CHAPITRE IX
De Futilité et de la valeur primitives des fonds de terre (i).
Il y a trois manières principales d'acquérir des propriétés : la première est de les créer par son travail ; la seconde , de les recevoir de ceax qai les ont formées et qui consentent à nous les transmettre ; la troisième^ de les ravir par force ou par adresse à ceux oui les possèdent.
(i) n ne faut pas confondre la valeur avec VuiUUé, On désigne, par ce dernier mot, les qualités qui rendent une chose propre à satisfaire certains besoins, à procurer certaines jouissances. On désigne, par le premier, les qualités qui sont dans une chose , et qui la rendent propre à obtenir, par un échange , d'autres choses dont on a besoin. UutUàé indique le rapport qui existe entre la chose et l'usage qu'on en doit Êdre. La valeur indique le degré d'estime qu'on a pour une chose, quand on la compare à une autre contre laquelle elle peut être échangée. Un verre d'eau , dans certaines circonstances , a imé grande utilité , quoiqu'il ait peu de valeur; un diamant peut avoir une grande valeur, quoiqu'en lui-même il ne soit pas d'une grande utilité. Il s'agit ici de l'utilité et de la valeur de la terre dans les contrées où la civilisation n'a pas pénétré.
ii8 DB l'utilité FKIHITnrS
n existe chez tous les peuples un certain nombre de fortunes privées , acquises par la violence ou par la finaude ; il en existe un nombre infiniment plus grande que les possesseurs ont reçues de ceux qui les avaient créées ou usurpées : mais ce n'est pas des propriétés acquises par transmissions volontaires , ou par usurpation , que je me propose de traiter dans ce moment 9 ces moyens d'acquérir des propriété» n'en expliquent pas la formaticm.
Des fieanilles ou des nations n'ont pu s'enrichir par la violence ou par la fraude^ qu'autant que d'autres familles ou d'autres nations avaient acquis des richesses par d'autres moyens : la violence et la firaude déplacent les richesses y mais ne les créent pas. Il a jEblIIu de même , pour s'enrichir par des transmissions volontaires y que des propriétés eussent été déjà formées par le travail , car il n'y aurait pas eu de transmission possible , s'il n'y avait pas eu de création.
Les choses auxquelles nous donnons le nom de propriétés, n'ayant de l'importance qu'en raison des services que nous ea tirons, et des travaux auxquels nous sommes obligés de nous livrer pour les obtenir , il est aisé de comprendre de quelle manière se forment la plupart des propriétés mobilières ; comme il s'en crée tous les jours sous nos yeux , il suffit d'observer les procédés de l'industrie et du commerce, pour savoir d'où leur viennent
DBS FONDS DE TEBRB. iig
les qoalités qui les rendent propres à satisfaire nos besoins.
On ne voit pas aussi clairement comment se forment les propriétés immobilières^ et particu*lièrement celles qui consistent en fonds de terre. Dans les pays dont la civilisation est ancienne, les terres qui sont dans le patrimoine des &milles, sont au rang des propriétés privées depuis des temps fort reculés. On n'a donc que rarement l'occasion d'observer comment les hommes parviennent à créer, par le travail et par des valeurs cumulées y des propriétés de ce genre ^ sans rien ravir à personne. Pour en observer la formation , il fendrait assister aux premiers développemens de la société y au moment oii les hommes passent de la vie nomade à la vie agricole. H faudrait observer de plus l'influence de l'accroissement des propriétés sur la population, et l'influence de l'accroissement de la population sur la valeur des propriétés.
Mais, s'il nous est impossible d'observer parmi nous et parmi les nations qui sont depuis longtemps policées, comment se forment les propriétés individuelles qui consistent en fonds de terre, rien ne nous est plus facile que d'en observer la création, soit chez les peuples qui sortent de la barbarie, soit dans les contrées sauvages oîi des hommes civilisés vont former des établissemens. Nous verrons d'ailleurs , par les monunicns de notre histoire,
^20 BK LCmJTS vmuuiivB
et par œ qui se pane joamdleiiicat aoB ium yeox^ qae tontes les propriétés j qadie qa'en soit la nature , se forment de la même manière.
