SUA LES FLEUVES ET LES AIV1ÈES
hamaine ne peut ni en accroître^ ni en diminuer sensiblement la quantitë4
Si Fean de pluie s'évaporait à mesure qa'dle tombe 9 il n'y aurait plus d'infiltration, et par conràjuent les sources et les rivières tariraient. Si y ail lieu de s'évaporer j elle tombait sur des pentea rapides y dépouillées de végétaux et de toute matière propre à la retenir, elle se précipiterait avec force dans les vallées, et les rivières ne seraient que des torrens. Il faut donc , pour que les rivières ou les fleuves aient un cours égal et régulier, et qu'ils soient véritablement utiles, que l'eau qui résulte de la chute des neiges ou des pluies, s'infiltre dans la terre d'une manière très-lente. Dans un pays qui compterait, par exemple, dans le cours d'une année , quatre-vingts jours de pluie et deux cent soixante-quatorze de sécheresse , il fiiudrait pour que les rivières fussent toujours en bon état, que le temps nécessaire à l'infiltration eût trois' ou quatre fois plus de durée que la saison pluvieuse.
On comprend maintenant comment les popu-* lations qui possèdent les plateaux et les versans des montagnes, peuvent, en agissant sur les terres dont elles sont en possession, causer de grands dommages aux propriétés situées dans les parties les plus inférieures des bassins ; il leur suffit , pour feire évaporer l'eau destinée à alimenter les rivières , ou pour la convertir ea torrens, de détruiiie
ig8 DB l'iKVLUBNCB DU DÉBOISEMBIIT
les arbres et les v^étaux qui empêchent révapo — ration , ou qui retiennent les terres sur le pen — chant des montagnes.
Il est facile de- concevoir , au reste , que les dan — gers de ce genre sont plus ou moins grands , selo 23 qu'on se trouve placé sous un ciel plus ou moir^^ ardent, et selon que les montagnes qui formait les bords des bassins, sont plus ou moins étendaes, plus ou moins escarpées; l'évaporation se fait d'ane manière plus rapide sur les terres placées entre les tropiques ^ que dans les iles de la Grande-Bretagne ou dans le Danemarck; et la pluie forme plus aisément des torrens dans les montagnes de la Suisse, de quelques parties de l'Italie et de la France; que dans des pays où les terres ont peu de pente.
Ces observations ne sont pas seulement le résultat d'une induction tirée de la nature des choses ; elles sont le produit des expériences faites en divers temps et en divers pays ; et plus on réfléchira sur les causes delà décadence ou de la prospérité des peuples , plus on trouvera qu'elles ont de l'importance. Les effets désastreux du déboisement des montagnes se sont manifestés dans tous les pays ; mais c'est particulièrement sous les climats chauds qu'on s'en est promptement apperçu.
Dans l'île de la Trinité , l'on a remarqué que les pluies diminuaient à mesure que les défrichemens
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{usaient des progrès^ c'est-à-dire à mesure que les forêts disparaissaient. Dans un espace de quinze ou seize ans ^ on a vu quelquefois décroître d'une manière sensible l'eau des rivières dont les bassins étaient dépouillés d'arbres ; tandis que les bassins do voisinage^ dont les arbres étaient conserves^ continuaient d'être arrosés par la même quantité d'eau (i).
Le même phénomène a été remarqué à la Martinique : les montagnes ont été dépouillées de leurs forêts^ et, depuis ce temps, les bassins dont ces forêts Élisaient partie, sont privés de brises, de pluies, de fontaines, d'abondantes rosées (2).
 Saint-Domingue, les mêmes causes ont produit de semblables effets : les colons ont dégarni les montagnes des forêts qui les couronnaient, principalement au vent de l'île; et depuis ce temps la sécheresse a tout dévoré, a Ces bois , dit un voyageur, arrêtaient les nues, aspiraient les vapeurs , entretenaient la fraîcheur et l'humiditr. sous leur ombre, alimentaient les sources qui jaillissaient des pieds de leurs mornes; mais, depuis que ces mornes ont été dépouillés de leurs utiles végétaux, les vapeurs fécondantes ont cessé de s'y
(i) Dauxion Lavaysse , Voyage aux (Les delà Trinidad , t. I, ch. a,p. 96—97.
