‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 26 sur 89 · DU TALENT DE LA CHAIRE · texte numérisé non relu

DU TALENT DE LA CHAIRE

* A l'esprit d'oraison doit se joindre plus ou moins un fonds de ta-

* lent pour la prédication ; et personne sans cela ne peut entrer dans

* le sacerdoce, par la raison qu'il n'est point permis d'embrasser un

* état si l'on n'a l'aptitude requise pour en remplir les fonctions. Ce

* fonds de talent doit avoir pour caractère spécial le bon sens ^, qua-

* lité beaucoup plus rare qu'on ne pense, et bien préférable à l'es-

* prit, à la mémoire et à l'imagination. Le bon sens dit tout ce qu'il

* faut, rien de plus, et le dit de la meilleure manière; il met de

* l'ordre, de la netteté, de la précision, de l'exaclitude en tout,

* classe sa matière par des divisions justes, prouve tout ce qu'il

* avance par des raisonnements suivis et convaincants, et y entre-

* mêle, avec ménagement et prudence, des réflexions judicieuses,

* des applications pratiques. Avec le bon sens, on est toujours goûté;

* ce qui est naturel et fondé sur la droite raison plaît partout et est de

* tous les temps ; les grands et le peuple, les savants et les ignorants,

* tous y applaudissent: sans le bon sens, au contraire, le plus beau

* talent n'est rien ; la justesse manque souvent dans les pensées, la

* Mallh , X, 20. — = Judith., IV, 13. — ' Est eloquentite, sicut reliquarum rerum, fiiiRluniciiUuii saiiieiilia. Ciccr., de Orat.,c. vui, 70.

* solidité dans les raisonncmonls; il y a peu de pratique, peu da dé'

* tails de moeurs bien présentés ; souvent beaucoup d'imprudences

* et d'indiscrétions: tantôt on se rend ridicule en affectant de pa-

* raître sublime, ou faisant des gestes à contre-sens ; tantôt on dis-

* trait l'auditeur du sujet principal par des digressions et des hors-

* d'œuvre, on s'égare à la suite de son imagination, ou l'on court

* après de fausses lueurs de bel esprit.

* Quelque talent qu'on ait reçu de la nature pour la prédication, il

* y a obligation de le cultiver et d'en tirer le meilleur parti possible.

* Le respect dû à la parole de Dieu l'exige ; l'intérêt des âmes le ré-

* clame ; notre propre salut le demande ; car il est à la condition

* que nous ferons valoir la mesure de talent qui nous a été départie.

* Le prédicateur serait donc trés-coupable de se négliger dans sa

* manière de prêcher. Mais aussi, s'il fait ce qu'il peut, il ne doit

* point se décourager ni s'affliger de ne pas faire mieux. 11 est dans

* l'ordre de la Providence qu'il y ait des prédicateurs qui, par la

* trempe de leur esprit et l'impossibilité de s'élever à de hautes con-

* sidérations, soient portés à se dévouer à l'instruction des ignorants

* et des simples, lesquels font partout le plus grand nombre. Ce sont

* même ceux-là qui produisent souvent le plus de fruit : car Dieu

* n'attache point le succès de sa parole à un talent complet. Comme

* c'est Jésus-Christ qui baptise, c'est aussi Jésus-Christ qui prêche :

* et quand il trouve dans le ministre, qui est son organe, droiture

* d'intention, piété et zèle, il convertit par la seule onction, et domie

* à la simplicité la même force qu'à la science et à l'éloquence. De

* là vient que des talents médiocres, mais dont la médiocrité est

* suppléée par plus de piété et d'étude, font souvent plus de bien

* que des talents éminenls; Dieu remplace par sa grâce ce qui

* manque au discours du prédicateur. Or, quand on convertit, on a

* toujours assez de talent : dès que le but de la prédication est atteint,

* qu'importe de prêcher mieux? La vanité en est contente, mais le

* fruit n'en est pas plus grand pour les fidèles, et la vertu du prédi-

* cateur est en péril.

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