P&OP&B A GHAQDB NATION. IO
qu'ils ne soient pas continuellement dans un état de gène , de misère et de désordre (i).
Les montagnes forment^ disons- nous ^ les limites qui séparent les nations les unes des autres y et qui partagent le même peuple en fractions plus oa moins considérables ; mais il ne feudrait pas s'imaginer qu'entre deux nations distinctes , on trouve , sur tous les points, une mer ou de hautes montagnes. Deux fleuves qui suivent à peu près la même direction^ sont souvent séparés^ pendant une grande partie de leur cours ^ par une chaîne de montagnes plus ou moins élevées ; mais toutes les montagnes s'abaissent plus ou moins rapidement à mesure qu'elles avancent vers la mer. Il résulte de là que les populations situées entre l'embou* chure de deux fleuves y ne sont souvent séparées par aucune limite très-prononcée^ et qu'elles se confondent les unes avec les autres. Le même phénomène se £ait remarquer d'une manière encore plus frappante dans les vallées parallèles qui portent leurs eaux dans le même fleuve. Les branches
(1) On peut faire, sur les états du centre de l'Europe 9 les mêmes obserrations que sur la Péninsule ibérique : il n'est rien au monde déplus propre à retarder les progrès delà ciirilisation que ce monstre qu'on a créé en 181 5, sous le nom de Conféaération germanique j et qui tend constamment à placer sous un même régime les populations des bassins du Rhin , de l*£lbe et du Danube.
110 DES LIMITES ITATUBSLLES DU TEEUTOUIE
de montagnes qui les séparent, s'abaissent d'abord graduellement , et souvent elles s'effîicent toutrà- £Bdt avant que d'arriver au fleuve. En reconnaissant les limites naturelles du territoire de chaque nation ou de chaque fraction d'un même peuple^ il ne fendrait donc pas s'imaginer qu'elles sont partout également prononcées , et former un système qui se trouverait démenti par les feits.
Les mers sont, pour les nations, des limites qui peuvent être difficilement méconnues : aussi, quoi^ qu'il arrive souvent qu'un peuple, ou, pour parler d'une manière plus exacte , son gouvernement , porte sa domination sur un versant qui £ait partie du territoire d'un autre peuple, il est extrêmement rare qu'une limite formée par la mer soit un objet de discussion. La nation qui tenterait d'usurper, sur une autre, une telle limite, en retirerait de si &ibles avantages , et aurait tant de peine à la conserver, qu'elle se verrait bientôt contrainte de l'abandonner, à moins qu'elle n'établit en même temps sa domination sur tout le pays.
Les peuples dont le territoire va jusqu'à la mer, n'admettent pas que leur domination finisse exactement au point où la mer commence. Tous, sans exception , considèrent une certaine étendue de la mer comme feisant partie de leur territoire : c'est ce qu'ils appellent leurs eaux. La raison en est que chaque nation considère comme sa propriété la
MLOFEB A GHAQUB HATION. IIL
diote par laquelle elle subsiste^ et que c'est en pèdiaot mur leurs rivages^ que les peuples maritimes se procurent des moyens d'existence. Il faut ajouter aa6si qu'un peuple ne pourrait pas veiller à sa sûreté, s'il n'était pas admis qu'il est propriétaire d'une certaine étendue des eaux de la mer qui forment ses limites (i).
Les diverses fractions de population^ qui se trouvent répandues dans le bassin d'un fleuve ^ sont naturellement associées les unes aux autres^ et forment une nation unique , ou une confédératioa de divers états , lorsque chacune d'elles jouit d'une entière indépendance. Il arrive rarement qu'une de ces fractions se sépare volontairement des autres pour s'associer à des populations répandues dans des bassins di£Eérens^ et dont elle est par conséquent éloignée par des limites naturelles. La raison en est dans les avantages qui résultent de toute association naturelle , et dans les inconvéniens qui sont la suite ordinaire des associations contre nature. Cest en traitant de l'organisation politique , que je ferai voir quels sont ces inconvéniens et ces avantages.
Cependant il se rencontre quelquefois des circonstances où les avantages d'une association na-
(i) Les Sauvages eux-mêmes ont leurs eaux autour de leur territoire comme les peuples civilisés : ils ne souffrent pas que d'antres peuples viennent y prendre du poisson.
113 DfeS 'LimTBH NATUaSLLBS DU TBE&ITOI&B
turelle disparaissent presque entièrement, taniiis que les inconvëniens d'une association contraire à la nature des choses , sont peu sentis. Il serait, par exemple, dans la nature des choses, que les peuples qui habitent les trois grandes fractions qui composent le bassin du Rhône fussent unis entre eux, soit en formant une seule nation, soit en formant divers états unis par un lien fédéral. Clés peuples parlent tous la même langue , peuvent aisément traiter ensemble , et sont enveloppés par les mêmes chaînes de montagnes. Cependant , si Ton voulait unir à la France ceux d'entre eux qui sont alliés à des cantons allemands et à un canton italien , il faudrait leur faire une forte violence. Il faudrait également feiire violence aux habitans du Tessin pour les unir â l'Italie , et les séparer de leurs alliés Allemands ou Français.