Dans les contrées les pins flcxiamitoi et les plus pensées , il n est pas nne maison^ pas un monument, dont tons les matérianx n'aient élé tirés d» entrailles de la terre ou dn miliea des forêts; il n'est pas nn champ (pn n'ait été inculte^ i nne époque plus ou moins reculée , et qui n'ait commencé à être mis en culture une prenuàre firâ; il n'est pas une clôture qui n'ait été fonwe par la main d'un homme \ il n'est pas nn aibre propre à donner des firuits j qui soit yenn sans le secoan de l'industrie ; enfin y il n'est pas nn moyen de communication facile y pas un canal y pas une route y pas un sentier qui n'ait été tracé par des hommes.
Avant que les choses auxquelles Findostrie humaine a fait subir les modifications qui les rendesnt propres à satisfaiire nos besoins^ eussent ^proové aucun changement par les mains des hoBunes^ où se trouvaient donc ces populations nomlveuses qui n'existent que par elles ? Elles n'étaient nulle part ; les terres qu'elles occupent n'étaient qoe de vastes déserts y parcourus par quelques tribus errantes. Dans tous \t% pays^ la population a donc suivi les mêmes développemens que les propriétés; et si les choses retournaient dans l'état où elles
DBS rOHW »1 TBBIB. ISl
étaient avant que la main des lioinmei les ebt fin ^onnëes^ la population dûparaitrait avec dlei.
Dans le8 derniers temps de h république n>maine^ une giande partie de l'Europe était encore inculte et sauvage. Paris n'ëtait qu'une miiénlile l>ourgade renfermée dans une ile de la Seine^ et prot^ee par des marais impraticables (i). Les lies ïpe forme le Rhin à son embouchure y n'étaient occupées que par de vrais sauvages, qui vivaient de poissons et d'oeufii d'oiseaux (S). Une partie con* ndârable des Gaules était couverte d'immenses forêts, et ne pouvait, par conséquent, être utile aux hommes que par le gibier qu'die leur fournis* sait ^. La Germanie âait aussi couverte de forêts immenses; les peuplades qui l'occapaieat, i^aoraient^pour la pbpart, l'art de cultirer la terre, et étaient séparées les unes des antres par ^ ruu» déseru (i). Enfin, les indignes da On hnOMuques àaient eaoore plus ctrangot a kk oûxjar^. nu». les Germams: fls n étaiesi t«s» in^ i^ smuv ^, bêles, et ae tsiouaieBi nfjoam^. >» «avnvi^ in ardupels du grand 0>09il K . Imu iiirM iks 'wr-
3 iotic. ui. l iif. iv A ii/ir. lu. t sr»
I20 BE l'OTILITÉ PEIHITIYB
et par ce qui se passe journellement sous nos yeux^ que toutes les propriétés ^ quelle qu'en soit la nature^ se forment de la même manière.
Dans les contrées les plus florissantes et les plus peuplées^ il n'est pas une maison^ pas un monument y dont tous les matériaux n'aient été tirés des entrailles de la terre ou du milieu des forêts ; il n'est pas un champ qui n'ait été inculte y à une époque plus ou moins reculée^ et qui n'ait ccanr mencé à être mis en culture une première fois ; il n'est pas une clôture qui n'ait été formée par la main d'un homme \ il n'est pas un arbre propre à donner des fruits , qui soit venu sans le secours de l'industrie ; enfin ^ il n'est pas un moyen de communication facile y pas un canal , pas une route y pas un sentier qui n'ait été tracé par des hommes.
Avant que les choses auxquelles l'industrie humaine a £ait subir les modifications qui les rendent propres à satisfaire nos besoins^ eussent éprouvé aucun changement par les mains des hommes , où se trouvaient donc ces populations nombreuses
qui n'existent que par elles ? Elles n'étaient nulle part ; les terres qu'elles occupent n'étaient que de vastes déserts , parcourus par quelques tribus errantes. Dans tQus les pays^ la population a donc suivi les mêmes développemens que les propriétés , et si les choses retournaient dans l'état où elles
Ariffiit ifuit que k mnB dot hmimni Incftlfin çomiées^ la populatioii dinwiIliA awc dki.
