CHAPITRE X
De la conrersiûn da territoire national en propriétés pnTéei.
La terre est la source féconde qui produit toutes les choses dont nous avons besoin pour nous alimenter^ nous vêtir ou nous abriter; mais tant qu'elle reste abandonnée à elle-même^ elle ne montre^ dans ses productions, aucune prëfiàrence particulière pour Thomme. Bien loin de laisser roir pour nous aucune prédilection , la terre inculte ne produit , au contraire , avec une grande abondance , que des végétaux qui ne sauraient immédiatement nous servir d'alimens . Ilsemblequ'elle est^ à notre égard y d'autant plus avare de subsistances , qu'à certaines époques de Tannée , die en est plus prodigue pour la plupart des autres animaux.
Les hommes dont une peuplade est formée, sont donc condamnés à vivre de proie, aussi long-temps que la terre qu'ils occupent, reste sans cultute^ et qu'ils n'ont pas réduit à l'état de domesticité des animaux propres à les nourrir. Dans une telle situa-
l40 PB IiA COBVSBfllON 'jftU TEllBITOULE HATIONAIi
tion , les seules propriétés individuelles qui existent, » sont des instrumens de guerre^ de chasse ou de pêche j des dépouilles d'animaux y des cabanes et ^ de petites provisions d'alimens. La terre et les ri- i vières du bassin dans lequel chaque peuplade est renfermée, forment son territoire national, et : tant qu'il reste inculte, il n'est pas susceptible d'être divisé.
Il est impossible , en effet , de circonscrire le poisson ou les animaux sauvages dans des propriétés individuelles, ou dans les fractions d'un grand bassin ; il n'y a pas d'autres moyens de les atteindre que de les poursuivre aussi loin qu'ils peuvent aller. Les limites dans lesquelles le poisson d'eau douce est renfermé, sont nettement déterminées par la nature, et ne sauraient être franchies; pour cette classe d'animaux, il n'y a pas de communication d'un bassin à un autre. Les animaux terrestres se meuvent dans un espace plus étendu; ils peuvent, sans rencontrer d'obstacles, parcourir toute la superficie d'un immense bassin, ou même passer dans un autre. Cependant, comme ils ont leurs habitudes de même que les hommes, et comme ils sont sans cesse ramenés par leurs besoins, dans les vallées qui leur offrent des alimens et des abris , les montagnes qui séparent les nations les unes des autres, servent aussi de limite à la plupart des animaux.
EU PROPRIÉTÉd PRIVÉES. l4l
Si Fon veut bien concevoir comment «ne peuplade y même quand elle n'est pas sortie de Fétat sauvage, se trouve y en quelque sorte, attachée sur la surface d'un bassin formé par une grande chaîne de montagnes, il faut se représenter le fleuve qui parcourt ce bassin comme un arbre immense dont le tronc repose sur la mer, et dont les branches s'étendent dans les vallées latérales formées par les ramifications des montagnes. Le poisson se place habitueUement dans le tronc et dans les branches principales; jamais il ne s'élève jusqu'à l'extrémité des rameaux. Le gros gibier, le seul qui puisse fournir à un certain nombre de familles des alimena suffîsans pour subsister, se place dans les vallées, parce que ce n'est que lu qu'il trouve d'abondnna pâturages, et de l'eau pour se désaltérer. Les hommes se fixent là où la nature a attaché leurs subsistances. Tant que la terre (;st abandonnée à sa fertilité naturelle, et qu'elle n'est utile aux hommes que par les alimens qu'elle fournit à certains animaux, il ne peut donc se former aucune pro[)riété territoriale individuelle. L'espace dont chaque famille a besoin pour subsister ^ est tellement étendu, qu'on ne saurait le clorre de manière à prévenir la fuite des animaux qui s'y trouveraient renfermés; et par conséquent, la jouissance du territoire entier reste commune à toutes les familles dont la horde ou la peuplade se compose. Non-seulement la jouissance
i4a BB LA Gommuttov bu niuroiu itatiorai.
en est commune^ mais les individus ne parviennent à se procurer des subsistances qu^autant qa'i vont ensemble à la poursuite du gibier. S'ils 96 réunissaient pas pour le cerner, le poursuivre, ou l'engager dans d'étroits défilés y jamais ils ne parviendraient à s'en rendre maîtres. Même dam l'état le plus barbare y les hommes ne peuvent se conserver qu'au moyen d'associations , dans les* quelles ils mettent en commun leurs forces , leur adresse et leur intelligence ("1).
