CHAPITRE Y
I>es qualités du prédicateur.
Le ministère de la chaire, pour être à toute la hauteur de son excellence, demanderait un assemblage de qualités qui se trouve ra-
* Voyez le P. Albert, III" part., c. vit et viii.
remenl dans un seul liouiuio. Tout ce que pouvcnl et doivent faire ceux qui eu sont houorés, c'est de tendre sans cesse à perfectionner la mesure de moyens naturels et surnaturels que Dieu leur a donnés, en s'humiliant tous les jours d'être si éloignés de ce qui devrait être un minisire de la parole sainte. Afin de les diriger dans ce travail de perfectionnement, nous traiterons ici des qualités principales qui doivent distinguer un prédicateur vraiment digne de ce nom, et nous les réduirons à sept, savoir : 1" la mission légitime; 2° la pureté d'intention ; 5° la vie sainte et exemplaire; 4" le zèle; 5'^ l'esprit d'oraison ; G" le talent ; 7° la science.
* DE LA MISS10:!i LÉGITIME *.
*Un prédicateur n'a droit de prêcher qu'autant qu'il y est auto-
* risé par l'évêque du diocèse, lequel subordonne ordinairement sa
* permission à l'agrément du curé du lieu où doit se faire la prédi-
* cation. C'est là ce qu'on appelle la mission légitime, et saint Paul
* nous en démontre la nécessité quand il dit aux Romains : Quomodo * prxdicabunt nisi mittanhir^'î Paroles qui ne sont que comme
* l'écho de celles que fit entendre autiefois le Seigneur, parlant au
* prophète Jérémie : Cùm non misissem eos, nihil profuerunt popido *huic'\ Cette nécessité d'ailleurs est fondée, 1° sur la subordination
* hiérarchique ; car, supposons pour un instant que chacun puisse
* aller, malgré les évoques et les curés, prêcher dans tous les dio-
* cèses et toutes les paroisses ; l'Église ne présenterait plus que *rimage hideuse du désordre et de la confusion; chacun pourrait
* convoquer les peuples à son gré, prêcher la doctrine qui lui plai-
* lait ; et les évêques dépouillés du droit d'accorder ou de refuser la
* mission, selon qu'ils jugent que le bien spirituel de leurs diocésains
* l'exige, ne pourraient plus remplir Us devoirs que leur impose le
* double titre de gardiens de la foi et de pasteurs des âmes. La né-
* cessité de la mission est fondée, 2* sur la nature même de la pré-
* dication ; car la prédication , étant une légation , ainsi que
* nous l'avons établi dans le premier chapitre, suppose qu'on est
* envoyé légitimement; or on ne peut être envoyé légitimement *que par ceux que Dieu a revêtus de son autorité pour le gouver-
• Voyez Pastoral de Limoges, t. Il, 1" j>;irt., lil. m, c. i. — •Rom., x. ii> —
• JéTCIll., XXill, Ji.
*nement de son Église, puisqu'il n'y a plus aujourd'hui de mission ■*iinniédiafe comme au temps des apôtres et des prophètes. *De ce principe il suit, 1" qu'on doit aller prêcher partout où
* Dieu envoie par l'organe des supérieurs, sans donner pour excuses *les défiances que la pusillanimité suggère. C'est alors que le prêtre *doit dire: In verbo tuo laxaho rete'-, et compter sur les divins
* oracles: Vir obediens loquetur victoîias^. Si Bominus magnus vo- *luent^ spiritu intelligentvs replebit illum'\ Veni et mdlam te...
* Ego ero tecum''. 11 suit, 2° qu'il ne faut point chercher à prévenir
* le choix des supérieurs par des sollicitations directes ou indirectes *que trop souvent Taniourpropre inspire, mais attendre et suivre
* l'indication de la Providence. Il suit, o" que si l'on a le choix entre
* plusieurs chaires, sans que les supérieurs veuillent prononcer, il *faut choisir celles où l'on juge que la prédication sera plus utile, et *non point celles où l'on espère obtenir soit plus de réputation, soit *plus d'émoluments. Une mission divine, telle que celle du prédi-
* cateur, ne doit point prendre sa source dans la vanité ou l'avarice, *mais uniquement dans lintùrèt de la plus grande gloire de Dieu et *du salut des âmes.
