CHAPITRE PREMIER
De rinfluenee des doctrines des peuples posseueiin d'esclaYei sur les idées des nations civîlis<^es.
LoBSQCs les téaèbres du moyen-âge ont corn* mencé à se dissiper y les hommes studieux n'ont pas eu la pensée hardie d'acquérir des lumières^ en observant les phénomènes qui s'offraient à leurs regards ; ils ont étudié les ouvrages dans lesquels les écrivains grecs ou romains avaient déposé leurs systèmes et les résultats de leurs observations ; ils ont cherché y non à se faire des idées exactes de la nature des choses^ mais à se pénétrer des pensées des hommes qui les avaient précédés.
Cette manière de s'instruire a été abandonnée
par les hommes qui s'occupent de sciences phy -
siques : c'est par l'observation des laits , et non par I. I
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Fétude des livres , qu'ils acquièrent des connaissances. Les ouvrages des savans ne sont plus considérés par les personnes qui possèdent une véritable instruction , que comme des guides y dont la mission est de diriger ceux qui veulent se livrer à Fétude des choses. Ils font^ dans les mains des gens qui aspirent à s'instruire , l'office que font , entre les mains d'un voyageur^ des itinéraires ou des cartes de géographie. L'homme qui prétendrait combattre le résultat d'une observation scientifique par l'autorité d'Aristote ou de Pline , se rendrait ridicule aux yeux des gens les moins éclairés.
A la renaissance des sciences morales^ on a procédé, pour acquérir de l'instruction, comme on procédait pour les sciences physiques : ce n'est point par l'étude des phénomènes de la nature qu'on s'est instruit, c'est par la lecture des livret des premiers moralistes et des premiers métaphysiciens , ou par l'étude des lois des premiers peuples dont on a possédé l'histoire ; les institutions dei peuples grecs et romains , et celles des peuples du moyen-âge ont été, pour ainsi dire, les patrons sur lesquels les savans ont tenté de former les idées et les mœurs des nations.
Mais la révolution qui s'est opérée dans l'étudfi des sciences physiques ne s'est pas encore étendue à l'étude de toutes les branches des sciences mo* raies : le professeur qui, de nos joursj enseignerait
comme des vérités les doctrines des premieri pbrliciensy se rendrait ridicule; il n'eu serait pas de mime de celui qui enseigoerait les systèmes philofaphi([ues de$ écrivains grecs. On craindrait de f'égarer si l'on suivait aveuglément les doctrines d'Âristote : on n'éprouve pas cette crainte en étu«diant ]a$ opinions de Papinien. Dans les sciences physiques ^ oelui qui s'aviserait de substituer l'au^ toriié des livres à l'autorité des faits, serait consi* déré comme nn esprit étroit et faux ; mais dans la science du droit ou de la morale» celui qui s'aviserait de substituer l'autorité des £aits à l'au^* torité des livres , ne serait peut-être pas compris par beaucoup de gens qui se prétendent instruits. Les idées que nous avons sur les lois et sur la morale n'étant pas , en général , des résultats de nos propres observations sur la nature des choses, il nous importe de remarquer au moins quelles sont les sources auxquelles nous allons les puiser. Nous les puisons généralement dans les institU'** tions des premiers peuples de la Grèce et de l'Italie, dans les décisions des jurisconsultes romains^ ou dans les rescrits des empereurs^ et dans les lois ou les institutions du moyen-âge. Nous formerons ainsi notre entendement sur celui des peuples qui sortaient à peine de la barbarie, et qui avaient tous les préjuges et toutes les passions qu'enfantent la servitude et l'état sauvage. U est bien clair qu'il
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n'est ici qaestion qae de ceax d'entre noos qui étudient la morale et les lois comme sdences : œox qui n'ont pas la prétention d'être on de devenir des savans^ ont toujours un certain nombre d'idées qu'ils ne doivent qu'à leurs propres observations et à leur bon sens naturel.