On a vu , par ce qui précède , que , dans l'état de barbarie, il faut à un homme pour subsister un peu plus d'une lieue carrée de terrain, et qu'il en £aut, par conséquent, à une peuplade un peu nombreuse une étendue immense; que chaque peuplade s'arrête naturellement devant les barrières qui servent de limites à ses .subsistances, et qu'elle parcourt tout le bassin dans lequel elle s'est développée ; que la terre reste une propriété commune à toutes les familles auxquels elle fournit des moyens d'existence , et ne peut être partagée qoe par la culture ; enfin , que les hommes qui vivent dans le même bassin, sont obliiq[és de s'associer entre eux pour se rendre maîtres des animaux dont ils peuvent se nourrir.
(i) Mackenzîe^ t. i, p. agS. — Hearne, chap. IX, p. ap^.-* Hennepin, p. 122 et laS. — Robin| t. 2, chap. XXXIV, p. 5M i « I67, et t a, chap. UV, p. 867. I
n nof AriMfl wwrriu. 14S
n reste maintenant à observer comment des fractions du territoire national en sont détachées pour être converties en propriétés privées ; il reste surtout à démontrer comment les hommes qui re* noncent à vivre de proie pour s'attacher à la cul* tore y peuvent s'approprier une certaine étendue de terre sans rien ravir à personne , et même en tendant de grands services à leurs semblables.
Si des hommes policés qui sont armés de tous les moj^ens que peut fournir une civilisation avancé^ qui sont pourvus d'instrumens puissans pour abat» tre des arbres ou défricher la terre; qui possèdent des semences de toute espèce et des provisions pour plus d'une année, rencontrent des difficultés sans nombre , et sont obligés de se livrer à des tr»vaux fatigans, quand ils veulent mettre en culture des terres marécageuses ou couvertes d'arbres et de broussailles, comment des sauvages, qui n'avaient pour instrumens de culture que leurs mains ^ des pierres et des branches d'arbres, el qui , pour vivre , étaient obligés de poursuivre leur proie dans les forêts , ont-ils pu mettre la terre en état de culture ? comment ont-ils pu garantir leurs premières récoltes de l'invasion des animaux et du pillage de leurs semblables?
Je ne me suis pas proposé de donner ici This* toire particulière des peuples qui les premiers se sont avancés dans la carrière de la cinlisation ; je
X44 ^£ I'^ COHYERSIOir DU TERRITOiaE IfATIOVAL
n'ai point par conséquent à rechercher quels ont été les premiers instrumens à l'aide desquels les hommes sont sortis de la barbarie ^ ni à décrire kl travaux et les souffrances des premiers cultivateur!. Des recherches de cette nature ne nous donneraient^ sur un grand nombre de points ^ que dek résultats fort incomplets^ fort vagues^ et^ par conséquent^ peu satisfaisans. Ce que nous avons à ob^ server ici^ ce sont les obstacles qui résultent de la nature des choses^ les moyens naturels que les hommes ont eus pour les vaincre y et les résultats qu'ont produits leurs efforts.