(a) Robin, Voyage dans la Louisiane, t. i, cli. iS, p. 228
aoo Bs l'htilubugb du DtBonftMEHT
arrêter. Les vapeurs y sont devenues rares; ainsi la sécheresse et Taridité des mornes a tari lessonroes de la fécondité des plaines environnantes. Leanttes retombant sons le vent ne s'arrêtent pins que veis ces hauts pitona^ voisins de Saint-Pietre, où elles se dissolvent en pluies répétées et abondantes (^). »
Le déboisement a produit à Tile de France (sojourd'hui l'ile Maurice)^ les mêmes effets qne dans les îles de la Trinité et de Saint-Domingue.
« Quelque abondantes que les pluies soient eacore à rHe-de-France, dit Pérou, c'est une opî-^ nion généralement établie, dans tout le pays, qu'elles ont beaucoup diminué depuis vingt-cinq ou trente ans, et tout le monde en accuse les défrichemens considérables, qui, dans ces derniers temps surtout , ont été faits d'une manière trop indiscrète. Ce sentiment est partagé par tous les cultivateurs les plus éclairés et les plus anciens; tous prétendent que les rivières roulent aujourd'hui sensiblement moins d'eau qu'autrefois ; que plusieurs sources ont tari ; que la végétation n'est plus aussi active; et ce dernier effet, ils l'attribuent bien moins à l'épuisement du sol qu'au défaut d'humidité habituelle. Certes, il n'est pas impossible que l'abattage indiscret des forêts ait efEectivement contribué beaucoup à diminuer la
(l) Kobiiiy t. I, ch. 69 p. 89 et 90; ch. i5^ p. aaS,
SUE I<S8 fLBVYIB ET LU UYIÈBU. 901
quantité absolue des pluies, mais il est bien possible auAsi que cette quantité restant la même, elle ne toit cependant plus suffisante au besoin de la v^ëtation , parce que le premier effet de la dé* nudation du sol est de rendre l'évaporation plus prompte , et surtout plus considérable (1 ) » •
L'effet produit aux Antilles par le déboisement des montagnes , a été ressenti dans les parties du continent américain, oii les montagnes ont été dépouillées des bois qui les couvraient. Aux États- Unis ^ on a depuis long-temps observé que la coupe des forêts, particulièrement sur les hauteurs, diminue généralement la masse des pluies , et des fontaines qui en résultent, en empêchant que les nuages ne se fixent et ne se distillent sur les lieux élevés. « Le Kentuky lui-même, dit Yolney, en offre la preuve , ainsi que tous les autres états de l'Amérique^ puisque l'on y cite .déjà une multitude de ruisseaux qui ne tarissaient pas il y a quinze ans , et qui maintenant manquent d'eau ; d'autres ont totalement disparu, et plusieurs moulins, dans le New- Jersey, ont été abandonnés pour cette cause (S) « »
Un naturaliste célèbre, M. Alexandre de Hum-^
(i) Péron, \W, ly ch. 4^p. 5i. — La Péronse, t. a, ch. 4, p. 93 et 94.
{%) Voyage aux EtaU^Unii^ t. i, ch. 3, p. 26 «t «7.
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boldt^ a £ait^ sur les effets que produit le déboisement des montagnes, des observations semblables à eeUes de Yolney. Son témoignage est ici d'un si grand poids ^ qu'on me pardonnera de le rapporter en entier.
» En abattant Itss arbres qui couvrent la dme et le flanc des montagnes^ dit-il ^ les hommes^ sous tous les climats^ préparent aux générations futures deux calamités à la fois^ un manque de combustible et un manque .d'eau.
» Les arbres, par la nature de leur transpiration et le rayonnement de leurs feuilles vers un ciel sans nuages , s'enveloppent d'une atmosphère constamment fraîche et brumeuse : ils agissent sur l'abondance des sources , non comme on Ta cru si long-temps , par une attraction particulière pour les vapeurs qui sont répandues dans l'air, mais parce qu'en abritant le sol contre l'action directe du soleil y ils diminuent l'évaporation des eaux pluviales.
» Lorsqu'on détruit les forets comme les colons européens le font partout en Amérique avec une imprudente précipitation, les sources tarissent entièrement ou deviennent moins abondantes. Les lits des rivières restent à sec pendant une partie de l'année, se convertissent en torrens chaque fois que de grandes averses tombent sur les hauteurs.
