‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 3 sur 89 · TRAITE · texte numérisé non relu

TRAITE

T.a Prédicnfion est une fonction sainte par laquelle on enseigne aux hommes les vérités chrétiennes et on les exhorte à y conformer leur conduite. Tout est saint dans la prédication : elle a été fondée pnr l'Auteur même de la sainteté, Jésus-Christ, qui a dit : Prxdicate Evaiigelinm omni creaturx^ : elle demande un ministre saint, saint par son caractère, saint par ses vertus; ou plutôt le Sauveur luimême en est le ministre invisible qui prêche au fond des consciences par l'organe du Prêtre : Deo exhortante per nos^. Tout son langage est saint; elle ne traite que la parole de Dieu ; elle en est ou l'exposii ou le commentaire. La fin où elle tend est sainte : détourner de tout ce qui est mal, porter à tout ce qui est bien, faire des saints, voilà son but ; et pour l'atteindre elle a divers moyens : car elle ne consiste pas seulement dans ce genre d'instruction solennelle qu'on appelle le sermon, mais dans tout enseignement de la doctrine chrétienne au peuple, sous quelque forme de discours qu'on la lui présente, soit sous la forme de sermon, soit sous la forme de prône ou d'homélie, soit même sous la forme de catéchisme.

II est des règles pour diriger ceux qui sont appelés à ce sublime ministère : les Pères de l'Eglise, plusieurs saints et divers auteurs ecclésiastiques les ont tracées avec une sagesse et une profondeur

* Marc, XVII, 15. — « Il Cor., v.

s TRAITÉ DE LA PRÉDICATION.

de vues remarquables : nous en avons donné la longue liste daps V Avant-Propos, et nous nous sommes permis d'y joindre un grand nombre d'auteurs profanes, dont les préceptes nous semblent devoir faire autorité, même dans la chaire : la raison en est que le discours sacré et le discours profane, quoique bien différents sous tant de rapports, se ressemblent par leur fin immédiate, qui est de convaincre et de persuader les auditeurs : or ces grands hommes, ayant fait une étude spéciale de l'âme humaine, des moyens par lesquels elle se gagne et des ressorts par lesquels elle se meut, ont connu à fond l'art de convaincre et de persuader.

Mais si la chaire a ses règles incontestables tracées à la fois par les auteurs ecclésiastiques et les auteurs profanes, c'est un devoir pour le prédicateur d'en faire une étude sérieuse, d'en acquérir une connaissance exacte. En effet, si l'art de bien dire peut servir à persuader le vrai et le faux, le bien et le mal, peut-on penser qu'il soit permis d'en laisser le monopole au mensonge et à l'iniquité sans employer les mêmes moyens à la défense de la vérité et de la vertu? Quis ità desipiat ut hoc sapiat? dit saint Augustin : Cumin medio posita sit facilitas eloqiiii, cur non bonorum studio comparatur ut militet veritati, si eam mali in usus iniquitatis et errons usurpante^ Ce serait un crime de négliger, pour sauver les hommes, les ressources que d'autres emploient pour les égarer ou les perdre, et, tandis qu'une parole de vice ou d'erreur se montre souvent si belle, si entraînante, de présenter la parole de Dieu sans grâce, sans intérêt et sans couleur, souvent même sous une enveloppe difforme propre à en dégoûter les peuples. De là l'avis de l'Apôtre aux ministres de l'Évangile : Sollicité cura teipsum probabilem exhibere Deo, operarium inconfusibilem rectè tractantem verbum veritatis*. Or, quelque talent naturel qu'on puisse avoir reçu de la nature, quelque connaissance même qu'on ait de la théologie et des sciences ecclésiastiques, on ne prêchera que médiocrement, souvent même inutilement, si l'on ne connaît pas les règles de la prédication : car, si, pour réussir dans quelque art que ce soit, il faut auparavant en étudier et en posséder les régies, combien plus le faut-il pour réussir dans l'art si subhme de parler au nom de Dieu, de développer les mystères du ciel, d'arracher les pécheurs aux passions qui les tyrannisent et de les gagner à la vertu? H est vrai que la nature contribue plus que l'art à former l'orateur, et qu'il n'y a de vraie éloquence que

« Lib. IV de Doct. chiibt., c. ii. — * II Tiin., ii, 15.

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là où elle en a déposé le germe heureux (car nous sommes loin de partager l'avis de celui qui disait : Nascuntur poetx, fmnt oratores}; mais il n'en est pas moins certain que la nature abandonnée à eWn seule ne ferait jamais que des orateurs incomplets : dans les uns, elle a besoin d'être corrigée, parce qu'elle se produit ou avec excë.% déployant son énergie sans discrétion, ou à contre-temps, plaçanl mal ce qui, dit à propos et en son lieu, eût été parfait; dans les autres, elle a besoin d'être aidée, parce qu'elle ne se montre qu'à moitié : elle laisse voir le germe du talent; mais ce germe, il faut que l'art le développe; dans d'autres enfin, elle ne parait aucunement, elle semble muette'; mais, si l'art la scrute, l'interroge, il La. trouve, la saisit et la fait parler. La nature, c'est une terre qui a besoin d'être cultivée, et qui, abandonnée à elle seule, produirait indistinctement de bonnes et de mauvaises herbes, ou, si on l'aima mieux, c'est une aveugle qui ne sait où elle va si l'art ne la conduiL Il faut donc que l'ime et l'autre marchent toujours ensemble : leuff alliance est la condition du succès. C'est ce que Montaigne a voulît dire par ce mot de sa façon : Il faut que la nature sartialise ; elle ne peut que par là atteindre au développement pour lequel elle esê faite, selon ces paroles d'Horace :

Naturâ fier et laudabile carmen, an arte, Quxsitum est. Ego nec studium sine divile venu, JVec rude quidprosit video ingenium : alterius sic Altéra poscit opem res, et conjurât amicè.