Partout où il a été possible d'observer des peuples au moment oii ils commençaient à sortir de h barbarie , on a vu que les hommes se livraient ai commun à la culture de la terre ; que les produits en étaient déposés dans des magasins publics, et que chaque famille en recevait ensuite à raison de ses besoins. Cette communauté de travaux et de biens fut observée par les Romains chez plusieurs peuples germaniques^ elle le fut également chez les peuplades du nord de l'Amérique par les premiers voyageurs qui les visitèrent; les Anglais qui fondèrent l'état de Virginie, furent obligés de recourir au même moyen , pour mettre la terre en état de culture , et c'est probablement ainsi que l'appropriation individuelle de la terre a commencé dans tous les pays.
t^ PROPRIÉTÉS PRIVÉES* l45
Dans l'état de barbarie , les individiis qni appartiennent à la même peuplade ne diffèrent guère les uns des autres que par l'âge et le sexe y ou par un peu plus ou un peu moins de force ou de beauté. Obligés de s'associer pour se procurer les alimens que la nature leur présente^ et nul ne pouvant en faire une grande provision sans le se* cours de ses semblables^ ils éprouvent tous la même disette^ ou jouissent de la même abondance. II est donc impossible qu'un homme possède une grande quantitéde subsistances^ tandis que d'antres sont condamnés par le besoin à se livrer à des occupations fatigantes. Dans un tel état^ nul n'est assez riche pour acheter le travail d'un autre , et tous sont assez pauvres pour être obligés de se livrer au travail pour se procurer leur subsistance.
D'un autre côté, un homme qui agirait seul pour arracher des arbres et défricher la terre, serait si faible ; il lui serait si difficile de se procurer les subsistances dont il a chaque jour besoin , et de se livrer en même temps à un travail qui ne doit lui fournir des alimens qu'au bout d'une année ; enfin, en supposant qu'il lui fut possible de mettre un petit espace de terre en culture, il lui serait si difficile de mettre sa récolte à Pabri des animaux ou même de ses semblables, qu'il est impossible de concevoir qu'au milieu d'une peuplade barbare , un individu se livre seul à la cul-
l46 DB LA GOHTSMIOJV WS TIKKiTOlSB HATIOHAL -
ture^il&ifiC que tous les IicHmiies rëimisBeiil kors efforts poar cultiver an ehsmip -comme ponr cerner une troupe d'animaux^ et c'est^ en effet, ce qu'on a observé dans les pays qui commençaieot à sortir de la barbarie.
Tontes les fois qu'une industrie ne procure p» imaiédialement des moyens d'existence anx personnes qui s'y livrent , elle ne peut être exercée que par les hommes qui possèdent assez de provisions pour vivre jusqu'à ce que les produits^de knr travail soiott terminés. Jamais les Européens ne seraient parvenus à fonder des colonies dans èa contrées incultes, si les hommes qu'iky envoysieiit n'avaient eu pour exister et pour se livrer à h coltare^ (jae les ressources qui leur étaient offertes par le sol dont ils allatent s'emparer. Parmi nous, un fermier ne parvient à obtenir une récolte de sa ferme, qu'en fournissant aux personnes qa'U emploie, des semences, des engrais , des instrumens d'agriculture, et des moyens de se vêtir , de se loger ,, de se nourrir. Chacun de ses ouvriers ou de ses domestiques a, dans la récolte qu'il contribue à £stire croître, une part proportionnée a^x services qn'il rend; mais cette part lui est payée en très-grande partie par anticipation : c'est le chef de l'entreprise qui lui en fait l'avance.
U faut de même qu^une peu[^de qui veut mettre en culture une partie da territoire qu'elle oc-
■H pjiopaiiTÉs PBrfÉss. \fyj
aipe^ âk des provisioiu poar mibsîMer pendant k travail. Elle est obligée de Caire deux parts de son temps; elle doit eu consacrer une \ s'em^ parer des subsistances que lai présente la nature inculte ; elle doit consacrer l'antre à rendre h terre fertile ^ ou pour mieux dire y [à la diriger dans aea produits. Dans les contrées où la civilisailion commence à se développer ^ ce sont les homswa qui donnent It la terre sa première prépara^ âotf ; ce sont eux qui en font disparaître les ar« bres, les broussai&es et tout ce qui peut nuire an développement des plantes qu'ils se proposent de âialtiplier. Quand ils ont exécuté ces travaux , qui sont toujours les plus pénibles^ ils abandonnent è lears femmes les soins ordinaires de la culture^ eereiour»ent à la poursuite du gibier ou de leurs ennenris.