» Comme avec les broussailles, on voit dispa-
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raitre le gazon et la mousse sur la croupe des montagnes^ les eaux pluviales ne sont plus retenues dans leurs cours : au lieu d'augmenter lentement le niveau des rivières par des filtrations progressives y elles sillonnent, à l'époque des grandes ondées, le flanc des collines^ entraînent les terres éboulées, et forment ces crues subites qui dévastent les campagnes.
I) Il résulte de là que la destruction des forêts, le manque de sources permanentes et l'existence des torrens, sont trois phénomènes étroitement liés entre eux. Des pays qui se trouvent situés dans des hémisphères opposée, la Lombardie, bordée par la chaîne des Alpes, et le bas Pérou , resserré entre rOcéan Pacifique et la Cordîllière des Andes , offrent des preuves frappantes de la justesse de cette observation ('i). »
Les îles qui ont été complètement dépouillées d'arbres, comme l'ile de Pâques, ont été réduites à n'avoir ni ravins, ni ruisseaux, ni sources; une sécheresse horrible a détruit les plantes et les arbustes, et elles sont devenues presqu'inhabitables (2).
La destruction des bois et la disparition des sources et des rivières ont produit , dans quelques
(i) Voyage aux régions équinoxiales^ liv. V, ch. 16 , t. 5 p. 174—174.
(2) La Pérouse ,1. 2 , ch. 4 9 p. 9^ — 94.
304 DK l'U(¥|«UB]!CGB DU D^SOiSSMENT
partie» du inonde ancien , des effets plus fnnestes encore} quelques parties de la Perse et de .la Haute-Egypte ont été transformés e4 déserts, çuri-r des ; les bonunes et les animaiix en ont disparu avec la végétation (i).
Les cbangemens qu'a éprouvés le sol des divers états de l'Europe, remontent à des temps trop reculés et trop barbares, pour qu'il ait été possible d'observer et de constater les efifets qu'ils ont produits sur les sources, sur les rivières, sur les fleuves et sur les terres susceptibles de culture. On ne peut guère douter cependant que ces effets n'aient été analogues à ceux qu'on a remarqués en Àmé-^ rique et dans d'autres parties du monde, et que les rivières n'aient diminué et ne soient devenues plus irrégulières , à mesure que les bois ont dis<paru des plateaux et des versans des montagnes.
Dans les derniers temps de la république romaine, la Gaule et la Germanie étaient couvertes d'immenses forêts qui ont été détruites en grande partie (2). Si ce fieiit n'était pas constaté par les écrivains romains, il le serait par les nombreux monumens des druides qui existent encore sur des plateaux complètement dépouillés d'arbres , et qui se
(i) Voyez Traité de législation ^ liv. m, ch. 23 , t, 3» p. 147—148.
(a) Voyez les Commentaires de César.
SDft I«BS FLtirrSS ET LES EITlAftlB. 9o5
tftmvaieût jadis au milieu des forets. Or il ért imposs3>Ieque ces forêts^ sttaées sur lespkteaax ou sur la croupe des mcnitagoes^ en aient disparu^ sans qu'il en soit résulté aucun effet sur les sources que produisaient les eaux de neige ou de pluie. Ces sources sont certainement devenues moins abondantes^ plus rares ^ plus irrégulières; quelques» unes ont probablement été remplacées par des torrens.
Plusieurs historiens de l'anci^me pi^ovince de Franche-Comté ont pensé que les rivières qui des^ cendent du Jura^ étaient jadis plus considérables qu'elles ne le sont de notre temps ; ils ont cru que le Doubs , par exemple ^ était navigable à un point où il ne l'est pas aujourd'hui; et il existe encore^ près du village de Mandeure 0)^ à une lieue et demie du Pont^e-Roide, des vestiges d'un pont, qui appuient cette opinion (S).
Les terres incultes qui existent dans le départe* ment de PIndre et dont l'étendue est de S0i,746 arpens , étaient jadis d'antiques forêts que des in* ont dévorées ou que les mains des hommes
(i) Le village de Mandeure était, du temps des Romains ^ ime ville considérable qui portait le nom d'Epamandsulorum, n reste encore beaucoup de vestiges et de ruines de cette ville.
