CHAPITRE Vn
Du territoire propre à chaque nation.
Lorsque nous parlons des divers objets sur lesquels nous pouvons étendre nos observations oo exercer notre puissance , par opposition à des êtres de notre espèce , nous les désignons sous le nom général de choses; et quand nous parlons des hommes par opposition aux divers objets au mifien desquels la nature les a placés ^ nous les désignons par le nom de personnes.
Si, au lieu de considérer les objets qui nous environnent, par opposition aux individus qui appartiennent au genre humain , nous les considérons dans les rapports qu'ils ont avec les hommes , ou les agrégations d'hommes dont ils doivent particulièrement satisfaire les besoins, nous les désignons sous le nom de pwpriétés; nons désignons les hommes par le nom de propriétaires , quand nous les considérons relativement aux choses dont ils peuvent exclusivement et légitimement disposer pour satisfaire leurs besoins (i).
(i) En parlant ici des choses dont on peut disposer légidm^
DU TIHHITOIHB PAOP&S ▲ GHAQUB MATIOB. 69
Le mot choses a un 8eii$ beaucoup plus étendu que le mot propriétés , car il embrasse une multitude d'objets qui n'ont jamais été appropriés^ ou qui ne peuvent satisfaire aucun besoin.Toute chose n'est donc pas une propriété ; mais toute propriété est généralement une chose. Nous n'avons à nousoocuper des choses qu'autant qu'elles sont ou qu'elles deviennent des propriétés.
On peut classer les propriétés de deux manières, selon qu'on les considère dans leur nature^ et abstraction faite des hommes dont elles doivent sati^ feîre les besoins , ou selon qu'on les considère dans les rapports qu'elles ont avec les hommes auxquels elles appartiennent^ et abstraction feite de leur nature. Quand on les considère dans leur nature, on en trouve une multitude d'espèces différentes ; mais on n'a besoin de les classer en genres ou en espèces, qu'autant que les difSérences qui les distinguent doivent influer sur l'ensemble de la législation. Lorsqu'on les considère relativement aux hommes dont elles doivent satisfaire les besoins et assurer l'existence, la division la plus naturelle est celle
^ent^ c'est-à-dire d'une manière conforme aux /oi>, j'entends parler des lois inhérentes à notre nature, et non des actes de gouvernement qu'on désigne sous le même nom. H y a quelquefois identité entre les unes et les autres ; mais cela n'arrive pas toujours*
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qui correâpond aux diverses fractions entre les* quelles le genre humain se partage naturellement.
Après les choses auxquelles les jurisconsultes ont donné le nom de communes^ et qui sont en quelque sorte le patrimoine du genre humain ^ la propriété la plus élevée. par son étendue et son importance^ est le territoire qui appartient à .chaque nation. C'est dans cette propriété que se trouvent enclavées les propriétés des provinces y des communes y des villes^ des familles^ des individus. Si la première n'était pas admise^ il serait fort difficile de reconnaître l'existence des autr^es^ et celles-ci* seraient fort mal défendues y si cellç^à n'était pas efficacement protégée. On conçoit bien que les propriétés individuelles y communales ou provinciales^ ne soient pa3 toujours respectées^ même quand le territoire national est à l'abri des agressions extérieures^ on ne concevrait pas également qu'elles ne fussent pas violées y si le territoire national n'était pas à l'abri des invasions^ Nous devons donc commencer par déterminer ce qui constitue le territoire et les propriétés d'une nation : nous verrons ensuite comment les autres se forment.
La violence a de tout temps exercé sur la destinée des nations une influence si étendue^ que^ si l'oa reconnaissait comme légitime l'ordre de choses établi par elle^ il faudrait renoncer à tout principe de justice ; et substituer à l'étude des lois de notre
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nature^ l'étude delà ruse et de la force. Les traités qui consacrent les résultats que la violence a pro-* doits y n'en changent pas la nature ^ et ne les rendent pas moralement obligatoires. La prudence pwt conseiller de s'y soumettre^ tant que le danger de . les violer est plus grand que les maux qui resoltent de la soumission ; mais on peut légitimement s'y soustraire^ le jour où l'on peut les briser avec impunité. Les traités diplomatiques^ comme toutes les conventions , ne sont réellement obliga-^ toires qu'autant qu'ils sont sanctionnés par les lois auxquelles les peuples comme les individus sont soumis par leur nature. Si^ au lieu d'être l'expression de ce qui est juste en- soi ^ ils ne scmt qu'one violation de la justice ^ nul n'est tenu de s'y conformer s'il a la force de s'y soustraire. Sous ce rapport, une nation est dans la même position qu'une £unille esclave : elle a des devoirs à remplir envers elle-même, envers chacun des membres dont elle se compose , a vaut d'en -avoir à remplir envers ceux qui l'ont subjuguée.