Dans les derniers tanpB de k r^puUiqne n^ BMâne^ une giawide partie de FEnrope éttil cdook inculte ei sanVage. Finit n'ëlait qu'oie miiénlile bourgade icnfieno^ dans ane île de la Scme^ ci prot^lée par des marak impraticablei (1). Les An qoe forme le Rhin à son embondmre , n'élaicut occsiipëes que par de ^rais sanvages^ qui ^âvaienl depoissonset d'oeoft d'oiseam Ç8). Une partie ccmlidéraiile des Gaules était couverte d'immenses foaètSy et ne pouvait, par conséquent, £tre utile aux bommes que par le giluer qu'elle leur faumissait (5). La Germanie était aussi couverte defaréts immenses ; les peuplades qui l'occupaient, ignoraient, pour la plupart, l'art de cultiver la terre, et étaient s^iarées les unes des autres par de vastes déserts (i). Enfin , les indigènes des iles britanniques étaient encore plus étrangers à la culture que les Germains; ils n'étaient vêtus que de peaux de bêtes , et se tatouaient comme les sauvages des archipels du grand Océan (5). Dans quelques par-
(i) Caes., de BelL Gall., lib. 7 , cap. 9.
(a) Ibid. lib. 4, cap. 5.
(3) Ibid, , lib. 5, cap. 1 ; lib. 6 , cap. 5.
(4) Ibidy lib. 6 , cap. 4.
(5) Ibid^ lib 5^ cap. 4.
122 DK L^VTILITÉ ^KIMITITE
lies de ces îles y Tosage da pain était inconnu yers la milien du treizième siècle (\ ).
Si les Romains^ au temps où ils portaient la guerre dans ces contrées à demi sauvages ^ avaient pu^ comme nous^ consulter des historiens antérieurs à eux de plusieurs siècles y ils nous] auraient probablement appris que ces peuples avaient passé par un état analogue à celui où se trouvaient les indigènes du nord de l'Amérique à l'époque de la découverte de ce continent. Il est impossible y en efiet^ quand on observe la marche graduelle deb civilisation y de ne pas rester convaincu que, dans tous les pays y les hommes sont partis à peu près du même degré de barbarie pour arriver au point où nous les voyons.
Admettant que les nations européennes sont sorties graduellement de l'état de barbarie^ il faudrait se livrer à deux opérations pour connsitre exactement quelles sont les propriétés aoiquelles l'industrie humaine a donné naissance. Il frudrait déterminer^ d'un côté y la valeur qu'avaient , dans les temps les plus reculés^ les propriétés d'un territoire déterminé y du bassin de la Seine ^ par eiemr pie 3 et voir^ d'un autre côté, quelle est aujouidlini la valeur des propriétés renfermées dans le même espace. En comparant les premières aux seooodei»
(i) Hume's, History of Englandfébap, XII ( 1965).
DES F05DS DE TERKE. I'j3
on trouverait y dans la différence , les richesses ou les propriétés formées par la main des hommes.
