DE LA MANIÈRE DE REMPLIR LE PLAN
Le plan une fois tracé, il faut, 1° choisir avec discernement les pensées propres à le remplir et n'y admettre que celles qui vont droit à la fin qu'on se propose. A mesure qu'elles se présentent à l'esprit dans la méditation préparatoire du sujet, il faut, si je puis ainsi dire, leur demander ce qu'elles feront pour cette fin. Et si elles ne vont pas au but, ou n'y vont que par des voies détournées et tortueuses, obscures et difficiles à suivre, il faut les rejeter sans pitié. Si, au contraire, elles semblent convenir, il faut en prendre note, afin de l^s conserver; ce sont pièces de bon aloi. Le prédicateur continue ainsi son travail, toujours les yeux fixés sur la fin qu'il se propose pour y ajuster tout son discours ; et comme un habile tireur qui ne perd pas de vue le but où il vise, souvent il se redit : Voilà
OÙ je veux amener mes auditeurs; quel effet peut produire pour cela telle considération : Quid hoc ad sahitem animarum ? Après qu'il a ainsi rassemblé toutes ses pensées, il les repasse en revue, il les discute, il examine s'il ne lui est point échappé quelque raisonnement, quelque réflexion qui ne se rapporte pas au but ; et dès qu'il 1 a reconnu, quelque spirituel que le trait lui paraisse, il en fait le sacii" fice en dépit de Tamour-propre : par là jamais il ne divague, et va toujours droit où il faut aller, se tenant constamment dans les limites du chemin qui y conduit. Si le sermon a plusieurs parties, par exemple si c'est une instruction sur la pénitence ainsi divisée : Il faut faire pénitence, il ne faut pas différer la pénitence^ il faut que la pénitence soit rigoureuse, l'orateur, discernant ces trois points de vue, ne dira rien dans la première partie qui se rapporte à la promp" titude ou à la rigueur de la pénitence, rien dans la seconde qui se rapporte à la nécessité ou à la rigueur de cette pénitence, et enfin rien dans la troisième qui ait trait à sa nécessité ou à sa promptitude ; autrement il perdrait de vue son but, ses preuves ne seraient pas ad rem.
1" Ce n'est pas assez que toutes les pensées aillent toujours cldrement au but, il faut encore les coordonner ensemble; c'est ce qu'Horace explique parfaitement par ces vers ;
Ordinis fixe virtus erit, et venus, aut ego fallor, Ut jàm nunc dicat jàm niinc debentia dici, Pleraque différât, et prœsens in tetnpus omitiat *.
Une pensée placée après telle autre qui y prépare les esprits et lui ménage en quelque sorte bon accueil, fera un excellent effet; la même pensée, jetée tout à coup à l'auditeur sans aucune précaution qui l'y dispose, sera mal venue, et mécontentera ou ne fera aucun bien. Une preuve qui dite d'abord n'aurait paru rien, deviendra décisive si vous la réservez pour un autre endroit où l'auditoire sera préparé par d'autres considérations à en sentir toute la force; souvent même un mot qui a trouvé heureusement sa place, y met la vérité dans tout son jour; tant il est important de bien coordonner toutes les parties du discours, afin qu'elles marchent avec ensemble vers le but comme une armée aux rangs serrés et en bel ordre de bataille. Mais pour déterminer ainsi la place précise de chaque chose, il faut être bien maître de sa matière, avoir tout vu, tout pénétré, tout embrassé, savoir discerner le premier anneau de celte chaîne de
* Pc Art. p^t't., XLI, XLIT,
preuves/de raisons, de sentiments, puis le second anneau qui soutiendra le premier et auquel le premier aura préparé les esprits, et ainsi de suite jusqu'à la fin, de sorte que toutes les preuves et tous les sentiments s'entr'aident pour faire impression, que le discours aille toujours croissant et que l'auditeur sente de plus en plus le poids de la vérité. L'ordre même dans lequel on remue les passions n'est pas indifférent ; il faut commencer par celles qu'on peut exciter d'abord plus facilement et qui peuvent servir à émouvoir les autres ; de là on passe à celles qui peuvent produire les plus grands effets et par lesquelles il faut terminer le discours.
Les diverses parties du discours ainsi coordonnées, il faut les lier entre elles par des transitions naturelles ^ Sans cela le discours paraîtrait décousu, composé de pièces et de morceaux qui, rapprochés, ne s'unissent pas, se succédant ne se suivent pas et ne font jamais un tout. Ces transitions ne doivent point être un simple rapprochement de mots, mais une suite dans le raisonnement ou le sentiment, ménagée avec tant d'art qu'on n'y aperçoive ni effort ni intention de faire une liaison. Ce doit être une connexion naturelle telle, que les idées s'appellent, se correspondent, semblent naître les unes des autres et s'unir par leur simple développement sans des rapports péniblement combinés, comme les pierres bien taillées, dit Cicéron, s'unissent sans le secours du ciment. Alors les transitions sont à peine sensibles, et le discours ressemble à ces ouvrage d'art, fondus d'un seul jet, où l'œil cherche en vain le point d'union des parties qui le composent. Pour atteindre ce secret de l'art oratoire, il faut bien étudier les rapports qui unissent entre elles les différentes parties du discours ; et si Ton ne peut pas réussir à trouver de bonnes transitions, il vaut mieux s'en passer; les mauvaises déparent le discours au lieu de l'orner.