Iftous avons vu que toute nation, qu'elle soit barbare ou civilisée, a un territoire sur lequel eBe â'est développée, et qui forme sa propriété nationale; nous avons vu que cette propriété est mi feit reconnu, et qu'il devient d'autant plus incontestable que la civilisation feit pl^s de progrès. Nous avon» observé', d'un autre côté, que, suivant lés lois de notre nature, un homme ne peut être la propriété d'un autre ; que sa personne n- appartient! qu'à M-même, et que toute valeur qn^'il crée n'appartient également qu% lui.
lO.
l48 DE LA GQKTERSIOR DU TB&RITOI&E NATIONAL
s'il ne Fa point aliénée. Ces faits étant reconnus, rien n'est plus facile que de concevoir comment se forment les propriétés individuelles qui consistent en fonds de terres.
Supposons qu'un certain nombre d'honunes^à force d'économies, de soins et de fatigues, parviennent à mettre en culture une certaine étendue de terre ; qu'ils l'enviromient cle haies ou de fossés; qu'ils y construisent des magasins ou des habitations; qu'ils y sèment des grains ou des légumes ; qu'ils y fassent croître des arbres à fruits ; qu'ils y élèvent des animaux; enfin qu'ils la rendent assez fertile pour qu'elle assure à eux et à leurs familles des moyens suffîsans d'existence.
Il est évident qu'en agissant ainsi, ils ne ravissent rien aux hommes étrangers à leur nation, puisque nous admettons l'existence d'un territoire national. Rayissent-ils quelque chose à leurs compatriotes? Au contraire , ils leur abandonnent la plus grande partie des terres qui leur était auparavant nécessaires pour exister. Quand^ ils étaient réduits à vivre de poisson ou de gibier , il fallait à chacun d'eux, pour subsister, plus d'une lieue carrée de terrain. Si, par leur travail, ils obtiennent de la millième partie de cette étendue , plus de subsistance que ne pouvait en produire la totalité, il est évident qu'ils abandonnent neuf cent quatrevingt-dix-neuf parties de leur propriété primitive.
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L'appropriation de la terre par la culture, bien loin d'être une usurpation sur la propriété d'ieiutrui, a donc pour résultat de réduire l'homme qui passe à l'état d'agriculteur , à un espace infiniment plus étroit, et d'augmenter ainsi l'espace réservé aux autres, de tout ce qu'il abandonne. L'étendue <{ui sufifi^it à peine pour Cèdre vivre dix hommes dans un état habituel de détresse, donnera des moyens d'existence à dix mille cultivateurs inteVligens.
Un espace de terre déterminé ne peut produire des alimens que pour la consommation d'un homme pendant une journée. Si le possesseur, par son travail , trouve le moyen de lui en faire produire pour deux jours , il en double la valeur. Cette valeur nouvelle est son ouvrage, sa création; elle n'est ravie à personne : c^est sa propri^. Si, au lieu de la doubler, il la décuple, s'il la rend mille £Dis plus grande , elle n'en sera pas moins une chose qui lui sera propre. Donner à un arpent de terre la puissance de produire comme cent, ou en centupler l'étendue sans en accroître la fertilité, c'est à peu près la même chose. La première opé-^ ration serait même plus avantageuse que la seconde; car elle donnerait plus de fecilité de faire la récolte et d'en prendre soin. Les hommes qui, par les capitaux qu'ils ont cumulés et par leur industrie, rendent la terre plus fertile, nesont donc pa&
l50 DE LA COHYBBfilOlf W TB«AITOIAB ITATIOITAL
moînstttUes à leurs aemblables que d'Us e« créMeat une nouvelle étendue. S'ils parviennent à fertiE- Mr nm terre qui ne produisait absolument rien y ou qui même était funeste ^ comme certains mar* rm», ils créent par ce}a même la propriélïé tout entière (^).