Au reste, l'expérience démontre tous les jours cette vérité : d'où vient que les chaires chrétiennes retentissent si souvent de discours défectueux, qui ne produisent aucun fruit, soulèvent la critique des moins malveillants, provoquent l'ennui, et sont quelquefois même ridicules? C'est que les auteurs de ces discours ignorent les bonnes règles de la prédication. Sans doute, les régies seules n'eussent pas fait d'eux de grands orateurs, car rien ne supplée la nature; mais du moins elles eussent formé leur goût, diminué ou peut-être corrigé tout à fait leurs défauts naturels, et en eussent fait des prédicateurs utiles, sinon brillants. D'où vient que les sermons de Bossuet luimême, malgré les beautés sublimes dont ils étincellent, laissçr/i tant à désirer pour être des œuvres complètes, au jugement de la Harpe et du cardinal Maury ? N'est-ce point qu'il les composa à un âge où la véflexion et le travail n'avaient point encore corrigé les écarts de

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ia nature abandonnée à ello-niênie ? D'où vient qne Bourdalouc, malgré la niorveilL'Use solidité de ses discours, est quelquefois nionolone, froid, sec, dans l'exposé do ses preuves, et de mauvais goût dans ses compliments? Il est difficile de penser qu'il fût tombé si souvent dans ces défauts s'il eût plus réfléclii sur certaines règles de i'art et se fût étudié à les mettre en pratique. Or, si les plus beaux génies sont sujets à de grands écarts, souvent même à des défauts choquants, lorsqu'ils ne joignent pas aux talents naturels l'élude et la connaissance des régies, combien cette étude et cette connaissance sont-elles nécessaires à ceux qui n'ont que des talents médiocres, c'est-à-dire, pour parler avec vérité, au plus grand nombre de ceux que leur vocation oblige à annoncer la parole de Dieu !

Il est donc certain que tout prêtre, avant d'exercer le ministère de la prédication, est tenu d'en apprendre les règles ; mais quelle est la gravité de cette obligation? Deux considérations le feront comprendre : i" Plus un ministère est excellent, sublime et sacré, plus est coupable celui qui, sans en connaître les règles, s'y ingère aveuglément, le traite sans honneur et le rend méprisable aux peuples : or, quoi de plus excellent, de plus sublime, de plus sacré que le ministère de la prédication? 2° L'obligation de posséder les règles d'un arl ([u'on veut exercer est en proportion avec la gravité des intérêts qui s'y rattachent : ainsi, un homme qui, se donnant pour médecin, traiterait les malades sans connaître les règles de la thérapeutique, commettrait un crime égal à l'homicide, par la raison évidente que son ignorance mettrait en péril la vie des citoyens : or, à la prédication se rattachent des intérêts plus grands que tous les intérêts temporels et que la vie même; il y va du ciel ou de l'enfer pour les auditeurs, selon que le prêlre, chargé de les instruire, remplira bien ou mal son ministère. Celui qui prêche selon les bonnes règles écl;iire, touche et souvent convertit ; celui qui ne le lait pas, laisse les pécheurs croupir dans l'ignorance et le désordre, les dégoûte de la parole de Dieu et la leur rend inutile ; d'où nous pouvons conclure avec le père Louis de Grenade' : « qu'il n'y a rien de plus coupable « que cette témérité avec laquelle on entre dans un emploi si grand, « si important, si nécessaire à l'Église elle plus difficilede tous, sans « s'instruire auparavant des régies cl mclhodes sûres par lesquelles « on pourra s'en acquitter dignement et avec fruit. »

* UliLt ccclés., liv. 1, c II.

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Et qu'on ne pense pas que les règles que donne la rh'torique puissent suffire; ces notions élémentaires, puisées au collège, ne sont en quelque sorte que le fondement sur lequel s'élèvent le irègles de la prédication, règles bien plus hautes et plus étendues qui commencent, pour ainsi dire, là où les autres finissent, et qui ont d'ailleurs un tout autre caractère : car, chargées de diriger l'éloquence dans les régions de la foi, on sent que comme ralmosphère où elles doivent se développer est différente, elles doivent aussi avoir leur spécialité. L'esprit de l'Évangile, le génie de l'apostolat, les observations qu'a fournies l'expérience à ceux qui ont parcouru la carrière de la chaire avec succès, doivent y dominer plus encore que tout l'art desihéteurs. Nous sommes loin de lejeter cet art ; nous le proclamons essentiel, comme nous l'avons déjà fait observer; mais, pour le rendre plus utile à la prédication, il faut le christianiser, si je puis ainsi dire. C'est, du reste, ce qu'on comprendra mieux par la lecture de cet ouvrage.

Entrant donc sur-le-champ en matière, nous diviserons notre Traité en deux livres : dans le premier, nous traiterons de la prédication en général, c'est-à-dire des principes généraux qu'on y doit suivre et des règles communes aux différents genres de prédication ; dans le second, nous traiterons des différents genres de prédication en particulier et des règles spéciales qu'on y doit observer.

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