n n^existe cependant presque aucune analogie entre l'état social au milieu duquel nous vivéiÉl^ et rétat social des peuples dont nous empruntons les idées pour former nos sciences. Notre tendance naturelle nous porte à agir immédiatement sur les choses pour les approprier à nos besoins y et à nous soustraire à l'action violente que nos semblables voudraient exercer sur nous , pour nous contraindre à devenir les instrumens de leurs plaisirs ou de leurs caprices. Les hommes dont nous empruntons les idées n'agissaient sur les choses^ au contraire , que par l'intermédiaire d'autres hommes qu'ils s'étaient appropriés^ et dont ils faisaient les instrumens de leurs ti*avaux. Chez les peuples civilisés de notre âge , l'homme lutte sans cesse avec la nature physique, pour en diriger les forces dans le sens de ses intérêts. Cette lutte existait aussi dans les temps anciens ; mais il y avait de plus une lutte continuelle d'homme à homme.
Les législateurs ou les philosophes, dont les opinions ou les principes servent à former les nôtres, étaient tous , en effet , des possesseurs d'esclaves.
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Àristote^ Platon, Cicéron^ Papinien^ Paul, Ulpien, possédaient , à titre de propriétaires , un nombre plus ou moins considérable d'hommes y d'enbns et de femmes. Ils ne doutaient pas que cette es* pèce de propriété ne fut très -légitime, et ils auraient regardé comme un mauvais citoyen celui qui aurait attaqué les institutions propres à garantir la durée de l'esclavage. Les empereurs romains et ceux de Constantinople , dont les décrets sont descendus jusqu'à nous, ne possédaient pas seulement quelques hommes , ils possédaient des nations entières, et croyaient en avoir la propriété. Enfin, sous le régime féodal , l'esclavage existait comme chez les Romains : le cultivateur était considéré comme laisant panie du champ auquel il était attaché. Plus tard , les nations ont été considérées comme des propriétés de famille , dont on a disposé par des traités ou par testament, comme nous disposons de nos troupeaux (1).
Ainsi , tandis que nous sommes portés, par la nature de notre état social, à faire disparaître les derniers vestiges de la servitude , nous nous pénétrons des doctrines de l'esclavage domestique, de la servitude féodale, du despotisme militaire, et
(i) De nos jours, les nations sont encore considérées, dans la pins grande partie de TEurope, comme la propriété des princes qui les gouvernent. Il suffît y pour en être convaincu > de lire les traités qu'ils font entre eux.
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de l'état sauvage. La dominatioû qu'exerçaient tai patriciens romains sur leurs esclaves^ a ces^ d'èxi»*^ ter depuis des siècles ; les diverses races de barb&rei qui avaient attaché les cultivateurs à la glèbe y êe sont éteintes ou ont perdu une grande partie de leur puissance : mais les doctrines des uns et des antrei Sont encore pleines de vie ; nous en formons tine partie essentielle de l'enseignement des lois et de la morale ; nous les apprenons dès notre enfance dans nos écoles; nous les invoquons dans nos CÙXM de justice.
Cependant toutes leurs lois n'étaient pas vicien* êes, toutes leurs doctrines n'étaient pas des erreurs: on trouve, au contraire, dans leurs codes des dé* Cisions pleines de justesse , et dans leurs livres des maximes pleines de vérité. Mais l'ordre de choses au milieu duquel ils étaient placés , ne leur per^ mettait pas de remonter aux véritables principes des lois et de la morale , et d'en suivre les conséquences. Ils n'auraient pu fonder les droits et les devoirs de chaque individu sur la nature ioième de l'homme , sans mettre leurs doctrines eu opposition avec leurs pratiques , et sans proclamer nilégitimité de l'esclavage. Ils étaient ainsi dans la nécessité d'admettre certains principes dont ils liaisàient le fondement de leurs droits , et dont ils n'auraient pu démontrer la vérité.