Ce qui rend si difficile l'appropriation de la tene par la culture^ dans les contrées entièrement sauvages > ce ne sont pas seulement les obstacles que présentent les arbres qu'il faut abattre^ les broussailles qu'il &ut détruire , la terre qu'il faut défricher; c'est surtout la difficulté d^avoir des subsistances pendant le travail^ et jusqu'au mfh ment où la terre cultivée nourrisse eUe-mièBEie le cultivateur. Aussi ^ du moment qu'un certain espace de terre a été mis en état de culture^ et qu'il fournit aux travailleurs des alimens suffitsans pour vivre d'une récolte à l'antre , les terres voisines acquièrent par ce seul fait une certaine valeur; elles peuvent être plus aisément cultivées. Ce phé-
(i) C€s observations sont loin d'être nonrdles; elles sont aussi anciennes que la cnltore même de la terre. Les sages de Tantiqne Étmrie les exprimaient sons la forme d'un conte. « Ua panvre laboureur donne en dot à sa fille atnëe le tiers de sa TÎgne,, et fait si bien, qu'avec le reste, il se trouve aussi riche. Il donne encore un tiers à sa seconde fille, et il en a toujours autant. » Histoire romaine y par M. Hîcbelet, t i , cbap. iv, p. S6,a*édit.
EH MLOP&IÉTÉS MIIVÉE8. l5l
nomèneeet surtout frappant eux Étata-Cins; à mesure que la culture avance vers les telles non cultivées^ ces terres augmentent graduellemesit <le prix, quoique aucun travail n'y soit exécuté.
Il résulte de là une conséquence qui mérite d'être remarquée. J'ai fait voir que l'homme qui passe de la vie sauvage à la vie agricole , et qui convertît par la culture une fraction du territoire national en propriété privée , k>în de commettre une usurpation, renonce à la partie la plus considérable de y propriété primitive. Je dois maintenant ajouta qu'en mettant en culture une fraction de cette propriété primitive , il accroît la valeur de toutes les terres qui environnent la sienne , et qu'il augmente ainsi les richesses de ses concitoyens , sans qu'ils se donnent aucune peine. Cet accroissement de la valeur d'un fonds de terre, qui résultede l'augmentation de valeur donnée par l'industrie aux terres environnantes , est quelquefois tellement considé* rable, qu'on refuserait d'y croire, si l'on n'était pas convaincu par l'évidence des feits.
Dans certains quartiers de Paris , par exemple , dix mètres carrés de terrain sur lesquels il n'existe aucune construction , valent environ dnq on six mille francs , tandis que dans d'autres ils ne valent que deux ou trois cents francs , et qu'à quelque distance de la ville , la même étendue de terrain , prise dans les champs , ne vaudrait pas plus de scp^
1$3 DE LA GONVBASIOIf DU TBRaiTOIl^E ICATIOITAL
OU huit francs. D'où vient cette différence de valeur entre des terrains égaux en étendue ? d'une seule circonstance , de ce que les terrains qui environ-^ nent le premier^ sont devenus des propriétés considérables par les constructions dont ils ont été couverts. Chaque maison qui a été bâtie sur un terrain^ a augmenté de quelque chose la valeur du terrain voisin , et c'est ainsi que de proche en proche^ un fonds qui n'avait qu'une petite valeur^ quand il était environné de champs ou de prairies^ est devenu une propriété considérable^ du mo-^ ment qu'il s'est trouvé au milieu d'une ville popu-r leuse.
Mais puisqu'un fonds de terre peut acquérir une grande valeur^ par suite de la valeur donnée aux terres voisines , les hommes qui ^ par leur indus-^ trie y créent celle-ci , ne seraient-ils pas fondés à revendiquer l'accroissement que êuhit celle-là ? H y a toujours action et réaction dans cet accroisse-^ ment de valeurs ou de propriétés; si mon voisin augmente la valeur du sol qui m'appartient^ quand il construit une maison sur le sien ; j'augmente à mon tour la valeur de sa maison en en construi-^ sant une sur le mien. Il serait d'ailleurs impossible^ ou du moins excessivement difficile de constater l'accroissement qu'un homme fait éprouver aux terres qui environnent la sienne ^ quand il y ajoute quelque valeur.