On pourrait , sans remonter à un temps trî*^ reculé, se demander, par exemple, ce que valaient ^ au temps de César, les marais qui environnaient la petite bourgade qui portait le nom de Luti'c*e , et comparer cette valeur à celle de toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui occ'U[)ent aujourd'hui la place de ces mêmes marais. Il n'y aurait pas d'exagération à dire qu'un hôtel , d'une grandeur moyenne , situé dans un des bons quartiers de Paris, est une propriété plus considérable*, c'est-à-dire qu'il a plus de valeur à nos ynux. quf n'en avaient aux yeux des contemporains de C«r>ar, les terres sur lesquelles repose la capitale de la France. On peut faire, sur la plupart drs vill^ et des villages, les mêmes observations que nou* faisons sur les terres qui environnent l'ile d^- Luî^c •. Les terres cultivées ou susceptiUes de culiur»? . ont éprouvé un accroissement de valeur hustloivjr à celui qu'ont subi les lieux sur lesqueU de» viJt:e ou des villages ont été bâtis. Au temps ou Pahè n'était qu'une petite bourgade, et où les ^es du bassin de la Seine n'existaie&t pM , i^'étaient que des hameaux , les terres ne ^6Dt que les subsistances nëoessiires pour hm Poster cette chëtive popalatîoB. Les liomiiies ^ds elles donnaient les moyens de Yifie^ i
134 ^' l'utilité peimitiyb
plu8 mal vêtus y plus mal nourris ^ et surtout plus mal loges que ne le sont les hommes de notre temps; car moins l'industrie a fait de progrès , plus les hommes sont misérables. Les propriétés qui consistent en fonds de terre , se sont donc accrues de tout ce qu'elles produisent de notre temps ^ au-delà de ce qu'elles produisaient y quand elles fournissaient à quelques petites peuplades de fidbles moyens d'existence. Nous avons vu précédemment y en e^t y que les propriétés y quelle qu'en soit la nature^ s'évaluent^ non par le volume ou par l'étendue y mais par les avantages que les hommes savent en retirer. Un hectare de terre de teUe qoalité^ ou situé dans un tel lieu y est souvent une propriété plus considérable que dix hectares situés dans un^autre lieu y ou d'une qualité différente.
n y aurait donc un moyen tout simple de déterminer^ du moins approximativement^ l'accroissement qu'ont éprouvé les propriétés territoriales d'une nation dans un temps donné : ce serait de comparer le nombre d'hommes auzquds eUes fournissent des moyens d'existence à une certaine époque^ au nombre de ceux qu'elles font subsister dans une autre y en tenant compte de la différence de bien-être qui existe entre les deux. Si le bassin de la Seine ^ par exemple^ ne fournissait des moyens d'existence qu'à cinq cent mille personnes , au temps où ce pays fut envahi par les
DS8 FONDS DE TBaEB* TSS
Romains ; s'il en fournissait aujourd'hui à six millions ^ et si les hommes de notre temps étaient ^ en général y deux fois mieux pourvus que ne l'étaient les premiers , il serait évident que les propriétés territoriales seraient aujourd'hui vingt-quatre fois plus considérables en valeur qu'elles ne l'étaient alors. Lia différence de valeur entre les deux époqaes, serait le résultat de l'industrie humaine^ secondée par les agens de la nature.
On entrevoit déjà ^ par cet exposé , comment le travail de l'homme donne , même aux fonds de terre , une partie considérable de la valeur qu'ils ont à nos yeux ; mais on verra mieux encore comment les propriétés territoriales sont créées par l'industrie humaine^ si l'on observe les secours que la terre fournit à l'homme dans l'état le plus barbare^ et les travaux auxquels il a fallu se livrer pour en mettre une partie en état de culture. On se convaincra^ par ces observations^ que les individus qui les premiers se sont approprié des terres^ en se livrant à la culture y non-seulement n'ont rien enlevé à leurs semblables y mais leur ont rendu d'immenses services (A).
(i) Montesquieu a^ait très-bien aperçu les ▼érités que j'expose ici : « Quand les nations ne cnltivent jms les terres , dit-il y Yoici dans quelle proportion le nombre des hommes s'y trouve. Gomme le produit d'un terroir inculte est an produit
136 DX l'utilité rHUUTITE
Avant de rechercher quels sont les services j peut tirer de la terre dans les contrées où l'û trie n'a feit aucun progrès , et oii les hoB vivent de ce que leur présente la nature incaU sauvage; avant d'examiner d'où lui vient t'u qu'elle a dans les pays où la civilisation i grands progrès, il est bon de comparer qatiUl l'étendue qu'il en hat, en divers pays, potn vivre un nombre d'hommes déterminé. On 4 par cette comparaison , comment, à mesure ■ recule vers des temps ou des pays peu civ^ la terre perd de plus en plus de sa valet comment, pour &ire vivre un certain n^ d'hommes, il en- faut une étendue déplus e considérable. Cela £era comprendre aussi conmia pour faire subsister une famille de sauvages, >ii.a un état presque habituel de détresse, il faut [ ' de terres qu'il n'en fout chez un peuple civilisé p" > foire vivre à l'aise une ville de cinq ou six m habitans.
