DE LÀ MANIÈRE DE BIEN FAIRE CONNAITRE LES MYSTERES
Saint François de Sales ^ indique aux prédicateurs un moyen de bien faire connaître les mystères, qui est de considérer ces trois points : qui ? pourquoi? comment? Exemple : Qui est né? Le Fils de Dieu fait homme. Pourquoi ? Pour nous sauver. Comment? Pauvre, nu, froid, en une étable et petit enfant. — Qui est ressuscité? L'Homme-Dieu qui était mort pour nous. Pourquoi? Pour sa gloire et notre bien. Comment? Glorieux et immortel, etc. — Cette méthode, bonne en soi, ne nous semble pas assez explicite.
Pour faire connaître à fond un mystère, il faut : 1° en bien expliquer l'extérieur et l'intérieur; 2° faire ressorlir les perfections de Dieu, de Jésus-Christ ou de la sainte Vierge qui y sont renfermées ; 3° exposer les avantages qui en reviennent aux hommes.
i° 11 faut en expliquer l'extérieur et l'intérieur: on entend par l'extérieur d'un mystère ce qui en est la partie visible, et par Pintérieur ce qui se passait d'admirable, au moment du fait extérieur, dans l'âme de Jésus-Christ ou de la sainte Vierge, soit par rapport à Dieu, soit par rapport aux hommes, soit par rapport à eux-mêmes. Le fait extérieur nous est raconté dans l'Évangile ou quelquefois transmis par la tradition. Il faut l'exposer en détail aux fidèles, soit pour qu'ils ne sortent pas du sermon sans connaître le mystère qu'on honore, soit parce que c'est le fondement solide des moralités qu'on se propose de tirer, soit enfin parce que chaque circonstance du mystère contient une instruction propre à en relever l'excellence, ei utile au salut. Ainsi, par exemple, dans le mystère de l'Epiphanie, l'apparition de l'étoile, la promptitude des Mages à partir, la dispa-
* Lettre à l'archevêque de Bourges.
528 THAITÉ DE LA mÉDICATION.
rition de réloile à leurs yeux dans Jérusalem, leurs présents, leur retour par un autre chemin, tout est intérej;sant et insiruclif. L'intérieur dos mystères n'est pas moins digne de fixer l'attention de la piété chrétienne, et se découvre sans peine à l'aide de la méditation, des principes de la foi ou des paroles mêmes de l'Évangile. Ainsi, par exemple, si dans le mystère do l'Epiphanie dont nous venons de parlei, on se demande quels étaient alors les sentiments de Jésus- Christ, on trouve, par la méditation, cette réponse entre plusieurs aulrcs : son amour pour les hommes le pressait si fort d'éclairer les Gentils, que, peu de jours après sa naissance, il envoya l'étoile aux Mages pour les appeler à sa crèche: ceux-ci n'étaient que les prémices, et en eux il voyait tous les Gentils à venir. Il me voyait moimême distinctement à travers les siècles, peut se dire choque fidèle,, et, du fond de sa crèche, il me réservait plus que l'apparition d'un météore, il me réservait la grâce de la foi, la grâce d'une éducation chrétienne, la grâce de tant de moyens de salut , et de là l'esprit et le cœur concluent quel amour Jésus nous porte dans ce mystère. On voit combien cette manière d'envisager les mystères les rend intéressants, pieux, touchants, instructifs, et nous les fait mieux connaître.