* DE i.A pur.EiÉ d'i.m; ktion •''.
* Celui qui enseigne dans l'Église, dit saint Prosper, doit se pro-
* poser pour fm spéciale de rendre meilleurs ceux qui l'écoutent: *Hoc specialiter doctor ecclesiasticvs elaboret, qiio fiant qui aadiunt *eum, melioreSy non vanâ assentatione fautores ^. Son but doit êlic
* d'amener l'auditeur, non pas à battre des mains d'admiration et *de plaisir, mais à se frapper la poitrine de douleur et componction,
* à rentrer dans sa conscience sans penser au prédicateur, à aimer
* uniquement Dieu qui l'a fait pour lui seul, et Jésus-Christ qui l'a
* racheté au prix de son sang; voilà le noble et unique mobile qui *doit diriger l'orateur sacré. Mais, d'un autre côté, l'éclat de celte
* fonction, la réputation qu'elle peut donner, l'estime, les louanges,
* la confiance publique qui accompagnent le succès, ont une telK;
* puissance de séduction sur le cœur humain, qu'il est à craindr«2
1 Luc, V, 5. — * Prov., xxi, 28. - ' Eccli., xxxix, 8. — * Kxoil ..t, î'2. —
* Pastoral de Limoges, t. II, I" part., 5, c. i. — Le P. Albert, II» pari., c. xv. — Grenade, liv. I, c. viii. — « De Vilâ conlcmplalivà, lib. I, c. xxm.
*que ramoiir-propre ne s'empare de l'intonlion du prédicateur et
* ne devienne comme l'âme de son ministère,
* Et cependant quoi de plus contraire aux exemples de Jésus-
* Christ et des apôtres? Honorijico palrcm menni... disait le Sau-
* vour : ego non qiiœro gloriam meam '... Et saint Paul disait au nom
* de tous les apôtres : Nous prêchons, non pas pour plaire aux hommes, *mais à Dieu: Non quasi hommibus placentes, sed Deo qui probat
* corda nostra*. Nous ne cherchons ni à flatter, ni à gagner des
* biens temporels, ni à nous attirer la gloire et l'estime des
* hommes: Neqiie enim fuimus in sermone adulationis, neque in * occasione avaritise, nec quxrentes ab hominibus gloriam'. Nous ne *nous prêchons pas nous-mêmes , mais Jésus-Christ: Nonnosmet- *ipsos prœdicamiis j sed Jesiim Christum'' ; c'est-à-dire, suivant
* l'interprétation de saint Thomas, nous ne rapportons pas nos pré-
* dicalions à notre gloire ou à notre intérêt, mais à la gloire de Jésus-
* Christ. Nous prêchons en toute sincérité, comme parlant de la part
* de Dieu, en sa présence et dans l'esprit de Jésus-Christ: Ex since-
* ritate siciit ex Deo, coram Deo, in Chrislo loquimiir^. Telle est
* l'excellente et très-parfaite pureté d'intention avec laquelle ont
* prêché Jésus-Christ et les apôtres ; tel est l'exemple donné aux pré- *dicateurs de lous les siècles : mais celui qui porte dans la chaire
* sacrée des vues d'amour-propre et de vanité, fait tout le contraire ;
* il se constitue en opposition formelle avec le divin fondateur de *la prédication, avec tous les apôtres, et c'est là son premier
* désordre.
