CHAPITRE IX
De f utilité et de la valeur primitives des fonds de terre
Il y a trois manières principales d'acquérir des propriétés : la première est de les créer par son travail; la seconde, de les recevoir de ceux qui les ont formées et qui consentent à nous les transmettre; la
i II ne faut pas confondre U valeur avec Yut'Uti. Oa désigne, par ce dernier root, les qualités qui rendes! une chose propie 1 satisfaire certains besoioa • à procurer certaines jouissances. On désigne « parle premier , les qualités qui sont dans une chose, el qui la rendent propre A obtenir, par un échange, d'autres choses dont on a besoin . L ‘ultiitd indique Je rapport qui esiste entre la chose et l'usage qu'on en doit faire. La valeur indique la degré d'estilne qu'on
troisième de les ravir par force ou par adresse à ceux qui les possèdent.
Il existe chez tous les peuples un certain nombre de fortunes privées , acquises par la violence ou par la fraude ; il en existe
a pour une chose, quand on la compara A une autre contre laquelle elle peut être échangée. Un verre d'eau , dans certaines circonstances , a une grande utilité, quoiqu il ait peu de valeur; un diamant peut avoir une grande valeur, quoiqu'en lui-même >1 ne soit pas d une grande utilité. Il s’agit Ici de l'utilité el de la valeur de la terre daus les contrées où le civilisation u'a pas pénétré.
DE L’UTILITÉ PRIMITIVE
un nombre infiniment plus grand , que les possesseurs ont reçues de ceux qui les avaient créées ou usurpées : mais ce ri est pas des propriétés acquises par transmission volontaire , ou par usurpation, que je me propose de traiter dans ce moment ; ces moyens d'acquérir des propriétés n'en expliquent pas la formation.
Des familles ou des nations n'ont pu s'enrichir par la violence ou par la fraude, qu'autant que d'autres familles ou d'autres nations avaient acquis des richesses par d'autres moyens : la violence et la fraude déplacent les richesses, mais ne les créent pas. Il a fallu de même, pour s'enrichir par des transmissions volontaires, que des propriétés eussent été déjà formées par le travail; car il n’y aurait pas eu de transmission possible, s’il n'y avait pas eu de création.
Les choses auxquelles nous donnons le nom de propriétés, n'ayant de l’importance qu’en raison des services que nous en tirons , et des travaux auxquels nous sommes obligés de nous livrer pour les obtenir, il est aisé de comprendre de quelle manière se forment la plupart des propriétés mobilières ; comme il s’en crée tous les jours sous nos yeux, il suffit d’observer les procédés de l'industrie et du commerce, pour savoir d’où leur viennent les qualités qui les rendent propres à satisfaire nos besoins.
On ne voit pas aussi clairement comment se forment les propriétés immobilières, et particulièrement celles qui consistent en fonds de terre. Dans les pays dont la civilisation est ancienne, les terres qui sont dans le patrimoine des familles, sont au rang des propriétés privées depuis des temps fort reculés. On n’a donc que rarement l'occasion d’observer comment les hommes parviennent à créer, par le travail et par des valeurs cumulées, des propriétés de ce genre, sans rien ravir à personne. Pour en observer la formation il faudrait assister aux premiers dévelop-
pemens de la société, au moment où les hommes passent de la vie nomade à la vie agricole. Il faudrait observer de plus l influence de l’accroissement des propriétés sur la population , et l'influence de l’accroissement de la population sur la valeur des propriétés.
Mais, s'il nous est impossible d'observer parmi nous et parmi les nations qui sont depuis long-temps policées , comment se forment les propriétés individuelles qui consistent en fonds de terre , rien ne nous est plus facile que d’en observer la création , soit chez les peuples qui sortent de la barbarie, soit dans les contrées sauvages où des hommes civilisés vont former des établissemcns. Nous verrons d'ailleurs , par les monumens de notre histoire , et par ce qui se passe journellement sous nos yeux, que toutes les propriétés, quelle qu'en soit la nature , se forment de la même manière.
Dans les contrées les plus florissantes et les plus peuplées , il n'est pas une maison, pas un monument , dont tous les matériaux n'aient été tirés des entrailles de la terre ou du milieu des forêts; il n’est pas un champ qui n'ait été inculte, à une époque plus ou moins reculée, et qui n'ait commencé à être mis en culture une première fois ; il n’est pas une clôture qui n'ait été formée par la main d'un homme; il n’est pas un arbre propre à donner des fruits , qui soit venu sans le secours de l'industrie; enfin, il n'est pas un moyen de communication facile, pas un canal, pas une route , pas un sentier qui n'ait été tracé par des hommes.
Avant que les choses auxquelles l’industrie humaiue a fait subir les modifications qui les rendent propres à satisfaire nos besoins, eussent éprouvé aucun changement par les mains des hommes , où se trouvaient donc ces populations nombreuses qui n'existent que par elles Elles n'étaient nulle part ; les terres qu'elles occupent n'étaient que de vastes déserts,