‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 31 sur 89 · DES ESSAIS DE COMPOSITION · texte numérisé non relu

DES ESSAIS DE COMPOSITION

La lecture et les recueils enrichissent l'esprit ; les essais de composition lui apprennent à faire usage de ces richesses ; et Gicéron dit justement que le meilleur de tous les maîtres dans l'art d'é:

crire, c'est l'exercice*. On peut s'exercer ainsi en plusieurs manières.

1° Après qu'on a décomposé par l'analyse et étudié à fond un discours, ainsi que nous l'avons dit à l'article de la lecture, il serait très-ulile d'essayer de le recomposer pendant qu'on a encore le génie échauffé par cette étude, et de comparer ensuite son travail avec celui de l'auteur. Rien n'est plus propre que cet exercice à ouvrir l'esprit, à perfectionner le goût, à faire comprendre l'application dos règles et à les graver dans la mémoire en caractères ineffaçables. Si l'on ne veut pas se donner la peine de faire les analyses sur lesquelles on doit travailler, on trouvera des canevas tout faits à la fin des sermons de Bourdaloue, de Massillon, du P. Segaud et de plusieurs autres. On peut travailler sur cet excellent fond, et comparer ensuite sa composition avec celle du maître auquel on a emprunté le plan.

2" Un autre essai de composition plus simple, mais non moins utile, c'est de lire attentivement une ou deux pages parfaitement écrites, soit en français, soit dans une autre langue morte ou vivante, de manière à en retenir toutes les principales pensées; puis, mettant le livre de côté, de rendre ces pensées par écrit le mieux qu'on peut, en s'efforçant de reproduire les figures, les mouvements et les tours de l'auteur, de saisir ses formes et son caractère, sa grâce, sa précision et son énergie. On reprend ensuite le livre et l'on compare son style avec celui du modèle. Par ce rapprochement, on discerne sans peine et les défauts de sa composition, et les tournures qu'il eût fallu prendre, et, en général, quelle est entre plusieurs manières d'exprimer une pensée celle qui est la meilleure.

3° 11 serait très-utile de s'exercer à rendre en français moderne les plus remarquables de nos vieux auteurs français, comme le P. Lejeunc, le P. Binet, le P. Lingendes : ce serait le moyen de se former à penser et à sentir comme ces auteurs qui ont du reste un fond si excellent. Massillon s'est exercé ainsi sur le P. Lejeune.

4*» Les maîtres de l'art recommandent encore comme un exercice très-important d'essayer de traduire et de faire passer dans notre langue les beautés soit des principaux livres de l'Écriture sainte, comme Job, Isaïe, les Psaumes; soit des saints Pères, comme

* Caput est... quant pluritnhm scrihrre. Stylus optimus ft prxstanlissimut dicendi effector ac magister. De Orat., lib. I, c. xxxiii, n« t!>0.

PREPARATION ELOIGNEE. 2il

saint Chrysostome et saint Basile parmi les Grecs ; saint Augustin et saint Çrégoire le Grand parmi les Latins. Les efforts qu'il faut faire pom rendre exactement l'original, lui conserver sa grâce, sa couleur et sa manière, obligent l'esprit à se pénétrer de ses beautés, à penser et à parler comme lui, à s'approprier son style et ses tournures, enfin à lutter avec son modèle ; et, dans cette lutte, à avoir recours à toutes les ressources de la langue d'où naîi une fécondité merveilleuse d'idées, de tours et d'expressions. Cicéron nous apprend^ que la méthode par laquelle il s'est le mieux formé à l'élor quence, a été de traduire en sa langue les plus beaux morceaux des glands orateurs de la Grèce. Fénelon se prépara à la composition du Télémaque par la traduction de l'Odyssée, dont il prit l'esprit, les grâces, l'abondance ; Jean-Jacques Rousseau acquit par la traduction de Tacite cette vigueur et cette énergie de style qui fait le propre caractère de ses ouvrages. C'est donc là une excellente méthode ; seulement il faut bien choisir l'auteur et l'endroit de l'auteur qu'on veut traduire ; autrement on se gâterait le goût.

5° Une dernière méthode pour bien apprendre à écrire, c'est l'imitation, laquelle consiste à transporter dans ses propres écrits les images, les sentiments, les pensées d'un auteur en les déguisant avec esprit ou en les embellissant. Les grands modèles nous inspirent; et une bonne part de l'art, dit QuintiUen^, consiste à imiter ce qu'on trouve en eux de parfait, l'abondance et la richesse des termes, la variété des figures et la manière de composer. Virgile s'est formé en imitant Homère, Cicéron s'est inspiré de Démoslhènes, Pindare a été imité par Horace, lequel lui-même a été imité parBoileau. Pour réussir dans cette imitation, il faut', 1° choisir les modèles les plus purs et les plus parfaits, viser à les atteindre et même à leur disputer la victoire, sans jamais se laisser aller au désespoir de les égaler. Car, dit Quintilien, altiùs ibunt qui ad summa nitentur, quàm qui desperatione quo velint evadendi, protinùs circà ima sithstiterinf^. l\ faut, 2° se remplir si bien de leurs sentiments et de leurs pensées, de leurs expressions et de leurs tours, que nous en disposions comme d'une chose qui sorte de notre fonds avec aisance et liberté, sans être esclaves de nos modèles, sans ramper servilement sur leurs traces ; de sorte qu'il soit vrai de dire que ce que nous reproduisons est à nous, parce que nous nous le sommes

* De Orat., lib. 1, 155. — « Neque enim dubitari potest quin artis pars magna contineatur imilatione. Lib. X, c. ii. Legatur hoc caput inlegnm. — 'De Orat., 156. — * Lib. I, in Proœmio, \i,

approprié par la manière de le rendre. 5° Il faut, en imitant les bons niodôlos, conserver son génie et son caractère particulier, ne prendre d'eux que ce qui revient à notre genre, et le transformer, si je puis ainsi dire, en notre substance, rendant mieux une bonne idée mal présentée, rajeunissant une forme vieillie, appliquant à une autre matière une forme énergique. ¥ Il faut se garder de jamais copier; ce serait tomber dans le plagiat qui pille le travail d'autrui et le donne comme sien, sans se donner la peine de se l'approprier par l'imitation large et licite que nous venons d'expliquer. Nous observerons en terminant que, quoique l'imitation ait ses avantages, il faut cependant savoir s'en passer. Le génie s'affaiblit et s'éteint quand on s'obstine à lui substituer un génie étranger ; il s'accoutume alors à ne rien produire de son fonds, perd sa tournure originale, ne peut plus marcher sans guide, et quand les modèles lui manquent, il se trouve arrêté et impuissant.

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