En prenant on terme moyen, il feut, en Frant pour feire exister une population d'environ dou
d'un terrain caldvé , de même le nombre des HnT(gei,daiiii pays, est an nombre des labonreors dans on antre; et qna> le peuple qui cultiTe les terres cnltive anssi les arts , celit soi' des proportions qui demanderaient bien des détails, «f/^vit A* ioiVj Ut. sTiu, chap. x.
DBS rOKDS DE TE&ILS. X^J
aenis individus , une lieue carrée de terrain ; en Prusse y la même étendue de terre ne fournit des moyens d'existence qu'à huit cents personnes environ ; en Danemarck ^ le même espace fait vivre on peu plus de six cents personnes; en Portugal^ il en feit vivre près de quatre cent cinquante ; en Turquie^ un peu plus de trois cents; en Russie^ il en &it vivre un peu moins de deux cents , et quatre^ vingt-deux seulement en Suède et en Norwège.
En admettant que ^ dans ces divers pays ^ on jouit à peu près de la même somme de bien-être^ il s'ensuit qu'un hectare de terre , en France , est une propriété égale à un hectare et demi en Prusse^ à deux hectares en Danemarck^ à peu près de trois en Portugal y à quatre dans l'empire turc , à un peu plus de six dans l'empire russe ^ et à plus de douze en Norwège et en Suède (i).
L'ancien royaume du Mexique nous présente un exemple bien plus frappant encore des différences qui existent entre les diverses provinces de cette partie de l'Amérique, relativement au nombre d'hommes que îait vivre une étendue donnée de terre. Yoid quelles étaient , en 4 803 , au rapport
(i) Le gouTernement d'Archangel ^ avec une superficie de BoyOoo Uenes carrées , n'a <pi'une population de 1 70,000 habitans y c'est-à-dire six individus^par lieue carrée. Un hectare de terre, en France, est une propriété plus considérable que deux cents hectares dans cette partie de l'empire russe.
128 DB l'utilité P&IMITIVB
de M. Alexandre de Humboldt, l'étendue et la population de chacune des intendances entre lea* quelles ce royaume était divisé (i).
NOMS des
UmiTDAKCEfl*
siTnirieiE
lieues carr^.
FOrULATIOll
totale.
Sonorst* •••••••.••••
i56,Qoo i53,5oo 63o,5oo 465, 800 376,400 5d4)^o 1,5 11, 800 8i3,3oo 5 17,300
3oi
Nuevo-Mexico
Duranso •••••
San-Luifl-Potosi
Vera-Cmz. • •
Zacàtecas ••
Guadalaxara
Mérida ••
VaUadolid
Oaxaca. ••••• •
Mfirîro. ..•....• ...a
Puebla ;.,
Guaoazuato
On voit ^ par ce tableau^ que le nombre de personnes auxquelles une lieue carrée de terrain fournit des moyens d'existence^ s'élève graduellement de 6 à 586. En Amérique^ comme dans tous les pays y le bien-être des habitans est généralement en raison des progrès de la civilisation. Je supposerai cependant^ pour simplifier le calcul^ que
(i) Essai politique sur la Nouvelle Espagne ^ tome 2, Ut. % chap. 8.
DES fOlCBS DE TEERl. lùg
dans les contrées du Mçxique où la terre ne fournit des moyens d'existence qu'à six ou sept personnes par lieue carrée , on est aussi bien pourvu de tout que dans celles où l'industrie a déjà tsit des progrès. Dans cette supposition^ et en admettant toujours que l'importance d'une propriété se mesure par les ressources qu'elle présente aux hommes , et non par l'étendue ou par la quantité de matière dont elle est composée^ nous trouverons que la valeur des terres s'accroît^ d'une intendance à une autre ^ dans la progression suivante : 6, T^ '10^ 12,38, 65,66, 81,409,-120,255, 301, 686.
L'étendue de terre qui ne vaudrait que six francs dans l'ancienne intendance de la Sonora , en van-* drait deux cent cinquante - cinq dans celle de Mexico , et cinq cent quatre-vingt-six dans celle de Guanaxuato. Elle en vaudrait près de douze cents en France , et plus de quatorze cents en Angleterre, n suit de là qu'un hectare de terre , dans un pay$ tel que la France, est une propriété aussi considérahle que deux cents hectares dans un pays tel que certains états du Mexique (1).