*Le second, c'est qu'il fait à Dieu un outrage direct. Si un prince
* envoyait un de ses officiers pour calmer une révolte, et que celui-ci, *au lieu de rallier à son souverain les sujets insoumis, se fit lui-
* même le chef de la rébellion et les ralliât à sa personne; si un ara-
* bassadcur, chargé de traiter pour son roi d'un mariage avec une
* princesse étrangère, en traitait pour lui-môme, ce scraicnt-là sans
* doute des crimes de félonie et de lèse-majesté au premier chef : or,
* tel est exactement le crime du prédicateur qui prêche par vanité. Il
* est l'envoyé de Dieu pour lui ramener les cceiu's des hommes re-
* belles à sa loi sainte ; et au lieu de gagner ces cœurs à Dieu, il se
* révolte contre Dieu par son amour-propre et ne songe qu'à se les
* gagner à lui-môme. Il est le délégué de Jésus-Christ, chargé de
* dire aux âmes que ce divin Sauveur les demande pour épouses,
• Joann., vm, 49 et 50. — M Thess., ii, i. — M Tlioss.. ii, 5. — «II Cor., IV, 5. — MI Cor., II, 17.
* et de presser ce saint mariage : et voilà qu'il ne travaille qu'à se
* faire aimer lui-même de ces âmes. Traître coupable et malheu-
* reux ! s'écrie saint Clirysostome: Miser et infelix froditor^ , il
* profane la sainteté de son ministère : semblable à Judas qui,
* dans l'exercice de son apostolat, se proposait pour fin un gain sor-
* dide : Fur erat et loculos hahens *, lui se propose l'intérêt non moins
* méprisable d'un fol orgueil. Comme ces faux apôtres dont parle
* saint Paul, pseiido-apostoH, o-perarii subdoli, transfigiirantes se in * apostolos Christi^ ; quidam per invidiam et contentionem prxdi- *cant^, il abaisse la grandeur de sa mission jusqu'aux petitesses de *1 amour-propre; il s'en sert pour faire penser à lui et conquérir
* quelque fumée de louange, appliquant ainsi à la satisfaction de sa
* vanité les talents que Dieu lui avait donnés pour sauver les âmes ;
* crime dont le Seigneur se plaint, dit saint Bernard*, par ces paroles
* du Prophète : Je leur ai donné mon or et mon argent, et ils l'ont fait
* servir au culte de Baal. Ainsi il corrompt et avilit la divine parole *en l'employant, non à engendrer des enfants à Dieu, selon le dessein ■* qu'avait eu Jésus-Christ en la lui confiant, mais à engendrer des
* louangeurs de sa personne, des admirateurs de son mérite; ce qui
* est, selon saint Grégoire, une espèce d'adultère : Adulterare ver-
* bum î)ei est ex eo non spirituales fructus quxrere, sed adidterinos '^ fœtus laudis humanx^ ; et c'est le sens que donne le saint docteur "* à ces paroles de l'Apôtre : Non sumus sicut plurimi adultérantes
* verbum Dei'^, Enfin, le prédicateur vaniteux fait encore à Dieu un
* autre outrage : c'est que, si quelques âmes sont touchées en l'en-
* tendant, il s'en attribue la gloire et s'arroge ainsi un mérite qui ne
* convient qu'à Dieu. Car si l'homme peut planter et arroser, Dieu
* seul fait croître ; si l'homme peut frapper les oreilles, Dieu seul
* change les cœurs : à lui seul, par conséquent, appartient l'honneur
* de la conversion : Soli Dec honor et gloria.
*Mai§ily a dans l'amour-propre du prédicateur quelque chose "de pire que l'injustice. Que dirait-on d'un père qui, accouru pour ■* sauver ses enfants de quelque grand péril, se préoccuperait "moins de leur déhvrance que du jugement des spectateurs sur le
* plus ou moins de grâce dans sa manière de faire, et se consolerait
* aisément de l'inutilité de ses efforts, pourvu qu'on louât son
* Homil., ixx, ad popul. — ^ Joann., xii, 6. — ' II Cor., xr, 13. — « Phil., i, 15, — » In Cantic, serm xii. — « Moral., lib. XYI, 25, et lib. XXIII, c. xu. — ' H Cor., II.