Il est bon sans doute d'étudier l'état des nations auxquelles la violence a fait éprouver des divisions ou des unions contre nature^ comme il est bon d'observer les causes et les effets de l'esclavage. Les connaissances qu'on acquiert par une telle étude, peuvent nous donner les moyens de tracer d'une naanière plus précise les limites que la nature cllc^
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même assigne à chaque nation. Mais il ne fiiat jamais perdre de vue que les traités qui déterminent le territoire de chaque peuple^ et qui divisent le genre humain en grandes fractions , n'ont de valeur qu'autant qu'ils sont conformes à la nature des choses , et que tous les droits sont également respectés. H en est des conventions diplomatiques^ il ne jEaiut jamais l'oubUer^ comme de toutes les ccmventions humaines : elles ne sont respectables que lorsqu'elles sont l'expression de la justice et de h vérité (i).
Il n'est pas impossible qu'une union ou mie séparation de peuples , qui n'a été d'aboid opérée que par la violence y finisse par se maintenir- par le consentement libre de toutes les parties. Une longue soumission au même pouvoir , le mélange des femilleset des intérêts^ une communauté de sentimens^ d'idées , de langage^ de lois^ et l'habitude de conmiercer ensemble^ peuvent confondre, en quelque sorte, en une seule nation des populations qui jadis formaient autant de peuples séparés. C'est ainsi que cette multitude de peuplades indépen-
(i) Il ne hut pas conclure delà qu'il est bon d'attaquer par la force tous les traités qu'on ne trouve pas justes^ l'emploi de la force réussit rarement y quand on y a recours avant que d'en avoir pesé les inconvéniens et les avantages , et surtout avant que d'avoir épuisé les moyens que fournissent la raison et U jusitice.
BU TEHAITOUIX PEOPRB A GHA^UB HATIOIT* J&
Jantes qui ^ du temps de Cesar^ couvraient les Gaules ^ et qui furent successivement subjuguées par les Romains et par les Francs ^ ont fini par former une grande nation qu'on appelle France. Mais, qwA^ que soumises aux mêmes lois et au même gouvernement^ quoique déttgnëes par une seule dënomn nation 9 et unies par certains intérêts généraux^ {dusieurs ont conservé des intérêts particuliers^ un idiome distinct. Les difEérences que la nature des choses avaient produites^ ont résisté jusqu'à ce jour aux causes nombreuses et puissantes qui ten* daient à les faire dièparaitre.
Sans nous arrêter aux divisions ou aux réunions artificielles produites par l'ambition ou les calculs des gouvememens^ nous devons observer oom<*> ment le genre humain se divise naturellement en plusieurs fractions ; comment chacune de ces £ractions , quel que soit le nom sous lequel on la dé* agne^ a un territoire qui lui est propre^ et quelles sont les limites naturelles de ce territoire. Nous verrons ensuite commait ces diverses fractions s'unis*» sent ou se confédèrent entre elles ^ soit pour leur défense commune , soit pour la gestion de leurs intérêts généraux. Nous observerons enfin les effets qui résultent des réunions ou des séparations contre nature^ opérées par la^violence.
On verra plus loin que rien n'est plus facile que d'observer comment se forment la plupart des pro-
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priëtés privées ; mais il n'est pas également aisé d'observer comment les nations ont acquis le territoire propre à chacune d'elles : les faits à cet égard ont précédé les monumens historiques. L'histoire nous a bien conservé le souvenir de plusieurs usurpations mémorables; elle nous montre souvent des armées conquérantes dépouillant des peuples vaincus d'une partie de leurs possessions ; mais jamais elle ne nous iedt voir des peuples inofïensi& a^emparant d'un territoire inoccupé. .Quoique le genre humain ne soit pas^ dit-on^ fort ancien , on a toujours vu des hommes partout où des hommes ont pu vi vre j et partout oùron a trouvé des hommes^ on a pu voir qu'ils considéraient comme leur propriété la terre qui leur fournissait des moyensd'e^s^ tence.