2o 11 faut faire ressortir les perfections de Dieu, de Jésus-Christ ou de la sainte Vierge qui sont renfermées dans le mystère. Comme Dieu, en se révélant au monde, s'est proposé en premier lieu sa gloire, celle de son Fils ou de la sainte Vierge, et que cette gloire consiste principalement dans la manifestation de leurs perfections,, on ne correspondrait pas à ses desseins si, en traitant les mystères, on ne faisait ressortir les perfections ineffables qui y brillent avec tant d'éclat aux yeux de l'âme qui les médite ; on manquerait à la religion en ne saisissant pas une occasion si favorable d'en donner une haute idée aux hommes, et de lui concilier leur estime, leur respect et leur admiration ; enfin on nuirait aux fidèles, en les privant d'une instruction essentielle. Si donc, par exemple, j'ai à traiter le mystère de la croix, j'y ferai voir la justice de Dieu auquel il a fallu une si grande expiation pour le péché, sa miséricorde qui a concdié les droits de sa justice avec la grâce du coupable, sa grandeur à laquelle un Dieu victime est innnolé par un Dieu prêtre. Si j'ai à traiter le mystère de l'Eucharistie, j'y ferai admirer à la fois la bonté de Dieu, sa puissance et sa sagesse, selon le mol de saint Augustin: Cicni ftit dilissimns, plus dare non habuit ; cum sit potcntissimiis, pliis d:u'e nonpotuit; cum sit sapientissimnsy pliis dare nés-
civit. Si j'ai à parler des mystères où brillent soit les grandeurs de Notre-Seigneur, comme la Résurreclion et l'Ascension, soit les privilèges incomparables de la sainte Vierge, comme l'Immaculée Conception, l'Annonciolion, l'Assomption, je m'appliquerai à faire ressortir tout ce qui relève Jésus et Marie dans ces mystères, pour leur concilier le respect et la vénération des peuples. Si, au contraire, j'ai à parler des mystères où ils s'humilient, par exemple de leur vie cachée et laborieuse, des mystères du Calvaire , je célébrerai tout ce qu'il y a dans ces humiliations de grandeur véritable, de sagesse et d'amour pour les hommes. Enfin, quel que soit le mystère, je ferai remarquer combien il était digne de Dieu, digne de sa sagesse, de sa bonté et de sa puissance.
3° Il faut exposer les avantages qui reviennent de ce mystère aux hommes. Comme après sa propre gloire, après celle de son Fils ou de la sainte Vierge, Dieu, en opérant les mysières, s'est proposé le bien de l'homme, le devoir du prédicateur est de montrer comment, en chaque mystère, Dieu a atteint son but, que de maux ce mystère éloigne de nous, que de biens il nous procure; comment, par exemple, l'Incarnation a relevé l'homme tombé, sauvé le genre humain que le péché avait perdu, rehaussé notre nature jusqu'à la participation de la nature divine, et procuré à la terre un insigne bienfaiteur, un docteur infaillible, un modèle incomparable; ou, si on l'aime mieux, comment dans ce mystère Jésus-Christ nous élève par ses abaissements , nous enrichit en se faisant pauvre, nous rend libres en prenant la forme d'esclave. Cette manière de présenter k'S mystères est éminemment propre à faire aimer et respecter la religion, à toucher le cœur de l'homme qui se voit ainsi l'objet et la un de toutes les œuvres d'un Dieu.
Tels sont les différents points de vue sous lesquels il faut envisage! les mystères pour bien les faire connaître. Saint Thomas, dans la 5« partie de sa Somme, et Suare^z, dans sa Théologie, développent l'un et l'autre ces points de vue d'une manière merveilleuse. Bossuet a suivi la même marche dans ses sermons sur les mystères, et c'est d'après cela que M. de Boulogne , qui lui a emprunté un grand nombre de ses idées, traitant le mystère de Noël, montre, dans un premier point, combien ce mystère fait ressortir la puissance, la grandeur, la sagesse, la justice, la miséricorde, la sainteté, la bonté de Dieu, et, dans un second point, combien ce mystère était convenable pour consoler l'homme malheureux, guérir l'homme malade et corrompu, relever l'homme déiiradè. C'est ainsi encore que pro-
cèdo Bourdaloue dans l'Instruction pour le temps derAvcnt*, et que doivent procéder tous les prédicateurs : toujours ils doivent montrer dans les mystères Dieu grand et bon, l'homme ennobli, meilleur et plus heureux ; ou s'il s'agit de la sainte Vierge, présenter ses grandeurs comme unies à nos intérêts : si dans l'Annonciation elle devient mère de Dieu, c'est pour être la mère des hommes; si dans l'Assomption elle est élevée en gloire, c'est pour être notre avocate et le refuge des pécheurs.