184 TRAITÉ DE LA l'IlÉDICATION.
* adresse? Sans doute loul le monde crierait à l'inlmmanilé ; et
* cependant c'est là l'image, encore bien adoucie, de celui qui prê- *che par amour-propre. Père de son peuple, accouru pour arracher *ses enfants à l'enfer, il songe moins à leur salut qu'à sa vanité; *sa pensée dominante est de se faire estimer, et il sera content *si l'on dit qu'il a bien prêché, quoique personne ne se soit con- *vcrti.
*Une telle conduite lui fait à lui-même le plus grand tort : car,
* après s'être donné, pour composer un sermon, l'apprendre et le
* débiter, une peine qui aurait pu lui mériter une belle couronne *dans le ciel, il en perd tout le fruit en le sacrifiant à la vanité. Il
* fait de sa prédication même un péché digne des châtiments de la
* justice divine; et semblable à la lampe qui se consume en éclai-
* rant les autres, il trouve sa perte dans les choses mêmes où il pro- *cure le salut des auditeurs. Peut-être, par un sévère jugement de *Dieu, il obtiendra la gloire et les éloges qu'il ambitionne; mais
* cette réputation, à laquelle il sacrifie de si grands intérêts, est
* plutôt une ignominie qu'une gloire, car il perd la réputation ho-
* norable d'être un homme de Dieu qui touche les cœurs, et il n'ob-
* tient que le triste renom d'être un rhéteur qui flatte les oreilles :
* il perd la réputation d'un prêtre humble et sans prétention, et il
* obtient la honte attachée à la vanité qui se montre. Voilà devant
* les hommes le fruit de l'amour-propre satisfait ; mais devant Dieu
* c'est bien autre chose : l'orgueil enfle le cœur de ce prédicateur à
* prétention; il lui ferme la porte des grâces, et devient pour lui
* un principe de chute et de péché : hiitiwn omnis peccati su- *perbiaK
*A tant de raisons, ajouterai-je que l'amour-propre suffit seul
* pour paralyser tout l'effet de la prédication? Pour qu'une prô- *dication soit utile, il faut :^ 1' la bénédiction du ciel, puisque *la conversion des cœurs ne peut être que l'ouvrage de la grâce; *2° la bienveillance des auditeurs, pour qu'ils écoulent favora-
* blement ; o" un discours propre à les édifier. Or, l'amour-propre
* exclut CCS trois conditions de succès : 1* 11 éloigne les bênédic-
* lions du ciel ; on ne les aura, ni pour traiter dignement les mys- *téres, puisque les lumières divines qui en révèlent l'excellence, *la grâce et les vertus, sont réservées aux humbles et refusées aux
• liccli , x, 1").
* orgueilleux * ; ni pour louclier les cœurs, puisqu'il est écrit:
* Dcus siiperbis résistif ^ Jmmilibiis autem dut gratiam^; ce qui *veut dire que les humbles peuvent espérer une bénédiction
* abondante sur leurs prédications, mais que les orgueilleux auront *Dieu contre eux, loin d'en pouvoir espérer assistance : « C'est
* a vous, » écrivait saint François Xavier à un prédicateur qui se
* recherchait lui-même et briguait la réputation d'homme d'esprit,
* u c'est vous qui êtes cause que Dieu est privé d'une partie de sa
* « gloire ; c'est vous qui êtes cause que les âmes dont le soin vous
* « a été confié ne reçoivent qu'une faible partie des fruits abon- *« dants que vous étiez appelé à leur procurer. Oh! combien de
* « dons célestes qui étaient sur le point de couler sur elles, et que
* « vous avez arrêtés par cela seul que vous n'êtes pas tel que vous *« devriez être. » — 2° L'amour-propre éloigne la bienveillance *des auditeurs. Celui qui affecte de montrer de l'esprit se fait mé-
* priser : Odibilis coram Deo et hominibus svperbici'. On n'est pas
* disposé à le croire, et on cherche des subterfuges pour résister à *ses raisons, parce qu'il n'en paraît pas touché lui-même. Affert
