‹ Traité de la proprietéChapitre 46 sur 54 · TERRITOIRE NATIONAL · texte numérisé non relu

TERRITOIRE NATIONAL

semble à la poursuite du gibier. S'ils ne se réunissaient pas pour le cerner, le poursuivre, ou l’engager dans d’étroits défilés , jamais ils ne parviendraient à s'en rendre maîtres. Même dans l’état le plus barbare, les hommes ne peuvent se conserver qu’au moyen d'associations , dans lesquelles ils mettent en commun leurs forces, leur adresse et leur intelligence

On a vu , par ce qui précède , que , dans l'état de barbarie, il faut à un homme pour subsister un peu plus d’une lieue carrée de terrain ; et qu’il en faut , par conséquent , à une pleuplade un peu nombreuse une étendue immense; que chaque peuplade s’arrête naturellement devant les barrières qui servent de limites à ses subsistances , et qu elle parcourt tout le liassin dans lequel elle s'est développée; que la terre reste une propriété commune à toutes les familles auxquelles elle fournit des moyens d’existence , et ne peut être partagée que par la culture; enfin, que les hommes qui vivent dans le même bassin , sont obligés de s'associer entre eux pour se rendre maîtres des animaux dont ils peuvent se nourrir.

11 reste maintenant à observer comment des fractions du territoire national en sont détachées pour être converties en propriétés privées ; il reste surtout à démontrer comment les hommes qui renoncent à vivre de proie pour s’attacher à la culture, peuvent s’approprier une certaine étendue de terre sans rien ravir à personne, et même en rendant de grands services à leurs semblables.

Si des hommes policés qui sont armés de tous les moyens que peut fournir une civilisation avancée; qui sont pourvus d'inslrumen.s puissans pour abattre des arbres ou défricher la terre ; qui possèdent des semences de toute espèce et des pro-

' Mackansie. I. i , p. 19 $. — Ikrarnt, cliap. IX. ch»p. XXXIV, p- 3f*6 rt 36?, et I. a, cbap, 1.1V, p. * 99 . — Heaaeptn, p. 122 et ttSv *— Robin . I. », P- 36j.

EN l’KOPlUÈTES PRIVÉES. 33

visions pour plus d’une année, rencontrent des difficultés sans nombre , et sont obligés de se livrer à des travaux fatigans, quand ils veulent mettre en culture des terres marécageuses ou couvertes d'arbres et de broussailles, comment des sauvages, qui n’avaient pour instrtimcns de culture que leurs mains , des pierres et des branches d'arbres, et qui , pour vivre , étaient obligés de poursuivre leur proie dans les forêts, ont-ils pu mettre la terre en état de culture? comment ont-ils pu garantir leurs premières récoltes de l’invasion des animaux cl du pillage de leurs semblables ?

Je ne me suis pas proposé de donner ici l'histoire particulière des peuples qui les premiers se sont avancés dans la carrière de la civilisation; je n’ai point par conséquent à rechercher quels ont été les premiers instrumens à l’aide desquels les hommes sont sortis de la barbarie , ni à décrire les travaux et les souffrances des premiers cultivateurs. Des recherches de cette nature ne nous donneraient, sur un grand nombre de points, que des résultats fort incomplets, fort vagues, et, par conséquent, peu satisfaisans. Ce que nous avons à observer ici , ce sont les obstacles qui résultent de la nature des choses , les moyens naturels que les hommes ont eus pour les vaincre , et les résultats qu’ont produits leurs efforts.

Partout où il a été possible d'observer des peuples au moment où ils commençaient à sortir delà barbarie, on a vu que les hommes se livraient en commun à la culture de la terre ; que les produits en étaient déposés dans des magasins publics, et que chaque famille en recevait ensuite à raison de ses besoins. Cette communauté de travaux et de biens fut obscrservée par les Romains chez plusieurs peuples germaniques ; elle le fut également chez les peuplades du nord de l'Amérique par les premiers voyageurs qui les visitèrent; les Anglais qui fondèrent l'état de

Virginie furent obligés de recourir au même moyen, pour mettre la terre en état de culture, et c’est probablement ainsi que l’appropriation individuelle de la terre a commencé dans tous les pays.

Dans l’état de barbarie, les individus qui appartiennent à la même peuplade ne dilTcrcnt guère les uns des autres que par l’âge et le sexe , ou par mi peu plus ou un peu moins de force ou de beauté. Obligés de s'associer pour se procurer les alimens que la nature leur présente , et nul ne pouvant en faire une grande provision sans le secours de scs semblables , ils éprouvent tous la même disette, ou jouissent de la même abondance. Il est donc impossible qu'un homme possède une grande quantité de subsistances, tandis que d'autres sont condamnés par le besoin à se livrer à des occupations fatigantes. Dans un tel état, nul n'est assez riche pour acheter le travail d’un autre, et tous sont assez pauvres pour être obligés de se livrer au travail pour se procurer leur subsistance.

, D'un autre côté , un homme qui agirait seul pour arracher des arbres et défricher la terre , serait si faible , il lui serait si difficile de se procurer les subsistances dont il a chaque jour besoin, cl de se livrer en même temps à un travail qui ne doit lui fournir des alimens qu’au bout d'une année; enfin, en supposant qu’il lui fût possible de mettre un petit espace de terre en culture , il lui serait si difficile de mettre sa récolte à l’abri des animaux ou même de scs semblables, qu’il est impossible de concevoir qu’au milieu d'une peuplade barbare, un individu se livre seul à la culture; il faut que tous les hommes réunissent leurs efforts pour cultiver un champ comme pour cerner une troupe d’animaux , et c’est, en effet, ce qu'on a observé dans les pays qui commençaient à sortir de la barbarie.

Toutes les fois qu'une industrie ne procure pas immédiatcmentdcs moyens d’existence aux personnes qui s'y livrent , elle

Page 1