DU TALENT DE LA CHAIRE
* A l'esprit d'oraison doit se joindre plus ou moins un fonds de ta-
* lent pour la prédication ; et personne sans cela ne peut entrer dans
* le sacerdoce, par la raison qu'il n'est point permis d'embrasser un
* état si l'on n'a l'aptitude requise pour en remplir les fonctions. Ce
* fonds de talent doit avoir pour caractère spécial le bon sens ^, qua-
* lité beaucoup plus rare qu'on ne pense, et bien préférable à l'es-
* prit, à la mémoire et à l'imagination. Le bon sens dit tout ce qu'il
* faut, rien de plus, et le dit de la meilleure manière; il met de
* l'ordre, de la netteté, de la précision, de l'exaclitude en tout,
* classe sa matière par des divisions justes, prouve tout ce qu'il
* avance par des raisonnements suivis et convaincants, et y entre-
* mêle, avec ménagement et prudence, des réflexions judicieuses,
* des applications pratiques. Avec le bon sens, on est toujours goûté;
* ce qui est naturel et fondé sur la droite raison plaît partout et est de
* tous les temps ; les grands et le peuple, les savants et les ignorants,
* tous y applaudissent: sans le bon sens, au contraire, le plus beau
* talent n'est rien ; la justesse manque souvent dans les pensées, la
* Mallh , X, 20. — = Judith., IV, 13. — ' Est eloquentite, sicut reliquarum rerum, fiiiRluniciiUuii saiiieiilia. Ciccr., de Orat.,c. vui, 70.
* solidité dans les raisonncmonls; il y a peu de pratique, peu da dé'
* tails de moeurs bien présentés ; souvent beaucoup d'imprudences
* et d'indiscrétions: tantôt on se rend ridicule en affectant de pa-
* raître sublime, ou faisant des gestes à contre-sens ; tantôt on dis-
* trait l'auditeur du sujet principal par des digressions et des hors-
* d'œuvre, on s'égare à la suite de son imagination, ou l'on court
* après de fausses lueurs de bel esprit.
* Quelque talent qu'on ait reçu de la nature pour la prédication, il
* y a obligation de le cultiver et d'en tirer le meilleur parti possible.
* Le respect dû à la parole de Dieu l'exige ; l'intérêt des âmes le ré-
* clame ; notre propre salut le demande ; car il est à la condition
* que nous ferons valoir la mesure de talent qui nous a été départie.
* Le prédicateur serait donc trés-coupable de se négliger dans sa
* manière de prêcher. Mais aussi, s'il fait ce qu'il peut, il ne doit
* point se décourager ni s'affliger de ne pas faire mieux. 11 est dans
* l'ordre de la Providence qu'il y ait des prédicateurs qui, par la
* trempe de leur esprit et l'impossibilité de s'élever à de hautes con-
* sidérations, soient portés à se dévouer à l'instruction des ignorants
* et des simples, lesquels font partout le plus grand nombre. Ce sont
* même ceux-là qui produisent souvent le plus de fruit : car Dieu
* n'attache point le succès de sa parole à un talent complet. Comme
* c'est Jésus-Christ qui baptise, c'est aussi Jésus-Christ qui prêche :
* et quand il trouve dans le ministre, qui est son organe, droiture
* d'intention, piété et zèle, il convertit par la seule onction, et domie
* à la simplicité la même force qu'à la science et à l'éloquence. De
* là vient que des talents médiocres, mais dont la médiocrité est
* suppléée par plus de piété et d'étude, font souvent plus de bien
* que des talents éminenls; Dieu remplace par sa grâce ce qui
* manque au discours du prédicateur. Or, quand on convertit, on a
* toujours assez de talent : dès que le but de la prédication est atteint,
* qu'importe de prêcher mieux? La vanité en est contente, mais le
* fruit n'en est pas plus grand pour les fidèles, et la vertu du prédi-
* cateur est en péril.