Mais ne perdons pas de vue que^ dans les vastes . provinces où une lieue carrée de terrain ne four-
(i) Il est bien entendu que ces calculs ne peuTent avoir de Texactitnde qu'en comparant entre elles de grandes maises, et en comprenant dans la valeur du sol tout ce que l'industrie liumaine en a fait sortir.
i5o ra ib'iiTiuTi tMiMimn
nit des moyens d'exUtence qu'à une &mille , c'estàniâne à six ou sept personnes^ ]e sol n'est pis oomplètement abandonné à sa fertilité naturdle; il m déjà reçu des habitans une certaine valeur. Quelques parties sont cultivées, d'autres servent à &ire paître des troupeaux^ et la population, toute iiible qu'elle est, a déjà subi un accroissement proportionné aux progrès de la culture. Quelle seaniidonc l'étendue de terre qu'il faudrait à chaque individu , dans un pays où l'industrie humaine se bornerait à recueillir ce que présente la nature iniquité et sauvage ? Quelle serait, dans un tel pays^ la ¥aleitr de la terre , comparativement à ce qu'eUe vaut chez une nation civilisée ?
On pourrait déterminer de deux manières Tétendue de terre qui est nécessaire pour fournir des moyens d'existence à une personne dans l'état «lavage : l'un serait de calculer le nombre d'homaies dont une horde de sauvages se compose, et l'étendue du territoire qui lui est propre ; l'autre «erait d'examiner *oe que la terre produit quand elle est abandonnée à m fertilité naturelle , et de acmnparer les besoins d'un certain nombre d'indi- «vdèns aux ressouirces que k terre inculte leur présente.
Le premier moyen peut être difficilement employé p parce que les voyageurs n'ont jamais pu déterminer, d'une manière bien eiacte, soit le
nombre de personnes dont se composaient les bordes sauvages qu'ils ont visitées^ soit l'étendue du territoire qu'elles occupaient. Un voyageur philosophe a tenté cependant de faire ce calcul; Yolney i pensé que ^ dans le nord de l'Amérique , il fallait pour faire exister un homme dans l'état sauvage un peu plus d'une lieue carrée de terrain (1). Cette évaluation^ loin d'être exagérée, me parait^ au contraire^ au-dessous de la vérité; d'abord parce que les ^uvages dont parle ce voyageur, n'étaient pas complètement dénués d'industrie ; et en second lieu , parce qu'ils trouvaient des mdyens d'existence dans les lacs et dans les fleuves. Si, dans œrtaines parties fort étendues du Mexique, une lieue carrée de terrain ne &it vivre que six personnes qui ne sont pas tout à fait étrangères à la culture, il est difficile de croire que, dans un paya entièrement inculte, le même espace suffise à l'exil tence d'une seule. Dans les parties les plus reculées du nord de l'Europe , en Laponie, il faut une lieue carrée de terre pour faire vivre un homme, et cependant Ton y jouit de quelques-uns des avantages de la civilisation. Comment n'en faudrait*-il pas un espace plus étendu dans des contrées complètement {)arbares ?
(i) Tableau du climat et du sol des États-Unis , t. a,
lia DÉ l'utilité l^iltMlTlVË
L'Jiomme n'est pas organise, comme certains animaux,^ pour se nourrir delà plupart des végétaux que la nature inculte lui présente. Pendant près de sept mois de Tannée , depuis le mois de juin jusqu'au mois d'octobre, sous des climats tempérés, la terre ne produit rien qui puisse immédiatement lui servir d'alimens. Pendant quatre ou cinq mois , elle donne des grains , des fruits, des légumes; mais, à l'exception de quelques baies, ces végétaux ne croissent avec quelque abondance que sur la terre cultivée. Les voyageurs se sont convaincus, par expérience, qu'il ne fallait pas aller chercher, dans les contrées sauvages, des plantes ou des fruits propres à les nourrir. S'il arrive par hasard que la terre inculte produise quelques fruits ou quelques grains , ils tombent et périssent du moment qu'ils sont parvenus à leur maturité. Nous ne connaissons , chez nous, aucune substance propre à nous servir d'alimens, qui se conserve quand elle est abandonnée sur le sol : tout ce qui n'est pas mis à l'abri de l'humidité ou de la dent des animaux, a péri même avant le temps des gelées. Les terres placées entre les tropiques sont un peu plus que les autres favorisées par la nature ; cependant elles ne donnent presque rien qui puisse nous servir d'aliment, quand elks ne sont pas cultivées.