€ha toutes ks natmit / mime el« ki pht dYiliaée$9 il exista toojoofs une certnne étaadne de terres qui restent k profmâë indiTise des kn bitans d'une commune , d'une province on de l'état. Ces propriëtës sont géoénlement administrées par des daignés qui en perçoivent ks revenus pour k maise des propriétaires^ et qui ks emploient dans son intérêt. 1% 9 sans éprouver ancane modification^ ces propriétés augmentent de vakor^ par suite de raccroisseoient que Findnsirk £Bdt ^prouver aux propriétés individneDes ^ fl est évident que l'augmentaticm de k première tourne au jurofit de tous ceux qui en sont ks auteurs. Aux ÉtatsJUnis^ quand k culture apjmidie d^mrterritoire occupé par des sauvages^ k Gouvernement achète une partie de ce territoire et le revend ensuite à des particuliers. La valeur que ces terres out ^ ou qu'elles acquièrent avant que d'être cultiyées^ résulte évidemment des progrès kits par les citoyens des £tats4}nis. Aussi^ c'est au profit de ceux qui mit contribué à leur donner cette valeur que le prix de k revente est employé.
Dans une contrée entièrement sauvage , k nomr bre dea animaux que k terre peut supporter ^ est r^é.par la quantité de subsistances qu'elle leur offire pendant k saison k plus rigoureuse de l'année^ et le nombre des bommes y par k quantité 4'animaux que la terre leur fournit annuelle-
;L.54 de l'A GOJNYMMQir DU TEMAITOIBE ICATIONAL
menu Du momeat que ce terme est atteint , k f oputation oesse de s'accroître^ puisque ses moyens d'eusfience ne peuiFent pas augmenter; mais aussitôt que les subsistances se multiplient par la culture^ la population augmente dans la même proportion. Si la terre qui fournissait des alimens à une famUle de chasseurs^ par exemple, est graduellement mise en culture , la population qui n'était que de cinq ou six individus, pourra se multiplier juscpi'au nombre de cinq ou six mille. Or, lorsqu'une po« pulation s'est ainsi développée par la culture d'une certaine étendue de terre , elle considère ces terres comme ses propriétés, de la même manière qu'une nation considère comme son territoire national le bassin dans lequel elle s'est formée. Elle périrait en fort peu de temps , si elle était repoussée sur des terres incultes, ou si ces champs étaient ravagés à mesure qu'elle cherche à les rendre fertiles.
Dans l'en&nce de la civilisation , nul n'ayant sur las autres de grands avantages de fortune, les hommes sont obligés de mettre en commun leur intelligence y leur force, leur adresse, pour cultiver la tejrre , et ils en partagent ensuite les produits. Dans les pays où le travail et l'économie ont déjà cumulé des richesses plus ou moins considérables entre les mains d'un certain nombre de personnes, les choses semblent se passer difieremment; cependant^ quand on les observe de près,
les difleneaces aont plu8 idans les apparences «cpe dsBi la réaUië. Toutes les fois qu'il y a libeitë^ U y a échange de travaux et <le services y quel que soit d'ailleurs l'état de la civilisation; un exemple toffira pour le faire voir^ en même Cemps qu'il démontrera comment des propriétés foncières se fomeat au sein même des nations les plus dvi* lisées.
La France, considérée comme nation^ a un territoire qui lui est propre. Il existe, au milieu de ce teritoire, des espaces de terre fort étendus, qui n'ont pas été convertis en propriétés iadividuelles. Ces ternes, qui consistent généralement en fiiMnêaU , appartiennent à la masse de la population, iCt le gouvernement, qui en perçoit les re* venus , les emploie ou doit les employer daas l'intérêt commun. Qu'elles soient mises en vente, et qu'un homme industrieux en achète une partie , on vaste marais, par exemple ; il n'y aura point ici d'usurpation , puisque le public auquel la terre appartenait incontestaUemeot , en reçoit la valeur exacte par les mains de son gouvernement, et qu'il est aussi riche après la vente qu'il l'était auparavant. Des ouvriers sont employés à dessécher ce marais, à en arracher les arbres et les broussailles, en un mot a nettoyer le sol; ils eu accroissent la valeur , ik en font une propriété plus considérable. La valeur qu'ils y ajoutent leur est payée par les
l56 DE LA GOm^BBSIOir DU TEERITOIEB NATIOKAL
alimens qui leur sont donnés et par le prix de leurs journées : elle devient la propriété du capitaliste.
