‹ Traité de la proprietéChapitre 53 sur 54 · DES OBSTACLES QUE PRESENTE · texte numérisé non relu

DES OBSTACLES QUE PRESENTE

accroissement de valeur. Elles peuvent donc nous donner le moyen d'apprécier le genre de services que la terre rend à l'homme , dans les contrées où l'industrie humaine ne lui a point donné d’utilité, et les obstacles qu’il faut vaincre pour la mettre en culture.

Lorsque l’Amérique eut été découverte, les navigateurs de toutes les nations se dirigèrent vers cette partie du monde , et y trouvèrent des territoires d’une immense étendue, qui leur parurent entièrement inoccupés. La terre était à leurs yeux une chose aussi commune que l’eau de la mer ; chacun pouvait , à ses risques et sans nuire à autrui, aller en cultiver autant que ses besoins en demandaient.

Personne cependant ne se hâta d’aller faire sa fortune en établissant de vastes domaines dans des pays où la civilisation n'avait jamais pénétré. Il semble que tout le monde prévoyait que des contrées désertes ne pouvaient être mises en état de culture par des efforts individuels , et sans le secours d’immenses richesses.

En 1663, le gouvernement français, séduit par l’étendue et la fertilité de ces terres, prit la résolution d’établir dans la Guiane une puissante colonie. Il fit préparer des vaisseaux ; il les remplit de provisions, de semences de toute espèce, d’inslrumens d'agriculture , et de tentes pour abriter les travailleurs. Douze mille hommes vigoureux , habitués à la fatigue et à la sobriété, furent embarqués, et, après une navigation heureuse arrivèrent au lieu de leur destination.

Placés en présence d’un territoire immeuse que personne ne leur disputait, pourvus de vivres et d’instrumens d'agriculture, ils n'avaient qu’à se partager la terre pour se former de vastes domaines.

Cependant qu'arriva-t-il? En peu de temps ,1a pluie , la fatigue, et surtout l’insalubrité de l’air, curent fait périr dix mille hommes dans les horreurs du désespoir. Les deux mille qui restaient, dé-

couragés par les travaux excessifs auxquels il fallait se livrer pour donner à la terre quelque valeur , s'estimèrent heureux d'être ramenés en France. Ils pensèrent qu’il était plus avantageux pour eux de faire le métier de manœuvre au sein d’une nation civilisée , que de s'approprier une grande étendue de terre dans une contrée sauvage.

On sacrifia, dans celte expédition, en vivres, en semences, en instrumens d'agriculture, une somme de vingt-six millions de livres tournois, qui représente une valeur de plus de cinquante millions de francs nu temps où nous vivons ; dix mille hommes y perdirent la vie, et, après ces énormes sacrifices, il ne resta pas, en fonds de terre , une valeur suffisante pour tenter des hommes qui n'avaient que leurs bras pour toute fortune *.

Les Anglais avaient déjà fait, à cette époque, des expériences analogues. Ayant découvert , en 1584, cette partie de l'Amérique qui compose aujourd’hui l'état de Virginie, ils voulurent y former un établissement. Plusieurs personnes puissantes par leur crédit et par leurs richesses , y envoyèrent, sous la direction de Ralegh , sept petits navires et ccnt-quatre vingts hommes , pour cultiver la terre dont ils allaient prendre possession. Après un séjour de neuf mois, tous allaient être emportés par la famine, lorsqu'un navire arriva d’Angleterre, et leur porta des vivres. Ils furent ramenés dans leur pays natal : parmi eux , il ne se trouva pas un homme qui fût séduit par l'espérance de devenir propriétaire d'un riche domaine.

Quelques années plus tard, le même projet fut repris. On expédia trois navires avec une colonie plus forte que la première. Le colons furent pourvus d’armes , de vivres, de semences, d'instrumeus d’agriculture, enfin de tous les objets néccs-

i Raynal « Histoire philosophique et politique des

établissement des Européens dans les Indes s

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