Gomment^ par exemple, des hommes qui comi-
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dëmient h partie k plus considérable de leurs sem- Uables comme des choses dont ils pouvaient user et abuser aans yioler aucun droite auraient -ils pu, dans la praticpie, admettre qu'il existait des droits et des devoirs inhérens à la nature humaine? Comment auraient - ils pu admettre que les devoirs d'une fenmie envers son mari, ou d'un mari envers sa fienmie, résultaient de leur propre nature, quand ils proclamaient que des hommes ou des femmes que la force avait asservis , n'avaient ni devoirs à remplir, ni droits à exercer ? Comment auraient*ils pu , sans se mettre en contradiction avec eux-mêmes, reconnaître les devoirs d'une mère envers ses enfisins , ceux des en fans envers leur mère, quand ils proclamaient qu'il n'existait aucun devoir de famille pour les êtres humains nés on tombés dans la servitude ?
Aux yeux de tous les hommes qui ont attentivement observé comment les peuples se développent, il est évident, ainsi qu'on le verra plus loin, que la propriété naît du travail. Si l'on n'admet pas qu'un honune ne peut légitimement avoir d'autre maître que lui - même, et que chacun est le propriétaire du firuit de ses travaux , tant qu'il ne l'a pas volontairement aliéné, il est impossible de trouver un fondement solide à la propriété. Il Eaut la Cèdre reposer exclusivement sur les actes des gou- (, auxquels on donne le nom de lois; mais
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sur quelle base fera- 1- on reposer ces actes ^ et à quel signe en reconnaîtra - 1 - on la justice ? Il est bien évident cependant que les peuples dont les lois et les maximes sont parvenues jusqu'à nous^ n'admettaient pas ^ et ne pouvaient même pas admettre que^ suivant les lois de notre nature^ chacun est maître du produit de ses travaux. Ils n'existaient^ au contraire^ qu'au moyen des travaux des hommes qu'ils avaient faits esclaves ; et cette manière de vivre n'avait rien d'illégitime à leurs yeux. Pour découvrir les lois suivant lesquelles les na- . tions prospèrent ou dépérissent , et les droits et les devoirs qui sont inhérens à notre nature^ il était donc nécessaire d'observer les divers états par lesquels les nations ont passée avant que d'arriver au point oii nous les voyons , et de substituer ainsi l'observation des faits à l'étude des doctrines^ ou des systèmes imaginés pour les justifier. En suivant cette méthode, j'ai fait voir qu'il n'y a ni progrès ni prospérité possibles, soit dans l'état que quelques écrivains ont appelé de nature ^ soit dans l'état d'esclavage domestique ou politique; j'ai démontré de plus qu'un état dans lequel les hommes tenteraient de mettre en commun les biens qui résultent de leurs travaux, ne différerait que de peu de l'esclavage proprement dit. Il me reste maintenant à observer ce qui arrive quand chacun n'a d'autre maître que soi-même, et que nul ne peut s'ap-
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proprier impunément les fruits du travail d'autrui. Gomme il est impossible de découvrir les lois auxquelles la nature humaine est assujétie, autrement que par une exacte observation des faits , et comme la liberté est une condition essentielle de Vexerdee de nos droits et de l'accomplissement de nos devoirs y il importe de bien nous convaincre qu'il n'y a rien de plus contraire à notre nature que la servitude^ et de nous £airedes idées bien exactes de ce qui constitue la liberté. Qu'il me soit donc permis de rappeler^ dans le chapitre suivant^ les effets qui sont la suite inévitable des divers genres d'esclavage auquel les hommes peuvent être assujétis. Si ces effets étaient contestés^ il n'y aurait pas moyen d'avancer dans la recherche des lois auxquelles nous sommes soumis par notre nature ; il û'y aurait pas moyen surtout de trouver les véritables fondemens de la propriété.
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