D'autres ouvriers sont employés à construire des bâtimens; les uns tirent la pierre de la carrière , les autres la transportent ^ d'autres la taillent , d'autres la mettent en place. Chacun d'eux ajoute à la matière qui lui passe entre les mains^ une certaine valeur , et cette valeur , produit de son travail , est sa propriété. Il la vend^ à mesure qu'il la forme^ au propriétaire du fonds y qui lui en paie le prix en alimens ou en salaires.
Des opérations semblables se répètent pour la charpente , pour les ferrures , enfin pour tous les objets nécessaires à une maison : chaque classe d'ouvriers prend certaines matières dans un état où elles ont peu ou point de valeur^ et leur donne une certaine utilité dont il reçoit le prix.
La pierre avant d'être tirée de la carrière , le fer avant d'être extrait de la mine ^ le bois avant d'être enlevé de la forêt, étaient, en effet, des propriétés infiniment petites. Si l'industrie en fait une belle maison et des bâtimens propres à l'exploitation d'une ferme, elles deviennent une propriété considérable ; mais la valeur en est distribuée à chacun de ceux qui concourent à la créer.
Après avoir fiait nettoyer le sol et construire des bâtimens , le propriétaire du fonds achète des instrumens d'agriculture, des semences, des four-
BU PKOPEiÉTÉs PEÏyiEs. 167
rages > des animaux pour l'exploitation. Ce sont des propriétés nouvelles qu'il acquiert ; mais il ne les obtient qu'en donnant en échange des valeurs égales , c'est-à-dire en livrant des propriétés équivalentes. Il n'y a point d'usurpation de sa part j personne n'a rien perdu.
• Si 9 quand l'opération est terminée ^ le capitaliste a dépensé une somme de deux cent mille francs^ et s'il a obtenu une propriété qui lui donne huit mille francs de rente ^ il est exactement dans la même position que s'il avait acheté une terre qui lui aurait donné quatre pour cent de son capital; mais le résultat n'est pas le même relativement aux diverses classes de la société ; il est infiniment plus avantageux pour un grand nombre de personnes.
n est évident d'abord que^ par la transformation d'un marais en une terre fertile^ aucun membre de la société n'a rien perdu , et que ceux qui ^ par leur industrie^ ont concouru à la produire^ nonseulement ont vécu pendant l'opération ^ mais ont pu fsdre quelques économies; or^ il n'est personne qui ne sache que la plupart des hommes ne peuvent vivre qu'en échangeant leur travail contre leur subsistance.
En second lieu^ quand une terre inculte est convertie en une ferme ^ il se forme sur le champ une famille de fermiers . et comme il ùluî à cette
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fiuiiille des domestiques ou des ouvriers qui Fd-^ dent dans son travail , cette dasse de la populatbn ^«oeroit dans la mesure des moyeu d'existeiioe qui lui sofift olfierts* (4)«
En troisième lieu^ ks boamies qui sont employés à la culture d'une fierme> wï eodfiomme&t pas tous les alimens qu'elle produit ; Ms ont besoin de vétemens^ de linge, d'instrumens d'agricul^ tuire; et ils obtiennent ces divers objets au moyen d'une partie de leurs propres produits : «ne terre mise en culture est donc un dëboucbé ouvert pour Tindustrie manu&cturière et pour te commerce; il smt de là que la popdiation industrieuse des villes s'accroît par là culture y en même temps que celle des campagnes.
