l'électeur de Cologne. 11 faut en conclure seulement qu'il faut bien connaître et bien observer les règles de la division.
Ces régies peuvent se réduire à cinq, également applicables aux subdivisions comme à la division elle-même.
1° La division doit être claire : car on l'emploie pour répandre la clarté sur tout le discours; et comment la répandrait-elle si elle n'était pas claire elle-même*? Elle doit donc être conçue en termes si nets et si précis, présenter avec tant de lucidité le partage du dis-
* C. 2. — * G 2, — ' G. 2. — * G. 5. — * Quid turpius quàm id esse obscurum ipsum, quod in eum solum adhibetur usuni, ne siut cœlera obscura? Ouint., lil). IV, c. V.
cours, que même .es esprits bornés le saisissent et que personne ne puisse s'y méprendre.
2° Elle doit être juste; c'est-à-dire qu'elle doit embrasser toute rétendue du sujet ni plus ni moins, qu'un point ne doit pas rentrer dans l'autre, que les diverses parties doivent se rapporter à un tout de manière à former cette unité qui fait goûter la proportion des parties ; que même, autant que possible, le premier point doit être un degré pour monter au second, et celui-ci doit confirmer l'autre et enchérir, de sorte que l'intérêt aille toujours croissant. Si les partitions ne sont pas bien tranchées, si les membres rentrent les uns dans les autres, en sorte que le prédicateur soit obhgé de revenir sur ce qu'il a déjà dit, la confusion se met dans le discours, et l'auditeur, rebuté de voir reparaître les mêmes idées, refuse son attention. Ce serait s'exposer à manquer à celte justesse que de vouloir diviser son discours toujours en deux points ou toujours en trois. Il ne faut pas être esclave de ce nombre, mais s'en tenir aux parties indiquées par la nature du sujet. On trouvera dans les Passions de Bourdaloue et de Massillon de beaux exemples de la justesse dont nous parlons.
û" La division doit être courte, mais féconde. Car si les points de la division n'étaient pas proposés brièvement, il serait difficile de les retenir; et s'ils étaient trop nombreux, par exemple quatre ou cinq, on ne les traiterait pas assez à fond, ou l'on ferait un sermon trop long et on disperserait l'attention sur une surface trop étendue. Il en serait de même pour les subdivisions. Multipliées, elles nuiraient aux mouvements oratoires, et rendraient le discours sec et trop didactique; on serait toujours dans les énoncés, et rien ne serait poussé ni développé ; elles ennuieraient l'auditeur et embarrasseraient sa mémoire, rapetisseraient le sujet au lieu de l'agrandir, l'obscurciraient au lieu de l'éclaircir et amèneraient les inconvénients qu'on veut prévenir en divisant : In eamdem obscuritatem incidunt contra quam partitio inventa est, dit Quintilien^ Enfin, elles ôteraient au sermon sa force et sa majesté ; ce qu'on hache trop se réduit à rien, et ces parties tant subdivisées ne seraient plus les membres entiers d'un corps de discours fort et vigoureux, ce n'en seraient que des morceaux coupés et comme disséqués. Auctoritati plurimùm detrahiint illa non membra, sed frusta, dit encore Quinlilien^ Si donc beaucoup de subdivisions semblent naître du sujet, il faut ou
« Lib. lY, c. V, n° 2. — « Ibidem
ilù TIIAITE DK L.V l'REDICATION.
les fondro dans lo discours comme preuves ou appendices des subdivisions énoncées, ou, si cela ne se peut, les omettre tout à fait. Cependaiit, dans leur brièveté, les divisions et subdivisions doivent être fécondes. Car si l'on se resserrait dans de petits aperçus, l'éloquence serait bientôt à sec. Il faut donc prendie des sujets vastes ; mais, toutefois, pour ne pas embrasser trop de matières, ce qui meV trait dans la nécessité d'effleurer les cboses sans les approfondir, il faut s!î borner aux rapports les plus utiles, et leur donner les développements convenables.
4" La division doit être simple, soit en elle-même, soit dans son énoncé : 1° en elle-même, c'est-à-dire qu'il ne faut point recbercber les plans extraordinaires ; les plus communs, étant les plus naturels, sont les meilleurs. C'est plus dans la manière de remplir un plan que dans le plan lui-même que se montrent le talent et le génie. D'ailleurs, dédaigner les plans communs et les routes battues, c'est imiter le voyageur qui abandonne la route publique pour se jeter dans des sentiers écartés. 2° La division doit être simple dans son énoncé : c'est-à-dire qu'il faut éviter ces divisions par antithèses recherchées, par répétitions étudiées, par symétries savamment arrangées qui retournent en mille manières les points du sermon, et énoncer sa division le plus simplement possible pour bien fixer l'esprit de l'auditeur sur le sujet à traiter, sans l'en distraire par un vain jeu de paroles, par une affectation puérile de répéter la même chose en trois ou quatre manières différentes.
5° La division doit être pratique ; c'est-à-dire qu'en général les membres de la division doivent montrer ce que nous devons faire ou ce que nous devons éviter ; de sorte que l'auditeur, en retenant seulement la division, sache le fruit qu'il doit retirer du sermon. Nous verrons dans la première partie du second livre la manière de rendre pratiques les divisions sur toutes sortes de sujets ; et l'on comprend la raison de cette condition, c'est que la pratique est l'essentiel, c'est la seule chose qui sauve.
Le plan sans division doit avoir à peu près les mêmes caractères que la division elle-même , il doit être clair, c'est-à-dire qu'il faut disposer toutes les parties du sujet, de manière qu'on saisisse d'un coup d'œil leur ensemble et leurs rapports, les séparant sans les isoler, les assemblant sans les confondre et donnant à chacune la place qui lui revient. 11 doit être juste, c'est-à-dire embrasser le sujet dans toute son étendue, mais sans aller au delà, ne rien omettre de ce qui lui est propre comme n'y rien mêler d'étranger. U doit être
fécond, c'est-à-dire offrir à l'orateur une grande abondance de pensées. Ce doit être comme un beau point de vue du haut duquel le voyageur découvre mille objets qui le ravissent. Il doit être simple, c'est-à-dire que tout le sujet doit se réduire à un petit nombre de pensées ou de propositions générales qui l'embrassent tout entier.
Ces diverses qualités du plan, comme celles de la division, se saisiront beaucoup mieux en les appliquant à quelques discours, par exemple au sermon de Massillon sur la vérité de la religion ou sur la Passion, au sermon de Bourdaloue sur la loi chrétienne ou à celui de Terrasson sur la pensée de la mort. On peut dire qu'en général Bourdaloue et Massillon sont remarquables par la perfection de leurs plans et de leurs divisions : on ne peut que profiter beaucoup en les étudiant. Le premier a même dans ses Pensées plus de vingt plans excellents non remplis, que tout prédicateur peut s'approprier et remplir à sa manière.
On peut tirer ses divisions, tantôt de l'Écriture sainte, et c'est là la meilleure source, parce qu'alors elles ont l'autorité de l'esprit de Dieu dont on ne fait que commenter les divins enseignements ; tantôt des écrits des Pères: l'autorité de ces hommes éminents leur donne un très-grand poids ; tar.tôt enfin du fond même du sujet, d'après les indications que nous donnerons dans la première partie du second livre: ainsi, si l'on parle d'une vertu, on peut prendre pour division : Motifs et moyens de la -pratiquer; si c'est un mystère, Excellence du mystère et fruits qu'on en doit tirer : si c'est une action ou une œuvre à recommander. Motifs de faire cette œuvre, manière de la faire.