La raison de ceci n'est pas difficile à voir. L'alliance formée entre les habitans des parties supérieures des bassins du Rhône , du Rhin , du Tessin et de l'Inn , fait peser peu de charges sur les associés. Chaque population, ou chaque fraction de population, reste souveraine sur son territoire , pour tout ce qui concerne ses affaires intérieures. Le gouvernement fédéral n'envoie pas dans les cantons français , des juges , des administrateurs ou des commandans allemands ; il n'envoie pas , dans les cantons allemands, des administrateurs ou des ma-
FROPBB A CHAQUE HATIOH. llS
gistrats firançais. H a besoin d'impôts et de troupes^ parce qu'autrement il ne saurait veiller à la sûreté conmiune ; mais il laisse à chaque état le soin d'établir des contributions comme il juge convenable^ et de faire les levées d'hommes comme il l'entend. Les habitans des montagnes des Grisons ou de l'Oberland ^ n'ont pas la prétention de soumettre à l'exercice des agens du fisc les vignerons du Valais ou du pays de Vaud. Ceux-ci, de leur côté, ne s*avisent pas de voter des impôts sur les fromages ou sur les troupeaux des habitans des montagnes. Le lien fédéral tire donc la plus grande partie de sa force de l'indépendance dont jouit chaque population dans le bassin où elle s'est développée.
Si les habitans du Tessin étaient séparés de la confédération, et réunis à leurs associés naturels de l'Italie , non - seulement ils perdraient leur indépendance comme nation, mais ils auraient à supporter tons les maux que fait peser sur ce pays la domination du gouvernement autrichien ; les avantages de cette association nouvelle seraient presque nuls; les charges en seraient insupportables. De même, si les populations du Valais, du pays de Vaud et du canton de Genève , étaient séparés des cantons situés dans le bassin du Rhin, et réunis aux autres habitans du bassin du Rhône , ils perdraient les avantages qui résultent de leur indépendance et d'une administration peu dispendieuse.
]l4 • I>ES LIMITES NATURELLES DU TERRITOIKE
et auraient à souffrir tous les inconvéniens d'un gouvernement qui ne peut subsister que par de lourds impots. Ils pourraient^ il est vrai^ répandre : les produits de leur industrie sur un plus grand théâtre; ils auraient plus de force et d'indépen- i dance comme membres d'une grande nation. Mm « ces avantages seraient achetés par tant de cliarges ~ et par la perte de tant de droits , qu'il est bien peu de gens qui voulussent consentir à l'échange.
Nous pouvons faire sur les habitans de la rive gauche du Rhin le même raisonnement que sur les peuples qui occupent les parties supérieures^ grand bassin du Rhône. Leurs associés natarek seraient les peuples répandus dans le bassin qu'ik habitent eux-mêmes; mais ces peuples ^ qui devraient ne former qu'une fédération^ sont tellement divisés entre eux; ils sont soumis à des régimes A différens , et à des influence^ étrangères si ennemies ; ils jouissent de si peu d'indépendance et de liberté^ qu'il leur est plus avantageux d'être unis au reste de la France. Sous plusieurs rapports, ili ont plus d'indépendance et de liberté, et leur industrie profite des avantages qu'offre toujours le commerce libre d'une grande nation. Il £aut ajoih ter que les canaux , en unissant de grands basnî'^ unissent aussi les populations qui les habitent
Il ne faut donc jamais perdre de vue qp^^^ qu'il est question des associations natnrdkfciâl^*^ à
PROPAB A CHAQUE HATIOK. Il5
attociations contraires à la nature des choses ^ il est toujours entendu que des circonstances accidentelles ne détruisent pas les avantages des unes et les inconvéniens des autres. Lie génie des hommes abaisse quelquefois les barrières qui tenaient des peuples divisés; mais quelquefois aussi leurs erreurs et leurs vices transforment en obstacles les moyens de communication que la nature leur avait donnés (i).
n résulte de ce qui précède , que les terres propres à fournir aux hommes des moyens d'existence^ sont naturellement divisées en fractions plus ou moins considérables^ par des mers ^ des montagnes , des lacs 9 ou par des fleuves qui sont assez larges pour rendre les communications difficiles, dispendieuses et par conséquent peu nombreuses ; que les hautes chaines de montagnes, qui forment les bassins des grands fleuves , lin^itent naturellement le territoire des nations qui en occupent les versans opposés ; que les chaînes moins élevées qui forment de
(i) Je me suis proposé dans ce chapitre d'exposer simplement quelles sont les limites naturelles du territoire de chaque nation et de celui de chacune des principales fractions dont elle se compose; je m'occuperai des effets qui résultent^ soit des divisions contraires à la nature des choses, soit de la domination exercée par la population d'un grand sur une autre population y lorsque je traiterai de la division et de l'organisation politique de chaque peuple.
Il6 DES LIMITES NATUHELLES DU TEEEITOIHE^ ETC.
grands bassins y sans mettre de puissans obstacles aux communications , servent également de limites aux populations qui en occupent les versans contraires > mais né les empêchent pas de s'associer pour leurs intérêts généraux; que les branches projetées par les chaînes de montagnes dans l'intérieur des bassins des fleuves^ divisent le territoire^ et par conséquent la population de chaque bassin , en diverses fractions , sans détruire l'homogénéité de cette population; enfin ^ que la grandeur des nations , et celle des diverses fractions dont elles se composent^ est naturellement déterminée par la configuration du sol.
Ayant exposé comment se partage^ entre les hommes , le sol qui leur fournit des moyens d'existence; ayant fait voir de plus que chaque peuple^ vu en masse ^ se considère comme propriétaire du sol sur lequel il s'est développé et sans lequel il ne saurait vivre ; enfin, ayant établi que cette propriété d'un territoire national n'est jamais contestée par les partisans les plus zélés de l'égalité, ni même par ceux qui mettent en question l'existence de la propriété privée , il reste à faire voir comment se forme^t, au milieu du territoire national, les propriétés des individus et des familles.
BB L'omrrÉ phimititx bu fords bb ibbeb. 117