Nous ne connaissons aucune partie de l'Europe qui ait été complètement inoccupée à une époque quelconque. Lorsque les Romains s'y répandirent de tous côtés , ils eurent sans cesse des combats à livrer : nulle part ils ne trouvèrent un coin de terre qui n'eût un propriétaire. Ils ne purent former des établissemens hors de leur pays, sans dépouiller quelque peuple d'une partie du territoire dont nul autre que lui ne croyait avoir la propriété. Leurs historiens n'en citent du moins aucun exemple.
En Àsie^ on trouve des hommes dans tous les lieux où il est possible de prendre du poisson ou
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du gibier , de fedre paître des troupeaux ou de cultiver la terre. Depuis le Kamtschatka jusqu'aux îles de la Sonde , et depuis les rives de la Lena jusqu'aux mers de la Chine , on ne connaît aucune terre qui , dans une saison ou dans l'autre , ne soit parcourue par des hommes qui y cherchât des moyens d'existence. Chaque nation ou chaque peuplade a son territoire particulier^ qu'elle ne peut dépasser sans s'exposer à la guerre ; chacune est en possession du sol qui la nourrit, depuis un temps dont personne ne saurait assigner le commencement.
L'Afiâque présente le même phénomène ; il n'est aucun lieu connu ^ susceptible d'of&ir à des hommes desmoyens d'existence, quelque chétifs qu'ils soient d'ailleurs^ qui ne soit considéré comme la propriété d'une peuplade qui l'habite ou le parcourt depuis un temps dont l'origine. est inconnue. . L'Amérique, quoique couverte d'immenses forets au moment où elle fiit découverte, était occupée par une multitude de peuplades. Chacune d'elles avait son territoire particulier , et ce territoire était limité presque avec la même précision que celui des états les plus civilisés. Les vastes plaines de h partie méridionale furent habitées par des peuples pasteurs, comme le centre de l'Asie, aussitôt qu'on eut introduit dans ce pays les animaux qui font une partie de leurs richesses.
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Enfin y le8 îles innombrables du grand Océan , qu'on désigne aujourd'hui sous le nom d'Ooéani<jue ou de Poiinésie , et que l'on considère comme une cinquième partie de notre globe ^ étaient habitées au .moment ou elles ont été découvertes j mie seule a paru déserte aux voyageurs qui l'ont ob^ servée ; mais elle était inabordable et privée d'^au douce.
L'occupation de toutes les parties de notre globe est donc un faît que les historiens et les voyageun jont constaté^ mais que personne n'a jamais expliqué d'une manière satisfaisante. L'on a bien £nt des conjectures sur l'émigration et sur la filiation de quelques peuples ; mais ces conjectures^ toujours fort vagues, n'expliquent rien relativement à l'occupation primitive et successive des diverses parties de la terre.
Les hommes qu'on a rencontrés dans les contrées les plus barbares^ ne vivaient pas dans Fisoiement comime des bètes de proie ; partout on a observé l'union permanente des ^exs» pour l'éducation des en£ans. Ce phénomène^ produit par des causes inhérentes à notre nature y ainsi que je le £erai voir ailleurs j n'a souffert d'exception nulle part. On verra même plus loin que l'association permanente de l'homme et de la fenmie^ pour la conser^ vation de leur espèce^ est encore plus nécenaire, ^'il est possible , dans l'état de barbarie que dans
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l'état de ciyilisation. La femille a donc été y dans tons les temps et dans tous lespays^ la première et la pins naturelle des associations.
On a trouvé en Europe , il est vrai , deux enbns qui vivaient isolés dans les forets , et qui avaient pris quelques-unes des habitudes des bêtes san- Tages : l'un a été pris dans le Hanovre , l'autre dans le département de l'Âveyron.
Ces deux individus y sur lesquels Montesquieu et Rousseau ont bâti des systèmes , étaient de véritables idiots que leurs parens avaient abandonnés probablement dans l'impossibilité d'en tirer aucun parti; quand on les a observés de près ^ et pendant assez de temps pour bien les juger^ le merveilleux a complètement disparu (4).
Non-seulement on a observé que partout les individus dont le genre brumain se compose étaient groupés en familles ^ mais on a vu que y dans toutes les contrées^ les familles se groupaient les unes près des autres. Les voyageurs qui ont visité les pays les plus sauvages^ les plus stériles^ ceux dans lesquels il est le plus difficile à l'homme de se procurer des moyens d'existence , n'ont jamais découvert une femille vivant dans un complet isolement. Les hordes les moins nombreuses qu'on ait ren-
(i) W. Lawrence a donné Thistoire de VesDfani trouYé dans une forêt de Hanoyre.