Que reste-t-il donc à l'homme pour se nourrir.*^
éi poiiion et da gibier; et c'ett^ en eCBet^ de h pèche et de la dume qae les peuples wavagei ti« !eeat leurs moyens d'existence. La piche n'est une .ressource que pour les peuplades qui vivent sur ks Jbords des fleuves, des lacs^ des mers. Les alimens qu'elle leur fournit^ ne viennent pas^ au nMi^ jn^ mediatement^ de la terre; nous pouvons ne pw nous en occuper. Nous n'avons à rechercker id que les ressources que le sol nous présente pour nous nourrir^ nous vétir^ nous loger.
l)ans la mauvaise saison, la terre abandonnée à
.cflediftme n'offire donc que des graminées ^^ quH fimt souvent aller chercher sous la neige^ dSi moins Ssdr une grande partie du globe. Les hommes ne peuvent en feire leurs alimens; mais des animaux ^en nourrissent^ et ces animaux deviennent ensuite la proie des hommes. Hais quelle est la quantité de ^ier dont chacun d'eux a besoin pour subsister? Supposons qu'un individu en consomme -une jûèce tous les deux jours ^ l'un portant l'autrey gros et petits. Dans cette suppositiosi^ il lui en ftut cent quatre-vingt-deux pièces dans le cours de l'année. Pour en consommer annuellement un ! pareil nombre , il feut que l'espèce se perpétue, et qu'il en existe toujours, par conséquent, un nombre double au-delà de ce qui lui est nécessaire pour sa consommation. Ainsi , voilà déjà près de cinq cent
i54 B> i.'AiiA*i »âinn¥B
cinquante animaux nécessaires à l'existence d'im
seul homme , pendant le cours de chacpie année.
Mais l'homme sauvage n'est pas le seul aninnl qui vive de proie. H en est ^ au contraire , un trèsgrand nombre d'autres qui ne vivent que par ce moyen ^ qui lui disputent continuellement sa subsistance^ et dont il ne peut cependant par lui-même se nourrir. En supposant que tous ces animaux réunis ne fassent qu'une consommation égale à la sienne ^ il Ëiudra doubler le nombre de pièces de gibier. En voilà donc onze cents pièces, sans compte; celles qui périssent par accident, et qui ne servent d^aliment ni à l'homme, ni à d'autres animaux (i).
n £aut maintenant se demander quelle est l'étendue de terrain nécessaire pour foire exister^ pendant tout le cours de l'année^ un si grand nombre d'animaux propres à servir à d'autres de pâ-
(i) Les bétes qni ne viTent qae de proie , sont rares et^ont peu en frpnpèi; pour fournir des subsistances, dans la saison \la plD3 rigoureuse, aux animaux dont elles se nourrissent, il faut une étendue de terre immense ; ajoutons qu'elles détruisent généralement tous ceux qu'elles rencontrent. L'homme, dans Tëtat sauvage, se conduit de la même manière : il se saisit de sa ^roie quand il peut s'en emparer ; s'il la laissait échapper Une serait pas sur de la rencontrer une seconde fois. Ainsi, co même temps qu*U lui faut un grand nombre d'animaux pour subsister, tout concourt à les rendre rares.