(a) Statistique générale de la France^ publié par ordre du Gouvernement* Département du Doubs , ch. i, p. 3.
2o6 DB l'hiflueiigs du béboissmskt
ont détruites (i). Dans quelques parties du départei»ent des Deux-Sèvres ^ de vastes étendues de forêts ont également disparu , et les sources qu'elles alimentaient ont tari (S).
Il est des départemens dans lesquels la destmclion des forêts qui couvraient les montagnes, et dont les eaux alimentaient les rivières et portaient la fertilité dans les plaines , ne date pas d'une époque très-reculée. Lorsque^ dans les années 4787, 4788 et 4789, Arthur Young fit un vpyage en France, pour en observer l'agriculture et les diverses ressources, il fut témoin de dévastations qu'il n'aurait pas crues possibles , s'il ne les avait pas vues de ses propres yeux. Il mérite d'autant plus de confiance, dans son témoignage à cet égard^ qu'à son avis le prix du bois était encore trop ba« à cette époque, et qu'il croyait utile de convertir des forêts en terres labourables , jusqu'au moment où le produit d'un arpent en bois, serait égal au produit d'un arpent en céréales ou en fourrages. Les dévastations dont il fut témoin et qu'il déplorait amèrement, avaient lieu dans les Pyrénées. (c Une grande partie de ces montagnes, dit- il, est couverte de bois , et une beaucoup plus grande Ta
(i) Statistique générale de la France* Département de l'Indre, p. 178 — aSy.
(a) Statistique générale de la France, Département des Deux-Sèvres, p. 1 32.
SUR LES FLBUYE8 ET LES EITIÈKSS. 207
été; car la destruction qui s'en feit tous les jours^ n'est pas croyable pour ceux qui ne l'ont pas vue. Je passais fréquemment à travers plusieurs bois près Bagnères de Luchou y dans lesquels des hommes étaient à l'ouvrage^ coupant et fendant déjeunes bouleaux^ pour feire des cercles de tonneaux. Je fus choqué de voir la consommation qu'ils en fodsaient y et qui n'aurait pas été plus dévastatrice et plus prodigue au milieu d'une forêt américaine.... Cette belle et noble forêt de Lartigues a éprouvé une dévastation si générale^ qu'elle est presqu'entièrement détruite ; il n^y a point de jeunes pousses pour remplacer les arbres qui ont disparu^ et, dans dix ou douze ans, ce ne sera plus qu'une montagne nue, avec quelques misérables arbustes broutés par des chèvres ou par d'autres animaux.
» Dans certaines partiesque je visitai, à quelques lieues de distance , vers les terres parcourues par les troupeaux espagnols, il y a des forêts détruites d'une manière si honteuse , que cela est incroyable pour le citoyen d'un pays dans lequel le bois a quelque valeur. Plusieurs vingtaines d'acres étaient si complètement ruinées qu'il ne restait pas un seul arbre debout ; et cependant c'était encore une forêt entière de troncs de trois , quatre et six pieds de haut , triste et choquant spectacle à voir ! De tous côtés, les torrens entraînent autant de bois que de pierres, et présentent des ruines sembla-
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bles; les routes sont formées avec des fingmens d'artères , et sont garanties contre les précipices par des arbres entiers qu'on y pose et qu'on laisse pourrir. On n'avance pas de quelques pas sans enfoncer sa canne dans des troncs d'arbres qui se pourrissent ou qui sont déjà pourris. Tout est ruine, dévastation, désolation ; c'est l'aspect d'une forêt où une armée ennemie, dans un accès de licence et de méchanceté, aurait tout détruit » ("i). En déplorant ces dévastations, Arthur Youngn'y voyait que la perte qui en résultait immédiate** ment, celle du bois ; il ne paraissait pas se douter des effets qui devaient en être la suite pour ks sources' et les rivières , ni des dommages qui pour^ raient en résulter pour les terres les {dus fertiles.
(i) Tra^els daring tkd years 1787 , 1788 snd 1789 under- Xàkxm more particularly with a TÎew of aacertaiiiîiig Ae cultivation, wealth, resonrces, and national proaperity of tbe Kingdom of France 9 by Arthur Toung^ vol. a. ch. p. 26, p. X06.
SB LA BiGKADATIOir DBS AiyiÈKBS BU PBAHCB. 209