DE LA CONVERSION DIT TERRITOIRE NATIONAL
ne peut être exercée que par les hommes qui possèdent assez de provisions pour vivre jusqu'à ec que les produits de leur travail soient termines. Jamais les Européens ne seraient parvenus à fonder des colonies dans des contrées incultes, si les hommes «ju'ilsy envoyaient n’avaient eu pour exister et pour se livrer à la culture, que les ressources qui leur étaient offertes par le sol dont ils allaient s'emparer. Parmi nous , un fermier ne parvient à obtenir une récolte de sa ferme, qu’en fournissant aux personnes qu’il emploie, des semences, des engrais, des instrumeus d’agriculture, et des moyens de se vêtir , de se loger , de se nourrir. Chacun de scs ouvriers ou de ses domestiques a , dans la récolte qu’il contribue à faire croître , uue part proportionnée aux services qu’il rend ; mais celte part lui est payée en très grande partie par anticipation : c’cst le chef de l’entreprise qui lui en fait l’avance.
II faut de même qu’une peuplade qui veut mettre en culture une partie du territoire qu elle occupe , ait des provisions pour subsister pendant le travail. Elle est obligée de faire deux parts de son temps; elle doit en consacrer une à s’emparer des subsistances que lui présente la nature inculte ; elle doit consacrer l’autre à rendre la terre fertile, ou, pour mieux dire, à la diriger dans ses produits. Dans les contrées où la civilisation commence à sc développer, ce sont les hommes qui donnent à la terre sa première préparation; ce sont eux qui en font disparaître les arlircs , les broussailles et tout ce qui peut nuire au développement des plantes qu’ils se proposent de multiplier. Quand ils ont exécuté ces travaux, qui sont toujours les plus pénibles, ils abandonnent à leurs femmes les soins ordinaires de la culture, et retournent à la poursuite du gibier ou de leurs ennemis.
Nous avons vu que toute nation, qu’elle soit barbare ou civilisée, a un territoire sur lequel elle s’est développée , cl qui
forme sa propriété nationale ; nous avons vu que celte propriété est un fait reconnu, elqu'il devient d’autant plus incontestable que la civilisation fait plus de progrès.
Nous avons observé, d'un autre coté, que, suivant les lois de notre nature, un homme ne peut être la propriété d’un autre; que sa personne n’appartient qu’à lui-mémc , et que toute valeur qu'il crée n’appartient également qu’à lui, s’il ne l’a point aliénée. Ces faits étant reconnus , rien n’est plus facile que de concevoir comment sc forment les propriétés individuelles qui consistent en fonds de terre.
Supposons qu’un certain nombre d'hommes, à force d’économies, de soins et de fatigues, parviennent à mettre en culture une cci laine étendue de terre ; qu’ils l'environnent de haies ou de fossés ; qu’ils y construisent des magasins ou des habitations ; qu’ils y sèment des grains ou des légumes ; qu’ils y fassent croître des arbres à fruits; qu’ils y élèvent des animaux; enfin qu'ils la rendent assez fertile pour qu'elle assure à eux et à leurs familles des moyens suffisans d'existence.
11 est évident qu’en agissant ainsi , ils ne ravissent rien aux hommes étrangers à leur nation , puisque nous admettons l’existence d’un territoire national. Itavissent-ils quelque chose à leurs compatriotes? Au contraire, ils leur ahondonncul la plus grande partie des terres qui leur était auparavant nécessaires pour exister. Quand ils étaient réduits à vivre de poisson ou de gibier, il fallait à chacun d'eux , pour subsister, plus d'une lieue carrée de terrain. Si, par leur travail, ils obtiennent de la millième partie de celte étendue, plus de subsistance que ne pouvait en produire la totalité, il est évident qu'ils abandonnent neuf cent quatre-vingt-dix-neuf parties de leur propriété primitive. L’appropriation de la terre par la culture, bien loin «l’être une usurpation sur la propriété d’autrui, a donc pour résultat de réduire l'homme qui passe à l’état d'agriculteur , à
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un espace infiniment plus étroit , et il augmenter ainsi l'espace réservé aux autres , de tout ce iju'il abandonne. L’étendue <pii suffisait à peine pour faire vivre dix hommes dans un état habituel de détresse, donnera des moyens d’existence à dix mille cultivateurs intelligens.