ma Mi»s »ft TimEB* iSS
tore» Le nombre de ceux qui peuvent vivre danâ im pays inculte, est toujours détermine par la quantité d'alimens que la terre leur présente dana k saison la plus rigoureuse. S'il en naissait un fiomlnre plus considérable au temps oii le sol leor affire des alimens en abondance, une partie péri-* rail de faim dès que le mauvais temps serait Tenu* n est aisé de voir qu'une lieue carrée de terrain ne saurait suffire pour faire exister pendant l'hiver, qoand la terre est couverte de neige, un si grand nombre d'animaux. Admettons toute fois qu'mie Heue carrée soit suffisante, dans cette supposition^ il fiiudra, pour feire vivre une femille de six per« sonnes, un territoire de six lieues carrées. Quelque grande que soit cette étendue, on trouvera qn'dle est loin d'être exagérée, si l'on n'oublie pas qu'une lieue carrée de terrain ne nourrit que six ou îiept personnes dans de vastes contrées où la culture à déjk pénétré , et qu'une partie de cette feible population est souvent emportée par la fiamine.
Il n'est pas de vérité mieux démontrée que Fétat de misère et de détresse dans lequel vivent habituellement les peuplades qui tirent tous leurs moyens d'existence de la pèche, de la chasse , oïl des objets que leur présente la nature inculte. Une Keue carrée de terrain fournit à un sauvage moins de ressources , que n'en trouve chez nous un ouvrier dans Pexercice du plus commun des méders.
i36 Ds l'utilité paimitiys
Noos pouvons supposer cependant que^ dans l'état de la plus profonde barbarie^ les hommes sont aussi bien pourvus de tout ce qui leur est nécessaire pour satisfeire leurs besoins^ que dans un état de civilisation semblable à celui de la France. Dans cette supposition^ un hectare de terre en France sera une propriété parfaitement égale à douze cents hectares dans une contrée tout*à-£Bdt sauvage; la première fournira les mêmes ressources que la seconde. Par la même raison^ un hectare de terre qui vaudrait douze cents francs parmi nous^ ne vaudrait qu'un franc chez des peuples qui n'auraient fait aucun progrès dans la culture.
Lorsque la terre est abandonnée à sa fertilité naturelle^ il en faut donc une lieue carrée au moins pour fournir des moyens d'existence à un seul homme ; mais il ne faut pas s'imaginer que^ même dans cet état^ elle donne gratuitement les alimem qu'elle présente j un sauvage , pour s'emparer de sa proie , a besoin de se livrer, presque tous les jours, à des courses longues et fatigantes. Le genre d'industrie auquel il se livre , et les privations auxquelles il est condamné^ ne seraient pas moins insupportables pour un homme civilisé, que ne le seraient pour lui les travaux auxquels se livrent les habitans de nos campagnes. Dans toutes les positiojQs^ c'est donc par son travail que l'homme s'ap-
DIS rOKDS DE TEEAB* iSj
proprie les choses dont il a besoin pour exister.
n suit des observations qui précèdent^ que la plus grande partie de la valeur qu'ont les terres chez les nations civilisées y est le résultat de l'action que les hommes ont exercée sur elles^ et des progrès de la population. Si une lieue carrée de terre fournit^ parmi nous^ des moyens d'existence à douze cents personnes^ par exemple, onze cents parties de la valeur qu'elle a y sont des produits de l'industrie humaine. Le douze centième qui reste, représente la valeur qu'avait la terre , lorsqu'abanr donnée h sa fertilité naturelle, elle servait de retraite aux animaux nécessaires à l'existence d'un seul homme.
Cette différence, entre la valeur primitive du sol et la valeur que lui donnent l'industrie humaine et l'accroissement de la population qui en est la suite naturelle , est tellement considérable que, pour y croire, il faut en quelque sorte faire violence à son esprit. Cependant , c'est une vérité dont l'évidence ne peut être contestée , quand on observe quelle est la valeur des terres dans les contrées oii la civilisation n'a jamais pénétré, et qu'on étudie l'histoire des établissemens formés par des Européens sur des terres qui n'étaient habitées que par des sauvages.
Si ce qui précède ne suffisait pas pour démontrer que les honmies qui, les premiers, ont mia la
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terre en culture^ dans quelque pays que ce soit^ et qui se la sont ainsi appropriée y n'ont rien ravi à leurs semblables y les chapitres suivans sufiGbronl pour donner à cette vérité le caractère de Févîdence*
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