En même temps qu'on éclaire l'esprit des auditeurs sur le fond d'un mystère, il faut parler à leur cœur et tâcher d'y faire naître les affections et les sentiments pieux que ce mystère est de nature à inspirer. Le prédicateur manquerait tout à fait son but si, dissertateur froid et spéculatif, il ne parlait qu'à l'esprit. Toutes les considérations indiquées dans l'article précédent ne doivent être pour lui que des moyens d'arriver à remuer le cœur, à l'échauffer et le pénétrer des sentiments de la piété chrétienne. Ces sentiments varient selon le mystère ; mais cependant, presque toujours on y trouve matière aux sentiments suivants, savoir: 1° la reconnaissance pour les grâces que ce mystère nous apporte ; 2° l'amour pour la bonté qui y éclate ; 5" l'admiration et la louange pour la grandeur, la puissance, la sagesse qui y brillent ; 4° le respect et la vénération pour l'excellence du mystère en lui-môme ; 5" le désir et le ferme propos d'une vie meilleure et plus parfaite, plus détachée et plus humble ; 6° la joie ou la compassion. C'est en développant ces sentiments divers que le prédicatenr donne de l'onction à ses instructions et y répand comme un parfum de piété qui touche les cœurs: sans cela il est sec, froid, peu intéressant, et ses discours n'ont qu'une médiocie utilité.
DE LA MANIÈRE DE FAIRE PARTICirER LES FIDÈLES AUX GRACES DES MYSTÈHES.
Jésus-Christ ayant opéré ses mystères pour qu'ils fussent des sources abondantes de grâces dans son Église, et ces grâces se ré* pandant principalement dans les jours où on les solennise, le prédi-
• Elle se trouve parmi les Exhortations de Bounialoue.
cateiir doit enseigner aux fidèles à y participer; et pour cela il doit, i^ leur faire remarquer les leçons de vertu et de perfection que renferme soit l'extérieur, soit l'inlérieur du mystère, et les inviter à mettre ces leçons en pratique, aidés du secours de Jésus-Christ et de l'assistance de Marie : car la grâce qui aide à faire le bien, découle de chaque mystère en même temps que la leçon qui montre ce qu'il faut faire.
2° Le prédicateur doit faire observer les voies par lesquelles Notre- Seîgneur ou la sainte Vierge a consommé le mystère. Par exemple, qu'a fait Notre-Seigneur pour arriver à la gloire de sa résurrection? lia été crucifié, il est mort, il a été enseveli : Crucifixiis, mortuuset sepidtus resiirrexit. Donc, conclura le prédicateur, nous aussi, si nous voulons ressusciter avec Jésus-Christ, nous devons crucifier nos passions, mourir à nos péchés, ensevelir notre amour-propre.
3° Outre les grâces générales attachées aux mystères et dont nous venons de parler, chaque m.ystère a sa grâce propre. Il est important da bien îa faire comprendre aux fidèles et de les inviter à l'attirer en eux parleurs prières, leurs désirs et les actes des vertus analogues. Car c'est là le fruit principal qu'ils doivent recueillir de chaque solennité. Ainsi le mystère de Noël a pour grâce spéciale l'enfance spirituelle, perfection sublime que le monde ne connaît pas, admirable composé d'innocence , de candeur et de simplicité, condition rigoureiise à laquelle Jésus-Cb.rits a mis son paradis: A^/si ef(\ciamini siciitparviili,no7imtrabitis inregnum cœlorum. Le mystère de l'Epiphanie a pour grâce et pour fruit la correspondance prompte, courageuse et persévérante à la grâce qui nous sert d'étoile pour aller à Jésus-Christ ; le mystère de la Passion, la patience dans les souffrances et la mort à nos inclinations déréglées ; le mystère de la Piésurrection, une vie nouvelle toute spirituelle et intérieure ; le mystère de l'Ascension, les désirs du ciel et l'union à Dieu. Ces quelques vues donnent une idée suffisante de la manière d'observer la grâce de chaque mystère.