* audientibiis, dit Quintilien, no7i fastidium modo, sed et odiuni^. —
* 3° Sous l'inspiration de l'amour-propre, on ne fait pas un discours
* propre à édifier : on commence par choisir le sujet où l'on espère
* faire briller son esprit et on laisse là celui qui pourrait être plus
* utile aux auditeurs : on n'a pas à cœur de les instruire, dit saint
* Grégoire : Non illos appétit emdire, sed se ostendere, nec intuetuv
* quàm justi qui audiunt fiant, sed ipse qiuhn doctiis, ciim auditur,
* ttppareat^. On semble avoir adopté la maxime d'Éliu, cet ami de
* Job, qui disait : Audite, sapientes, verba mea; et, ei'uditi, axiscul-
* tate me^ : Ce n'est pas pour des ignorants que je parle; vous qui
* êtes savants et pouvez comprendre ce que je dis, écoutez-moi; et
* en conséquence on délaisse le pauvre sans lui donner une instruc-
* tion à sa portée. Chose afligeante ! Lors même qu'on prendrait un
* sujet utile, la vanité empêcbe de le traiter d'une manière profita-
* ble ; car l'amour-propre songe plus à être brillant qu'à être clair,
* à se faire remarquer par la singularité de son genre qu'à se faire
* comprendre par un langage simple et naturel. Les preuves com-
* munes lui déplaisent comme trop vulgaires, et les raisonnements
* Confiteor tibi, Pater, Domine cœli et terrœ, quià abscondisti hsc à sapienlibus et prudentibus, et revelasti ea parvulis. Malth., xi, 25. — - I Petr., v, 5. — Jac, IV, 0. — ' Eccl., X. — •» Lib. II, c. i. — * S. Greg., De Moral., lib. XXIV, VIII. — c Job., XAxiv. 2.
* subtils obtiennent la préférence comme plus neufs et plus piquants.
* Ainsi l'on parle à des gens simples comme si c'était à des hommes
* doctes ; et pour comble de malheur, l'affectation du style, la mul-
* tiplicité des figures, ôtent toute chaleur et toute onction au discours.
* Ajoutez à cela que l'amour-propre met dans la prononciation, le
* geste et le débit, un faste, un air de prétention et de suffisance
* qui ôteraient au meilleur sermon tout son effet ; et ainsi la prédi-
* cation se trouve entièrement paralysée.
■*Du principe que nous venons d'établir, nous pouvons déduire
* plusieurs conséquences importantes pour la pratique.
* \° Les prédicateurs doivent méditer souvent ces avis de saint
* François Xaxior au P. Barzée^ : « Comme j'entends de toutes
* « parts, lui dit-il, faire l'éloge de vos prédications, je tremble qu'à
* « force de plaire à tout le monde, vous ne cessiez de vous déplaire
* of à vous-même : humiliez-vous sans cesse dans vos succès en en
* « rapportant la louange à Dieu, unique auteur de vos talents quels "* « qu'ils soient et de tout le profit que vos auditeurs en tirent. Rien "* « ne vous appartient en propre dans ce ministère que les fautes
* « que vous y mêlez ; croyez que si Dieu donne à vos discours force
* « et lumière, quoique vous en soyez indigne, c'est une faveur ac-
* « cordée, non à vos mérites, mais aux prières de l'Éghse et à
* « la piété du peuple. N'oubliez pas que vous rendrez à Dieu un
* « compte très-sévère de ce don qui vous a été confié pour l'avan-
* « tage des autres... Comparez le fruit de vos prédications avec le
* « fruit bien plus abondant qui en résulterait, si vous ne mettiez pas
* « obstacle aux desseins de la divine bonté par vos péchés journa-
* '( liers... Plein de ces pensées, plus on vous élèvera, plus vous de-
* a vez vous abaisser profondément... Je vous en supplie, appliquez-
* « vous sans relâche à ces exercices du mépris de vous-même : si
* « vous veniez à les négliger ou à les interrompre, j'aurais tout à
* « craindre pour votre salut. Rappelez-vous tant de prédicateurs