Un espace de terre déterminé ne peut produire des alimens que pour la consommation d’un homme pendant une journée.
Si le possesseur, par son travail , trouve le moyen de lui en faire produire pour deux jours , il en double la valeur. Celte valeur nouvelle est son ouvrage , sa création ; elle n’est ravie à personne : c’est sa propriété. Si , au lieu de la doubler, il la décuple, s’il la rend mille fois plus grande, elle n’en sera pas moins une chose qui lui sera propre. Donner à un arpent de terre la puissance de produire comme cent , ou en centupler l'étendue sans en accroître la fertilité , c’est à peu prés la même chose. La première opération serait même plus avantageuse que la seconde ; car elle donnerait plus de facilité de faire la récolte et d'en prendre soin. Les hommes qui, par les capitaux qu’ils ont cumulés et par leur industrie , rendent la terre plus fertile , ne sont donc pas moins utiles à leurs semblables que s'ils en créaient une nouvelle étendue. S'ils parviennent à fertiliser une terre qui ne produisait absolument rien, ou qui même était funeste, comme certains marais, ils créent par cela même la propriété tout entière '.
Ce qui rend si difficile l’appropriation de la terre par la cnlturc , dans les contrées entièrement sauvages , ce ne sont pas seulement les obstacles qnc présentent les arbres qu’il faut abattre, les broussailles qu’il faut détruire, la terre qu’il fautdéfri-
' Cf s observations sont loin d'être nouvelle*; elles .vont au»! anciennes que la culture même «le la terre. Les sages de l'antique Étrurie les e&primaienl sous la forme d’un conte. « Un pauvre laboureur donne eu dot à sa fille aînée le tiers de sa vigne, et fait si bien.
cher; c’est surtout la difficulté d’avoir des subsistances pendant 1c travail, et jusqu’ap moment où la terre cultivée nourrisse elleméme le cultivateur. Aussi, du moment qu’un certain espace de terre a été mis en état de culture , et qu'il fournit aux travailleurs des alimens sufTisans pour vivre d’une récolte à l'autre , les terres voisines acquièrent par ce strul fait une certaine valeur ; clics peuvent être plus aisément cultivées. Ce phénomène est surtout frappant aux États-Unis ; à mesure que la culture avance vers les terres non cultivées , ces terres a ugmcnlent graduellement de prix, quoique aucun travail n’y soit exécuté.
Il résulte de là une conséquence qui mérite d’être remarquée. J’ai fait voir que l'homme qui passe de la vie sauvage à ta vie agricole , et qui convertit par la culture une fraction du territoire national en propriété privée , loin de commettre une usurpation , renonce à la partie la plus considérable de sa propriété primitive. Je dois maintenant ajouter qu’en incitant en culture une fraction de celte propriété primitive, il accroît la valeur de toutes les terres qui environnent la sienne, et qu il augmente ainsi les richesses de scs concitoyens , sans qu’ils sc donnent aucune peine. Cet accroissement de la valeur d’un fonds de terre qui résulte de l’augmentation de valeur donnée par l’industrie aux terres environnantes , est quelquefois tellement considérable , qu’on refuserait d’y croire , si l’on n’était pas convaincu par l’évidence des faits.
Dans certains quartiers de Paris , par exemple, dix mètres carrés de terrain sur lesquels il n’existe aucune construction , valent environ cinq ou six mille francs ,
qu'avec le reste, il sc trouve anȔi rictie. Il donne encore un tiers i ta seconde fille, et il en a toujours autant, a Histoire romaine. par M. Micbclcl, t. |,
cinq* iv, p. 66; a* cdil.