Il faut ajouter à ces divers avantages qui résul-* tent de la création d'ime propriété foncière, ceux qui en réstiltent pour le propriétaire et pour sa £smille. CeuxK^i ne consistent pas seulement dans la jouissance du revenu que la terre produit; ils consistent, en outre, dans la considération qui
(i) « Partout où il se tyoïtve une place oti devx penoiméi peuvent vivre oommodément, dît Montetquîeay il te fait m mariage. La nature y porte assez lorsqu'on a*est point arrêté jmr la difficulté de la subsistance. » Esprit des Lois , liv. xxniy chap. X. — Cette observation de Montesquieu est le fondement de la doctrine que Ml Malthus a développée dans son Essai énf* h principe de ta pcpulotion.
a'aitache à ce genre de propriété , ébÊns^ Fmflaenee ^'eUe donne, el rartont damiB là «éraarifé qn'iAe ptodmt pour kf &miiiea, vémrmuMt S lien» moyens d'existence.
Si donc nous admettons comme un principe incoBtestable , qne tonte valeur appartieiit à cektt qui Ta crée, ti s'en suivra que les hmettae» qui, par la culture, ont converti en propriétés individuelles une partie du territoire national sur leqnel ils s'étaient formés , , n'ont rien ravi h pef^ soflme, et que Itm» de commettre une nsurptttioilr, ils ont puissamment eontribné' au bien--è(re def leurs sembbbles.
Quimd on jette un regard superficiel sur la' société même la mieux organisée , et qu'on voit i cèté d'un* grand ncMfcre d'hommes qui vivent du prod«rk diî leurs terres, un nombre- plits grand encore qui n'ont pour vivre que les produits de leur travail de chaque jour , on est tenté de considérer les premiers comme d'adroits usurpateurs, et les seconds comme des dupes ou des victimes; on demanderait volontiers que les parts fussent faites de nouveau , afin* que chacun eût la sienne. Cette injustice apparente s'évanouit, au moins en grande partie, lorsqu'on admet en principe que tout homme est le propriétaire des valeurs qu'il a créées; lorsqu'on observe la manière dont les propriétés se forment , et la marche que sm-
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vent les diverses classes de la population dans leur accroissement. Les fortunes nées de la firaude ou de la violence sont les seules que la morale et la justice puissent condamner (i).
On a vu ^ par ce qui précède^ comment ont été formées les propriétés individuelles qui consistent en fonds de terre ou en bâtimens ; mais on n'a pa voir quels sont les travaux^ les fatigues^ les dangers auxquels il faut se livrer, pour mettre en état de culture des contrées désertes et sauvages. Les voyageurs qui ont le mieux observé les mœurs des peuples les moins éloignés de la barbarie, n'ont pas su ou n'ont pas voulu nous apprendre par quels moyens et à quel prix ces peuples parvenaient à cultiver la terre. Nous pourrons nous en former une idée, en observant comment plusieurs peuples d'Europe sont parvenus à fonder
(i) En 1798, au moment où quelques hommes attaquaient la société jusque dans ses fondemens,un philosophe, M. Rœderer, posa cette question dans un cours public :
tt Le droit de propriété est -il inhérent à la nature de l'homme, antérieur à la société , inaliénable de la part de l'individu, et inviolable pour le corps social?
» Je n'hésite pas, ajouta»t-il, à répondre^: Oui , sur toutes ces questions , en rappelant toutefois la distinction que j'ai déjà faite entre le droit et t exercice du droit. » Et il prouva son affirmation. (Voyez le Journal d'économie publique ^ de morale et depolitique, rédigé par M. Rœderer, t. 3, p,i 18, aia et a 57.)
Bv vmomiivil mYÉn. i6&
des oolonieB dans des contréeê ou la dhriUntkm n'avait Jamais pénétré. On verra^ par cette aposition^ que , si l'homme cr^ la valeur des tenres qu'il s'approprie ^ ce n'est qu'en se livrant à des soins^ à des JEatigues^ et souvent même à des dan* gers très-grands.
l(j>2 DBfl 0BS9ACLE8 5;IIB VKASIMTE