* « qui, après avoir prêché les autres, sont devenus des réprouvés,
* « par cela seul qu'ils manquaient d'humilité ; ils prêchaient élo-
* « quemmcnt, admirablement ; ils ont converti grand nombre do
* (( pécheurs, et après avoir servi d'instruments aux miséricordes
* « du Seigneur, ils ont été précipités dans les feux éternels, parce
* « qu'ils se sont attribué la gloire due à Dieu seul. Dressant leur
* Voyez le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 3H et suiv Voyez le même sujet, par S. François de Borgia, il/id., p. 202, et par le P. Aquaviva, iùiU., p. 255
QUALITÉS DU PREDîeM=iJUR. 187
* « tête superbe, ils ont rencontré les foudres que Dieu lance contre
* a ceux qui s'élèvent... Pour prévenir ce malheur, calculez ce qui,
* « dans vos prédications, appartient à Dieu, et ce qui vous appar-
* « tient à vous-même ; alors vous ne trouverez pas de quoi vous glo-
* « rifier, mais abondamment de quoi trembler et vous humilier. »
* S" Avant, pendant et après la prédication, il faut se tenir conti-
* nuellement en garde contre l'amour propre : il est aussi difficile
* de n'en point subir les influences, que facile de se le dissimuler
* à soi-même. Saint Grégoire le Grand dit de lui-même, dans le der-
* nier chapitre de ses Morales : a Si je rentre dans mon cœur pour
* « examiner l'intention qui m'a porté à composer cet ouvrage, je
* « vois que je l'ai entrepris dans la vue de plaire à Dieu ; mais je
* « reconnais en même temps qu'il se mêle quelquefois à cette pre-
* « mière intention d'autres vues moins pures, et un certain désir
* « de la gloire humaine, qui s'empare de mon esprit comme un
* a voleur qui se jette à l'improviste sur le voyageur au milieu de
* « son chemin. » Cet exemple d'un si grand saint apprend aux pré-
* dicateurs combien ils doivent se tenir en garde contre ce dange-
* reux ennemi. Jamais ils ne doivent se permettre un mouvement,
* une phrase, un mot, pour se faire remarquer, pour provoquer
* l'admiration et faire dire : Que c'est bien écrit ! quelles belles
* images! Loin de rechercher de tels éloges, ils doivent en être
* humiliés lorsqu'on les leur donne, parce que c'est une preuve
* qu'ils ont manqué leur but, qui est la conversion. Si les audi-
* teurs étaient vraiment touchés et convertis, ils ne songeraient pas à
* la forme du discours ; ils seraient tout occupés du fond des choses.
* 3° Autant il faut s'oublier soi-même en prêchant, autant il fau^
* se préoccuper vivement de la fin qu'on se propose d'atteindre
* pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. On ne doit pas imiter
* ces prédicateurs qui ne visent qu'à remplir leur tâche de ma-
* niére à contenter leurs auditeurs, et ne songent pas même au
* dessein de les convertir; l'homme de Dieu, au contraire, le vrai
* prédicateur, ne tend qu'à convertir et est comme tout absorbé
* dans cette pensée.
* 4" Pour avoir cette pureté parfaite d'intention, il faut être très-
* saint. Car il n'y a qu'une éminente sainteté qui soit à l'épreuve
* de la complaisance dans les succès et du découragement dans
* les revers, qu'une humihté profonde qui ne prenne aucune part
* dans les applaudissements et les louanges, qu'un détachement
* complet qui ferme les yeux à toute vue propre pour ne se proposer
188 THA1TÉ DE LA PUÉniCAllUM.
*que d'cngentlror dos enfants à Dieu, do former Jésus-Christ dans
* les cœin-s avec son esprit et ses saintes dispositions, heureux
* de le faire vivre et croître dans l'estime et l'amour de tous, et
* d'être oublié soi-même, selon la devise du premier prédicateur qui
* l'a annoncé au monde : lllum oportet crescere, me autem mi-
* imi^.